DÉLIRE
très difficile; quand, au contraire, il s’agit de choses qui ont pu exister, il en est autrement, et la médecine échoue plus souvent alors , quelle ne réussit.
C’est encore par des impressions pénibles qu’ont été guéris les malades dont je vais parler : si quelqu’un s’en effrayait , je lui rappellerais que la plupart des malades ainsi traités , sont ordinairement condamnés à un long isolement, pendant lequel on les soumet à l’action de remèdes physiques qui, eux aussi, sont douloureux, et qui déplus sont inefficaces; je lui dirais de se rappeler que la folie est une maladie, et que toutes les maladies, quelles soient du domaine du médecin ou du chirurgien, guérissent rarement sans l’emploi de médicamens désagréables ou d’opérations douloureuses. La nature semble avoir accumulé sur le malade les souffrances de l’esprit et du corps, et n’avoir laissé au médecin que le pouvoir d’en abréger la durée.
VIe OBSERVATION.
Vie sédentaire , travail assidu. — Préoccupations délirantes et hallucinations. — Forte diversion operée brusquement. — Guérison obtenue en quelques jours.
Le i3 février 1 838 , un jeune homme que j’appellerai Vincent (en parlant des aliénés, je
résultant d’anciennes hallucinations. 253
ne les désigne jamais sous leur véritable nom), entre à Bicêtre, et le lendemain, à la visite, je le trouve debout au pied de son lit, paraissant préoccupé, et se montrant néanmoins disposé à répondre à mes questions. J’apprends de lui, qu’il a 26 ans, qu’il est chapelier ambulant; il m’assure qu’il se porte bien, et qu’il ne conçoit pas pour quelle raison on l’a envoyé à l’hospice. Je lui demande s’il ne croit pas avoir d’ennemis. Il croit en avoir, et de très dangereux. Des personnes habitant la même maison que lui, ont placé des caisses sur l’escalier de la maison qu’il habite, dans l’intention de le faire tomber; on a introduit, dans le tuyau de ses latrines, une machine infernale qui devait faire feu quand il s’y présenterait; on arrête les marchandises qui lui sont destinées, par jalousie de ce que son commerce va bien. Il est allé se plaindre de toutes ces persécutions, au commissaire de police qui, au lieu de lui rendre justice, l’a envoyé avec les fous. Déjà lui, Vincent, deux mois avant cette criminelle tentative dirigée contre lui, a été poursuivi par un homme de sa connaissance , qui s’attachait à ses pas lorsqu’il voyageait, le soir, pour aller vendre ses chapeaux dans la campagne. Il m’expose tous ces faits, en les accompagnant du récit de circonstances propres, suivant lui, à justifier les plaintes qu’il a portées
TRAITEMENT DU DÉLIRE
au commissaire de police, et à démontrer la culpabilité de ses ennemis.
Je le laisse parler ; je ne prends pas d’abord un air sévère , parce que je ne veux pas interrompre son récit, mais je reste sérieux et grave; puis, quand il a fini, me tournant vers les élèves qui m’accompagnent, je leur dis: «Tenez, messieurs, voilà un de ces mauvais sujets comme la police nous en envoie, de temps en temps; un vagabond qui compte trouver ici de la nourriture, sans être obligé de travailler, ou peut-être pis encore. Il aura commis quelque mauvaise action, et il espère se cacher ici, pour se soustraire aux poursuites de la justice, en se faisant passer pour fou; mais nous ne serons pas dupes de son stratagème. Vous ne croyez pas plus que moi que cet homme pense un mot de ce qu’il vient de nous débiter. Une machine infernale contre un individu de sa façon! des caisses placées sur son escalier pour le faire tomber! des gens qui le suivent dans la campagne! Tout cela a-t-il la moindre vraisemblance?» Je continue sur ce ton, en m’attachant à démontrer aux élèves que toutes les idées du malade sont sans fondement, et que c’est vouloir nous prendre pour des imbécilles, que de venir nous en parler. Les élèves renchérissent encore sur ce que je dis, et aucun de nous n’adresse la
parole au malade , que nous laissons passablement stupéfait de notre réception. En sa présence, je donne l’ordre qu’on le fasse travailler toute la journée, et qu’on le surveille bien, afin de pouvoir ine rendre compte de ce qu’il aura dit, touchant les mensonges qu’il vient de me raconter. Il travaille et se tait.
Le lendemain, prenant avec lui le ton d’une moquerie méprisante , je lui enjoins d’écrire à ses parens afin qu’ils viennent le réclamer , parce que je neveux pas qu’il reste dans un hospice où l’on ne reçoit que des honnêtes gens. Il ne demande pas mieux que de sortir, mais il refuse d’écrire à ses parens, sans alléguer aucun motif valable. Je le fais conduire à la douche, et je le préviens qu’on lui laissera couler l’eau sur la tète pendant trois heures. Après avoir reçu la douche quelques secondes seulement, il paraît fort tourmenté: je fais fermer le robinet, et je demande au malade s’il obéira. Il le promet : cela ne me suffit plus : je veux de plus grandes concessions, j’exige des explications franches sur ce qu’il m’a dit la veille, concernant la machine infernale et ses autres folies , le prévenant que si ses réponses ne sont pas parfaitement raisonnables , je lui continuerai la douche comme je l’en ai menacé, et que je renouvellerai ainsi chaque jour, jusqu’à ce qui parle autrement qu,’en se
TRAITEMENT DU DÉLIRE
moquant de moi. Il me fait des réponses parfaitement raisonnables, et comme je témoigne des doutes sur sa sincérité, il me répète en partie ce que j’ai dit la veille, en sa présence, sur le défaut de fondement et l’absurdité de ses craintes. Je lui exprime ma satisfaction , pour un aussi heureux changement, je lui pardonne volontiers tous ses torts envers moi , les attribuant à sa maladie plutôt qu’à l’intention de me tromper. Bien entendu que je lui fais grâce des trois heures de douches dont je l’ai menacé : il m’en remercie beaucoup , et nous nous quittons forts contens l’un de l’autre.
Les jours suivans, il continue de s’occuper, et, quand on lui parle de ses hallucinations, il s’empresse de dire qu’il n’y croit plus , qu’il est complètement guéri.
Le 24 février , 1 1 jours après son entrée à l’hospice, je le fais venir dans mon cabinet, je le reçois avec beaucoup de cordialité, et je l’interroge sur les causes de sa maladie. J’apprends de lui qu’il n’y a aucun aliéné dans sa famille , qu’il est très sédentaire depuis quelques mois, et que, par économie plutôt que par besoin , il vit avec une extrême sobriété; enfin qu’il travaille jusqu’à 1 8 heures, par jour, et ne prend aucune distraction. Je ne puis rien savoir concernant la prétendue apparition qu’il aurait eue dans les
champs, mais sur l’affaire de la machine infernale, il me raconte que l’hiver étant très rude, la portière lui avait enjoint l’ordre de ne plus rien jeter dans les latrines , parce qu’elles s’emplissaient de glace. Son imagination avait fait le reste ; il en avait été de même des caisses qu’il croyait avoir été placées sur son escalier, pour le faire tomber.
Malgré l’assurance qu’il me donne d’être complètement détrompé sur toutes ses folies, comme il les appelle lui-même, je vois qu’au fur et à mesure qu’il en parle , il s’anime et semble encore les prendre pour des choses réelles. Je cesse de l’en entretenir , je lui rappelle les promesses faites sous la douche, et je l’encourage dans ses bonnes résolutions. Le lendemain , et tous les jours suivans , je ne le vois pas une seule fois, sans me moquer un peu de lui, les élèves en font autant , et nous lassons si bien sa patience làdessus, que le souvenir des folies qu’il m’a débitées, lui devient très désagréable et presque pénible. Quand nous voyons sa raison ainsi consolidée, nous cessons toute moquerie, et il ne nous laisse pas douter qu’il ne soit entièrement guéri. Le 8 mars suivant, c’est-à-dire, moins d’un mois après son admission dans l’hospice, M. Ferrus lui accorde sa sortie. •
Il n’est pas difficile de voir quelle a été mon
TRAITEMENT DU DÉLIRE
intention, en recevant Vincent comme je l’ai reçu; j’ai voulu détourner son attention de ses idées délirantes, et lui laisser croire que, s’il persistait dans ses assertions , je le prendrais pour un fripon et non pas pour un fou. Si je lui eusse laissé croire que je le prenais pour un fou , il se serait attaché h me prouver qu’il avait effectivement vu une machine infernale, qu’il avait parfaitement reconnu l’homme qui le suivait dans les champs; il aurait fait , en un mot, comme font tous les hallucinés, quand on discute avec eux sur leurs hallucinations. Au lieu de se laisser dissuader, il aurait cherché des preuves pour me convaincre de la vérité de ce qu’il me disait. Mais en plaçant la question sur un autre terrain, je le trouvai plus attaquable : le soupçon de friponnerie que je lui témoignai tout de suite, et l’assentiment unanime qu’y donnèrent les élèves , firent une heureuse diversion sur son esprit, et lui imposèrent l’obligation de se taire, dans la crainte que je ne conservasse de lui une opinion qui le blessait d’autant plus vivement , qu’en réalité il était honnête homme.
Quant à la menace que j’ai faite à Vincent de lui donner la douche pendant trois heures, je dois dire que je fais quelquefois cette menace, mais que je ne la tiens jamais. Lorsque je veux frapper fortement l’imagination d’un malade très in-
RÉSULTANT DANCIENNES HALLUCINATIONS. 259
docile, je parle ainsi que je l’ai fait dans cette circonstance : mais comme les malades, après avoir reçu de l’eau sur la tête, pendant quelques secondes, rarement pendant une minute, sont déjà tourmentés et se plaignent, j’ordonne que 1 on suspende un instant, afin d’écouter ce qu’ils ont a me dire. Ordinairement celui qui a reçu la douche, a cause de la douleur qu’il a éprouvée, et à cause de la douleur bien autrement ong-ue qu’il redoute, consent à me faire toutes les concessions que je lui demande. Alors, je lui pardonne, en y mettant pour condition qu’il ne me donnera plus aucun sujet de plaintes.
VIIe OBSERVATION.
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TRAITEMENT DU HEURE
une de ses voisines, Agée d’environ dix-neuf ans; il fut rehisé à cause de sa mauvaise conduite. Un jour qu’il cherchait à apercevoir sa bien-aimée, il monta sur un mur de jardin pour regarder chez elle : au lieu de celle qu’il desirait, il se trouva en présence d’une autre femme, qui, le voyant percliésur un mur, se moqua de lui. Il en conçut un chagrin très vif, crut que chacun le tournait en ridicule, ce qui pouvait être vrai; qu’on lui disait des choses abominables, ce qui était moins plausible; enfin que, par le moyen de la physique, on lui faisait voir des fantômes, des squelettes, des troubadours et des petits anges sans pieds, perchés sur des arbres. Plusieurs fois, il s’était approché de ces différens objets, mais ces objets disparaissaient aussitôt qu'il voulait les saisir. Le trouble de son esprit avait été tel, qu’un jour, en public, croyant que des femmes se moquaient de lui, il s’était déshabillé devant elles.
Le 7 août 1 83g , après s’ètre livré à des excès de tous genres, il vint à Paris, dont le lieu qu’il habite n’est pas éloigné; il se querella, fut arrêté par la police, et on le conduisit à Bicêtre, le q du même mois. Au moment de son entrée, comme pendant toute la durée de son séjour à l’hospice, sa santé physique était bonne, et grâce sans doute à la sobriété à laquelle le régime
HÉSULTANT D'ANCIENNES HALLUCINATIONS. 261
de l’hospice l’obligeait, son intelligence ne présenta jamais le trouble que l’ivresse produisait auparavant chez lui. Mais la persuasion qu’on l’avait tourmenté, qu’on lui avait fait voir des squelettes, des fantômes, des troubadours et des petits anges sans pieds, cette persuasion, dis-je, restait tout entière. Durant les deux premiers mois de son séjour à l’hospice, les conseils, les moyens de persuasion ne lui avaient pas manqué. Il avait pris quelques bains et s’était mis volontiers à l’ouvrage, mais son délire était resté le même. Il n’avait plus d’hallucinations, on n’agissait plus sur lui, au moyen de la physique, mais on avait agi sur lui et contre lui, lorsqu’il était dans le lieu de son domicile , et il regardait tous ses voisins comme ses ennemis acharnés. Je l’avais placé près d’A..., ce malade qui fait le sujet de la première observation, espérant qu’d profiterait de l’exemple de sou voisin, mais ce fut sans succès. Les souterrains et les agens de police d’A... étaient des chimères dont A... avait eu raison de se débarrasser; mais ce qu’il avait vu, lui , Jacques C..., était réel, et nous, qui n’étions pas allés dans son pays, nous ne pouvions pas savoir ce qu’on avait pu y faire, pour le persécuter. Il était d’ailleurs fort doux, se conformait à tout ce qu’on exigeait de lui, travaillait une grande partie du jour; dans ses momens de loisir, il réca-
TRAITEMENT I)U DÉLIRE
pitulait ses dépenses de cabaret, faisait la note de l’argent qu’il avait prêté aux ivrognes avec lesquels il avait bu, et se désolait de n’avoir plus un sou, des douze raille francs dont il avait hérité huit à dix mois auparavant.
Vers la fin d’octobre, voyant que son étal restait stationnaire, je le fis conduire au bain, et, après lui avoir donné une douche, je lui ordonnai de ne plus croire à toutes les visions qu’il avait eues, et d’avouer que c’était de véritables folies.
L’emploi d’un semblable moyen peut paraître injuste et le succès impossible; il réussit pourtant. Certains aliénés rétractent leur folie comme on rétracte un mensonge. L’attention appelée d’une manière insolite sur leurs idées déraisonnables , l’obligation qui leur est imposée d’envisager tout ce qu’elles ont d’absurde, fait rentrer ces malades en eux-mêmes, et les conduit à se juger sainement.
En voyant certains aliénés répéter, presque sans peine, les réponses que je leur dictais, je me suis demandé souvent, s’ils feraient de même, dans le cas où j’aurais exigé d’eux, des réponses déraisonnables. Je ne le crois pas. La raison à quelque chose qui oblige; l’amour-propre peut céder devant elle; celui qui l’entrevoit la cherche; celui qui la connaît l’aime et s’y attache. Il
s’agit donc souvent de commencer à soulever un coin du voile qui couvre la vérité, pour que le malade seconde les efforts du médecin par l’observation qu’il fait de lui-même et par la contrainte qu’il s’impose. Toutefois, je dois faire ici une observation. Il entre dans la raison humaine beaucoup de préjugés et d’erreurs; on en trouve chez lessavans et chez les ignorans: quand, dans un traitement moral, on arrive sur ce terrain, on s’aperçoit d’une résistance inaccoutumée: c’est le roc primitif que ne peut entamer la bêche du laboureur. La seule chose à faire alors, c’est de s’arrêter aussitôt. Ainsi l’idée de la venue prochaine du messie , vous l’ôterez au chrétien, vous nel’ôterez pas au juif; la croyance aux prestiges, à la sorcellerie, vous ne la détruirez pas chez l’homme crédule, tandis que vous en délivrerez l’homme instruit. Dans les concessions qu’on peut exiger des malades, il faut donc tenir un grand compte de leur état antérieur, du degré de développement de leur esprit, de leur instruction et de leur croyance. Comme moraliste, le médecin peut et doit même essayer de corriger ses malades de leurs défauts et de leurs vices, mais se garder de prétendre leur imposer ses idées, ses opinions, sa foi; du moment où il dépasserait les limites de sa profession, s’il avait recours à la contrainte, il ne ferait plus de
TRAITEMENT DU DÉLIRE
la médecine, mais de l’injustice et de la tyrannie.
Jacques G..., soumis à la douche, ne fit pas grande résistance; il convint assez facilement que la physique n’avait été pour rien dans ses visions : que les squelettes, les fantômes, les troubadours et les anges dont il nous avait parlé, n’avaient jamais existé que dans son imagination, enfin, qu’il avait réellementétéfou. De mon côté, je convins qu’on avait bien pu se moquer de lui. Je lui représentai combien sa conduite passée était condamnable et prêtait au ridicule, et je le prévins que, s’il parlait encore des folies dont il se disait débarrassé, je serais forcé de le faire conduire de nouveau à la salle de bains. La leçon lui servit, car depuis lors, ses discours ont complètement été raisonnables, et il s’est si bien observé, qu’il ne s’est laissé prendre à aucun des pièges que je lui ai tendus, ni à ceux que je lui ai fait tendre par les élèves ou les employés de la division des aliénés. Avant de le laisser sortir et pour l’observer plus long-temps, je lui ai fait donner un petit emploi qu’il a rempli à la satisfaction de ses chefs; et quand j’ai été bien assuré de sa guérison, je lui ai accordé sa sortie, qui a eu lieu le 3 janvier i84o, cinq mois environ après l’époque de son admission.
résultant d’anciennes hallucinations.
vnie OBSERVATION.
Amour contrarié. — Hallucinations de la vue et de l’ouïe , idées ambitieuses. — Temporisation inutile , traitement moral suivi de guérison. — Duree de la maladie, près de quatre mois.
Nicolas H..., âgé de trente-et-un ans, charpentier, célibataire, est entré à Bicètre le 1 7 septembre 1 839. Au moment de son arrivée à l’hospice, il nous raconta que, depuis deux mois, il aimait une jeune fille de dix-huit ans, couturière, d’une physionomie fort agréable, et que cette jeune fille ne répondait pas à l’amour qu’il avait pour elle. Un jour il la rencontra, dit-il, sur la place de la Bastille, se décida à l’aborder, et lia conversation avec elle. L’accueil qu’il en reçut, fut on ne peut meilleur, ils devinrent à l’instant bons amis, et elle l’invita à aller la voir chez elle. Cette proposition lui parut singulière, il refusa de s’y rendre ; comme il n’avait envers elle que des intentions très louables, il lui proposa de l’épouser, ce qu’elle refusa. Cependant cette jeune fille ne le quitta pas tout de suite, elle se mit à chercher dans son esprit tout ce qu’elle savait sur lui, et bientôt elle lui rappela tous les détails, toutes les particularités de sa vie. D’abord elle lui a appris que sa tête renfermait quelque chose qui le gênait; que son cerveau était
THA.ITEM.ENT BU DÉLIKE
relevé dans un de ses points, et qu’elle seule pouvait y remédier et qu’elle le guérirait. Elle lui a ensuite prédit qu’il irait à La Villette, où des médecins le traiteraient en vain, si elle ne se mêlait pas de la cure; qu’il était appelé à succéder à Louis-Philippe : beaucoup d’autres choses qui lui ont été prédites par cette fille se sont toutes réalisées, et il ne doute pas que les autres ne se réalisent également. Au reste, la personne qui lui a fait ces prédictions n’a d’une femme que la forme, c’est Dieu lui-même qui est venu lui parler et qui venait souvent le visiter en vision. L’avant-veille de son entrée à Bicètre, il l’a vue portant un très beau châle , il a causé avec elle pendant près d’une heure, et il l’a quittée de mauvaise humeur, parce qu’elle n’a pas voulu l’accepter pour époux. Quoique brouillé avec elle, il ne l’admire pas moins, et il la regarde comme ayant été envoyée près de lui, pour le rendre prophète.
Dernièrement , il est allé coucher à Saint- Maur, dans une maison où se trouvait une femme qui lui recommanda de l’éveiller, vers minuit. Il réfléchit que cette femme pourrait bien avoir de mauvais desseins sur lui, et, pour y échapper, il partit, se dirigeant du coté de Charenton. Pendant la route, deux lanternes le suivirent quelque temps, puis elles disparurent,
et il en revint quatre, dont deux étaient bonnes et deux mauvaises. Ainsi accompagné, il arriva à Paris, où il prit un cabriolet, dans lequel il fit plusieurs fois , sans aucun but , le tour de la ville. Alors , n’ayant pas d’argent pour payer le cocher, celui-ci l’avait fait arrêter, puis conduire à la préfecture de police et de là à Bicêtre.
On démêle aisément , dans le récit fait par Nicolas, ce qui peut être vrai et ce qui est le résultat de ses hallucinations; on voit aussi que, dans ses hallucinations, il y a peu de suite, car les contradictions qui s’y rencontrent, ne l’embarrassent nullement, il ne s’en occupe même pas.
Sa santé physique est bonne; toutes ses fonctions sont dans l’état normal; on a eu tort, suivant lui, de l’envoyer à l’hospice ; c’est l’effet d’une méprise, et il espère qu’on donnera immédiatement l’ordre de le faire sortir, témoignant un vif désir que cela ait lieu promptement, attendu qu’il est pressé d’aller à ses occupations.
J’essaie, parle raisonnement, de le dissuader, mais je n’y parviens pas. Si je lui dis qu’il n’a pas vu la fille dont il me parle, il répond que je n’y étais pas; qu’il n’a pas vu de lanternes sur la route de Charenton , il m’objecte que je n’en puis rien savoir. La plupart des prédictions de sa jeune fille se sont réalisées; il compte sur la réalisation des autres, car cette fille est Dieu,
TRAITEMENT DU DÉLIRE
et Dieu ne peut ni se tromper ni tromper personne. Prenant donc en patience son séjour dans l’hospice , il y passe sa vie doucement , mangeant bien, prenant des bains pour se rafraîchir le sang y consentant à lire, à causer, mais ne voulant se livrer à aucun travail , d’abord parce qu’il va être prophète , ce qui le dispensera d’être ouvrier, ensuite parce qu’on va le mettre en liberté si promptement, que ce n’est pas la peine de rien entreprendre. Le récit des autres hallucinés l’amuse, mais ne le porte pas à faire d’application qui lui soit personnelle ; et , si on lui adresse quelques observations à ce sujet, il sait très bien , dit-il, à quoi s’en tenir; les uns veulent plaisanter, les autres passer pour fous , d’autres ont réellement perdu la raison ; mais il sait ce qu’il sait, les fous font des extravagances, et lui n’en fait pas. Il a raconté ce qu’il a vu, sans mentir, sans rien exagérer, on le sait bien; où, si on en doute, on en sera convaincu tôt ou tard, et cela lui suffi; mais il ne se dédira pas, il ne travaillera pas.
J’attends près de deux mois, sans remarquer le moindre changement dans l’état de Nicolas ; enfin, ne voyant aucun terme à sa maladie, je lui notifie l’ordre de travailler, et, comme il n’est pas juste que ceux qui ne font rien, soient aussi bien nourris que ceux qui travaillent , je le mets
au pain sec et à l’eau. Il est mécontent, il se plaint, mais il ne change pas. Le lendemain, je lui donne la douche. Dès ce moment , il entre en composition ; il n’a pas refusé de travailler; si on veut l’occuper de charpente, il s’y mettra volontiers, mais il ne fera rien autre chose.
— Je n’ai pas de charpente à vous donner : vous travaillerez à la terre, comme vos camarades.
— Je ne connais pas cet état-là, faites-moi travailler à la menuiserie.
— Je n’ai pas plus de menuiserie que de charpente; et, pour travailler à la terre, l’apprentissage n’est pas long; vous prendrez une bêche et vous ferez comme les autres.
Il hésite encore , lorsque la crainte d’une nouvelle douche le décide à se conformer à ma volonté. Pendant qu’il est en train de prendre de bonnes résolutions, je le mets sur le compte de la jeune fille, des prédictions et des lanternes, et bientôt j’obtiens de lui l’aveu que tout cela n’est et ne peut être que de la folie, qu’il n’y croit plus et qu’il n’y pensera plus. Il a tenu parole, et le 9 janvier dernier, c’est-à-dire environ quatre mois après son entrée à Bicêtre , je lui ai délivré sa sortie.
Promettre de ne plus penser à ses folies et tenir parole, lorsqu’on est porté à faire cette pro-
TRAITEMENT DU DÉLIRE, ETC
messe, non par conviction, mais par crainte, cela paraîtra impossible à tous ceux qui n’en ont pas été témoins. Si l’on voulait bien y réfléchir, cela ne serait pourtant pas aussi incroyable qu’on le suppose. La renonciation aux idées folles n’est d’abord que sur les lèvres, je le crois tout le premier; mais quand il faut joindre à cette renonciation, un genre de vie entièrement nouveau, quand il faut acquérir et montrer qu’on acquiert, chaque jour, des idées nouvelles, l’esprit est distrait et les préoccupations diminuent. Que les idées nouvellement acquises soient nombreuses et justes , elles détruisent celles qui sont erronées , et la guérison se trouve accomplie, par cela seul qu’on a détourné le malade de la voie où il s’était fourvoyé.
J’ai vu des individus qui , long-temps après leur guérison, quand ils se rappelaient leurs conceptions délirantes et leurs hallucinations, les repoussaient de toutes leurs forces, parce qu’il s’y joignait le souvenir du traitement qu’ils avaient subi. Ce traitement était un préservatif contre de nouvelles rechutes , parce que j’avais fait en sorte que l’idée de maladie et l’idée de remède, fussent associées de telle manière que l’une ne pût jamais se reproduire sans l’autre. Pour qu’une passion profite aux aliénés , il ne suffit pas de l’inspirer, il faut la faire arriver à
TRAITEMENT DES EYPÉMANIAQUES.
propos et augmenter sa force suivant le besoin, autrement elle peut être, non-seulement inutile, mais nuisible.
La conclusion de ce qui précède, c’est qu on peut, à l’aide du traitement moral , délivrer les hallucinés de leurs hallucinations, et leur ôter la croyance que ces hallucinations sont des sensations véritables.
§ III. Lypé?naniaques avec ou sans hallucinations.
Les mélancoliques ou lypémaniaques éprouvent souvent une altération très notable dans leur santé physique. Cette altération est-elle l’effet ou la cause de la lypémanie? Avant de passer outre, il faut préalablement discuter cette question.
Nul doute- que les souffrances corporelles, que l’altération des organes, surtout quand elle est de longue durée et irémédiable, ne jettent l’esprit dans l’abattement et le disposent à la mélancolie. Les maladies chroniques des organes abdominaux sont surtout regardées comme exerçant cette fâcheuse influence ; les maladies de l’encéphale et notamment l’épilepsie, sont dans le même cas. Si dans la mélancolie qui reconnaît une cause de cette nature, on employait seule-
TRAITEMENT DES LYPÉMANIAQUES.
ment des moyens moraux, on pourrait obtenir quelque amendement dans les symptômes, mais je doute que l’on arrive à une guérison durable. Une lésion matérielle tient l’économie dans un état de gêne ou de douleur qui provoque et entretient les idées tristes. Toutefois , cette espèce de cause de la mélancolie n’est pas, à beaucoup près, la plus fréquente; ce qui jette surtout dans l’apathie , le découragement , le désespoir ; ce qui amène les idées délirantes et les passions tristes des lypémaniaques, ce sont des revers de fortune, des prétentions déçues, des passions trop long-temps comprimées, et portées jusqu’au désordre; ce sont, en un mot, des causes morales. Et si la santé des lypémaniaques s’altère lorsqu’ils sont en proie à leur délire, pourra-t-on s’en étonner, quand on connaît le régime de vie habituel de ces malades , quand on sait quelles privations ils s’imposent? Un homme bien portant que l’on forcerait de vivre comme vivent la plupart des lypémaniaques, ne résisterait pas long-temps à cette épreuve. Le défaut d’exercice, l’insuffisance delà nourriture, la suspension volontaire des excrétions alvines, etc., etc., auraient bientôt été suivis de quelque dérangement notable dans la santé physique.
Il est donc extrêmement important de remonter à la cause de la lypémanie, avant d’en-
TRAITEMENT DES LYPÉMANIAQUES.
t reprendre le traitement de cette affection ; autrement on s’exposerait à lutter, long-temps et sans résultat, contre quelque désordre organique consécutif à l’altération de la pensée, au lieu de combattre cette altération, cause première de la maladie.
Peu de médecins ont préconisé contre la lypémanie, un traitement purement physique, presque tous recommandent l’emploi des moyens moraux, comme les voyages, la musique, la lecture, les jeux et le travail. Celte recommandation est parfaitement indiquée, mais la difficulté consiste moins à dire ce qui convient, qu’à le faire exécuter au malade. Si un lypémaniaque, absorbé par des idées de damnation, reste des mois entiers à se désespérer dans le fond de son appartement, on sera très fondé à lui conseiller de se distraire; mais comment s’y prendra-t-on pour qu’il suive ce conseil? Là commencent les obstacles réels, ceux que les moyens de persuasion ne parviennent que rarement à surmonter et que la temporisation rend, de jour en jour, plus graves. Je connais un médecin , partisan exclusif des moyens de douceur qui, dans le cas où un lypémaniaque refuse de suivre les conseils qu’il lui donne, au lieu d’insister et d’exiger, se borne à constater le refus de son malade. Le lypémaniaque , que cette constatation n’émeu
274 TRAITEMENT DES I.TPÉMANIAQUES.
guère, n’en persiste pas moins dans son délire, et apprenant par l’expérience de chaque jour, qu’on n’emploiera jamais la contrainte à son égard, devient de jour en jour plus malade et finit par être incurable.
En agir ainsi envers les lypémaniaques, c’est peut-être assez pour avoir la prétention de se montrer humain ; mais quand on veut l’être réellement , il faut savoir aller au-delà , si l’intérêt des malades en impose l’obligation. Les observations qui suivent donneront une idée du traitement que j’oppose à la lypémanie, de son mode d’action et de ses résultats.
IXe OBSERVATION.
Hérédité, caractère triste, crainte d’être regardé comme le complice d’un voleur. — Aberration de la sensibilité, idées sombres, désespoir. — Obligation imposée au malade d'être gai, de parler sensément , et de distraire les mélancoliques. — Guérison. — Durée de la maladie, quinze mois.
Pompée M. est entré à l’hospice de Bicêtre, le 29 août 1837; il est âgé de 45 ans, son grand père était médecin et son père fermier, il n’a connu d’autre aliéné dans sa famille que son grandpère qui a perdu la raison, dans un âge avancé. Pendant les premières années de sa vie , il a été occupé aux travaux des champs; à l’âge de 16 ans, il est venu à Paris, où il s’est fait garçon li-
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monadier. Son caractère a toujours été, comme il l’appelle, monotone et enclin à la réflexion; il a vécu maritalement avec une femme qu’il a conservée long temps malade , pour laquelle il a dépensé beaucoup d’argent, et qui est morte, en lui laissant une fille qu’il a élevée. La perte de sa femme et les dépenses qu’il a faites, en la soignant, sont pour lui de grands malheurs qu’il a supportés, dit-il, avec une philosophie extraordinaire. Mais il a éprouvé un autre malheur, parsuite duquel il est tombé dans un état tellement pitoyable, qu’on a été forcé de le conduire dans une maison d’aliénés. Ce malheur est , suivant M... d’avoir été presque regardé comme le complice d’un vol commis, par un sommelier avec lequel il était lié, au préjudice d’un restaurateur du Palais-Royal, chez lequel ce sommelier et lui, étaient employés. Il fut appelé en justice pour déposer contre le voleur, et cette circonstance produisit sur son esprit, une impression tellement profonde, qu’elle le troubla.
Naturellement rêveur et habitué à se promener seul, dans ses momens de loisir, sa pensée se portait tantôt sur les grandeurs de la création, tantôt sur les ravages causés par le déluge; tantôt sur des sujets obscènes. Un jour, il imagina qu’il avait sensualité avec les bêtes , et pour le punir d’une aussi abominable pensée , Dieu le
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changea aussitôt en un autre homme : tout ce qu’il vit, dès-lors, avait quelque chose d’étrange, tout ce qu’il sentit, ne ressembla plus à ses sensations d’autrefois. Chaque jour, il se détachait quelque portion de son corps , et ce qui restait à la place de ce qui était tombé , quoiqu’en apparence semblable à ce qui avait existé , en différait entièrement. Sa respiration s’éteignit , son corps fut dans un mouvement continuel, ses entrailles se collèrent les unes aux autres , il perdit entièrement la force de travailler, et même celle de se mouvoir.
— Ne saviez-vous plus reconnaître les objets que vous voyiez?
— Je les reconnaissais, mais ils ne produisaient plus le même effet sur moi.
— Les voix que vous entendiez, étaient-elles différentes de celles que vous aviez entendues auparavant?
• — Je les reconnaissais encore, mais elles avaient quelque chose de particulier.
— Les alimens avaient-ils aussi un goût particulier?
— Je distinguais, même au goût, tous les alimens; je savais bien s’ils étaient bons ou mauvais, mais ils n’étaient ni bons, ni mauvais, de la même manière qu’autrefois.
— Dormez-vous bien ?
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Ce n’est pas un sommeil naturel ; c’est
comme un assoupissement éternel; si vous cessiez de parler, je m’assoupirais sur-le-champ.
— Vous avez une fille; l’aimez-vous?
— Beaucoup , elle est tout-à-fait bonne et digne du prix Montyon, mais j’ai peur qu’elle ne devienne comme moi; mon grand-père a perdu la tête en devenant vieux. Maintenant je suis éternel, je ne pourrai jamais mourir.
— Peut-on vous faire du mal?
— Oui, je ressens la douleur bien plus fort que qui que ce soit.
— Etes-vous méchant?
— Je n’ai jamais eu envie de faire de mal à personne.
— Et à vous?
— J’ai cherché à me jeter par la fenêtre; mais j’ai été arrêté par la crainte de vivre encore, après m’être fait du mal.
— Etes-vous damné?
— Il faut bien que je le sois, et ce que j’éprouve est une punition de Dieu , parce que j’ai voulu refaire la création.
— Allons, courage, à demain : je m’occuperai de vous.
C’est là un fort beau cas de lypémanie; il durait depuis environ quinze mois , et le malade avait été traité inutilement, pendant deux mois,
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dans une maison de santé , de Paris, et pendant trois mois à Charenton, Le 29 août ] 837 , il était entré à l’hospice de Bicêtre, et son état ne s’y était pas amélioré d’une manière sensible , jusqu’au a4 mars i838, jour auquel eut lieu la conversation dont je viens de rapporter les détails et que M. Jules Picard écrivait, tandis que je causais avec le malade.
Le lendemain , suivant ma promesse, je m’occupai du traitement de M.„ ; je le fis mettre au bain, et, à cause de sa maladie, de son désespoir, de sa faiblesse, de son inaction, je lui donnai la douche. Il eut mal, et demanda grâce.
— - C’est un remède, lui dis-je, qui est très efficace quoique un peu dur; je vous le continuerai tous les jours, jusqu’à ce que vous n’en ayez plus besoin.
— Mais je n’en ai plus besoin.
— Déjà! Et votre faiblesse qui vous empêche de travailler?
— Elle n’est plus aussi grande, et je crois bien que je pourrai travailler maintenant.
— Je ne le crois pas ; et d’ailleurs vous êtes si triste!
— Je ne le serai plus.
— Mais vous l’êtes maintenant.
Le malade fit un effort pour sourire et me montrer, par là, qu’il n’était pas triste. Jele ppur-
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suivis de questions qui avaient pour but de lui faire voir que je ne le regardais pas comme en aussi bon état qu’il le prétendait; et lui me fit des réponses aussi affirmatives qu’il put les faire, pour me convaincre de l’heureux changement qu’il ressentait. Je le laissai sortir du bain, en lui promettant de l’y ramener, dès que je m’apercevrais, à son air triste, à ses paroles ou à son inaction, qu’il en avait encore besoin. Il n’en eut besoin que deux ou trois fois. Si je le voyais un peu triste, je l’abordais en paraissant le plaindre, lui demandant où il souffrait, lui rappelant ses malheurs, son éternité , son changement d’être, et, s’il se laissait prendre à ce piège, vite il était envoyé au bain. Il ne fallut que fort peu de leçons semblables, pour changer ses discours et ses actions : avec moi, il prenait un air gai et ouvert ; j’ordonnai, devant lui, qu’on me rendit un compte exact de la manière dont il passait son temps, ce qui l’obligea à se tenir en garde contre les surveillans, et à être avec eux gai, et ouvert comme il l’était avec moi.
Puisqu’il était gai , il pouvait égayer les au? très. Je lui confiai des mélancoliques à promener et à distraire; il s’acquitta de cette tâche, sans trop de maladresse. Il travailla; le travail des champs, établi avec tant de succès par M. Ferrus, à l’hospice de Bicêtre, fut un bienfait pour
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lui, comme il l’est pour la plupart des aliénés qui consentent ou que l’on obligea s’y livrer; et M..., considéré comme guéri, quoique encore monotone , fut rendu à la liberté le n août suivant ( 1 838) , c’est-à-dire environ un an après son entrée à l’hospice, et récemment (avril i84o) M. Picard l’a vu, jouissant d’une santé parfaite, et à la tête d’une exploitation productive.
Il n’est pas aussi difficile qu’on le pense, d’obliger un malade à parler sensément, même sur l’objet de son délire. Un malade soutient une assertion erronée, une folie, il prétend être Napoléon, je veux qu’il convienne, avant la douche, qu’il ne l’est pas; s’il résiste alors, il cède ordinairement après la douche reçue, non pas que son esprit y consente de suite, non qu’il ne fasse des réserves, mais parce qu’il a peur, parce qu’il craint les douches, et qu’il emploie le seul moyen qui soit en son pouvoir de les éviter. Alors profitant d’un premier aveu, je fais intervenir son amour-propre; je dis au malade qu’il a cédé à la peur et non à la raison : il prétend avoir cédé à la raison. Je mets aussitôt la conversation surses idées délirantes, il s’observe, il parle raisonnablement, et finit tôt ou tard par s’identifier à ce qui d’abord n’était pour lui qu’un véritable rôle Je ne me laisse pas décourager par une rétractation , je donne une nouvelle douche pour une
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répétition de folie, et, s’il le faut, je double la dose du remède. Tel malade qui se résigne à une douche, ne se résigne pas à deux; et si vous le prévenez d’avance de ce qui l’attend, s’il sait, par expérience ou autrement, que vous tiendrez parole, souvent il sera dompté, sans recevoir une goutte d’eau.
Cependant, je l’ai déjà dit, il faut s’arrêter à temps, et ne pas nuire au malade; s’il est obstiné et que vous ne croyez pas prudent de persévérer dans vos moyens de contrainte, trouvez un biais, une manière adroite de vous arrêter, sans paraître céder; et même, dans ce cas, ne regardez pas la partie comme perdue, car tel malade qui ne fait pas , d’abord les concessions qu’on lui demande , parce que son amourpropre est trop fortement excité, ne s’exposera peut-être pas, une seconde fois, à recevoir une douche.