OBSERVATION
R ietTe S'"5 .^occupation* ambitieuses. - Pro-
L’observation de ce malade a été recueillie
(0 Op. cit.
RÉFORME DE I,A SOCIÉTÉ
dans mon service, par M. Verjus, élève interne de la division des aliénés.
«Pierre, Benjamin, R... demeurant dans le département du Gard, âgé de quarante-six ans, est entré à Bicêtre, le 7 février 1839. Depuis 10 ans il est marié à une femme qu’il aime , et avec laquelle il n’a jamais eu de contrariétés. Son père est mort d’apoplexie, à l’âge de quarante-huit ans, et sa mère qui vit encore, ainsi que deux frères et deux sœurs, n’ont jamais donné de signes d’affection mentale. Son caractère est calme, ses habitudes sobres, jamais il n’a été ivre; il 11e connaît aucun jeu, pas même les cartes. Jamais il n’a étudié de langue ancienne , il avoue même ne pas savoir le français; cependant il a beaucoup lu, sans s’attacher à aucun ouvrage en particulier.
«A quinze ans, il apprit l’état de relieur qui était celui de son père. Les ouvrages qui lui étaient confiés étaient spécialement les minutes des notaires et des actes publics des communes. En 1 835 , il lui vint à l’esprit d’établir un système d’après lequel toutes les minutes et tout ce qui est acte public ( ce sont ses paroles) serait tenu d’après un ordre fixe et invariable. Il écrivit, à ce sujet, au journal des notaires, pour exposer son plan, qu’il avoue n’avoir pas été alors très lucide. La réponse fut défavorable.
BÉFOHME DE LA SOCIÉTÉ
«Un an se passa sans nouvelles démarches de sa part, mais en novembre 1 836 , il se décida à venir à Paris, présenter son plan au ministère, qui ne lui fit pas meilleur accueil que le journal des notaires. Après deux mois de séjour à Paris, le défaut de ressources ( il obtint un passeport d’indigent ) le força à retourner à Beaucaire , où il reprit son ancien état qu’il continua jusqu’au mois d’avril 1839. Le commerce de sa femme, joint à son travail , fournissait amplement à leurs besoins. Pendant ce temps, il s’occupait activement de son plan, passait les nuits à le mûrir. A cette époque, il reprit le chemin de Paris, pour présenter son projet à l’Académie des sciences morales et politiques, dont il ne reçut jamais de réponse; après six semaines d’attente inutile, et au bout de ses ressources , il retourna à ses frais chez lui, et derechef il se mit à relier et à rêver. Enfin le 3 janvier 1840, il reprit pour la troisième fois le chemin de Paris , et après y être resté près d’un mois, il se décida à présenter son projet à la Chambre des députés; mais pour être sûr d’être entendu, car l’Académie des sciences l’avait rendu soupçonneux, il lança une cinquantaine d’imprimés au milieu de la chambre scandalisée, qui le fit arrêter et envoyer à Bicêtre.
« A son arrivée, la physionomie deB... exprime
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la préoccupation, il parle avec enthousiasme de sa découverte, et se glorifie de ce cpie les vives prières de sa femme et de ses amis n’aient pu le détourner de la création d’une administration, qui à elle seule, illustrera la France du dix-neuvième siècle. Cependant il quitte facilement ce style emphatique, pour répondre aux questions qu’on lui adresse. Son élocution est peu claire, difficile. Il n’est pas agité, ses nuits sont tranquilles. Rarement il entretient les autres malades de ses projets, et ne marque à leur égard aucune hauteur. Son caractère est triste, autant et plus, dit-il, par préoccupation pour son projet , que par sollicitude pour sa femme. Cependant lorsqu’on lui parle d’elle, des larmes roulent dans ses yeux, il est vivement peiné, ditil, de l’inquiétude qu’elle doit éprouver.
C’est à peine si, dans sa pétition qui a autant de chapitres que de pages, on peut comprendre quel est le mal dont il se plaint, et quel remède il veut y apporter ; ce que l’on y découvre ou plutôt ce qui y saute aux yeux, c’est « la préten- « tion de réformer le monde et de régénérer « l’homme , en arrachant l’histoire aux mains de « la barbarie. Puisque l’heure de la Grande Ré- « génération est enfin sonnée, s’écrie-t-il, de « cette régénération universelle qu’ont prédite « d’avance tant d’illustres philosophes, et à la-
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« quelle l’histoire elle-même nous impose l’obli- « gation de croire sans réplique, et puisqu’en « consacrant ainsi définitivement le grand siècle « par l’inauguration solennelle de la GRANDE « LIGUE, de cette ligue essentiellement sociale « que ne franchira plus désormais impunément « l’homme pervers et sans entrailles, c’est nous « qui sommes appelés à raisonner l’œuvre su- « blime; sachons nous rendre dignes d’un tel « choix , etc. »
« Les premiers jours après son entrée à l’hospice, sont consacrés à un examen attentif de la maladie de R..., et le 12 février, M. Leuret qui ne connaît encore que par ouï-dire , la pétition dont je viens de transcrire un extrait, ordonne au malade d’exposer son plan, dans un écrit qui doit être fait le jour même. Le lendemain, R... n’a pas écrit, et il présente, pour s’abstenir de le faire, différentes raisons qui sont mal accueillies par M. Leuret. Enfin, le 14, R... remet à M. Leuret la lettre que voici :
« Monsieur,
« Je me fis l’honneur de vous dire dès mon « arrivée, que mon père faisait le commerce du « papier, et joignait à cela la reliure. Comme « l’aîné de la famille, dès que j’eus atteint un « certain âge, je dus hériter, sinon de sa double « industrie , tout au moins de celle des deux
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a dont la privation devait lui être le moins pré- <c judiciable , par rapport a mes autres frères. « J’exerçai donc ainsi, pour mon compte, pendant « quelque temps; mais, en 1 , ma mère deve- « nant veuve et se trouvant avoir besoin de l’une « et de 1 autre ressources, pour alimenter les « quatre enfans qui restaient encore à sa charge, « je pris pour moi les soins de l’acte public, et « confiai a mon cadet, ceux de l’atelier séden- « taire ; ce fut alors que j’entrepris d’explorer « ces administrations qui sont à l’égard de la so- « ciété, ce que lame est à l’égard du corps, et c’est « à force de fouiller dans leurs poudreuses ar- « chives, que je suis parvenu à définir ainsi ce « même acte.
« Qu’est-ce que l’acte public?
«Sinon ce pacte, qui prenant sa base dans « l’autorité doublement imposante, de la loi et « de la foi jurée, sert à lier les citoyens entre « eux, dans leurs rapports mutuels, et constitue « ainsi la seule partie authentique du domaine « de l’histoire.
« Or, tâchons maintenant, monsieur, de nous « rendre raison sur le plus ou le moins de justesse « de cette courte définition.
« Quoi de plus précieux, par exemple, pour « un gouvernement, que ses propres lois? Quoi « de plus précieux aussi, pour une commune,
DÉFORME DE DA SOCIÉTÉ
« que ses délibérations, son cadastre et sa cor-
« respondance; quoi de plus précieux enfin ,
« pour un simple citoyen, que cet état civil et ce
« testament qui semblent avoir été inventés tout
« exprès comme pour établir, entre celui-ci et la
« brute, une distance incommensurable.
«Cependant, qui croirait jamais que, pour « quelques soins qui sont prodigués à ceux de « ces précieux documens qui sont à portée des « grandes ressources, il faut qu’il y ait les sept « huitième d’entre eux qui soient enfouis dans « la poussière des siècles , et livrés ainsi sans pi- « tié à la merci des hôtes des greniers et des « mansardes, quand, autour d’eux, tout s’élève « et grandit, et s’éloigne ainsi chaque jour de « plus en plus de l’ornière des vieilles routines.
« Ce serait peu, monsieur, si parmi ce nombre « on ne comptait que les archives de ces admi- « nistrations isolées, auxquelles nous donnons « le nom de communes rurales; ce serait peu en- « core si, parmi elles, on ne comptait que celles « de nos chefs-lieux de canton , mais combien « de nos chefs-lieux d’arrondissemens commu- « naux, ne sont-ils pas susceptibles des mêmes « reproches.
« Qui m’eût dit, il y a dix-sept ans, monsieur, « qu après avoir entassé sacrifices sur sacrifices, « pour qu’il fût enfin rais un terme à un état de
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« choses aussi peu digne de nous, et avoir été « ainsi abreuvé de mille sortes de dégoûts, il me « fallut en finir, par connaître à mon tour , moi « aussi , ce que l’on entend par Bicêtre !....»
Signe R.
« Relieur d’actes publics, auteur de la bro- « chure , ayant pour titre, Dieu, la Loi, le « Roi. »
« M. Leuret expose à R. l’inconvenance et l’absurdité de cet écrit, il en discute les différens points et n’a pas lieu d’être satisfait des réponses de son malade qui entend, non sans une frayeur extrême, la menace de rester indéfiniment à l’hospice, s’il ne consent pas à redevenir raisonnable. Une lettre arrive , pour R., deux de ses amis demandent à le voir , on le prévient de ce qui se passe, mais on lui annonce en même temps qu’on lui tiendra rigueur , qu’il ne verra personne , qu’il ne recevra pas de lettres, s’il ne fait les plus grandes concessions. Enfin il est ébranlé, l’amour qu’il a pour sa femme l’emporte sur son obstination, il cède, et pour communiquer avec ses amis , pour recevoir des lettres de sa femme, il remet àM. Leuret, un billet ainsi conçu:
« Je reconnais hautement, combien est juste « et sage le raisonnement que m’a toujours « tenu, depuis mon entrée à l’hospice de Bicêtre,
BÉFOBlttE DE LA SOCIÉTÉ.
« M. le docteur Leuret. Je qualifie moi-même « de chimères, tous mes rêves passés; s’il me « reste un dernier vœu à for mer, c’est celui d’aller « au plus vite combler l’attente de ma famille. »
Signé R.
« Bicêtre, ce 22 février 1840.
« Le 23, il remet encore àM. Leuret un désaveuplus formel que le précédent, et sans y avoir été provoqué , il qualifie de scandaleuse la conduite qu’il a tenu à la Chambre des députés, et attribue cette conduite, à un dérangement survenu dans l’état de ses organes. Prévenu qu’on lui tendra des pièges, dans le but de s’assurer si son retour à la raison n’est pas simulé, il se tient sur ses gardes et ne fait, aux questions captieuses qui lui sont adressées, que des réponses parfaitement justes. Pressé de retourner dans sa famille, de réparer ses torts à l’égard de sa femme, de remettre ses affaires un peu délabrées par sa propre faute , dans un état prospère , il réclame comme un bienfait , sa sortie de l’hospice. Curieux de savoir s’il délirera encore, en parlant de l’acte public, M. L. lui en demande une nouvelle définition. Il écrit aussitôt et sans se faire prier : »
« Monsieur,
« De quelque manière que l'on définisse l’acte « public, voici comment, après une expérience
oM
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« de dix-sept ans, je crois devoir l’entendre enfin « moi-même.
« Je vois dans cet acte un objet qui à force « d’en grossir chaque jour de plus en plus l’im- « portance, en passant ainsi la moitié de mes « nuits à entasser chimère sur chimère, a fini « parme mettre à deux doigts d’une perte cer- « taine ; quand en l’exploitant d’une manière plus « raisonnable, en me renfermant dans les justes « limites que me prescrivait ma profession de « relieur, il m’était si facile de m’en faire une « ressource dont je ressentirai bien davantage « le prix, à mesure que j’avancerai en âge.
« Aussi, puisque après avoir cherché en vain « jusqu’ici cet homme debien, qui, dans mon dé- « lire , avait seul le secret d’achever mon œuvre et « l’avoir cherché même par la voie du scandale, « jusqu’au milieu des mandataires de la nation, « j’ai dû le trouver enfin , en vous monsieur ; « achevez votre œuvre, puisqu’il en est temps en- « core, et comptez d’avance sur ma reconnais- « sance infinie.
Signé R.
Bicêtre, ce 28 février, 1840.
« A ces marques de raison il joignait une conduite sans reproche, il s’occupait à relier quelques-uns des livres de la bibliothèque des alié-
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nés, et faisait, en toutes choses , preuve d’une docilité exemplaire, lorsque, consentant enfin à lui accorder sa sortie, M. Leuret fit une dernière expérience.
«Un exemplaire de ia pétition présentée à la Chambre, ou plutôt jetée sur la tête des députés, nous ayant été remise, M. Leuret la tira de sa poche, au moment où il passait devant le lit de R.; et, tournant le dos au malade, afin d’être plus certain de garder son sérieux, il nous la lut, d’un bout à l’autre. Et nous, placés en face de R., suivant ce qui avait été convenu à l’avance, nous applaudissions de temps à autre, par un signe de tête ou par un regard de satisfaction. R. se tint d’abord impassible; mais encouragé par notre apparente satisfaction, il oublia ses bonnes résolutions , ses promesses, sa raison, et il redevint ce qu’il était au moment de son entrée. Quand il se fut bien compromis, M. Leuret se tournant gravement de son côté, lui dit: « Yoilà comme vous êtes raisonnable, vous « n’avez pas su voir que c’était une mystification ; « vous pensez que ces messieurs approuvent « toutes les absurdités contenues dans votre «pétition. Si, en flattant votre vanité, on peut « aussi promptement vous rendre fou, comment « puis-je vous laisser sortir de l’hospice? il dé- « pendra du premier venu de vous faire retom-
PORTEURS DE TITRES
« ber malade, quand il le voudra ». R. fut immédiatement conduit à la salle des bains et reçut une douche après laquelle il témoigna un repentir si sincère, et tint des propos si raisonnables, qu’il ne resta aucun motif de le garder plus long-temps avec les aliénés ».
J’ajouterai que R. rendu immédiatement à la liberté, crut, avant de retourner dans sa famille, devoir venir me remercier des soins qu’il avait reçus de moi, qu’il me promit bien de ne plus revenir à Paris et de renoncer à l’espoir d’une célébrité dont la recherche l’avait conduit à Bicêtre.
§ YI. Porteurs de titres et de dignités imaginaires.
Par tout ce qui précède, on a déjà pu se convaincre que la folie n’est pas une maladie qui doive se traiter comme les maladies ordinaires, et personne ne croira que des remèdes exercent , sur les opérations de l’entendement, une influence égale à celle des moyens psychiques.
J’avoue qu’il m’est impossible de comprendre comment des médecins , et surtout des médecins d’aliénés, ont méconnu l’influence des passions et des idées, sur l’esprit de leurs
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malades , au point d’abandonner les moyens moraux, pour le traitement purement physique. Et quant à ceux qui préconisent les moyens moraux, je comprends encore moins qu’ils placent ces moyens au dernier rang, et qu’ils s’en servent seulement comme d’auxiliaires. Il n’est aucun d’eux qui ne puisse citer quelques faits dans lesquels une émotion morale , une idée suscitées à propos, n’aient opéré de véritables guérisons. Devant des exemples pareils, devant ceux que j’ai rapportés et que je vais rapporter tout-à*l’heure, peut-on croire que la folie résulte d’une altération visible du cerveau? d’une altération qui laisse après la mort des traces évidentes ?
Soutenir une pareille opinion, quand d’ailleurs l’anatomie pathologique ne lui fournit aucune base réelle , c’est nier la vérité des guérisons opérées par le traitement moral , ou convenir que ce traitement, c’est-à-dire qu’une pensée , qu’une passion introduite à propos, dans l’esprit d’un aliéné, aura suffi pour ramener à l’état normal, le cerveau de ce malade.
Vous expliquez la folie par un changement de consistance de l’organe cérébral, par l’adhérence de ses plans fibreux, par la congestion des vaisseaux sanguins qui le parcourent , et sans aucun remède physique , à l’aide
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d’une seule idée , vous rendez cet organe l’intégrité de ses fonctions! L’idée médicatrice a donc désobstrué les vaisseaux , séparé les plans fibreux soudés par la maladie, et redonné au cerveau la dose de consistance nécessaire à l’intégrité de la raison ! il y a plus de logique dans l’esprit de ceux qui croient avec M. Moreau que les médicamens suffisent pour guérir les aliénés, ou qui, avec M. Bayle, appellent traitement moral la séquestration , l’emploi de la camisole de force , des entraves , etc. ; il y a, dis-je, plus de logique dans leur esprit que dans celui des médecins qui « guérissant les aliénés par une parole, un geste, un regard, » n’en concluent pas moins que le premier précepte de traitement de la folie, est de réparer ou même de recomposer le cerveau , à l’aide du régime et des remèdes.
Un précepte qu’on ne doit jamais perdre de vue dans le traitement de la folie, celui qui précède tous les autres , c’est celui de bien distinguer les symptômes intellectuels et moraux , des symptômes physiques; ces derniers qui compliquent souvent la folie, mais qui ne la constituent pas, doivent être combattus par le régime et les remèdes, tandis que les symptômes intellectuels et moraux, doivent surtout être combattus par des passions et des idées. L’ex-
ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES
périence avait déjà indiquée cette distinction, en effet tous les cas de guérison signalés comme étant dus à un agent psychique, sont ceux où les symptômes psychiques existaient seuls , tandis que les cas de guérison opérée par des remèdes ou à la suite de crises , étaient compliqués de symptômes matériels ; mais on n’a pas tiré de ces faits la conséquence qui en découle pourtant avec la dernière évidence : on s’est fourvoyé dans l’anatomie pathologique, la phrénologie elle-même s’en est mêlée, et la médecine morale s’est trouvée réduite aux proportions les plus exiguës, ou même négligée et complètement.
Mais continuons l’histoire des aliénés soumis au traitement moral; ce chapitre sera le dernier, j’y parlerai des individus qui s’attribuent des titres et des dignités imaginaires.
XVIIe OBSERVATION.
"Vanité : projets de réforme à apporter dans la discipline ecclésiastique. — Croyance à une conspiration permanente des médecins contre la religion : idées fixes, ambitieuses. — Traitement moral; amélioration passagère. — Durée de la maladie, plusieurs années.
Dans le courant de juillet 1839, je fus appelé à dire mon avis sur l’état mental d’un prêtre fort respectable par ses mœurs , mais très bizarre
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dans sa conduite et dans sa doctrine. Dès sa jeunesse, il avait été d’une vanité extrême; souvent il avait rougi de son père, qui était un pauvre cordonnier; et connaissant, dans sa ville natale, un homme haut placé, qui portait le même nom que lui, il avait été porté à se croire de la famille de ce dernier. C’était déjà une idée fort bizarre, sinon véritablement folle.
A. la même époque, le hasard voulut que ce jeune homme fût laissé seul dans un jardin, avec la fille d’un ouvrier, jeune et jolie enfant : il crut que cette rencontre était préméditée , et pensa qu’on y avait eu recours, pour essayer s’il serait sensible à l’aiguillon de la chair; mais lui, « s’apercevant du piège et profondément humilié de voir qu’on l’avait cru capable de concevoir de la passion pour une fille aussi peu distinguée, prit le parti d’en tirer une violente vengeance. » Il se vengea, en effet, comme il l’avait résolu, et ce fut en insultant la mère de cette enfant.
Pendant le séjour qu’il fit au séminaire et depuis, sa susceptibilité fut extrême; il regardait comme une grave injure l’action la plus inoffensive, la circonstance la plus indifférente. Ainsi , en disant la messe, il lui est arrivé de voir une tache à la nappe de l’autel, imaginant que cette tache avait été faite exprès ou dans l’intention de l’insulter, il appela le sacristain, lui demandades
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ciseaux et enleva le morceau de la nappe qui portait la tache. Il était curé dans un village à l’époque où M. de Lamennais publiait V Avenir; désirant lui-même une réforme dans la discipline ecclésiastique, il fut un ardent zélateur de M. de Lamennais, et se lit remarquer dans son diocèse, d’une manière assez grave, pour que son évêque crût devoir le priver de sa cure.
Je n’ai jamais su qu’une partie de ses idées sur la réforme ecclésiastique; ce qu’il m’a dit, c’est que, suivant lui, les prêtres ne pouvant pas, en vivant dans le monde, pratiquer les devoirs que l’église leur impose , il désirait que l’on fît pour eux des espèces de couvens dont ils ne sortiraient que pour vaquer aux devoirs de leur ministère.
En disgrâce avec son évêque et mal vu du clergé, il fit le voyage de Rome, pour soumettre au pape ses projets de discipline. Renvoyé de Rome sans avoir obtenu une audience du saint père, il y retourna une seconde fois , mais sans plus de succès. Revenu en France, il se rendit à Paris, et il y était depuis environ un mois, ne sortant pas de sa chambre et privé de ressources, lorsque sur l’invitation qui m’en fut faite par un de ses amis, je me présentai chez lui pour le visu ter. Il me reçut assez mal; et quoique je ne lui eusse pas fait connaître l’objet de ma visite, il
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était prêt à me mettre à la porte, quand il apprit que j’étais médecin. Cependant je parvins à l’adoucir, et il prit en moi assez de confiance pour me mettre en état de rédiger le rapport suivant, que je remis à l’autorité.
« Je soussigné, etc.... Dans la pensée de M. L... il y a une conspiration incessante de médecins, contre la religion; et pour renverser la religion, les médecins attaquent les prêtres, en leur faisant fournir, par les bouchers, les boulangers, les fruitiers, etc., des alimens aphrodisiaques. Aussi long-temps que l’excitation, causée par ces alimens, n’est pas très forte, les prêtres la surmontent , mais quand elle est parvenue à son comble , les prêtres peuvent y succomber, non-seulement sans pécher mortellement, mais même sans encourir aucun blâme, pourvu, toutefois, qu’ils n’agissent que par esprit de mortification.
«M. L.., privé de l’autorisation de dire la messe, croit n’appartenir à aucun diocèse, ou plutôt, ne dépendre d’aucun évêque ; il est certain que plusieurs personnes savent qu’il est lui-même évêque, cependant elles ne le lui ont jamais assez positivement dit, pour qu’il pût assurer que réellement, il soit évêque; mais il n’ignore pas ce qu’il doit en penser.
« Il est privé de toutes ressources et il vit des
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dons qu’on lui fait, cependant il n’a aucune reconnaissance des bienfaits qu’il reçoit ; il en veut même aux personnes qui l’obligent, les accusant de retenir la plus grandçijwrtie de ses revenus, car cespersonnes sont, 4i<tlr^? dépositaires de ses appointemens d’évêque (ôit .d-îauttres sommes très fortes, sur l’origine desquelles il ne s’explique pas. m ünrJ
« M. L... déchire ses habits : je l’ai trouvé avec une soutane dont il avait coupé tout le devant , et avec des lambeaux de pantalon qui lui laissaient les cuisses complètement à découvert. Pauvre comme il est. il a voulu qu’on lui fît une soutane à 4o francs l’aune, et comme on lui en a apporté une, faite en drap quLiié coûte que 20 francs, il a refusé de la recevoiryseiregardant comme insulté qu’on lui ait proposé u«« soutane si peu digne de lui. \£>vr .n
« J’estime, en conséquence, que- M. L... doit être placé dans une maison destinée au traitement des maladies mentales. »
Le lendemain du jour où je rendis visite à M. L..., le commissaire de police se présenta chez lui , avec deux agens , et Je pria de le suivre. M. L .. refusa de se rendre à cette invitation, et quand on voulut employer la violence, il se défendit avec vigueur. On finit, néanmoins, par s emparer de lui, et on le conduisit à
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Bicêtre, où je le trouvai à ma visite du soir. Je lui témoignai quelque étonnement de le voir dans cet hospice. Je croyais, en effet, qu’on l’eût placé dans une maison de santé, et je remis au lendemain à m’eùtreteniravec lui. Le lendemain, voulant ajouter à l’impression que produit, presque toujours, sur un aliéné, le moment de son admission dans un hospice, je fais conduire le malade au bain, puis, quand il est fixé dans la baignoire, je me montre à lui et lui adressant la parole :
— Dites-moi, monsieur L..., savez-vous pourquoi l’on vous a conduit ici?
— Je ne sais nullement pourquoi j’y suis venu; on m’y a fait venir de force, j’ai résisté avec violence à^ceux qui m’ont saisi, mais j’ai été le plus faiblen
— Trouvez-vous bien, surtout pour un prêtre, d’avoir résisté comme vous l’avez fait?
— Très bien, monsieur, car pourquoi, sans autorité, est-on venu me prendre dans ma chambre?
— Rappelez- vous donc ce qu’a fait Jésus- Christ; pourquoi n’avez-vous pas suivi, en cette occasion, l’exemple qu’il vous a donné?
— Parce que je ne suis pas Dieu ; je puis tout au plus l’imiter en quelques points; j’ai fait comme saint Augustin et saint Pierre.
ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES
— Vous savez dans quelle maison vous êtes: avez-vous l’intention d’y rester long-temps?
— Non certainement : j’y suis venu parce qu’on m’v a forcé , et cela, sans aucun motif. Je suis victime d’une illégalité.
— Vous vous trompez, en croyant que vous avez été arrêté illégalement : je vais vous dire pourquoi on vous a arreté. Vous faisiez des actes déraisonnables; on se plaignait de vos discours et de vos actions. L’autorité est intervenue; j’ai été consulté, et, après avoir causé avec vous, j’ai reconnu que vous étiez aliéné, et j’ai déclaré que vous étiez incapable de rester dans le monde.
— Comment! vous avez déclaré que j’étais aliéné ! Il ne fallait plus que cela.
— Mais je n’ai dit que la vérité ; vos actions et vos discours démontrent que vous avez perdu la raison.
— Citez-moi donc des faits.
— Les faits dont je veux parler sont nombreux : reportez-vous à ce qui s’est passé entre nous, le jour où je vous ai visité. Ne m’avezvous pas dit que les médecins s’entendaient avec les bouchers et les boulangers, pour introduire des substances aphrodisiaques dans les alimens que les prêtres font acheter?
— Oui, monsieur, je regarde comme possible ce que vous venez d’avancer, et je m’appuie,
POûTEUllS DE TITKES
pour le penser, sur des preuves incontestables. Il est prouvé que certains prêtres ont éprouvé ce que vous dites.
— Qu’un prêtre ait éprouvé des désirs, cela est très possible, mais cela s’explique par des causes naturelles, et il n’est pas besoin pour cela de l’intervention des médecins ; et d’ailleurs vous n’avez aucune preuve, en faveur de votre opinion.
— Mais, monsieur, je n'ai pas dit que les bouchers et les boulangers s’entendissent avec les médecins.
— Vous me l’avez dit, et vous avez prétendu que l’on avait cherché à gagner des personnes attachées au service de plusieurs [prêtres, dans le but de faire prendre à ceux-ci, des substances capables d’éveiller en eux, des désirs charnels.
— Je l’ai dit, cela est vrai.
— Vous avez dit aussi que les bouchers donnaient aux prêtres des alimens aphrodisiaques.
— Oui, mais je n’ai pas dit que les médecins s’entendissent avec eux.
— N’avez- vous pas avancé aussi que les fruits et toute espèce d’alimens que vous faisiez acheter, jouissaient de cette propriété.
— Non, monsieur, c’est impossible, je n’ai pas dit cela; il me semble que vous dénaturez complètement les faits.
ET DE DIGNITÉS IMA.GINAIHES.
— Il vous paraît impossible que vous ayez dit les choses dont je vous parle, parce que vous en sentez maintenant toute l’absurdité; c’est déjà un commencement de retour à la raison, et je vous félicite qu’il en soit ainsi; continuons, s’il vous plaît. Vous pensez que les prêtres peuvent, dans certains cas, enfreindre leur vœu de chasteté, pourvu qu’ils le fassent par esprit de mortification.
— Si les prêtres sont contraints à enfreindre leur vœu, à cause des alimens qu’on leur donne, ils ne sont pas coupables , surtout s’ils ne succombent qu’après bien des combats. Ils n’agissent alors que par esprit de martyre et non par esprit de mortification, comme vous me le faites dire. L’idée de mortification n’emporte pas avec elle l’idée de contrainte; il n’en est pas de même du martyre.
— La distinction que vous faites entre ces deux mots me prouve que votre esprit offre de grandes ressources, et me donne lieu de croire que je parviendrai à le débarrasser des idées folles qui s’y trouvent.
— Vous me feriez plaisir, monsieur, de me retirer des idées folles, si j’en avais ; mais je n’en ai aucune.
— Vous avez dit que les personnes dont vous recevez des bienfaits ne vous donnent pas tout
PORTEURS DE TITRES
ce qu’elles vous doivent; vous avez déchiré vos habits, comme indignes de vous , et quand on vous a présenté une soutane faite de drap à 20 francs, vous l’avez refusée. Or, vous ne viviez alors que d’aumônes; pourquoi vous êtes-vous montré aussi exigeant?
— Il était tout naturel que je voulusse avoir un habit propre, et même élégant, pour me présenter dans les maisons où je devais aller.
— Croyez-vous que plusieurs personnes soient persuadées que vous êtes évêque?
— Oui; du moins on a pensé que j’avais quelque qualité éminente : peut-être l’a-t-on fait pour monter mon imagination ; mais ce n’est guère possible , puisqu’on me l’a dit dans plusieurs circonstances.
— Quelles sont ces circonstances?
— On a refusé de me rendre mon poste de curé, et partout on m’a reçu avec distinction.
— Quelles marques de distinction vous a-t-011 données?
— On m’a reçu avec des marques d’honneur... je n’ai pas de preuves plus positives... je ne croyais pas impossible que je fusse évêque , parce que d’autres évêques ne l’avaient pas mieux mérité que moi.
r— Ainsi vous pensez encore :
ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES.’
i° Que les médecins fontmettre des substances aphrodisiaques dans les alimens.
2° Que vous êtes évêque , ou revêtu d’une haute dignité.
3° Que vous avez eu raison de refuser de prendre une soutane modeste offerte par des personnes charitables, et ce refus, vous l’avez fait par vanité. Ce sont là autant de preuves de déraison : or, la déraison est une maladie , et cette maladie guérit à l’aide de la douche. Je vais vous donner ce remède, et je vous promets d’y recourir aussi long-temps et aussi souvent qu’il sera nécessaire.
Le malade reçoit successivement deux douches, et, comme il ne paraît pas disposé à se rétracter, je me retire, afin de ne pas lui laisser sur moi l’avantage d’un refus. Deux heures après la douche, je reviens près de lui, comme par hasard, je l’interroge, et ses réponses sont meilleures que la première fois. Puis, quand je le vois dans de bonnes dispositions, je le quitte , en le priant de m’écrire quel est, pour lui, le résultat de notre entretien. Il me remet le jour même, un billet dont voici la teneur :
« Je conviens :
« i° Que j’ai eu des idées d’ambition ; que j’aurais voulu obtenir un poste honorable, pour être
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à même de réaliser le bien qui était dans mon cœur et dans mon esprit.
« ü° Que j’ai regardé comme injustes les supérieurs qui me refusaient, sans aucun démérite connu de moi, ce qu’ils accordaient à tout autre.
« 3° Que je n’ai entrepris mes voyages à Rome, que du consentement de mon évêque, qui m’avait laissé sans aucune position.
« 4° Que, durant mes voyages, mon imagination s’est montée, et que les présens que j’ai reçus à Rome, avec les paroles qui ont été prononcées à cette occasion , m’ont fait croire que, moyennant certaines autres conditions essentielles, j’étais à la veille de sortir de l’embarras ou je me trouvais.
« 5° Que revenu tout récemment à Paris, j’ai été peiné , mortifié de ce qu’au ministère des affaires ecclésiastiques, on s’occupât de moi, seulement pour m’accorder un secours de 3oo fr., secours à peine suffisant pour me vêtir avec décence. »
Ce billet écrit, M. L. s’en tient là : je lui fais observer que nous sommes convenus de tout autre chose, il en fait l’aveu, et il ajoute :
« J’ai cru que les médecins, les bouchers , les boulangers et les servantes de prêtres, s’entendaient pour produire des excitations vénériennes, en ceux qui doivent être purs comme des anges.
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« J’ai cru que j’étais ou méritais d’être évêque, cardinal, pape même, et je me suis arrêté avec complaisance à la pensée que nul autre n’aurait rempli ces différens postes, avec plus de dignité et de vertu.
a J’ai cru qu’une soutane à 4o fr. l’aune était encore trop modeste et n’avait pas la qualité voulue pour me faire honneur et faire honneur à mes bienfaiteurs.
« Je réprouve toutes ces idées comme folles, et dignes d’un habitant de Bicêtre.
Bicètre le 17 juillet 1839.
Signé L.
Ce billet me remplit de joie, et je crois que mon malade touche à la guérison; en effet, pendant plusieurs jours il cause raisonnablement, désavouant toutes ses erreurs, ne comprenant pas comment il a pu s’y abandonner aussi longtemps, me remerciant de l’avoir détrompé et se livrant à un travail de bureau ou à la lecture.
J’espérais, qu’à sa sortie de l’hospice, il serait aidé par quelques-uns de ses anciens amis , et qu’on lui trouverait un emploi qui le mît à même de faire valoir son instruction et lui procurât les moyens de vivre; il l’espérait luimême et s’en réjouissait. Mais, je le dis à regret, ses anciens amis l’avaient oublié et ne voulaient
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plus se souvenir de lui. Seul, je ne pus lui être d’aucune utilité, il s’ennuya, crut que je l’avais trompé, me prit en haine , et dès ce moment je perdis tout ascendant sur son esprit. Ce pauvre prêtre, si digne d’estime, par la pureté de ses mœurs, et même par son délire, est sorti de Bicêtre pour être conduit dans un autre hospice. Que mes confrères chargés de le soigner soient heureux dans les soins qu’ils lui donneront, et puissent-ils n’avoir pas, comme moi, le regret de le voir retomber!
Je n’ai presque rien retranché de la conversation faite entre M. L. et moi, le lendemain de son entrée à Bicêtre, conversation que M. Aubanel écrivait pendant qu’elle avait lieu: on y voit le développement des idées du malade, et l’on peut en suivre sans peine, la filiation. C’est une vanité en quelque sorte native, l’observance régulière des vœux de chasteté, puis une infraction à ces vœux expliquée par une vaste conspiration ourdie pour corrompre les prêtres et les tourner en ridicule; ensuite, quand arrive le traitement, M. L., obligé de rentrer en lui-même, recule devant ses idées les plus folles, les repousse de lui-même, et conduit par une véritable contrainte à s’observer de plus en plus, il découvre que, sur une infinité de sujets, il a parlé inconsidérément, et revient à la raison. Si j’avais pu maintenir M. L.
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dans la voie où je l’avais mis, sa guérison auraitelle été durable? Je n’oserais l’affirmer. La vanité à laquelle il s’était en quelque sorte habitué dès son enfance, l’eût peut-être exposé à de nouvelles rechutes.
XVHl0 OBSERVATION.
Mort d’un parent; troubles politiques. — Titres imaginaires , idées de richesses immenses. — Douches et exhortations. — Guérison opérée dans l'espace de quelques jours. — Durée de la maladie, moins de deux mois.
L’observation suivante m’a été communiquée par M. Thore, élève interne de Bicêtre, qui a lui-même donné des soins au malade , pendant que j’étais absent de cet hospice.
« B..., âgé de trente-et-un ans, serrurier, est entré dans la division des aliénés de Bicêtre, le i3 mai 1839.
« Après s’ëtre livré à tous les excès et avoir abusé des boissons alcooliques, il s’est marié et a repris une conduite fort régulière. Vingt jours avant son entrée, il éprouve un chagrin profond en apprenant la mort d’un de ses frères , et l’on s’aperçoit que ses facultés intellectuelles commencent à se troubler. Il cesse de travailler, et son délire devient plus évident pendant les couches laborieuses de sa femme qu’il aime beaucoup. Enfin, les évènemens politiques du
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12 et i3 mai, et les scènes auxquelles ils donnent lieu, dans son quartier, portent le dernier coup à sa raison.
«Le 14 mai, on le trouve assez tranquille, mais très loquace. Il se dit empereur des Français, il a été proclamé, il y a huit jours, par son état-major. Mais les habitans de Paris lui préfèrent le roi actuel. C’est pour lui qu’on s’est battu et qu’on se bat encore. Il est sûr de triompher, il va prendre le nom de Bonaparte , le César des Césars, etc. 11 va reconstruire Paris, le paver d’or et d’argent, etc. C’est ce soir qu’il sera couronné.
« Il est conduit immédiatement sous la douche; on lui reproche ses mensonges, le sangfroid avec lequel il raconte de pareilles sottises; une verte réprimande accompagnée de la douche le fait facilement renoncer à ses idées ambitieuses. Le soir, il soutient de nouveau qu’il est l’empereur Napoléon.
« La douche du matin avait été de peu de durée,, parce qu’il avait cédé avec la plus grande facilité; on la renouvelle, en la prolongeant davantage et pendant qu’elle coule encore, B. fait les plus grands sermens et les plus bel les promesses, désavoue toutes ses folies, convient de tous ses torts ; il n’est qu’un pauvre serrurier, etc.
« Le lendemain, il n’est plus empereur, mais il
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est encore ministre et distribue des places et des honneurs à qui en demande. Nouvelle douche et nouvelles promesses.
« Le jour suivant, il dissimule devant nous; mais devant les infirmiers, il se dit ministre de l’intérieur; on l’envoie à la salle de bain, et il nie avoir tenu ces propos.
« Quelques jours se passent, il parle peu, ne délire point. Lui demande-t-on s’il est Napoléon, il répond qu’on se moque de lui. On l’a débarrassé à tout jamais de ses folles prétentions, et le traitement qu’on a mis en usage lui a fait, ajoutet-il, le plus grand bien.
« Le a5 , il veut à toute force quitter Bicêtre, et prétend que le lendemain, il n’y sera plus. Une douche lui est promise, s’il perd son pari. Il tient bon. Quelque temps après, on lui demande de qui il espère sa sortie. C’est, répond-il , par l’entremise de mon oncle qui est le premier médecin du roi. Il reçoit une douche et rétracte ce qu’il vient de dire.
« Depuis lors, il cesse complètement de délirer. Le 3i on tente de le faire retomber en faute. Une personne étrangère à la division et qu’il ne connaît point, vient l’entretenir de ses idées favorites. Le stratagème ne réussit pas : ce sont des sottises qu’il a dites , il n’en veut plus entendre parler; il était fou alors, et il ne veut plus
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qu on le remette au régime des douches. Il est encore soumis depuis à d’autres épreuves auxquelles il a toujours résisté.
« Le 19 juin, il quitte Bicëtre, complètement guéri.»
Il est probable que si, dès le début de sa maladie, M. L... eût été traité de la même manière que B... , il eût été aussi heureux que ce dernier, car les conceptions délirantes, quand elles ne sont pas très anciennes, guérissent facilement, tandis que plus elles durent et plus elles deviennent difficiles à déraciner. Dans la plupart des maladies , et même dans certaines espèces de folie, la manie, par exemple, le temps est un des élémens qui amène la guérison. Dans les conceptions délirantes, au contraire, le temps conduit à l’incurabilité. Pour bien guérir des conceptions délirantes, il faut en guérir vite.