ET TENTATIVES DE SUICIDE
lier à opposer aux hallucinations, les faits qu’il a publiés sur ce sujet démontrent, en effet, qu’il ne leur oppose aucun véritable traitement; et l’observation suivante, en est la preuve.
IVe OBSERVATION.
Revers politiques. — Tentative de suicide; hallucinations de l’ouïe. — Guérison subite par une impression morale non provoquée. — Durée de la maladie : trois ans.
« M. N... i âgé de cinquante-et-un ans, d’un tempérament bilioso - sanguin , ayant la tète grosse , le cou court et la face colorée , était , en 1812, préfet d’une grande ville d’Allemagne, qui s’insurgea contre l’arrière-garde des armées françaises. Le désordre qui résulta de ces évènemens, la responsabilité qui pesait sur le préfet, bouleversèrent la tète de celui-ci; il se crut accusé de haute trahison , et par conséquent déshonoré. Dans cet état, il se coupe la gorge avec un rasoir. Dès qu’il a repris ses sens, il entend des voix qui l’accusent. Guéri de sa blessure, il entend les memes voix, se persuade qu’il est entouré d’espions, se croit dénoncé par ses domestiques; des voix lui répètent, nuit et jour, qu’il a trahi son devoir, qu’il est déshonoré, qu’il n’a rien de mieux à faire que de se tuer : elles se servent tour-à-tour de toutes les langues de l’Europe qui sont familières au malade. Une
M. EsyuuvoL :
seule de ces voix est entendue moins distinctement, parce qu’elle emprunte l’idiome russe que le malade parle moins facilement que les autres. Au travers de ces différentes voix , le malade distingue très bien celle d'une dame qui lui répète de prendre courage et d’avoir confiance. Souvent, M. N... se met à l’écart pour mieux écouter et pour mieux entendre ; il questionne , il répond, il provoque , il défie, il se met en colère, s’adressant aux personnes qu’il croit lui parler. Il est convaincu que ses ennemis, à l’aide de divers moyens , peuvent deviner ses plus intimes pensées, et faire arriver jusqu’à lui, les reproches, les menaces, les avis sinistres dont ils l’accablent. Du reste, il raisonne parfaitement juste, toutes ses facultés intellectuelles sont dans une intégrité parfaite. Il suit la conversation sur divers sujets avec le même esprit, le même savoir, la même facilité qu’avant sa maladie.
« Rentré dans son pays , M. N... passe l’été de 1812, dans un château, il y reçoit beaucoup de monde; si la conversation V intéresse, il n’entend pas les voix ;si la conversation languit, il les entend imparfaitement et quitte la société, se met à 1 écart pour mieux les entendre : il devient alors inquiet et soucieux. L’automne suivant, il vient à Paris, les mêmes symptômes l’obsèdent pendant sa route, et l’exaspèrent après son arrivée.
Les voix lui répètent de se tuer , mais il refuse d’abord parce qu’il ne veut pas laisser à sa fille une mémoire déshonorée. Il se rend chez le ministre de la police qui l’accueille avec bienveillance et cherche à le rassurer; mais à peine estil dans larue, que les voix l’obsèdent de nouveau.
« Je suis invité à me rendre auprès du malade; je le trouve se promenant dans la cour de l’hôtel où il était logé avec sa fille unique. Sa figure est colorée, le teint jaune, l’air inquiet, les yeux hagards. Je suis reçu avec politesse et je n’obtiens, à toutes mes questions, d’autre réponse que celle-ci : « Je n’ai besoin ni de médecin , ni d’espion. » M. N... conduit sa fille , âgée de quinze ans, chez un de ses amis; le soir, inquiétude plus grande, exaspération, insomnie, soif, constipation. Le jour suivant, M. N... se rend de bonne heure à la préfecture de police où il déclare qu’il vient de mettre sa fille en pension, qu’il ne cédera point aux ennemis acharnés qui l’excitent à se tuer, avant de s’ètre pleinement justifié , qu’il vient se constituer prisonnier, qu’il doit être jugé incessamment. Le même jour, ce malade est confié à mes soins.
« Pendant plus d’un mois, M. N... reste sans sortir de son appartement, ne dormant point, mangeant très peu, ne voulant recevoir personne, et se promenant à grands pas, comme
M. ESQU1R0L :
un homme soucieux, inquiet. Lui propose-t-on des remèdes? Il répond avec un sourire ironique. D’ailleurs, sa politesse est parfaite, sa conversation suivie, très spirituelle, quelquefois gaie; mais il ne trahit jamais son secret; il paraît très préoccupé et surtout très défiant des personnes qui le servent. Pendant la conversation , il est distrait, quelquefois il s’arrête pour écouter et répond brièvement, avec humeur et même avec emportement, aux prétendues voix. Après deux mois environ, il paraît désirer que je prolonge mes visites; je m’avise d’appeler les voix qui le poursuivent, des bavardes; ce mot réussit, et à l’avenir, il s’en sert pour exprimer leur horrible importunité. Je me hasarde à lui parler de sa maladie et des motifs de son séjour; il me donne beaucoup de détails sur tout ce qu’il éprouve depuis long-temps ; il se prête un peu mieux à mes raisonnemens, il discute mes objections, il réfute mon opinion sur les causes de ses voix; il me rappelle que l’on montrait, à Paris, une femme dite invisible, à laquelle on parlait et qui répondait à distance. « La physique, disait-il , a fait tant de progrès, qu’à l’aide de machines, elle peut transmettre la voix très loin.
— Vous avez fait cent lieues en poste, et sur le pavé , le bruit de la voiture eût empêché vos bavardes d’être entendues.
TRAITEMENT MORAIi DES HALLUCINATIONS. 2o5
— Oui, sans doute, mais avec leurs machines, je les entendais très distinctement. »
« Les nouvelles politiques; l’approche des armées étrangères sur Paris , lui paraissent des fables inventées pour surprendre ses opinions. Tout-à-coup , au milieu d’un de nos entretiens, il me dit en élevant la voix et d’un ton solennel ; « Puisque vous voulez le savoir, voici ma profession defoi. L’empereur m’a comblé de bienfaits, je l’ai servi avec zèle et dévoûment , je n’ai manqué ni au devoir, ni à l’honneur, je le jure, qu'on fasse de moi ce qu’on voudra.» Vers la fin de mars i8j4, après un long entretien, j’engage M. N. à me faire une visite, afin de s’assurer, par l’inspection de ma bibliothèque, que je suis médecin. Il me refuse , mais trois jours après, croyant me prendre au dépourvu, il me propose de venir aussitôt dans mon cabinet. J’accepte. Après avoir long-temps parcouru mes livres : « Si ces livres , dit-il , ne sont pas mis ici exprès pour moi , cette bibliothèque est celle d’un médecin. Quelques jours plus tard, le siège de Paris a lieu; le malade reste convaincu que ce n’est point une bataille, mais seulement un exercice à feu. Le roi est proclamé; je remets à M. N. des journaux aux armes du roi de France; il les lit et me les rend en ajoutant que l’on a imprimé ces journaux pour lui. Je lui objecte que
M. KSQIUHOL :
ce serait un moyen, non-seulement très dispendieux, mais très dangereux ; cet argument ne le dissuade pas. Je l’engage , pour se convaincre , d’aller se promener dans Paris , il s’y refuse. Le jd avril : « Sortons-nous! » me dit-il, et sans être provoqué. A l’instant nous nous rendons au Jardin - des -Plantes où se trouvait un grand nombre de soldats portant l’uniforme de toutes les nations. A peine avons-nous fait cent pas; que M. N. me serra vivement le bras en me disant : « Rentrons , j’en ai assez vu ; vous ne m’avez point trompé, j’étais malade, je suis guéri.
« Dès ce moment , les bavardes se taisent, ou ne se font plus entendre que le matin, aussitôt après le lever. Mon convalescent s’en distrait par le plus court entretien, par la plus courte lecture, par la promenade; mais alors il juge ce symptôme comme je le jugeais moi-même. Il le regarde comme un phénomène nerveux, et il exprime sa surprise d’en avoir été dupe aussi longtemps. Il consent à l’application de quelques sangsues, à prendre des pédiluves, à boire quelques verres d’eaux minérales purgatives. Au mois de mai , il habite la campagne où il jouit d’une santé parfaite, malgré les chagrins qu’il y éprouve et quoi qu’il ait le malheur d’y perdre sa fille unique. »
Dans l’observation qu’on vient de lire, la guérison est due à une impression morale ; le malade a été non pas médicamenté, mais détrompé, ce qui confirme l’opinion que je cherche à faire prévaloir et qui prévaudra un jour, savoir : que les hallucinations, quand elles sont isolées de tout phénomène physique annonçant une lésion du système nerveux, doivent être combattues par les moyens moraux. On ne m’objectera pas sans doute le traitement physique que M. Esquirol a cru devoir faire suivre à son malade, car ‘ce traitement a été mis en usage, seulement après que la guérison était opérée.
Dans les autres observations, publiées par M. Esquirol, touchant les hallucinés, on ne trouve qu’un simple exposé des symptômes de la maladie, sans qu’il y soit fait mention d’aucun traitement physique ou moral; et l’heureuse issue de la maladie de M. N... n’a pas empêché M. Esquirol de dire que les hallucinations n’exigent pas un traitement particulier.
Sur ce point, il n’est aucun médecin qui, à ma connaissance, ait fait autrement que M. Esquirol , dont l’autorité , d’ailleurs si respectable , a servi de règle à tous les praticiens modernes qui s’occupent spécialement des aliénés. En preuve de ce que j’avance, je citerai les écrits tout récens, de deux hommes qui se sont distingués
M. CALMEIL :
par leurs travaux sur les maladies mentales , MM. Calmeil et Lélut.
En terminant un article d’ailleurs fort remarquable sur les hallucinations , M. Calmeil s’exprime ainsi : « Il nous resterait à examiner maintenant l’influence que le sexe, l’éducation, les progrès de la civilisation , le climat , le régime alimentaire, les croyances religieuses , les lieux , exercent sur la nature et la production des hallucinations et des fausses sensations; à examiner la manière dont les vices de la sensibilité se combinent sous toutes les formes pour en imposer aux hommes crédules, pour se jouer, à leur insu de tous leurs sens , et de manière à leur faire croire à des apparitions, à des résurrections, à des revenans, à des loups-garoux, à des sorciers, etc.; à signaler la part qu’il faut assigner aux hallucinations et aux illusions, dans le délire fébrile, la rage, l’hystérie, l’hypocondrie, la maniera monomanie, la chlorose, l’extase, la catalepsie, les rêves, les syncopes, le narcotisme, l’ivresse, la léthargie, etc.; à démontrer l’influence qu’elles ont, dans beaucoup de cas, sur l’acte du suicide, de l’homicide, etc. Mais nous avons dépassé les bornes qui nous sont imposées par ce travail ; et nous aurons l’occasion de revenir sur les hallucinations dont le traitement rentre surtout dans celui de l'hypocondrie , et
des différentes espèces de monomanies (i). » Ainsi, pour M. Calmeil, aucun traitement spécial pour les hallucinations, et l’auteur qui s’est longuement et savamment étendu sur les différens symptômes de cette maladie , renvoie pour le traitement qu’il convient d’y opposer, aux articles monomanie et hypocondrie. Or, dans son article hypocondrie, M. Calmeil ne parle pas du traitement des hallucinations, et dans son article monomanie , après avoir recommandé l’usage desmoxas, et des autres exutoires, contre la monomanie triste, ou lypémanie, il dit, à l’occasion de la monomanie sensoriale (2) : « C’est surtout dans ce genre de folie , dans la monomanie avec hallucinations, que l’on a guéri instantanément des malades, en jetant avec adresse, une couleuvre, une grenouille, une limace, dans le bassin destiné à recevoir leurs déjections , au moment où ils croyaient expulser par la bouche, ou par le fondement, les prétendus animaux qu’ils soutenaient exister dans leurs entrailles. » « Il s’en faut de beaucoup, ajoute M. Calmeil, que l’on puisse compter sur le succès habituel de semblables ruses, auxquelles heureusement on peut recourir, sans inconvénient. En générait les lésions physiques qui enfantent le délire par-
fi) Dict. de Médecine, 2 e édition, t. xiv, pag. 552.
(») Op. cil. tom. xx, p. 168.
M. CAI.MElIi :
tiel , ne cèdent pas avec autant de facilité à Vinfluence d’une impression extérieure , et la pratique des monomaniaques enseigne bientôt le cas qu’il faut faire d’une foule de recettes dont un esprit enthousiaste se promet d’abord un grand succès. »
Ici , comme précédemment , nous voyons M. Calmeil attribuer la monomanie (et , sous ce titre, il comprend les hallucinations) à une lésion physique; faire peu de cas, pour la guérison de cette maladie, de ce qu’il appelle des impressions extérieures ; et nous cherchons vainement, dans ses écrits, l’indication d’un cas où il ait entrepris de combattre des hallucinations par un traitement moral. Il cite des observations, dans lesquelles des hallucinations ont cessé sous l’influence d’une idée ou d’une passion ; mais loin de conseiller l’emploi des moyens analogues, il semble les regarder comme des recettes bonnes seulement pour des esprits enthousiastes.
Une autre remarque critique, que je ne puis m’empêcher de faire à cette occasion, c’est que les mêmes histoires de guérison de la monomanie, par le traitement moral, histoires qui sont au nombre de cinq ou six seulement, se reproduisent sous la plume de tous les auteurs qui traitent de la monomanie, sans que ceux-ci paraissent s’occuper d’en augmenter le nombre.
Ces faits méritent pourtant une sérieuse attention ; ils constituent autant d’exemples de traitemens spécifiques , et ils sont de nature à faire au moins présumer que les lésions physiques qui enfantent la monomanie , si tant est qu’il en existe, doivent être peu graves, pour céder, presque entièrement, sous l’influence d’une pensée ou d’une passion.
Encore, si le traitement par les moxas , les exutoires, les purgatifs, avait quelque succès! Mais, de l’aveu de tous les médecins, ces moyens sont impuissans pour combattre les hallucinations. Voyons, au reste, ce que M. Lélut (i) pense de l’emploi de semblables moyens: je cite ici M. Lélut, parce qu’il est le seul, à ma counaissance, qui rapporte, en détail, des observations d'hallucinés soumis à un traitement physique, traitement qui, d’ailleurs, a été fait sans sa participation.
Ve OBSERVATION-
Frayeur subite, blessure à la tête. — Hallucinations de l’ouïe, de la vue , du tact, de l’odorat et du goût. — Traitement physique , aucune amélioration. — Durée de la maladie : trois ans. — Mort du sujet par suite de pleuro-pneumonie.
« G... est un vieillard de soixante-cinq ans, de physionomie et de mœurs douces, d’une intelli-
(i) Observations de folie sensoriale. Gazette médicale, année i838.