X* OBSERVATION
Vie trop sédentaire et ennuyeuse; régime échauffant. — Terreur de la damnation et de l'immortalité sur terre ; sensations perverties. — Crainte de prendre des bains prolongés; travail, musique. — Guérison. — Durée de la maladie, huit mois, (i)
Madame Eugénie X... est entrée dans la mai-
(i) L observation de madame E... a été insérée dans mes Pragmcns psychologiques publiés en i854, et la santé de •ette dame n a subi aucune altération, depuis cette époque.
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son de santé de M. Esquirol, dans le courant du mois de mai 1 833. Jeune encore, cette dame avait quitté la société dont elle faisait l’ornement, pour aller vivre à la campagne, avec son mari, mais sans enfant. Elle s’y ennuya. Afin que le temps lui parût moins long, elle se couchait de bonne heure, restait au lit fort tard, puis s’occupait, mais sans s’y intéresser, à quelques détails de ménage, et faisait des visites aux personnes, en très petit nombre, qui demeuraient dans le voisinage de sa terre. Elle avait éprouvé autrefois une maladie nerveuse, pendant laquelle elle s’était crue damnée ; cette maladie n’avait pas laissé de traces. Depuis, et par mesure de prudence, elle s’était mise , d’après les conseils de son médecin , à un régime très rafraîchissant ; elle ne buvait jamais de vin , de café, ni de liqueurs, et veillait avec soin au choix de ses alimens. Une nourriture légère et le plus souvent végétale, un peu de bière coupée avec de l’eau, quelquefois une boisson laxative, souvent des bains : c’était là son régime et elle s’en trouvait bien.
A l’approche du choléra, elle eut peur; il lui sembla que son régime devait la prédisposer à cette maladie, elle le changea; elle prit des alimens échauffans , but du vin et des infusions aromatiques. Bientôt elle éprouva des batte-
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mens de cœur et une excitation particulière dont les effets troublèrent la tranquillité de sa conscience. Huit sangsues furent appliquées à la région précordiale. L’écoulement du sang fut suivi d’une faiblesse qui dura près d’une demi* heure et à la suite de laquelle madame Eugénie se trouva toute changée. Sa sensibilité ne fut plus la même qu’auparavant ou plutôt elle crut avoir perdu toute sensibilité ; elle éprouva un accablement extrême, devint très inquiète et ne trouva de repos, ni le jour, ni la nuit. Les craintes qu’elle avait eues durant sa première maladie, l’assaillirent de nouveau; elle se crut damnée. Il faut dire que, sans être irréligieuse, madame Eugénie ne suivait les préceptes de l’église que fort à son aise, et que son esprit ne paraissait pas de nature à se laisser frapper par les déclamations ou les scrupules d’un prêtre, Elle alla se confesser; et quoiqu’on lui eût donné l’absolution de ses péchés, elle ne crut pas l’avoir reçue, parce qu’elle ne ressentait pas, disait-elle, la tranquillité que procure le pardon des fautes que l’on a commises, Ses tourmens , que rien encore n’avait pu calmer, ne lui laissèrent pas de repos, elle semblait incapable d’éprouver aucune distraction ou de se livrera aucun travail; elle passait son temps, morne et silencieuse, dans un coin de son appartement , ou bien elle cou-
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rait sans but, à travers la campagne, en poussant des cris que l’on entendait à une distance prodigieuse.
On l’amena à Paris, et, dans l’espoir de calmer ses terreurs, on la mit dans un couvent de religieuses hospitalières. Là, on lui prodigua les consolations spirituelles; prières en particulier et en communauté, chants religieux, stations à toutes les chapelles, rosaires, saintes reliques, absolutions, tout fut employé, rien ne fit. On prit le parti de la mettre dans une maison de santé. Lorsque je la vis pour la première fois, elle me raconta l’histoire de sa maladie et après son récit, elle ajouta : « Je sais bien que je ne guérirai pas, on ne guérit pas de l’enfer! Mais on l’a voulu , je suis venue ici, mettez-moi dans un quartier fort éloigné , dans un endroit d’où personne ne puisse m’entendre , car je ne veux pas que les autres souffrent de mon malheur. » Son état physique paraissait bon; elle avait de l’appétit, les garde-robes se faisaient bien, les menstrues n’avaient pas cessé de revenir régulièrement; madame E... avait alors 4^ ans, environ, elle était malade depuis six mois.
Dès la première entrevue , je commence par donner à madame E.... l’assurance qu’elle guérira , et sans avoir égard à la prière quelle me fait de la loger dans un appartement d’ou
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l’on ne puisse l’entendre crier, ou plutôt à cause de cette prière , je la place dans un bâtiment occupé par au moins douze personnes. Elle s’en effraie et parle de s’en retourner. Mais les parens qui l’on amenée sont partis, elle doit céder, car elle se trouve au milieu d’étrangers qui ne lui doivent aucune obéissance. Et puis je lui promets de la mettre ailleurs si cela devient nécessaire , mais il me faut du temps, pour juger de cette nécessité. Le changement de lieu, occupe son attention; ma fermeté lui en impose, elle a déjà un peu de calme. Comme c’est principalement pendant la nuit, quelle pousse les cris les plus violens, je lui dis que, pour combattre l’agitation nerveuse qui la porte à crier, on la conduira au bain, dès que cette agitation paraîtra. «Je compte beaucoup, lui dis-je, sur des bains frais, long-temps continués, pour calmer l’agitation de vos nerfs. » Elle ne comprend pas d’abord, le motif de ma confiance, et ne veut pas croire qu’on puisse la guérir, ni par les bains, ni par quoi que ce soit.
Elle se couche vers dix heures et ne s’endort pas: avant minuit, après avoir fait effort pour se retenir de crier et s’ètre plaint de mon imprévoyance qui l’expose à troubler le repos des personnes de la maison , elle se met à crier comme elle en a contracté l’habitude. Dès qu’on l’entend,
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les femmes qui veillent près d’elle, lui annon*cent que je viens de lui faire préparer un bain.— Un bain à minuit! mais c’est impossible. — L’on en donne ici à toutes les heures; nous attendons madame, un bain la calmera certainement; et pour l’encourager, on se met à lui raconter plusieurs histoires de guérisons obtenues par lé même moyen.
Il faut se rendre ; la présence de plusieurs personnes qui conseillent, qui insistent et que l’on voit très décidées à ne pas quitter la partie, sans avoir fait ce qui leur est ordonné, est un argument capable d’opérer bien des déterminations. Madame E. cède donc : le bain lui paraît long, ou ne le réchauffe pas assez. Mais comme tout cela est dans les instructions que j’ai données, il faut s’y conformer, et d’ailleurs madame s’en trouvera bien. Autrement, et Si l’agitation de madame continue pendant la durée du bain , il faudra lui rafraîchir la tête avec des éponges trempées dans l’eau froide. Les cris ne tardent pas à cesser; Madame E. fait quelques réflexions, mais sans oser précisément se plaindre. Elle boude un peu ; on n’a pas l’air de s’en apercevoir , on la félicite du calme qu’elle retrouve déjà , on ne manque pas d’attribuer ce calme au bain frais et long-temps prolongé quelle prend ; on ajoute qu’elle devra y reve-
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nir bien vite , dès qu’elle sentira ses nerfs s’agiter de nouveau. Madame P. retourne au lit où elle dort un peu, et la journée suivante n’est pas trop mauvaise.
La nuit venue , nouvelle agitation , mais à deux heures seulement : nouveau bain dès que les cris commencent à se faire entendre : même effet que la veille. Pendant l’après-midi, cris aussi violens que ceux de la nuit : bien vite un bain! — Mais* monsieur, cette nuit, je suis déjà restée quatre heures dans l’eau. — Eh bien ! madame , quatre heures encore; c’est la violence du mal qui détermine la durée du bain propre à le combattre. Dès ce moment, madame E... comprend que le seul moyen d’échapper aux bains, cVst de ne plus crier; elle fait sur elle -même des efforts continuels, elle crie moins, puis elle ne crie plus, et c’est l’affaire de quelques jours.
Déjà, madame E... est moins malheureuse, elle dort un peu, elle se trouve débarrassée d’une habitude qui l’avait rendue un objet d’effroi pour les autres , qui augmentait le Sombre de ses idées, et qui aurait, sans doute, fini par altérer sa santé physique; mais le principe du mal, la cause de ses cris, subsiste encore. « Chaque matin, me dit-elle, je m’éveille comme autrefois, bien portante et sans avoir jamais rien d’extraordinaire. Au bout de quatre ou cinq
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minutes, je sens comme un engourdissement, une pression sur les avant-bras, les bras, les cuisses et les jambes , et en même temps , je sens le vide de mon cœur moral. Là (à la région épigastique et un peu à gauche de cette région), j’ai un vide , et à côté un trop-plein. Le sentiment de pression que j’éprouve dans les membres, est tel, qu’il me semble que je porte une maison ; il est occasioné par l’arrivée de huit diables auxquels je suis livrée et qui s’emparent de moi.
« Je n’ai plus de cœur moral , je n’aime plus rien. Mon mari, sur lequel j’avais concentré toutes mes affections, je l’évitais lorsque j’étais à la maison, parce que je souffrais horriblement de ne pouvoir l’aimer. Les damnés n’aiment plus rien. La chaîne qui unissait mon cœur au ciel est rompue; il ne peut plus y avoir de communication entre Dieu et moi, mes prières n’arrivent plus jusqu’à lui. Autrefois, je sentais qu’il m’écoutait , il ne m’écoute plus maintenant. »
— N’avez- vous jamais rien vu ou rien entendu qui fût en dehors de vos sensations ordinaires ?
— Une fois, une seule fois, j’ai entendu une voix qui me disait : — tu es perdue ! — Je l’ai été en effet.
. — Quand donc avez-vous entendu cette voix?