‹ Du traitement moral de la folieChapitre 57 sur 80 · SUS · texte numérisé non relu

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désirs, je sais trop quon ne me doit rien, pour demander une somme aussi forte , si on ne me J’avait pas proposée. »

Dans les discussions souvent fort animées que j’ai eues avec lui, pour le détromper, il cherchait toujours des faux-fuyans, afin de ne pas me faire de réponse positive , et cela , dans la crainte de se compromettre, en disant autre chose que ce qu’il croyait être la vérité.

Pour pénétrer dans sa pensée, il m’a fallu d’abord fixer son attention, et c’a été le but principal de mes premiers efforts. Dans l’intention de réveiller en lui cette faculté, et de le ramener, par là, au monde réel , je lui ai fait sentir la douleur, j’ai fait naître la crainte dans son âme. Je voulais qu’il souffrît, quand il déraisonnait; quand il parlait sensément, qu’il fût heureux; de cette manière, j’attachais la souffrance à la folie, et le bien-être à l’exercice de la raison.

L’alternative de bons et de mauvais traitemens que je lui faisais éprouver, et dont il ne pénétrait pas d’abord le motif, l’a mis souvent dans une grande perplexité. Je venais de lui faire toutes sortes de prévenances ; il avait joui d’un peu plus de liberté que ses commensaux ; nous avions fait ensemble un tour hors de la division des aliénés; il était venu dîner, prendre le thé

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IDEES AMBITIEUSES

ou se promener à Paris avec moi, et tout-à-coup, pour un retour de folie qu’il avait à son insu, je le traitais avec une extrême sévérité, en lui expliquant, bien entendu, les motifs de ce changement. Aussi avait-il pris l’habitude, quand il parlait, de regarder toujours si j’approuvais ou si j’avais l’air de blâmer : un coup-d’œil me suffisait souvent pour l’arrêter, s’il disait mal. Cette contrainte lui tournait à profit, car elle lui imposait l’obligation de réfléchir et de se soumettre aux exigences de la raison. Je dis de la raison , quoiqu’il me soit arrivé d’avoir tort avec lui. Je lui avais raconté en détail la révolution de juillet i83o,et les conséquences de cette révolution , lorsqu’un jour, je l’entendis encore parler de Henri Y, roi de France, et de Louis-Philippe, lieutenant-général du royaume. Je le réprimandai, selon ma coutume, et lui me fit observer que c’était là une affaire d’opinion et non de raison ; qu’en politique les choses sont considérées fort diversement, sans qu’un parti puisse dire que la folie soit dans le parti opposé. Je lui donnai volontiers gain de cause contre moi.

La douche administrée comme elle l’a été chez M. Théodore et chez Vincent, ne saurait être considérée comme un remède physique ; elle a agi , et cela est évident, par la douleur qu’elle a causée, et surtout par la crainte que les malades

excitation continuelle.

en ont eue. Je la donne le moins que je puis , mais j’en fais souvent peur. Ceux qui ne l’ont pas encore reçue , en la voyant donner à un autre, cèdent quelquefois; ceux qui ne cèdent pas d’avance, résistent rarement après avoir senti la douleur ou plutôt la pression glaciale qu’elle occasionne sur la tète.

Un précepte, dont je ne néglige jamais l’accomplissement, c’est de donner moi-même la douche , et de bien faire connaître au malade , s’il est en état de me comprendre, pourquoi je la lui donne, et ce qu’il aurait à faire pour l’éviter. Les raisonnemens ont alors une force de persuasion singulière, et, maintes fois, il m’est arrivé de voir des aliénés très obstinés dans leur délire, qui, après la douche, cédaient entièrement et se conformaient à ma volonté. Quelquefois cela se faisait avec tant de promptitude, qu’on aurait dit d’un compère qui était venu là pour me donner un facile succès.

§ Y. Civilisateurs et régénérateurs du monde.

Beaucoup de folies sont dues à une excessive vanité, et n’ont pour caractère que les égaremens de cette passion. En pareil cas, que pourrait-on attendre des remèdes physiques? Il serait curieux de voir comment procèdent, contre les folies de

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vanité ou d’orgueil , les partisans de la localisation de la folie et les anatomo-pathologistes; malheureusement je ne connais d’eux aucune observation bien détaillée qui nous permette de comparer la marche de la maladie, suivant quelle est abandonnée à la nature ou quelle est combattue par un traitement méthodique.

Des monomanies par orgueil, bien tranchées et isolées de tout symptôme physique, se rencontrent à chaque pas ; j’aimerais que l’on me rendît témoin de l’influence qu’exercent , sur elles, les vésicatoires, les purgatifs et le sulfate de quinine, ces remèdes qui sont regardés à Charenton, comme si propres à repousser les convictions délirantes. Mais c’est en vain que l’on cherche , dans nos auteurs modernes, des observations détaillées ; M. Esquirol est presque le seul qui nous en ait fait connaître plusieurs; quant aux autres , ils se sont tenus et se tiennent encore dans des généralités prudentes qui, à défaut d’autre avantage , masquent au moins pour un temps, le vice de la doctrine qui les a dictées.

Les genres de folie qui ne sont que l’exagération des défauts naturels aux malades, guérissent plus difficilement que les autres, parce qu’ils prennent leur source dans le caractère même des individus; aussi les gens vaniteux qui deviennent fous, par vanité, résistent-ils long-temps à

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toute sorte de remèdes, et quand ils sont guéris, sont-ils , plus que les autres , exposés aux rechutes. Il en est beaucoup qui ne guérissent pas et dans cette catégorie se trouvent principalement ceux dont on a nourri et flatté la vanité.

XIVe OBSERVATION.

Désir de réformer la société. — Recherche d’un désert et d’une peuplade qui consente à se soumettre au système de l’humanisation. — Aucun traitement. — Incurabilité du malade.

Un homme d’environ quarante ans, frappé, dès sa jeunesse, des malheurs et des vices de la société , conçut le projet de la réformer. Son but était louable , mais ses moyens d’actions étaient loin d’y répondre. Quelque temps il chercha chez les autres, s’il trouverait un remède efficace aux maux qu’il voulait détruire, et ne l’y trouvant pas, il se renferma en lui-même et se mit à penser. De longues années s’écoulèrent, sans qu’il découvrît rien qui lui parût bon; et pendant ce temps, il négligeait de se préparer une carrière et des moyens d’existence pour l’avenir. Plein de son projet dont la réalisation devait l’élever au premier rang , parmi les bienfaiteurs de l’humanité , il dédaignait tout travail qui l’en eût détourné..

Enfin, un jour, il se crut arrivé à la décou-

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verte qu’il ambitionnait. Il lui fallait pour la réaliser, un lieu non habité, et une population docile qu’il y conduirait, et qu’il y dirigerait suivant ses principes. D’abord il chercha en France le lieu dontilavaitbesoin: c’était déjà une vraie folie que de chercher, en France, un lieu inhabité pour y fonder une colonie; mais il ne s’en tint pas là. N’ayant pas trouvé dans sa patrie ce qu’il lui fallait, il alla en Espagne et en Portugal, après avoir toutefois étudié la langue de ces deux pays, afin de rendre ses investigations aussi fructueuses que possible. Désappointé dans la Péninsule comme il l’avait été en France, il apprit l’anglais et partit pour l’Amérique. Il fit là bas de longs voyages ; la terre inhabitée qu’il lui fallait, il la trouva; mais la population qu’il aurait voulu y diriger , il ne la découvrit nulle part. Alors il s’en revint au pays natal , mais vieilli, mal portant et presque ruiné; car dans ses pérégrinations lointaines, il avait dépensé la plus grande partie de son patrimoine.

Quelques milliers de francs lui restaient; il les employa à publier une brochure dans laquelle il développait ses idées, espérant qu’on allait venir à lui de toutes parts et l’aider , par des souscriptions , à achever ce qu’il n’avait pu faire avec ses seules ressources. Personne ne vint à lui, et il resta seul avec ses brochures. Tant de

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traverses 11e l’arrêtèrent pas; si les journaux n’avaient rien dit de son système, c’était sans doute parce qu’ils n’approuvaient pas ce système; mais ils pouvaient au moins en dire du mal et par là, solliciter l’attention publique qui , une fois éveillée, ne pouvait manquer de lui être favorable. Les journaux ne lui répondant pas , il offrit de l’argent à l’un d’eux , au Constitutionnel, non pas pour se faire louer , mais pour se faire critiquer; il n’en obtint aucune réponse.

Alors, il vint à Paris, distribua lui-méme sa brochure, et, quand il se présenta chez les personnes qui l’avaient reçue, espérant des éloges ou disposé à donner des explications à ceux pour lesquels il serait resté incompris , on refusa de le recevoir. Seul , privé de ressources, il se trouva dans la plus affreuse détresse; le jour, il courait la campagne, déterrant quelques betteraves, des carottes ou des navets et demandant un morceau de pain ; le soir il furetait dans les immondices, près des marchés, pour y trouver des débris d’aliment, et s’aventurait à demander quelques sous pour passer la nuit. Ne voulant pas aller dans les garnis pauvres, dans la crainte d’y être confondu avec des voleurs , et ne pouvant pas aller dans les hôtels qui tous étaient au-dessus de ses moyens, il allait courant la ville; jusqu’à l’heure où les petits débitans

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d’eau-de-vie ouvrent leurs boutiques aux maraichers et aux paysans qui, vers la fin de la nuit, apportent leurs denrées à la ville. Il entrait chez un de ces marchands, prenait un verre d’eau-devie et s’endormait sur la table. Enfin n’y tenant plus, et assez sage encore pour ne pas songer au suicide, il se fit arrêter par la police qui l’envoya à Bicêtre, dans la division des aliénés.

Après avoir été rassasié, et ce fut l’affaire de plusieurs semaines, car ceux qui ont manqué de pain ont besoin d’en saturer long temps leur estomac et leurs yeux , pour être complètement rassurés contre la crainte de périr d’inanition; après dis-je avoir été rassasié, il nous fit part de son système, et nous indiqua le libraire où il avait déposé sa brochure. Cette brochure a pour titre: Lî Humanisation ou adresse au genre humain sur la doctrine infinie , tout-à-fait inconnue et toute nouvelle de l’humanisation , par hum anus humanisation-us f TV. ji.; ouvrage destiné à fonder la doctrine de l’humanisation , ainsi que le grand et nouveau journal l’humanisation , ouïe régénérateur parfait et universel.

Donner l’analyse de cette brochure est , je l’avoue, au-dessus de mes forces, et le pauvre W. A. lui -même n’y est jamais parvenu. J’ai détourné son attention de ses projets de réforme , aussi souvent que je l’ai pu , mais sans jamais y

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parvenir entièrement; il était devenu trop peu attenlif pour se livrer avec quelque succès à un travail de bureau ; il était trop paresseux et trop fier pour se faire ouvrier; aussi est-il resté sourd à mes exhortations et n’a tenu aucun compte de mes gronderies. Le peu de suite de ses idées ne me laissant aucun espoir de le guérir, je l’ai abandonné, et l’administration lui a procuré les moyens de retourner dans son pays natal.

On n’avait pas flatté la vanité de ce malade, mais personne ne l’avait repoussé; il lui aurait fallu, avant l’époque de ses voyages, des amis assez dévoués, ou des ennemis assez ardens pour lui dire la vérité ; il a manqué des uns et des autres et il est devenu fou. Peut-être que si on eût entrepris de le détromper quand sa folie ne faisait que commencer , on serait parvenu à le guérir , mais arrivée au point où elle en est , je regarde cette maladie comme incurable. Je vais raconter l’histoire de deux réformateurs avec lesquels j’ai été plus heureux.

XVe OBSERVATION.

Ivrognerie, fréquentation des jaeotistes. — Idées ambitieuses, volonté de civiliser le inonde. — Traitement moral , guérison. — Durée de la maladie , plusieurs mois.

M. Antoine L\.., âge de 3 y ans, élevé dans les principes les plus sévères de la religion catho-

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lique, après avoir été employé dans une administration départementale, contracta des dettes de cabaret , qui l’obligèrent à s’en éloigner. Il vint à Paris, où il voulut obtenir un emploi de rédacteur dans un bureau, se maria, devint père de famille, conserva ses principes religieux, et cependant fit encore des dettes de cabaret, pour le paiement desquelles ses appointemens furent saisis.

Il était ainsi privé de moyens d’existence pour lui et pour sa famille, lorsque son chef de bureau le déplaça, et lui donna un emploi de simple copiste, mais en lui conservant les appointemens de rédacteur. 11 fut très blessé de ce déplacement, survenu dans un moment où précisément il nourrissait l’espoir d’être élevé au grade de chef de bureau. Son amour-propre lui suggéra les idées les plus vaniteuses, et, ayant fait la connaissance de plusieurs partisans de la méthode Jacotot, il se persuada qu’avec l’aide de cette méthode, il allait devenir un homme de génie. Plein de cette espérance , et malgré le travail auquel il se livrait pour la réaliser, il continua de boire, et conservait néanmoins toujours purs ses principes religieux. A-la-fois plein de vanité, ivrogne et dévot, il était dans un état perpétuel d’agitation et de trouble. Condamnant ses fautes aussi sévèrement qu’un rigide censeur,

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il y retombait, par une sorte d’entraînement auquel il ne pouvait résister. Tout cela le rendit fou, et on fut obligé, vu son agitation et sa pauvreté, de le conduire à Bicêtre où il entra le 9 octobre 1 83^ .

A son arrivée, il se croit un homme supérieur, dit qu’il veut civiliser le monde, et, malgré la douceur habituelle de son caractère, il s’indigne et s’emporte contre ceux qui doutent de son génie. Ne le trouvant accessible à aucun raisonnement, après avoir attendu quelques jours pour juger de l’effet que produiraient sur lui l’isolement, la privation du vin, l’éloignement des jacotistes, et voyant la maladie rester la même, je fournis à M. F... l’occasion de s’emporter contre moi, et je le fais immédiatement conduire au bain.

Quand il est dans la baignoire, je raconte aux assistans comment cet homme qu’ils voient là, agissant en opposition avec les principes religieux qu’il dit avoir, est devenu ivrogne, vaniteux et menteur; comment il a osé soutenir devant moi le rôle impertinent de civilisateur du monde, et enfin comment je vais le traiter, pour le corriger de toutes ses fautes. Je lui donne la douche. L’effet de ce remède et l’anxiété qu’il produit, sont instantanés; M. AntoineF... redevient ce qu’il était avant sa maladie; il renonce

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à ses prétentions et promet de n’y plus revenir.

J’insiste, pour savoir si je puis compter sur la durée d’un aussi prompt changement, s’ilnepense pas qu’une seconde douche lui soit nécessaire afin de l’affermir dans ses bonnes résolutions, lui conseillant, s’il conserve quelque doute à cet égard, de recevoir immédiatement une seconde douche, afin de n’être pas obligé d’y revenir le lendemain. Il me donne les assurances les plus formelles qu’il ne retombera plus dans ses erreurs passées , et il combat ces erreurs par des raisons aussi bonnes que celles dont j’aurais pu me servir moi-même. Il tint parole, resta encore un mois à l’hospice, et sortit guéri. Depuis sa sortie de l’hospice, j’ai eu plusieurs fois, et tout récemment encore, de ses nouvelles; on ne le regarde pas comme ayant une tête très solide; mais il n’est pas redevenu aliéné.

En demandant à ce malade s’il n’avait pas besoin d’une seconde douche, pour être affermi dans la résolution qu’il venait de prendre de se conduire, en tout, suivant laraison, je savais bien quelle serait sa réponse; aussi ma question avaitelle seulement pour but de le bien pénétrer de cette idée, savoir, qu’avec des actions et des paroles déraisonnables, la douche ne manquerait pas d’arriver, et que, pour éviter ce traitement, pour me persuader qu’il n’était aucunement né-

RÉFORME DE LA SOCIÉTÉ

cessaire d’y recourir, M. F... devait veiller sur toutes ses paroles et sur toutes ses actions. M.Esquirol l’a fort bien indiqué : l’attention est lésée chez la plupart des fous; il suffit souvent de les rendre attentifs, pour les faire raisonner juste; et l’un des meilleurs préceptes de traitement donné, par Tuke (r) est-il que les aliénés doivent s’observer continuellement et contrôler eux-mêmes leurs paroles et leurs actions.

C’est ordinairement dans le bain et au-dessous de la douche, que les monomaniaques sont capables d’attention et qu’ils prennent, quand on argumente convenablement avec eux, les meilleures résolutions; et si l’on ne peut pas toujours compter sur l’exécution des promesses qu’ils font, en pareille circonstance, au moins peut-on espérer qu’ils y regarderont à deux fois, avant de faillir de nouveau.

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