VOUI-ANT ÉPOUSER UES PRINCESSES
avec ces personnes, comme avec moi, aussi raisonnable qu'il l’a jamais été. Enfin , le considérant comme guéri, je le fais sortir de l’hospice, le 22 octobre, c’est-à-dire après 43 jours de traitement. Je l’ai revu au bout de cinq mois; il s’est montré reconnaissant des soins que je lui ai donnés, et je n'ai pu, pendant la conversation que nous avons eue ensemble, découvrir en lui aucune trace de folie. Sa position n’était pas encore fixée, parce que ses anciens patrons ne s’étaient pas souciés de l’employer de nouveau; il avait fait un voyage dans sa famille, et n’était revenu à Paris que pour y trouver une occupation lucrative; car il avait renoncé entièrement à ses prétentions de mariage. Il ne lui restait plus qu’un peu d’aveuglement sur son mérite et un grand contentement de lui-même; mais il avait ces défauts avant sa maladie , et il les conservera probablement aussi long-temps qu’il vivra.
XIIIe OBSERVATION.
Vanilé, préoccupations politiques. — Idées ambitieuses, conceptions délirantes, fausses interprétations , agitation et cris pendant sept années consécutives; incurabilité constatée de la maladie. — Traitement moral; guérison presque complète. — Durée de la maladie, environ dix ans.
M. Théodore T..., âgé de quarante-trois ans, veuf et sans enfans , ancien employé dans les bu-
IDÉES AMBITIEUSES
reaux du ministère des finances, est entré à Bicêtre le i5 septembre i83i. C’est un homme robuste et à large poitrine, qui depuis le jour de son admission à l’hospice, n’a cessé de crier à tuetète, si ce n’est pendant la nuit, voulant par ses cris, faire entendre sa défense. Travaillant assidûment à la terre, soit qu’on l’ait envoyé à la ferme Sainte-Anne, qui est une dépendance de l’hospice, ou à la Salpétrière , ou dans les champs avec les autres aliénés, il criait en marchant et même en travaillant. Une chose bien remarquable, c’est qu’il se taisait pendant la nuit, ou lorsqu’il était dans une chambre, en compagnie de plusieurs personnes. Son but paraissait être, en effet, de faire entendre ce qu’il appelait sa défense, mais il ne voulait pas incommoder ses voisins ou ses commensaux par des cris qui, proférés dans un lieu clos, n’eussent pu contribuer à lui faire rendre justice.
Malgré ce que ses cris, son air robuste, sa mise très négligée, pouvaient avoir d’effrayant, on ne craignait pas de l’aborder; et si on lui adressait la parole, on obtenait de lui quelques réponses justes, entremêlées de paroles décousues et proférées à très haute voix. Dans ce qu’il disait seul, on distinguait les motssuivans : meurtre et crime, cour royale, duchesse de Berry, ma femme; côté gauche, l’autre côté de l’eau; puis les noms de Hen-
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ri V, celui du comte Roy, d’un grand nombre de ministres, de pairs de France, etc. Le reste n était pas intelligible, quelque attention que l’on mît à l’écouter.
Ce que l’on savait de M. Théodore, c’est qu’il était dans l’hospice depuis le i5 décembre 1 83 r ; qu’à l’époque de son entrée, il prétendait que Louis-Philippe était son oncle et la duchesse de Berry sa femme; enfin, qu’il criait toute la journée. D’abord on l’avait fait coucher dans une loge : le matin, quand on ouvrait sa porte, on le trouvait tout habillé et silencieux, mais il sortait aussitôt le bras gauche étendu et criait : « La main gauche, le côté gauche, l’autre côté de l’eau. » Le soir, au moment d’aller se coucher, il tenait encore le bras gauche étendu, et c’était la partie de son corps qui rentrait la dernière. Il y avait là des idées politiques, une protestation en faveur de l’opposition libérale, et la prétention d’être l’époux de la duchesse de Berry : singulier assemblage d’idées et qui n’apprenaient rien sur leur filiation! On disait que M. Théodore avait été secrétaire de la duchesse de Berry, et Ion attribuait à cette circonstance ses idées de mariage avec cette princesse; mais on se trompait, M. Théodore était un ancien employé du ministère des finances.
Les moyens mis en usage pour rendre ce ma-
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laile à la raison, étant restés sans succès, on l’avait placé dans la section des incurables, au mois d’octobre i83a, environ un an après son entrée dans l’hospice.
Au commencement de février 1 838, ne le connaissant encore que par ses cris, j’entreprends, sinon de le traiter, du moins de l'étudier. Pendant une quinzaine de jours , je lui fais des avances auxquelles il répond poliment; il me rend mon salut; aux questions que je lui adresse sur sa santé, il répond qu’il va bien; donne volontiers la main, mais la main gauche seulement, et l’on ne parvient pas à fixer son attention plus de quelques minutes de suite. L’un des internes de l’hospice, M. Jules Picard, qui depuis a beaucoup contribué à l’amélioration obtenue dans l’état de M. Théodore, lui faisait mille prévenances, sans toutefois pouvoir jamais engager avec lui une véritable conversation. Je voulus tenter si M. Théodore se rendrait à l’offre d’un dîner. Doux et bienveillant comme il paraissait être, j’avais lieu de penser que, chez moi, il ferait quelque effort pour devenir attentif, et mettrait dans ses idées, un peu de suite. Je lui écrivis donc un billet par lequel je l’invitais à venir dîner avec moi, le prévenant qu’il serait tout-à-fait à son aise , car nous n’aurions d’autre convive avec lui, que M. Picard. Il refusa mon invitation, et
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tion, et m’envoya un billet conçu en ces termes :
« Je suis aussi agréablement surpris que flatté de l’aimable invitation de M. Leuret, en éprouvantun vif regret de ne pouvoir m y rendre. Je renvoie à d’autres jours, peut-être non fort éloignés, de tels instans de plaisir. L’expérience et le bon vouloir de mon hôte, suppléeront sans peine aux raisons que je pourrais donner, pour un refus que le cœur ne partage pas, mais que mille convenances m’imposent. Pas une ne doit mériter le blâme de celui qui veut bien me réveiller avec tant de soin et d’urbanité, d’une nullité et d’une véritable réclusion auxquelles la persécution la plus tyrannique et la plus monstrueuse, a seule apporté mille intermittences de nuit et de jour, à toutes les minutes pendant les sept années qui se sont écoulées.
« Mille excuses sur mon laconisme et l’inconvenance de ma missive; le manque de matériaux m’y oblige. Vive Henri V, vive son altesse royale madame la duchesse de Berry, ma femme, vive le roi Louis-Philippe, le pain et l’eau, n° 7, Til l’anglais, la musique, cette main gauche qui presse le mouchoir, les clefs, sortir, les portes, cette lettre, après, vive le côté gauche, à demain.
« Mille affectueux souvenirs.
« Signé Théodore. »
H février i838.
IDÉES AMBITIEUSES
Mon projet n’ayant pas réussi, je changeai de système, parce que je compris que les voies de la douceur et de la persuasion ne me mèneraient à rien. Toutefois la lettre de M. Théodore, si elle n’était pas un succès, était au moins un renseignement qui me faisait entrevoir, dans son esprit, de plus grandes ressources que je n’en avais soupçonné.
Quelques jours après, je fais réunir, pour le moment de la visite, les malades les plus braillards de l’hospice, dans une petite chambre où on les tient enfermés quelque temps. Ils sont au nombre de six, tous criant à tue-tête, M. Théodore comme les autres. J’entre et en m’adressant à l’un d’eux, je l’engage à se taire et comme il ne se rend pas à mes exhortations, je lui ordonne la douche. Les garçons de service l’emmènent à la salle de bains. Je fais la même chose pour les cinq autres, en réservant M. Théodore pour le dernier. Arrivé à lui, je témoigne de l’étonnement de le trouver en pareille compagnie; je lui dis que j’avais donné au surveillant l’ordre de renfermer tous ceux qui troublaient le repos de la maison, parce que je voulais les punir s ils ne changeaient pas de conduite, mais qu’en donnant cet ordre, je n’avais guère songé que j’aurais à punir M. Théodore , homme qui a du savoir-vivre et vers lequel je me sens porté d’amitié.
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3âS
Il écoute quelques mots avec attention ; mais il m’interrompt plusieurs fois en criant , et je me vois contraint de le traiter comme les autres. J’avais indiqué à l’avance la baignoire qu’il fallait loi donner, c’était celle qui a la plus forte douche. Alors , devant lui , j’ordonne qu’on laisse tomber un peu d’eau sur la tête des autres malades, que je fais emmener aussitôt, afin de ne conserver que M. Théodore , auquel je cherche encore à faire entendre raison. Je lui dis que s’il a à se plaindre, on l’écoutera, que s’il veut faire parvenir des lettres aux ministres, au roi, je me chargerai de les envoyer , pourvu toutefois quelles soient raisonnables; il me refuse et continue de crier. Alors je fais ouvrir le robinet. Il tient bon plus d’une demi-minute, mais enfin il se plaint et demande grâce. Je veux bien lui accorder sa grâce, à la condition, cependant, qu’il ne criera plus. Il m en donne sa parole d’honneur, et nous convenons que, s’il a quelque plainte à porter contre qui que ce soit, il exposera ses raisons avec calme et sang-froid. On voit sur sa figure qu’il est plus attentif, qu’il s’observe : il lui arrive bien encore de marmoter quelques paroles à voix basse; mais je n’ai pas l’air de l’entendre, parce que je ne prétends pas faire cesser en un instant, ce symptôme qui dure depuis un si grand nombre d’années. Tout le reste du jour,
IDÉES ambitieuses:
il est presque silencieux. Le lendemain, je vais le trouver dans le champ où il travaille, et de loin, j’entends sa voix rauque et presque ses cris ordinaires. J’arrive à lui comme un homme irrité, et je lui reproche vivement son manque de parole.
— Je n’ai pas manqué à ma parole , dit-il.
— Et ces cris que j’ai entendus à une demilieue de distance?
— Ce ne sont pas des cris; j’ai parlé, et comme j’ai la voix forte, vous avez pu m’entendre de loin. Vous m’avez défendu de crier, mais non pas de parler.
— Vous êtes un jésuite, avec vos distinctions; je veux que vous vous taisiez tout-à-fait.
— Je vous répète que je n’ai pas manqué à ma parole; je n’ai pas crié ; j’ai parlé pour expliquer les causes de mon silence.
Eh bien! je vous défends positivement d’expliquer de cette manière les causes de votre silence, et si vous êtes homme d’honneur, comme vous en avez la prétention, vous vous tairez.
— Mais prenez-vous la responsabilité de mon silence absolu?
— Oui, je la prends.
— Prenez garde , elle est immense.
— Je la prends, tout immense qu’elle soit.
Il se tait et je le quitte.
EXCITATION CONTINUELLE
Après sa rentrée du travail et avant son souper, je vais m’assurer s’il tient sa parole; mais de fort loin, je l’entends, expliquant sans doute encore les causes de son nouveau silence. Il est debout dans un endroit de la cour qu’il paraît affectionner, et tient sous le bras un énorme paquet enveloppé de chiffons. Je le fais amener brusquement au bain. Quand il y est fixé , on apporte plusieurs seaux d’eau froide près de la baignoire. Un garçon de service debout derrière le malade, tient en main un pot d'eau froide qu’il doit jeter sur la tête de celui-ci, au premier signal que je lui donnerai. M. Théodore effrayé se tait et pousse de gros soupirs. Je m’assieds près de lui, je fais couvrir la baignoire de quelques planches sur lesquelles on pose le paquet enveloppé de chiffons.
— Que contient ce paquet? dis-je au malade.
— Des manuscrits.
— Quelques folies, sans doute, voyons. C’était des projets de gouvernemens dédiés à Louis- Philippe, an duc de Chartres, à S. A. R. monseigneur le duc de Bordeaux , fils de France , à S. A. R. madame la duchesse de Berry, sa femme et femme à coup sûr ; c’était des instructions pour le royal enfant , des nominations de maréchaux , de pairs de France; le tout fort décousu et fort inintelligible. Je lui demande quand il a
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écrit tout cela et il m’apprend que c’est dans ses momens de loisir , après les heures du travail. Le peu d’argent qu’il gagnait, était en partie destiné à l’achat de papier , de plumes et d’encre employés à ses écritures. Son paquet était vraiment un fardeau, cependant il l’emportait presque partout avec lui, et je ne sais pas comment j’avais pu ignorer jusque-là, cette circonstance.
— Je vais, lui dis-je, vous rendre le service de vous débarrasser de toutes ces folies, qui ne peuvent que rendre votre esprit de plus en plus malade. Il me demande grâce pour quelques-uns de ses papiers; je dis alors au garçon de bain : l’eau que vous avez là est-elle bien froide? — Oui, me répond-il, j’ai mis 5o livres de glace dans le réservoir.
M. Théodore ne réclame plus. Je fais apporter du feu et je brûle tous ses papiers, mais lentement , cahier par cahier, et en motivant chaque fois mon exécution. De temps à autre, un gros soupir me fait connaître quels sont les regrets de M. Théodore; mais il ne profère ni parole ni murmure. C’est la première fois peut-être depuis sept ans, qu’il reste ainsi sans rien dire.
Le brûlement des papiers étant opéré, je renouvelle au malade quelques-unes des recommandations que je lui ai faites, il promet de les suivre. Je le laisse sortir du bain. C’était, comme
excitation continuelle.
je l’ai dit tout-à-l’heure, à la fin d’une journée de travail, M. Théodore avait faim, son bain l’avait refroidi , les émotions qu’il venait d’éprouver avaient fait sur lui une vive impression ; il paraissait fort souffrant , mais il ne se plaignait pas. Une contrariété nouvelle l’attendait. Pendant la durée du bain, une pluie abondante et froide était tombée et continuait encore lorsque, pour retourner dans son chauffoir, M. Théodore devait traverser deux grandes cours, dans lesquelles il se serait infailliblement mouillé jusqu’à la peau. Je profite de ce moment pour le combler de soins. Je le prends par le bras, je porte un parapluie pour nous abriter l’un et l’autre, mais lui surtout , en traversant les cours; je fais allumer un grand feu , et je lui donne la place où l’on peut mieux se chauffer, je lui offre pour son souper ce que je crois le plus propre à lui plaire; enfin, je fais en sorte qu’il voie bien que je prends à lui le plus vif intérêt. Je me garde de le provoquer à parler; quand je suis obligé de lui faire une question, il me répond poliment et en peu de mots. Avant de le quitter, je lui demande la main droite qu’il me donne presque sans hésitation, et nous nous disons : à demain.
Dès ce moment, je crois être certain de le guérir.
IDÉES AMBITIEUSES
Avant de songer à pénétrer entièrement dans son esprit, pour connaître toutes les idées folles qui l’obsèdent , je crois nécessaire de lui faire prendre un exercice intellectuel, et, pour arriver à mon but, je lui ordonne d’étudier des vers de Boileau , et je me montre très exigeant sur ce point. Tourmenté par la crainte de quelque punition, M. Théodore prend son livre pendant les intervalles que lui laissent ses travaux, et en bêchant la terre, il répète ce qu’il a appris; puis, chaque soir, il vient me réciter la leçon de la journée. Après cela, je converse avec lui sur des sujets étrangers à son délire, aussi long-temps que mes occupations me le permettent; les élèves, qui prennent tous un grand intérêt à M. Théodore, en font autant, et bientôt celui-ci est en si bon état, qu’on peut lui confier un emploi de veilleur des autres malades.
11 allait mieux, et pourtant je ne savais pas encore en quoi consistait son délire : j’ai évité de le mettre sur ce chapitre jusqu’à l’époque à laquelle j’ai cru pouvoir le faire, sans qu’il courût les chances d’une aggravation de maladie. Voici ce qu’il a pu m’en apprendre.
Employé au ministère des finances, il avait, dès l’année 1828, grandement négligé ses affaires et ses devoirs , pour s’occuper exclusivement de politique; il assistait à toutes les séances
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de la Chambre des députés , et rédigeait des articles pour quelques journaux. Passionné pour la famille régnante, il la voyait marcher à sa ruine, et pour prévenir ce malheur, il avait rédigé un projet de gouvernement dans lequel tous les ultra-royalistes étaient évincés, tandis que les membres de l’opposition étaient chargés de la direction des affaires. Ce mémoire, il l’avait présenté ou fait présenter à Charles X.
Sans cesse occupé d’arranger les affaires de la France, il avait complètement négligé les siennes ; sa place était perdue, il avait contracté des dettes, et à l’instigation de quelques personnes de mauvaise foi , il avait signé des billets de complaisance, ce qui avait donné lieu , contre lui, à des poursuites judiciaires. Réduit à vivre d’aumônes, et logé dans un galetas où il passait tout son temps à lire les journaux et à rédiger des articles, que, sans doute, on n’imprimait nulle part , il ne connut la révolution de juillet que plusieurs jours après quelle fut passée. Il n’avait entendu ni le tocsin, ni le tambour, ni la fusillade, ni le canon, quoiqu’il demeurât au faubourg St.-Germain, non loin de plusieurs endroits où l’on s’est battu. Quelques jours après cette révolution , il vit dans les rues des pavés retournés et des drapeaux tricolores; il s informa de ce qui s’était passé. On lui dit que
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Louis - Philippe était lieutenant- général clu royaume, pour le compte de Henri Y, et il le crut.
On lui avait fait comprendre, non par des paroles précises, mais cependant de manière à ce qu’il en fût bien assuré, que la famille de Charles X, et Charles X lui-même , voulaient le marier à la duchesse de Berry , et ce mariage s’était fait en secret. Conduit à Bicêtre, il y était comme prisonnier politique, et ses ennemis l’y poursuivaient, en suscitant contre lui, des individus de l’hospice qui faisaient les fous pour le tourmenter. Mais Charles X le protégeait et le faisait protéger par son lieutenant-général, Louis-Philippe. Un grand nombre de personnes, toutes éminentes , s’intéressaient vivement à lui; M. Dupin, entre autres , lui portait un intérêt tout particulier, par reconnaissance de ce que, dans le factum présenté à Charles X, lui, M. Théodore , avait proposé M. Dupin pour remplir les fonctions d’avocat-général, à Bordeaux. Il avait reconnu la protection de M. Dupin à une marque certaine, c’est qu’on avait prononcé devant lui les mots: Dupin, voilà Dupin.
Peut-être, en effet, avait-on prononcé devant lui le nom de l’ancien président de la Chambre des députés, mais, le plus souvent, on avait dit du pain, panis , et par une vicieuse association
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d’idées, il avait compris que l’on voulait parler de M. Dupin.
J’ai encore trouvé chez lui plusieurs autres associations d’idées tout aussi peu fondées. La vue d’un couteau, d’une fourchette, lui rappelait un général de jésuites, son ennemi mortel; la vue de quelque autre objet lui rappelait un protecteur ou un ami.
Son projet de gouvernement ayant été, selon lui, pris en grande considération , on lui avait fait comprendre qu’on lui donnerait, pour sa peine, une somme de 5oo,ooo francs, ou 25,ooo fr. de rente. Quand on prenait devant lui une prise de tabac , cela voulait dire qu’on lui paierait sa rente de 2 5,ooo francs; enfin s’il ne voulait donner que la main gauche, c’était à cause de la nature de ses opinions politiques; un homme qui a des idées libérales ne devait, suivant lui, jamais donner la main droite.
11 y avait fort à faire pour lui ôter toutes ces idées de la tête; j’en suis venu à bout, en les attaquant au fur et à mesure que je les ai découvertes.
La première à laquelle il ait renoncé est celle de son prétendu mariage avec la duchesse de Berry. Pressé de questions sur les raisons qu’il peut donner, fine trouve pas autre chose à dire, sinon qu’il le croit, qu’on le lui a donné à en-
IDÉES AMBITIEUSES
tendre: ces raisons ne me suffisent pas, et la crainte de la douche lui persuade qu’elles ne doivent pas lui suffire non plus. Il tient davantage à ses 5oo,ooo fr.
J’apprends un jour que, contrairement à l’ordre que je lui en ai donné, il a écrit plusieurs lettres à différentes personnes, et notamment à M. Laisné. Je vais trouver M. Théodore , je lui reproche ce qu’il a fait , et je lui enjoins de me montrer ses lettres. C’était de la politique fort décousue, et la demande des 5oo,ooo francs qui lui étaient promis. Je le conduis à la douche, et je lui ordonne de répondre, par écrit, à plusieurs questions , le prévenant qu’il sera puni de nouveau , si ses réponses ne sont pas conformes à la raison.
Je lui remets un billet portant :
Je défends à M. Théodore de rien écrire concernant la politique : qu’il me dise ce qu’il pense :
i°De l’écrit qu’il a remis ou fait remettre à Charles X , et qu’il motive son jugement sur cet écrit ;
2° Des 5oo,ooo fr., dont il a fait mention dans sa lettre à M. Laisné, et des a5,ooo fr., dont il a parlé ailleurs;
3° De son mariage avec la duchesse de Berry;
4° Des augustes protections dont il s’est dit entouré;
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5° De l’état actuel de sa raison , comparé à ce qu’elle a été depuis huit ans ;
6° Enfin, de me dire quel jugement il porte sur moi.
Il me fit à ces différentes questions des réponses presques raisonnables, mais il trouva moyen d’y glisser encore un peu de politique , et quant aux 5oo,ooo fr., il était facile de voir qu’il y tenait toujours. Voici ce qu’il en disait:
« Quant aux 5oo,ooo fr., ce n’est jamais moi qui ai fixé cette somme, même dans la pensée. J’ai entendu fort souvent dire qu’on devait me faire quelque cadeau, j’ai entendu parler de voitures , de sommes plus ou moins considérables, dont une lettre devait me mettre en possession ; mais j’avoue ne pas y avoir droit , la reconnaissance est facultative, et, puisqu’il me faut reconnaître que le travail à l’occasion duquel on m’avait parlé de cette somme, est un travail absurde, j’en conviens, et je ne parle plus de cette somme. »
Il ajoutait en terminant:
« Tout ce qui s’est passé, et qui peut à chaque instant se réitérer, m’a jeté dans un état de trouble, de crainte, de frayeur, de tremblemens indicibles, et de toutes les minutes; c’est à tout instant comme si on m’arrachait la chair avec les tenailles. Je me renferme nuit et jour dans le
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plus absolu silence, jusque dans les moindres choses, tant ma crainte est grande, et quelques conséquences que ce silence ait pour moi.»
C’était le 19 mai que M. Théodore écrivait ainsi , c’est-à-dire environ trois mois après avoir été mis en traitement. Quant à ses plaintes, évidemment, elles étaient exagérées, car il n’y avait aucune comparaison à établir entre la sérénité devenue habituelle de sa figure, et l’expression d’anxiété qui s’y peignait auparavant. Celavoulait dire seulement : « vos remèdes me causent de la douleur; je suis obligé de m’observer sans cesse, laissez-moi délirer à mon aise, etne me tourmentez plus ». Mais ce n’est pas là ce que je voulais, j’insistai donc pour avoir une nouvelle réponse, et M. Théodore m’écrivit :
« i° J’avoue mon incompétence complète sur la matière qui fait l’objet de l’écrit adressé à Charles X; je n’avais pas de lumières suffisantes pour le confectionner ; on peut le regarder comme folie, et l’usage que l’on en aura dû faire , c’est de l’avoir complètement détruit.
« 20 Quant aux 5oo,ooo fr., c’était moi qui m’étais frappé l’idée d’une telle prétention, personne ne m’a dit que cette somme me fût due, et moi-même , je ne trouve pas de raisons à donner pour y avoir prétendu.
« 3° Le mariage avec madame la duchesse de
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Berry est comme un rêve de ma part, je n’y pense plus : c’était une folie.
« 4* Les augustes protections sont encore un rêve de ma part , ma position actuelle est trop en opposition avec ce qu'eussent pu faire pour moi des protecteurs, si j’en avais eu.
« 5° Il ne m’appartient pas de faire l’éloge de ma raison; je ne suis pas étonné que deux médecins m’aient regardé comme incurable, car la longue exaspération dans laquelle je n’ai cessé d’être, depuis mon entrée dans l’hospice, a motivé ce jugement. J’ai maintenant l’intention de bien faire et par devoir, par honneur, par conscience, pour répondre aux intentions bienveillantes de ceux qui prennent intérêt à moi, autant que pour ma propre satisfaction, je desire agir en tout avec régularité.
« 6° J’ai toujours pensé et dit que M. Leuret est un homme d’honneur, voulant le bien, le voulant même pour moi : je n’ai différé que quant aux moyens. L’état de trouble, de crainte, de frayeur, de tremblement où m’a jeté nuit et jour ce qui s’est passé, et que j’appréhende à chaque instant de voir se renouveler, a dû me donner cette pensée, quant aux moyens. Sur l’honneur, je suis à tout instant comme si on m’arrachait la chair avec les tenailles, je ne saurais dépeindre
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dans quelle situation de mal-être, me placent les circonstances que je mentionne.
« Signé Théodore. »
20 mai i838.
Malgré ces tenailles qui lui arrachent la chair, M. Théodore n’en est pas moins laborieux et presque toujours de honne humeur; tantôt il travaille à la terre, tantôt il écrit dans les bureaux de M. le directeur de Bicêtre; il converse poliment et avec liberté , fait des visites à plusieurs des employés de l’hospice; il dine de temps en temps à la table de quelqu’un d’entre nous, et il s’y montre agréable convive : je n’ai donc pas grande pitié pour ces douleurs, et je persiste dans mon système d’être inflexible sur tout ce qu’il fait et dit de déraisonnable, et de l’encourager, par tous les moyens qui sont à ma disposition, quand il fait bien.
Huit jours après m’avoir fait les réponses si satisfaisantes que je viens de mentionner, M. Théodore se trouve dans mon cabinet en même temps qu’un autre malade, jeune homme qui passe pour avoir toujours été d’une grande simplicité d’esprit et qui a fait, comme soldat, la campagne de Belgique. Ce dernier s’est imaginé ou s’est laissé dire qu’il a sauvé deux fils du roi, au siège d’Anvers, et que Louis-Philippe l’a fait demander
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à Paris, pour lui donner une bonne récompense en argent. Outre cela, pendant le siège d’Anvers, il est tombé de peur, en entendant un boulet passer près de lui, ce qui lui a fait croire qu’à cause de ce fait, il doit avoir la croix d’honneur, et il est venu à Paris pour la réclamer. Je prieM. Théodore de m’aider à détromper ce jeune homme et il s’en acquitte parfaitement.
« Si vous avez des titres convenables pour appuyer vos demandes, dit M. Théodore au réclamant d’argent et de croix d’honneur, faites-le; mais réfléchissez bien qu’il faut de bons motifs pour prétendre à une telle récompense : si vous avez vraiment sauvé les fils du roi , la chose est assez importante pour justifier vos réclamations; mais si, comme vous le dites, vous étiez au milieu d’une armée de cinquante mille hommes , le salut des fils du roi ne vous est pas propre, c’est une action qui vous est commune avec tant d’autres, que vous ne sauriez, pour cela, prétendre à aucune récompense. Peut-être cette demande vous a-t-elle été conseillée par quelqu’un, alors prenez bien garde de ne point vous laisser éblouir par d’insidieux conseillers; n’allez pas, vous croyant bien renseigné, vous abandonner à une chimère. »
Mais, dis-je à M. Théodore qui transmettait si judicieusement à un autre, les leçons que je
IDÉES ambitieuses:
lui avais données, cette chimère n’est -elle pas un avantage, si l’on est heureux pendant que l’on y croit.
— Non, me répond-il, c’est acheter le plaisir de l’illusion au prix de la peine qui lui succède, c’est le payer trop cher. La réalité est alors un vrai mal et l’espérance n’a pas été un véritable bien.
— Ne pourrait-il pas se faire, lui objectai-je, qu’une agréable déception fût suivie d’une peine si légère, qu’elle ne pût entrer en comparaison avec cette peine ?
— Oh ! assurément , répliqua-t-il , si l’erreur n’est suivie ni de mal matériel, ni de mal moral, le bien vaudra toujours mieux que le mal; mais pour moi, si j’avais à choisir, à un bonheur imaginaire de dix années, je préférerais une réalité qui , quelque peu riante qu’elle fût, m’éviterait la perte de mon temps, de faux projets, de fausses routes. Croyez-vous donc, d’ailleurs, continua-t-il en s’adressant au malade , que vos flatteuses espérances s’en réaliseront moins, parce que vous ne vous en occuperez pas sans cesse, parce que vous ne serez pas assez sage pour dire: si cela vient, cela viendra. Croyez-moi, laissez là vos vaines idées , prenez un bon parti qui puisse, quoi qu’il arrive, vous mener à une fin profitable : mieux vaut une position fixe et assurée , qu’une vie toute de déception. »
excitation continuelle.
Puis, quand le réclamant de croix d’honneur fut parti, M. Théodore me dit en riant : « Vous m’avez fait passer à l’alambic, vous m’avez amené à faire de moi-même la critique la plus amère. »
Tandis que M. Théodore parlait si bien, un de mes amis qui paraissait occupé d’autre chose, écrivait toute cette conversation que je puis rendre , par conséquent, avec la plus parfaite exactitude.
Quelque temps après que M. Théodore tenait un discours si raisonnable, M. Ferrus le jugeant capable de vivre en liberté, lui accorda sa sortie de l’hospice, sortie qui eut lieu en i83g. Depuis lors, il est simple ouvrier, et travaille dans un chantier de bois; sa conduite régulière l’a mis à même de faire des économies, il vit sans grand souci de l’avenir, heureux du présent; mais ce n’est pas sans tristesse qu’il se rappelle son séjour dans l’hospice.
La politique l’occupe encore , car il a publié très récemment, une brochure de 54 pages, intitulée: Lettre à un ami sur la Turquie et l Égypte, ou réflexions sur les affaires d' Orient, avec quelques considérations accessoires qui sJy rattachent , le tout relativement à la France : Cette lettre, adressée au peuple français , est prétentieuse, obscure et meme incohérente;
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pour en donner une idée, je rapporterai ici la phrase qui la termine : « Presque chaque jour, dit M. Théodore , si j’en juge par ce que je lis de temps à autre dans les feuilles publiques, ce qui se passe auprès de chaque gouvernement, par rapport à la question dont il s’agit, justifie mon dire et ines prévisions et me donne raison sur tout, car chacune de mes phrases porte coup, et en dit bien plus qu’elle n’expose. Telle est la véritable politique , mais avec le cachet , de sincérité et de loyauté qui doit toujours la caractériser. »
Si j’avais pu diriger M. Th. plus long-temps que je ne l’ai fait , peut-être l’aurais-je guéri de la politique, comme je l’ai guéri de ses cris, de son mariage, de ses 5oo,ooo fr., etc., et quand je ne serais parvenu qu’à lui imposer silence sur ce point, jûiurais cru avoir gagné beaucoup mais nous nous sommes quittés trop tôt, ce qui m’a empêché de le conduire aussi loin qu’il était capable d’aller.
Cependant, comme avant sa maladie, il était un peu brouillon, surtout en politique, il eût été prudent de ne pas insister sur ce dernier point, parce que j’aurais vite rencontré, non pas de la folie, mais des travers contre lesquels mes efforts eussent certainement échoué.
La première chose qui frappe dans l’histoire
excitation continuelle.
de Ja maladie de M. Théodore, c’est la difficulté du diagnostic; je ne savais pas du tout, en commençant, si j’avais affaire à un maniaque ou à un monomaniaque ; j’ignorais si le symptôme prédominant consistait dans des hallucinations, ou seulement dans des conceptions délirantes. L’agitation continuelle du malade depuis sept années, était bien propre à le faire regarder comme maniaque, et, en effet, il avait été qualifié ainsi par plusieurs médecins. La prédominance de certaines idées qui revenaient sans cesse, et, même au milieu de son désordre, l’espèce de règle qu’il s’imposait en plusieurs rencontres, indiquaient, de sa part, une volonté bien arrêtée , un dessin , un but , et par conséquent pouvait faire admettre l’existence d’une monomanie. Quant à la nature des symptômes prédominans , il y avait de fortes présomptions pour croire qu’ils n’étaient autre chose que des hallucinations; cependant il faut remarquer que dans son délire, jamais M. Théodore n’écoutait; qu’il parlait, mais sans répondre, sans paraître avoir d’interlocuteur, ni sans avoir l’air de fixer quoi que ce soit.
La suite a prouvé qu’il n’avait pas d’hallucinations , mais seulement des idées fausses de la nature de celles que j’ai appelées conceptions délirantes', pour les distinguer des idées fausses
IDÉES ambitieuses :
qui se trouvent en plus ou moins grand nombre dans l’esprit de tous les hommes.
En effet, chacune des productions ou conceptions maladives de son esprit, étaient de même nature. Il avait vu Charles X et sa famille; il avait lu dans leurs regards, dans leurs gestes, ce que lui, M. Théodore, avait dans l’esprit, savoir un mariage entre lui et la duchesse de Berry. Certaines actions sans doute fort indifférentes, des gens de la maison du roi ou de quelque autre personne, des discours insignifians ou exprimant toute autre chose, lui avaient clairement indiqué que l’on se proposait de lui donner une somme de 5oo,ooo fr., ou 2 5,ooo fr. de rentes: et ainsi du reste. Tout avait été créé par son esprit que la politique et les embarras pécuniaires avaient troublé. Aussi, quand j’entreprenais de le détromper, un de ses principaux argumens , pour ne pas céder à mes raisons , était précisément la gigantesque bizarrerie de ses idées. « Je n’aurais jamais cru à mon mariage avec la duchesse de Berry , disait-il , si cela n’était pas vrai, si toute la famille royale, elle-même , ne m’en avait fait naître le désir, et n’avait contribué à sa célébration ; je n’aurais pas eu la pensée que l’on me devait 5oo,ooo f., si on ne me l’eût indiqué bien clairement et à plusieurs reprises : je suis trop borné dans mes
EXCITATION CONTINUELLE