ET DE L’IMMORTALITÉ SUR TERRE
— Il y a long-temps, au commencement de ma maladie.
— D’où pouvait-elle venir?
— De l’intérieur de mon corps.
Comment avez-vous pu distinguer que c était une voix, et non pas une pensée ?
— Eh ! mon Dieu , par le bruit.
Etait-ce un bruit produit en même temps que la pensée, ou bien était-ce un son de voix?
Un son de voix : je ne sais comment la femme de chambre qui était avec moi, n’a rien entendu.
— Ces diables que vous sentez, vous ne les voyez pas?
— Non.
Livrée à elle-même, madame E... reste silencieuse, elle cherche, pour se promener, les endroits les plus solitaires, elle pleure souvent, et Ion ne parvient que rarement à la distraire de ses pensés habituelles. Si on lui parle de sa vie passée, elle l’a perdue pour toujours : du monde ; elle ne doit jamais le revoir : d’occupations qui puissent abréger pour elle la longueur du jour; sa seule occupation doit être de penser à 1 enfer : des arts d’agrémens qu’elle possède; c’est presque un sacrilège.
La persuasion ne peut rien sur elle; essayer t e combattre sa croyance, c’est lui fournir l’oc-
CRAINTE DE LA DAMNATION
casion de s’en pénétrer davantage. Pour la guérir, il faut l’arracher à ses préoccupations, et le moyen cl’y parvenir, c’est de la faire travailler. Dans l’espoir de la faire travailler, je m’adresse à son cœur. Je viens dire, devant elle, qu’un homme pauvre, grièvement blessé, réclame mes soins, qu’il me faut de la charpie pour le panser, et je demande que l’on m’en fasse à l’instant. Toutes les personnes présentes se mettent en devoir d’y
travailler; on offre à madame E un morceau
de linge; peut-être la crainte de paraître indifférente au malheur, peut-être le désir d’obliger, ou plutôt l’un et l’autre de ces deux motifs, la décident à accepter. D’abord ses doigts se remuent à peine, puis, voyant les autres avancer et elle seule en retard, elle se hâte; enfin, elle s’y met avec ardeur, elle fait comme elle avait fait toujours, car elle est bonne et bienfaisante; secourir les pauvres a toujours été son occupation la plus chère.
Le premier pas est fait; madame E... vient de nous laisser voir qu’elle peut travailler, elle s’en est convaincue elle-même; il ne s’agit plus que de lui trouver un motif; la peur qu’elle a des bains me fournit ce motif. Un jourqu’elleest assise silencieuse et triste, je l’aborde en grondant sa femme de chambre qui néglige de lui faire prendre des bains frais; j’ajoute que madame E... , au lieu de
ET DK L’IMMORTALITÉ SUR TERRK.
rester ainsi dans une oisiveté qui aggrave sa maladie, devrait bien se décider à travailler, et qu’il ne lui serait pas plus impossible de coudre et de broder, que de faire de la charpie. Ma leçon porte fruit presque à l’instant; madame E... me fait dire que, si je veux lui faire grâce du bain, elle essaiera de travailler : je consens à sa proposition, elle tient parole.
Dès ce moment, la guérison marche avec rapidité; la crainte du bain produit l’assiduité au travail, et le travaildevient une distraction. Bientôt madame E... se livre à la conversation avec esprit et gaîté ; il lui arrive même quelquefois de rire de son enfer; elle fait de la musique, et reste des journées entières sans paraître livrée à ses préoccupations maladives. Deux mois s’écoulent à peine que madame E..., complètement guérie, retourne avec ses parens, fait un voyage qui dissipe un peu de tristesse résultant du souvenir de sa maladie, et depuis lors, c’est-à-dire pendant les sept années qui viennent de s’écouler, elle n’a pas cessé de jouir d’une santé parfaite.
Sans prétendre refuser à l’action physique des bains une part réelle dans la guérison de madame E .., on ne saurait disconvenir que la peur qu’ils ont produite a le plus contribué à cetté guérison. La malade, placée dans l’alterna-
CRAINTE DE LA DAMNATION, ETC
tive de ne pas déraisonner ou de prendre des bains bien longs et bien frais, après quelque hésitation, a pris enfin le parti auquel je voulais la faire arriver. J’ai agi envers elle plus doucement qu’avec des malades moins sensibles qu’el le et d’un esprit moins cultivé que le sien. Chez elle, la brusquerie ne m’était pas précisément nécessaire; une contrainte véritable, mais ménagée, mais polie, m’a suffi pour la diriger. Aux personnes très sensibles, aux natures délicates, les plus grands ménagemens; aux hommes incultes, apathiques, engourdis, une volonté opiniâtre et de la vigueur. Le médecin d’aliénés doit, avoir pour but de se rendre maître de tous ses malades; mais il n’atteindra jamais ce but, s’il ne multiplie, presque à l’infini, ses moyens d’action. Il doit employer, suivant le besoin, la rudesse ou les égards, la condescendance ou le despotisme; il doit flatter ou réprimer certaines passions, tendre des pièges, ou se montrer plein de confiance et de candeur; en un mot, chercher dans l’esprit de ceux qu’il veut guérir, un ressort, un lévier qui , mis en mouvement, redonne à l’entendement, l’énergie ou la rectitude qu’il a perdue.
APATHIE : SUICIDE
XIe OBSERVATION.
Onanisme et autres habitudes vicieuses, frayeur delà police. — Accablement, apathie, apparence de stupidité, inquiétudes continuelles, suicide. — Obligation imposée au malade de faire de la musique. — Guérison en moins de deux mois. — Durée de la maladie, six mois.
Nicolas Louis P. musicien, âgé de 44 ans, célibataire, d’une stature au-dessus de la moyenne, mais d’une constitution délabrée, est entré à l’hospice de Bicêtre, le 2 5 septembre i83g. Son père et sa mère sont morts sans avoir eu d’autre enfant que lui, et sans avoir jamais été atteints d’aucune maladie mentale ou convulsive. Il ne sait pas s’il y a eu des aliénés dans sa famille ; son caractère est doux et affectueux; il ne s'enivre jamais, mais depuis long-temps il s’adonne à l’onanisme. Dans l’intention de lui ôter cette funeste habitude qui altérait sa santé physique et qui portait une atteinte non moins grave à son intelligence, après lui avoir fait inutilement toutes sortes d’exhortations, sesamis le menacèrent de le livrer à la police, comme un débauché. Depuis cette menace, P. devient triste, il se croit déshonoré, il éprouve la crainte d’être arrêté, ne parle que de sergens de ville, de gendarmes, veut se suicider et finit, en effet, par se jeter dans le
APATHIE : SUICIDE
canal de l’Ourcq, d’où il est retiré heureusement, mais contre son gré. On l’amène à Bicêtre, le lendemain de sa tentative de suicide.
Jusqu’à 3i décembre, c’est-à-dire, pendant près de trois mois, l’état de P. n’éprouve aucun changement notable. P. est dans la plus profonde apathie. Il faut employer la contrainte pour le faire lever, pour l’habiller, et le déshabiller; pour qu’il marche, pour qu’il mange. Si on veut lui faire prendre un bain , il faut presque l’y porter et s’il s’agit de travailler, ou si on lui propose de sortir de l’hospice, il s’y refuse opiniâtrément. Ne prenant aucun soin de luimême, il resterait dans la plus dégoûtante malpropreté, et ce n’est pas sans effort qu’on parvient à nettoyer sa figure et à changer son linge. Ordinairement assis sur sa chaise et le corps courbé en avant, il reste là, sans bouger, pendant des heures entières, non pas avec l’air d’un homme qui réfléchit, ou qui s’attriste, mais conservant une apparence de calme stupide que n’interrompent aucune sensation, ni aucune pensée. Quand on le harcelle, on serait tenté de croire qu’il ne comprend pas de quoi il s’agit et sa réponse ordinaire est: «Qu’est-ce que vous me voulez ; je ne sais pas ce qu’on me veut?» Laissé à lui-même, il s’engourdit de plus en plus; excité, et contraint de faire quelques mouve-
APATHIE ; SUICIDE
mens, il vaut un peu mieux, et l’on parvient même à lui faire porter de l’eau, nettoyer le vase dans lequel il mange, et remuer sa couverture et ses draps, mais sans jamais réussir à lui faire faire son lit.
Je le décide, après une affusion, à se pro? mener, à s’habiller lui-même un peu moins lentement que de coutume, à manger presque proprement au réfectoire, mais rien de plus. Un jour , je l’amène à rire d’un de ses camarades. 11 était arrivé un mélancolique, lent, paresseux, marchant tête baissée, et muet, comme P...: j’annonce à ce dernier que j’ai son portrait, et je lui montre mon mélancolique. P... ne peut s’empêcher de rire en se voyant si bien représenté , et on dirait qu’il fait quelque effort pour se dégourdir, mais c’est pour un seul moment, et il retombe bien vite dans son apathie habituelle.
J’étais fort embarrassé de savoir comment je m’y prendrais pour agir sur l’esprit de P..., lorsque, songeant qu’il est musicien , je lui procure un violon. Déjà auparavant, je lui avais proposé de faire de la musique; mais, peut-être par la raison que je n’avais pas d’instrument à lui présenter, il m’avait à peine répondu, et sa réponse avait été un refus. Cette fois encore il me refuse; cependant je ne me rebute pas; je le
APATHIE : SUICIDE
fais conduire dans la salle de bain, je lui montre la douche, et je le presse d’accepter un violon. Il hésite long-temps; puis il entrouvre la main pour prendre le violon, et il le prend; il fait de même pour l’archet, et, après m’avoir encore bien des fois répété son éternel: «je ne sais pas ce que vous me voulez », il finit par me demander quel air il doit jouer. Je laisse cela à sa disposition. Il joue la Marseillaise. Pendant qu’il est entrain, je le conduis à l’école; on chante, il accompagne les chanteurs, et une heure se passe sans qu’il cesse de faire de la musique. Les jours suivans il continue, quoique d’assez mauvaise grâce. Je suis quelquefois obligé de lui rappeler qu’il y a une douche tout près de l’école, mais je n’y ai pas recours. Peu-àpeu sa figure s’anime; son jeu, d’abord assez lent, prend de l’activité. On voit, dans ses manières, une liberté qu’on ne lui connaissait pas à l’hospice. 11 sourit quelquefois, surtout quand on chante faux ; mais il ne se rebute pas, sert volontiers de guide aux chanteurs que je lui présente, et devient l'homme nécessaire de toutes nos matinées musicales. Il dit encore de loin à loin: « qu’est-ce que vous me voulez?»; mais après avoir réfléchi sur sa position, après s’ètre assuré qu’il est entouré d’aliénés, qu’il se trouve placé sous la direction d’un médecin, il prend
APATHIE : SUICIDE
quelque confiance. Pourtant il ne croit pas encore qu’il dépende de moi de le faire sortir de l’hospice, et conserve la persuasion que la police seule a du pouvoir sur lui, et quelle le conserve pour le punir.
Dans l’espoir de le détromper sur ce point, je lui offre, à différentes reprises, de l’envoyer à Paris, pour y passer une partie de la journée; mais chaque fois, au moment de partir, il change d’avis, tantôt parce que ses habits lui paraissent trop vieux, tantôt parce qu’il aurait honte de se représenter, après sa tentative de suicide, devant ses anciens amis. Je lui propose des habits meilleurs que les siens , je l’engage à ne pas encore voir ses amis , mais cependant d’aller se promener; il me refuse. Enfin, le 8 février, il consent à aller à la campagne, avec un des élèves attaché au service des aliénés; quelques jours plus tard, il va à Paris, y voit des amis qui lui font un excellent accueil et achèvent de dissiper les craintes qu’il conservait encore au sujet delà police. Enfin , le otô février, c’est-à-dire, moins de deux mois après avoir pris un violon, par contrainte et de fort mauvaise grâce, P. complètement rétabli, sort de l’hospice, sans y avoir subi aucun traitement physique.
La guérison de P... est due certainement à ce qu il a fait de la musique. La musique a-t-elle
AI’ATHIE : SUICIDE.
donc eu, sur ce malade, l’influence que lui attribuaient les anciens, dans le traitement de la folie? ou bien P. n’a-t-il guéri que parce qu’en faisant de la musique, il reprenait son ancienne profession? Ces deux causes ont, à mon avis, contribué à la guérison, et je ne saurais dire laquelle des deux doit avoir la plus grande part, dans le résultat obtenu. Je sais bien que, dans ces derniers temps surtout , l’influence de la musique sur l’aliénation mentale, a été regardée comme à-peu-près nulle, et qu’on la croit utile, seulement à ceux dont la convalescence est déjà commencée , mais cette opinion me paraît dénuée de fondement.
Il en est de la musique pour les aliénés, comme il en est de tout remède pharmaceutique, dans le traitement des maladies ordinaires; demander si elle est utile aux individus privés de raison, s’est comme si on posait la question de savoir si tel remède évacuant ou tonique, est utile aux malades. La folie n’est pas une, elle offre un grand nombre de variétés; il est des aliénés à l’état desquels la musique convient, et d’autres où elle serait nuisible. Et pour les malades auxquels la musique convient, il ne faut pas croire que toute sorte de musique puisse également réussir. A chaque forme de folie, ses symptômes; à chaque symptôme, ses remèdes.
INFLUENCE DE LA MUSIQUE
Saiil devenait calme, ses fureurs se dissipaient dès que David jouait de la harpe : il en eût sans doute été tout autrement, s’il eût entendu une musique guerrière. On raconte que Philippe Y, roi d’Espagne, étant atteint de folie (1), la reine, qui savait combien il était sensible aux charmes de la mélodie, manda à Madrid le célèbre Farinelli, afin d’essayer si la voix enchanteresse de ce virtuose, pourrait porter quelque amélioration à l’état déplorable de son époux. Un concert fut préparé dans une pièce voisine de l’appartement du roi : Farinelli s’y surpassa. Pendant le premier morceau, Philippe éprouva d’abord une surprise qui se changea en émotion; le second air acheva de le transporter. Il ordonna qu’on lui présentât Farinelli, auquel il prodigua les éloges et les caresses, et lui promit de lui accorder tout ce qu’il demanderait. Farinelli, auquel on avait fait la leçon, supplia le roi de permettre qu’on le rasât et qu’on l’habillât , et de paraître ensuite à son conseil, chose dont il s’abstenait depuis long-temps. Farinelli fut écouté. La santé du roi s’améliora progressivement, et il recouvra sa raison en continuant d’entendre, chaque jour, les concerts du virtuose italien. »
Û) Y- 1 art. Musique du Dictionnaire des Scictices méditâtes, t. xxxv, p. 70, article dû à Fournier-PeBcay.
INFLUENCE DE LA MUSIQUE
Il est peu d’auteurs de pathologie qui n’aient regardé la musique comme un moyen très puissant de guérir les aliénés; mais, il faut le dire, cette opinion n’est pas établie sur des preuves assez positives pour qu’on doive lui consacrer une confiance aussi grande qu’on le fait. M. Esquirol a, par de nombreuses expériences, cherché à déterminer ce qu’on doit penser sur ce point, et dans son ouvrage sur les maladies mentales, il dit : « Je sais (i) que quelques auteurs, les anciens surtout, ont écrit sur le pouvoir de la musique; j’ai lu des faits rapportés par des médecins dignes de foi. J’ai dû essayer de la musique comme moyen de guérir les aliénés; j’en ai essayé de toutes les manières et dans les circonstances les plus favorables au succès. Quelquefois elle a irrité jusqu’à provoquer la fureur, souvent elle a paru distraire, mais je ne feux dire quelle ait contribué à quérir : elle a été avantageuse aux convalescens.
« Un lypémaniaque pour lequel son frère faisait de la musique avec les meilleurs maîtres de Paris, devenait furieux , quoique les musiciens fussent dans un appartement séparé du sien; il répétait aux personnes qui étaient auprès de lui : « C’est exécrable de chercher à se réjouir, lors-
(i) Op. cit., t. Il, p. 585.
INFLUENCE DE LA MUSIQUE
que je suis clans un état aussi affreux ». Ce frère, jusque-là tendrement aimé, fut pris en aversion par le malade.
« J’ai observé plusieurs aliènes très habiles musiciens qui, pendant la maladie, n’entendaient plus que des tons faux; la meilleure musique les agitait d’abord, les contrariait et finissait par les irriter. Une dame, qui avait été passionnée pour la musique, commençait par jouer et par chanter des airs qui lui étaient familiers; mais quelques instans après, le chant cessait et la malade continuait à toucher quelques notes sur le piano, et elle les répétait sur le ton le plus monotone et le plus fatigant pendant plusieurs heures de suite , si l’on n’avait pas le soin de la distraire et de lui faire quitter l’instrument.
« L’hospice de la Salpétrière, continue M. Esquirol, m’offrait un champ immense pour des essais thérapeutiques; je n’ai pas à me reprocher de l’avoir négligé. Plus de douze cents femmes aliénées sont réunies dans cet hospice, plus de deux cents sont soumises, tous les jours, à une observation particulière et subissent un traitement plus ou moins actif. J’avais fait tant d’applications partielles de la musique, je voulus en essayer sur des masses : mes expérimentations furent faites pendant l’été de 1824 et celui de 1820. Quelques musiciens très distingués de la
INFLUENCE DE LA MUSIQUE
capitale, secondés par des élèves du Conservatoire de musique, se réunirent plusieurs dimanches de suite, dans notre hospice : la harpe, le piano, le violon, quelques instrumens à vent et des voix excellentes, concouraient à rendre nos concerts aussi agréables qu’intéressans.
« Quatre-vingts femmes aliénées, choisies par moi, parmi les convalescentes, les maniaques, les monomaniaques tranquilles et quelques lypémaniaques, étaient assises commodément dans le dortoir dit des convalescentes, en face des musiciens réunis dans une pièce qui précède ce dortoir et qui sert d’atelier. L’élève en médecine de la division, M. le docteur Chambeyron , m’assistait dans mes essais, nul étranger n’était admis. Des airs sur tous les tons, sur tous les modes, sur toutes les mesures, furent joués et chantés en variant et le nombre et la nature des instrumens; plusieurs grands morceaux de musique furent aussi exécutés. Mes aliénées étaient très attentives, leurs physionomies s’animaient, les yeux de plusieurs devenaient brillans, mais toutes restaient tranquilles : quelques larmes coulèrent, deux d’entre elles demandèrent à chanter un air et à être accompagnées; on se prêta à ce désir.
« Ce spectacle nouveau pour nos malheureuses malades, ne fut point sans influence, mais
INFLUENCE DE LA MUSIQUE
nous n 'obtînmes point de guérison, pas même d'amélioration dans leur état mental. . . . On m’objectera peut-être, dit en terminant M. Esquirol, que la musique n’étant point à l’usage des femmes de la Salpétrière, devait produire peu d’effet sur elles; mais j’avais essayé et fai essayé constamment de la musique sur des aliénées qui l’avaient cultivée avec succès pendant toute leur vie, et même sur des musiciens très habiles, et je n ai point été plus heureux. Je ne conclurai pas de ses insuccès qu’il soit inutile de faire de la musique aux aliénés ou de les exciter à en faire eux-mêmes; si la musique ne guérit pas, elle distrait et par conséquent elle soulage; elle apporte quelque allégement à la douleur physique et morale; elle est évidemment utile aux convalescens,il ne faut donc pas en repousser l’usage. »
L’effet de la musique sur la marche de l’aliénation mentale est donc tout-à-fait nul , suivant M. Esquirol , si ce n’est chez les convalescens. Celle que l’on a fait à la Salpétrière n’a produit ni guérison, ni amélioration dans l’état mental des aliénées de cet hospice; et son impuissance a été constante chez des personnes habituées à l’entendre et à la sentir, et même chez des musiciens de profession. Ce résultat des essais tentés par M. Esquirol doit diminuer beaucoup la con-
30à INFLUENCE DE LA MUSIQUE.
fiance que, d’après les récits des auteurs anciens, on serait tenté d’accorder à la musique; toutefois pour être concluans , les essais de M. Esquirol n’ont pas été, ce me semble, ni aussi multipliés, ni aussi variés qu’ils auraient pu l'être. Les malades de la Salpétrière n’ont fait qu’entendre de la musique, elles n’en ont pas exécuté elles-mêmes ; et elles en ont entendu faire seulement une fois par semaine, c’est-àdire à sept jours de distance. Au lieu d’en agir ainsi, que serait-il arrivé, si on leur eût enseigné la musique et que les leçons se fussent répétées chaque jour? Il ne fallait pas s’arrêter, avant d’avoir fait cette expérience.
Encore, ces leçons, pour être utiles, auraientelles quelquefois eu besoin d’être prises à contrecœur et par force. Un aliéné qui consent à prendre une leçon de musique et qui n’y fait aucune façon, est ordinairement bien près de guérir. Et s’il s’agit d’un musicien , on sait d’avance qu’il peut conserver son délire et faire de la musique : la musique et la folie peuvent long-temps marcher ensemble sans que l’une nuise à l’autre. Mais si, au contraire, il s’agit d’un aliéné bien triste, bien apathique, la musique, s’il en fait, sera en quelque sorte le contrepoison de ses idées folles, il y aura lutte, et, si la musique l’emporte, les idées folles seront repoussées et vaincues. En-
INFLUENCE DE UA MUSIQUE
tendre de la musique serait peut-être sans efficacité ; mais en faire , prêter son attention à ce qu’on exécute, c’est là une diversion dont l’efficacité est incontestable. M. Esquirol ne dit pas que dans des cas de ce genre , il ait eu recours à la musique, ni qu’il ait employé les contrariétés pour y décider ses malades, et par cette raison, l’expérience qu’il a faite n’est pas aussi complète qu’on peut le désirer.
Il semblera étrange et même injuste, d’exiger qu’un homme en proie à un délire mélancolique se montre gai, qu’il fasse de la musique; pourtant si ce moyen réussit , et il a réussi chez Nicolas P., il faudra bien convenir qu’il est bon et qu’on doit le préférer à une temporisation qui ne conduit à rien. Il était étrange que je donnasse des mélancoliques à promener et à distraire à Pompée M..., qui était lui-même en proie à des idées tristes, mais qui, par mon ordre, devait se montrer gai et riant. Cependant encore, puisque c’est à cette exigence que M... doit sa guérison; on ne saurait me blâmer de l’avoir employée. Madame E... s’est trouvée dans un cas analogue, elle a dû, pour éviter les bains qu’elle redoutait, se montrer avec l’apparence de la raison; elle 1 a fait, et sa raison n’a pas tardé à revenir.
Quand on ne peut tout de suite délivrer un aliéné de ses idées folles, il faut s’attacher à dé-
tourner de lui, ce qui pourrait les lui rappeler: ainsi on ôte à un vaniteux les insignes dont il se décore; à celui qui voit de l’or dans des cailloux, les cailloux qu’il ramasse; de même il faut ôter au mélancolique son inaction , son air de tristesse et ses larmes. On m’objecte que c’est de l’injustice; on crie à la tyrannie. Demandez à Nicolas P... s’il a acheté trop cher le plaisir de retourner à son orchestre forain et à ses bals de noces; à Pompée M..., si son comptoir ne vaut pas mieux que les salles de Bicêtre: à madame Eugénie, si dans les distractions et les plaisirs du monde, elle regrette son enfer.
Quand je vois un lypémaniaque dont tous les désirs sont satisfaits, dont toutes les répugnances sont respectées, et envers lequel on n’ose se permettre ni harcellement, ni contrainte; il me semble avoir sous les yeux un homme qu’on laisse noyer, tandis qu’en le saisissant violemment par les cheveux, on pourrait l’arracher sûrement à la mort.
§ IV. Simples particuliers qui veulent épouser des princesses.
La vanité plus encore que l’amour, caractérise la maladie des bourgeois qui veulent épouser des princesses. J’ai trouvé deces amoureux, dans