‹ Du traitement moral de la folieChapitre 59 sur 80 · XIX1 OBSERVATION · texte numérisé non relu

XIX1 OBSERVATION

Oisiveté : lecture des journaux. — Idées ambitieuses : lettres jetées aux Tuileries, pour réclamer l’empire ; port d’un poignard et d’armes à feu , chargées à balles. — Isolement, travail , distraction. — Guérison. — Durée de la maladie, environ quatre mois.

Narcisse P..., âgé de vingt-cinq ans, natif d’Orléans, jardinier, est entré à Bicêtre le 1 5 septembre 1839. Il nous raconte qu’il habite Paris

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depuis un an, et il dit qu’il a travaillé successivement dans trois ou quatre endroits différens. Mais il manquait d’ouvrage depuis près d’un mois; alors, n’ayant rien à faire, il s’est mis à lire tous les journaux et passait ainsi une partie de son temps. Bientôt il s’est imaginé qu il était roi, qu’une révolution allait avoir lieu en sa faveur , et qu’on le proclamerait souverain ; cette idée lui est venue de ce que plusieurs journaux parlaient souvent de l’Orléanais, qui est son pays natal. Personne ne la lui avait suggérée, il n’en parlait pas, et tout le monde ignorait ses prétentions. Mais à la fin, il résolut de se faire connaître, et vers le 20 août, d fit déposer au poste du Carrousel, une lettre dans laquelle il exposait les titres qu’il croyait avoir; il en remit plus tard , une seconde au concierge du ministère des finances, une troisième au factionnaire de la garde nationale des ui eries ; puis trois ou quatre encore à divers employés du château. Il rôdait, presque toute la journée, autour des Tuileries, et il fut saisi en cet endroit pour être amené à Bicêtre, dans la division des aliénés.

Ce malade est calme le jour de son entrée, ses réponses sont justes, ses paroles suivies et parfaitement raisonnables. Il donne pour motif de

sa détention, les lettres qu’il a imprudemment

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distribuées, mais il se refuse obstinément à nous faire connaître leur contenu, et il nous est impossible de savoir à quoi nous en tenir sur le genre de son délire.

Le ao septembre, n’ayant pu encore obtenir le récit de sa maladie, nous le faisons conduire dans une baignoire à douche, et, sur la simple menace de la lui donner s’il se refuse à parler, il s’empresse de nous raconter les détails consignés ci-dessus : il nous dit, de plus , qu’il était armé de deux pistolets et d’un poignard, au moment où il a été saisi; ces armes devaient lui servir pour se défendre si on venait l’attaquer, comme cela était probable, à cause de son élévation à la royauté. Mais il ne voulait faire de mal à personne, et ne les aurait employées contre Louis-Philippe, que si celui-ci était venu l’attaquer. Il avait l’intention de se faire appeler le roi Narcisse.

Maintenant il pense que la révolution est effectuée , que le roi n’est plus sur le trône , et qu^on est sur lui, c’est-à-dire qu’on compte sur lui, pour souverain. Cependant s’il sortait, il attendrait qu’on vînt le prendre pour le faire roi, n’en parlerait à personne, ne jetterait plus de lettres parce qu’il a vu ce quelles avaient produit, et il s’empresserait de chercher de l’ouvrage pour gagner sa vie; mais s’il fallait qu’il

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fût roi pour le bien de l’humanité, il accepterait cette charge , car il pense avoir assez de tête pour maintenir les Français en liberté.

Point d’agitation, ai-je dit, point d’incohérence, ni de paroles déraisonnables sur les sujets étrangers à son délire; la mémoire est bonne; point de paralysie, ni de signes de démence.

Le traitement de ce malade n’a pas été de longue durée, et j’ai été dispensé d’employer à l’égard de P... aucun moyen de contrainte, grâce à la facilité de son caractère. Il a dû d’abord ne jamais parler de sa prétendue puissance, car le premier moyen à employer pour ne plus songer à ses idées folles , c’est de n’en jamais parler, et le second c’est d’être forcé de parler d’autre chose et d’occuper son esprit fortement et assidûment. J’ai donc envoyé Narcisse P... à l’école et au travail; je l’ai placé tout près de malades en voie de guérison ; il a vu ceux que je débarrassais de leurs idées folles et de leurs hallucinations; leur exemple lui a donné de la docilité et il n’a pas tardé à aller mieux. Pour toute médication, il a pris quelques bains, et il est sorti parfaitement rétabli le 28 décembre 1889, c’est-à-dire un peu plus de trois mois après son admission dans l'hospice.

Comme il était fort doux, il ne m’avait pas été difficile de prendre de l’ascendant sur lui; je lui

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ai, en quelque sorte, imposé la raison, il s’est rendu sans faire une opposition véritable; et dire qu’il a guéri , c’est presque dire qu’il a obéi.

XXe OBSERVATION.

Éducation efféminée, vanité excessive. — Idées de grandeur, conceptions délirantes. — Traitement moral , guérison. — Durée de la maladie, environ un an. (i)

Le fils d’un employé supérieur dans l’administration de la guerre, s’était persuadé qu’il avait pour père l’empereur Napoléon. Gomment cette persuasion lui était-elle venue? Aucune hallucination n’y avait donné lieu : la vanité seule était cause de sa folie. D’une figure agréable, d’un naturel doux et timide, ses parens l’idolâtraient ; sa mère surtout, continuellement occupée de lui, le caressant et le flattant sans cesse, ne le contrariant jamais, obéissant à ses moindres caprices, en avait fait un garçon d’une excessive vanité.

Au collège, il étudiait fort peu; la toilette était sa principale occupation; il se rendait insupportable à ses camarades par son affectation et ses dédains; il ne recherchait que ceux dont la naissance était au-dessus de la sienne. Il était

(j) Celte observation de même que celle de madame E... rapportée plus haut, a déjà été insérée dans mes Fragmcns psychologiques.

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l’objet de fréquentes railleries; mais sa timidité que plus tard on aurait qualifiée autrement , l’empêchait d’y répondre : il se taisait et fuyait.

L’âge n’amena aucun changement favorable dans ses dispositions, et la fréquentation du monde , où il avait souvent l’occasion de voir des personnes qualifiées et nobles, et d’être témoin des préférences dont elles étaient l’objet, lui inspira un désir violent d’être, lui aussi, noble et qualifié.

A force d’y penser, il crut l’être. D’abord, il changea son père, il se dit fils de Murat, plus tard fils de Napoléon , puis camarade de collège du duc de Bordeaux, puis chevalier d’honneur de la reine Amélie.

La présence de ses parens lui rappelait une autre origine: il les prit en haine, les accusa d’imposture. Dans sa famille, quelques personnes étaient nobles; il ne conserva quelles : les autres il les méconnut. Hautain avec tout le monde, il traitait les domestiques comme des êtres d’une espèce fort inférieure à la sienne. Raisons, exhortations, remontrances, moqueries, menaces, tout cela fut employé : rien ne réussit.

On le mit dans une maison de santé : les gâteries de sa mère l’y suivirent. Sa mère s’opposa aux moyens de rigueur que l’on aurait pu employer; elle s’opposa même à de simples contra-

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riétés. Plus de neuf mois s’étaient écoulés ainsi; le malade, que nous nommerons Paul Dumont, avait vingt-cinq ans; il ne faisait rien, ne sc disposait à rien, se levait tard, dédaignait de manger à la table commune, se promenait quelquefois dans un jardin, mais sans rien dire à personne, se parlait à lui-mème, riait à ses pensées et se pavanait en marchant.

Il passait une grande partie du jour] à se mirer et à s’habiller, rarement il lisait, il écrivait quelquefois , mais jamais rien de suivi, jamais de lettres, quelques mots seulement et qui flattaient son idée dominante, tels que ceux-ci : Paul de Dumont, Paul de Murat, Paul, chevalier de la reine, etc., etc.

J’ai déjà dit qu’il avait pris en haine son père et sa mère : il ne les voyait pas ; les personnes qui habitaient la même maison que lui, il les évitait, et si elles allaient chez lui, il les recevait mal ; j’étais seul excepté. Pourquoi? je n’en sais rien. Il se montrait avec moi poli et même affectueux, m’engageait à le visiter souvent. Dans la conversation, si je cherchais à le détromper, à dissiper ses illusions, il ne se fâchait pas, disait que je voulais plaisanter , et parlait d’autre chose. Comme pour excuser à ses yeux, la confiance qu’il avait en moi, il avait mis au-devant de mon nom la particule nobi-

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Üaire, et quoique je m’en défendisse, il m’appelait M. de Leuret et se refusait à croire que je fusse médecin.

Ses parens, effrayés de la longueur d’une pareille maladie et craignant, avec raison, qu’elle ne devînt tout-à-fait incurable, consentirent enfin à ce que l’on fit tout ce que l’on jugerait nécessaire. M. Esquirol, après l’avoir étudié et indiqué quelle marche on devait suivre dans le traitement, me dit : « Vous le guérirez, ce peut être l’affaire de quinze jours, mais point de mollesse , ne lui passez rien, avec de la fermeté et de l’énergie, vous en viendrez à bout. » Fort des conseils de mon respectable maître, et soutenu par l’espoir de guérir ce malade , dès le lendemain je commençai.

J’allai le voir assez long-temps après son déjeuner , afin de pouvoir l’envoyer au bain, sans interrompre la digestion, si je jugeais qu’un bain devînt nécessaire, et je lui remis une lettre écrite par son père; lettre sévère, affectueuse en même temps, mais sans faiblesse, remplie d’excellentes leçons et contenant la menace d’une réclusion étroite, réclusion qu’une grande docilité pouvait seule prévenir. J’avais moi-même pris un air grave et je demandai une réponse , non pas en homme qui sollicite ou prie , mais en laissant voir que je comptais bien qu’on ne la refuserait

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pas, et qu au besoin je saurais l’exiger. Le malade , d abord gai et ouvert comme il avait coutume de l’être avec moi, se déconcerta, et voyant combien j’étais sérieux, il devint sérieux luimême et promit une réponse. Une fois, en lisant sa lettre, il avait haussé les épaules : je lui fis à ce sujet des réflexions qu’il parut prendre assez bien. Je m’étais attendu à moins de docilité; des domestiques qui se tenaient cachés attendaient mon signal pour conduire le malade au bain, si je l’ordonnais. Je n’ordonnai rien , le malade ne vit que moi : je me retirai.

Le lendemain, M. Paul m’envoya sa réponse, non cachetée, pour que j’en prisse connaissance. Elle était aigre : M. Paul ne témoignait nullement qu’il connût son état, qu’il fit le moindre compte des avis de son père. J’écrivis au bas : « Cette lettre est inconvenante , supprimez toute la dernière partie qui est déraisonnable ; changez telle phrase qui est injurieuse pour vos parens, témoignez quelque repentir du chagrin que vous leur causez, et des offenses que vous leur avez faites. »

Au lieu de suivre mes conseils , il copia sa lettre telle qu’il l’avait d’abord rédigée et m’envoya un billet ainsi conçu : « Monsieur , je réponds à vos impertinentes réflexions ; ma lettre est pleine de vérités un peu dures, j’en suis

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fâché, il ne fallait pas que l’on s’y exposât. Quant à recommencer une autre lettre, je m’en garderai bien ; j’ai copié celle que vous m’avez renvoyée, je ferai porter cette copie à la poste, par mon domestique. Recevez, monsieur, l’assurance de ma considération... P... »

Six domestiques allèrent aussitôt le trouver et l’un d’eux lui dit : Monsieur, nous venons vous chercher pour vous conduire au bain; c’est l’ordre de M. Leuret. Il y alla en se plaignant, mais sans faire de résistance. J’arrivai lorsqu’il était dans l’eau : il commençait quelques excuses. Sans lui faire aucun reproche, aucune observation, aucune réponse, sans même le regarder, je lui laissai tomber la douche sur la tête. Il poussa des cris de douleur, en demandant grâce. Je me retirai, après avoir ordonné qu’on l’habillât et qu’on le conduisît chez lui.

Le soir j’allai le trouver. Depuis la douche, il n’avait cessé de gémir et de sangloter. Je profitai de l’émotion qu’il éprouvait pour lui faire entendre la vérité. Je lui mis sous les yeux ce qu’avait de grave une maladie qui l’isolait du monde, qui le privait de jouir de l’amour de ses parens, qui confinait sa jeunesse dans une maison d’aliénés, qui lui ôtait, tout avenir de bonheur, qui m’obligeait, moi, son ami, de le traiter aussi durement. Il m’écoutait et continuait de répandre

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des larmes. Quelques mots qui lui échappaient de temps en temps, me faisaient comprendre que mes paroles allaient jusqu’à son cœur. Il me prit les mains et les serra dans les siennes : je cherchai à le consoler, je lui dis tout ce que je crus le plus propre à lui donner du courage et de l’espoir, et je ne le quittai qu’après être resté au moins une heure avec lui. Il était encore ému, mais plus tranquille.

Avant de nous séparer, nous convînmes que tous les jours, il se lèverait à cinq heures du matin , qu’il irait immédiatement au bain , qu’il ne resterait plus enfermé dans sa chambre, qu’il ne témoignerait plus de dédain pour les personnes de la maison, enfin qu’il renoncerait à ses dignités imaginaires. Il promit tout.

Le lendemain, dès qu’on l’eût conduit au bain , j’allai visiter sa chambre ; il avait déchiré un papier sur lequel était écrit un grand nombre de fois : Paul de Murat, Paul de Napoléon , etc., ainsi qu’un feuillet de son calepin sur lequel se trouvaient les mêmes choses. Au bain , il était un peu moins bien que je ne l’avais laissé le soir, il n’était pas disposé à écrire à ses parens. Je m’assis près de lui, je recommençai mes exhortations. Il me promit d’écrire et il écrivit en effet une lettre presque affectueuse, et la journée se passa bien ; le lendemain et les jours

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suivons, nouveaux bains et nouvelles exhortations. Si je ne trouvais pas M. Paul docile à mes raisons, je disais à son domestique : mettez de l’eau froide sur la tête de monsieur; quelquefois même je parlais de la douche avec fermeté, mais sans fâcherie, et comme d’un remède propre à rappeler la présence d’esprit et à donner aux idées une bonne direction. Le souvenir toujours présent d’une première douche, faisait le reste.

Il me fallut détruire chez lui plus d’idées fausses que je m’y étais attendu : on aurait dit que sa vanité vaincue sur un point, cherchait à se procurer quelque dédommagement sur plusieurs autres. J’avais engagé toutes les personnes de la maison, quand elles lui adresseraient la parole, à l’appeler toujours par son nom de famille. Jusque-là, il s’était fait appeler M. Paul, ce qui n’excluait pas, dans son esprit, la qualité de fils de Napoléon. Dès qu’il vit que chacun, que son domestique lui-même l’appelait M. Dumont, il s’emporta, prétendant n’avoir permis qu’à moi de lui donner ce nom. Ensuite, il assurait que M. Esquirol lui avait plusieurs fois demandé des conseils sur des questions fort importantes. La menace de la douche, faite non-seulement lorsqu’il parlait ainsi, mais surtout lorsqu'il était au bain, lorsqu’une masse d’eau, placée au-dessus de sa tête, était prête à tomber au moindre si-

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gnal que je ferais, le rappelait, à lui-même et lu rendait la raison. Ses habitudes de paresse, de dédain, son animosité contre ses parens, furent combattues et détruites par le même moyen.

La guérison marchait; une épreuve nous apprit où nous étions arrivés. Son père lui écrivit une lettre sévère comme la première; elle fut mal reçue. M. Paul murmura, en la lisant: «mon père est fou. » Aussitôt je le fis conduire au bain, et là je lui lus cette lettre lentement, en lui faisant sentir tout ce qu’elle avait de sensé et de vrai, en répétant plusieurs fois les passages qui pouvaient le plus avoir choqué son amour-propre, afin d’y bien habituer ses oreilles et son esprit. En même temps, j’exigeai et j’obtins qu’il ferait une réponse. Cette réponse fut faite promptement et bien.

Les quinze jours indiqués par M. Esquirol étaient écoulés et M. Paul n’était pas guéri, mais il allait mieux et chacun remarquait en lui un changement très notable. Il n’était plus grand seigneur, il écrivait à ses parens, témoignait un grand désir de les voir, et commençait à se mon* trer affectueux dans les lettres qu’il leur adressait; il ne dédaignait plus de parler aux personnes delà maison ; il avait demandé etobtenu la permission de manger à la table commune , quelquefois il travaillait au jardin; en société, il se montrait

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gai et ouvert, il faisait une lecture à haute voix et par obligeance pour les personnes qui l’en priaient.

Avec moi qui l’avais tant tourmenté et qui me montrais toujours si despote pour ce qui le regardait, il était mieux qu’avec tout autre: je ne sais si un instinct lui disait que les contrariétés auxquelles je le soumettais devaient rétablir sa raison, ou si déjà l’usage de cette raison, lui faisant sentir la plénitude de son existence et le rappelant aux relations de société qu’il avait si long-temps perdues, lui donnait un bien-être intérieur qui le rendait plus expansif.

Je trouvai un moyen de le rendre poli et même reconnaissant envers son domestique, en même temps que je le corrigeais d’une mauvaise habitude. Ainsi que je l’ai dit, il se mirait souvent et prenait à cela un grand plaisir. Pendant qu’il était au bain, je fis enlever sa glace, puis j’allai le trouver et je le prévins que j’en avais eu besoin pour la placer dans la chambre d’une dame nouvellement arrivée, et que je ne savais quand je pourrais la lui rendre. 11 fit un peu la moue, mais il ne se plaignit pas. Son domestique lui offrit la sienne , pour le moment de sa toilette; il fut plus sensible à cette prévenance qu’à toutes les autres, et cessa d’être impérieux envers celui qui l’obligeait ainsi.

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J’espérais que désormais rien ne pourrait troubler sa guérison ; je me trompais. Plusieurs fois il m’avait témoigné le désir d’aller visiter un établissement public situé dans le voisinage; un jour que je le trouvais bien portant, je l’engageai à y aller et je lui donnai une lettre adressée à un des chefs de cet établissement, pour lui en faciliter l’entrée. Il prit ma lettre et la porta d’abord, puis, chemin faisant, trouvant que cela serait plus solennel, il la fit porter par son domestique qui le précédait ; puis il trouva que son domestique n’avait pas assez bon air , il s’emporta en injures contre lui et le frappa. Ils revinrent tous deux. Je le fis mettre au bain. En me voyant entrer dans la salle, il me dit :

— Oh ! mon Dieu ! monsieur, je n’ai pu profiter de la lettre si flatteuse pour moi que vous avez eu la bonté de me donner, nous avons eu une querelle avec Étienne, et nous sommes revenus.

— Monsieur, vous vous êtes comporté avec une injustice et une brutalité inouïes; vous allez recevoir la douche.

— Grâce, grâce, monsieur ; Etienne demande grâce pour moi, je t’en prie.

Ap rès la douche , je le quitte et vais me placer dans un lieu d’où je puis l’observer sans être vu; il me croit parti. Resté seul, il s’écrie: «O mon Dieu! retirez-moi de ce monde! » Un do-

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mestique arrive , il implore sa pitié et lui dit en parlant d’Étienne : « Il a été faire des contes à M.Leuret sur moi ;M. Leuret avait écrit à un de ses amis une lettre pleine de bontés pour moi. C y était aujourd’hui la distribution des yrix , j’ aurais été si content de voir cette cérémonie. » Je souligne cette phrase parce qu’elle dit un mensonge, mensonge inutile, et qui me mit sur la voie pour comprendre comment la déraison de M. Paul avait pu aller aussi loin. Il ajouta en parlant d’Étienne : «c’est un scélérat, il finira mal». Étienne arrivé, il lui dit: «Avouez que vous m’avez frappé , il ne vous arrivera rien. Je veux que Dieu dans sa bonté vous pardonne. — Je vous en prie, est-ce qu’on en veut à ma vie? » Sa parole était douce et caressante; au plus petit service qu’il recevait des domestiques, il s’empressait de les remercier. Sorti du bain et rendu à lui-même, il leur parla avec hauteur, et reprit bientôt, mais pour peu de temps, l’impertinence que la peur lui avait ôtée.

Cette subite transition m’affligea ; elle semblait indiquer une âme entièrement dépourvue d’énergie; le mensonge inutile qu’il avait dit, et auquel il en ajouta bien d’autres, me faisait presque redouter de n’avoir agi que sur le masque d’un homme, sans avoir pu pénétrer jusqu’à son intérieur.

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Depuis long-temps , les mensonges auxquels il s’était habitué, avaient fini par le tromper lui-même.

Il aurait été heureux de devenir grand seigneur; il avait cherché , par ses manières arrogantes, à faire croire qu’il l’était; puis il s’était si bien identifié avec son rôle , qu’il ne pouvait plus le quitter, il avait fini par ajouter foi à ce qui d’abord n’était qu’une supposition volontaire. Et, plutôt que de renoncer à cette supposition devenue croyance , il subissait les conséquences de sa vanité et de son entêtement.

Peu de jours après la scène dont j’ai parlé tout-à-l’heure , et à l’aide de quelques distractions, sa santé morale s’est affermie de plus en plus; il a abandonné, pour me servir de ses expressions, toutes ses idées de gentilhommerie , toutes les prétentions qui tenaient à son délire; il est devenu bon, spirituel: sa rentrée dans le monde n’a pas tardé à avoir lieu; il s’y livre à des occupations sérieuses, il conserve encore un peu de fierté et des airs maniérés qui, par l’effet de sa mauvaise éducation, font malheureusement partie de son caractère ; mais il a cessé d’être grand seigneur, et tout me fait espérer qu’il aura trouvé, dans l’expérience qu’il a subie , un préservatif assuré pour l’avenir.

Contre une pareille maladie, les moyens pu-

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renient physiques eussent été complètement inutiles, le raisonnement eût pu la rendre encore plus opiniâtre. La logique quelque pressante et bien fondée qu’elle soit, ne peut rien dans ce cas. A des raisons le malade oppose des raisons ou de la colère. Parfois même, quand vous parlez, il vous laisse dire tout à votre aise, et au lieu de vous écouter, il suit le cours de ses pensées habituelles. Le convaincre par la raison seulement, c’est impossible, parce qu’il emploie toutes les forces de son esprit, ou pour vous échapper, ou pour vous réfuter.

Afin de le détromper, il faut éveiller en lui quelque passion qui vienne à votre secours, et entretenir cette passion jusqu’à ce qu’elle ait vaincu. Par exemple, dans le cas dont il s’agit, le résultat du traitement est dû presque uniquement à la crainte de la douche et de l’eau froide ; mon principe a été celui-ci : croire que l’on est grand seigneur, bien qu’on ne le soit pas, c’est une maladie ; le remède à cette maladie , c’est la douche et l’eau froide; tant que la maladie durera nous emploierons le remède; dès qu’elle sera passée, nous cesserons. Le malade qui se voit dans l’alternative, ou d’êtregrand seigneur et de souffrir, ou de cesser d’être grand seigneur et de ne plus être soumis à aucune contrariété, ne tarde pas à laisser là ses dignités et ses titres.

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XXIe OBSERVATION.

Cause inconnue. — Idées ambitieuses, conception délirantes — Traitement moral. — Guérison. — Durée de la maladie, quinze ans.

Un homme âgé de quarante cinq ans , d’une santé robuste, autrefois garçon boulanger, et qui a servi dans un régiment d’infanterie où il n’a pas dépassé le grade de sergent, s’est imaginé qu’il était lieutenant, puis capitaine, puis major, puis maréchal de France, et son délire montant toujours, de maréchal de France il s’est fait parent de Napoléon. Si la folie de cet homme consiste uniquement en cela, me dis-je, malgré l’ancienneté de sa maladie, on doit pouvoir le guérir; examinons-le. 3e le fais donc venir près de moi, et je cause avec lui.

Pour qu’il consente à causer, je me sers avec lui de paroles caressantes et flatteuses, mais qui n’ont aucun rapport avec son délire ; puis je me fais raconter, tout au long, l’histoire de ses premières années.

Il me parle avec détails de ses père et mère, de ses frères et sœurs, de ses compatriotes, de son état de boulanger, de ce qu’il gagnait, de ce qu’il dépensait, de ses plaisirs et de ses espérances d’autrefois. Comme il voit que je prends plaisir à l’entendre, il prend lui-même plaisir à raconter.

1ÎT UE DIGNITES IMAGINAIRES.

Su conversation est pour moi un double motif de joie : d’une part j’acquiers la preuve qu’il n’a rien perdu de sa mémoire, de l’autre, j’ai la certitude d’avoir obtenu sa confiance, ce qui doit le rendre plus sensible à la querelle que je lui prépare.

Pendant notre causerie, lorsque je le vois arriver à l’époque de sa vie où il a commencé à délirer, je le fais rétrograder bien vite, parce que je veux le retenir long-temps sur l’époque où il a été raisonnable, afin de le bien pénétrer des idées et des sentimens qu’il avait avant sa maladie.

Je le laisse enfin arriver au temps où il a été militaire. D’abord il en parle fort modestement, et comme il convient au grade qu’il occupait dans les rangs de l’armée; j’interroge ses passions, une seule se montre vive et forte, la vanité. Il a connu un homme en place qui n’aurait jamais souffert qu’un inconnu lui adressât la parole : c’est insulter quelqu’un que de l’aborder, même respectueusement, à moins qu’on ne soit son égal. Amené sur ce terrain, je n’ai qu’à laisser dire le malade pour qu’il s’enferre de luimême. Sa figure auparavant calme, s’anime, devient sérieuse, et il me raconte qu’il a été fait lieutenant, capitaine , etc.

Je l interromps et je lui dis d’un ton sévère :

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« Croyez-vous que je sois d’humeur à m’entendre conter de pareilles impertinences? Vous êtes un garçon boulanger et c’est vous-même qui venez de me l’apprendre. Je me sentais tout-àl’heure porté à vous obliger, mais les mensonges que vous venez de me débiter vous rendent indigne de mon intérêt. Retirez-vous. » Il est tout interdit et cherche à me prouver qu’il a raison. Je refuse de l’entendre et j’ordonne aux gardiens de l’emmener.

On voit, par le résultat de cette première entrevue, quel a étéle commencement de sa maladie; une excessive vanité. Cette vanité a été si forte, que pendant les sept premières années de son séjour à Bicêtre, le malade n’a parlé à personne. Il était conséquent àl’idée quilefaisait parentde Napoléon, et tous ses commensaux, les employés de l’hospice, les médecins étaient au-dessous de lui; c’était presque l’insulter, que de lui adresser la parole, aussi n’obtenait-on rien de lui que très difficilement, et ce n’est qu’à grand’ peine qu’on était parvenu à le raser. Quand on le laissait tranquille, il était assez doux, et, depuis plusieurs années, il consentait à causer, pourvu qu’on ne lui contestât pas ses honneurs et ses grades; mais jamais il ne se livrait à aucun travail, et passait la journée à se promener et rêver.

Le lendemain , à la visite , je lui fais dire de

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venir me parler, et comme il n’y consent pas, on le force à venir. Je le remets sur le sujet de notre premier entretien, et je m’aperçois que la nuit ne lui a servi de rien ; ses idées vaniteuses ne sont pas même ébranlées. Je le fais mettre au bain et je tente un dernier effort pour le ramener à la raison.

«Je veux, lui dis-je, vous épargner l’humiliation de la douche , de cette punition que je n’inflige qu’aux hommes méchans , aux menteurs et aux mauvais sujets. Vous, honnête garçon, bon ouvrier, vous y exposerez- vous? Ne conviendrezvous pas de vos erreurs et ne vous déciderezvous pas à écrire à vos parens,pour leur témoigner le désir d’aller travailler avec eux, de votre état de boulanger? »

D’abord il se tait; mais comme j’insiste pour avoir une promesse , il me refuse tout net. Je lui donne la douche, et parce que je veux qu’il n’en prenne pas l’habitude, jecontinuedela lui donner, jusqu’à ce qu’il me paraisse en être très tourmenté. Alors je lui dis: «Je cesse pour un moment , afin de savoir votre réponse, car nous allons continuer de laisser couler l’eau , pendant une heure ou deux.

La douche qu’il vient d’endurer lui suffit ; il renonce à ses prétentions, et promet d’écrire à ses parens. Alors je redeviens doux et préve-

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nant envers lui , je l’encourage dans sa bonne résolution, et je lui propose, pour le jour meme, après qu’il aura écrit , une promenade dans l’intérieur de l’hospice, et pour les jours suivans, des promenades au-dehors, en attendant sa sortie définitive. Il est content de moi , et, en nous quittant, nous sommes les meilleurs amis du monde.

Pendant la journée, il écrit à son père et m’envoie sa lettre; je lui propose quelques corrections qu’il accepte sans peine. Le soir nous faisons la promenade convenue, il en est enchanté. Le lendemain, nous allons au dehors : il croit revivre en voyant la campagne, et en regardant Paris dont nous sommes si près, et où je lui promets de le laisser aller bientôt. Nous parlons de son état qu’il veut reprendre , de sa famille dont il n’a pas eu de nouvelles depuis dix- neuf ans; de la politique... il en était encore au règne de Louis XVIII, et ne savait presque rien de ce qui s’était passé depuis.

S’il était homme capable , et d’un esprit cultivé, la nouvelle vie de son intelligence eût été extrêmement intéressante à observer: mais, simple ouvrier et n’ayant reçu qu’une instruction élémentaire très faible, il avait peu de progrès à faire, pour se retrouver tel qu’il était auparavant.

Je lui propose d’aller visiter la boulangerie de

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l’hospice, il y va: là, on lui dit qu’un ouvrier vient de tomber malade et qu’étant de la partie, on lui serait bien obligé s’il voulait donner un coup de main : il y consent. Dès quatre heures du matin , il est au travail, se trouve plus heureux qu’il ne l’a été de long-temps et n’a pas d’autre désir que de reprendre son état. Quand il était oisif, sa tête papillonnait , dit-il; maintenant qu’il a de l’occupation, cela ne lui arrive plus, et il se croit entièrement guéri.

Depuis cette époque, il est demeuré à l’hospice, pendant plus de six mois, un peu bizarre dans sa tenue, mais ne donnant aucun véritable signe de folie. Revenu peu-à-peu aux habitudes des ouvriers et ayant témoigné un vif désir de retourner dans sa ville natale; il a obtenu sa sortie de l’hospice.

Mais ceux de ses parens qui vivaient encore, le croyant incurable, s’étaient habitués à l’idée de ne jamais le revoir; étonnés et mécontens d’apprendre qu’il allait revenir près d’eux, ils ne répondirent à aucune de ses lettres. Lassé d’attendre, il voulut partir : l’administration le fit accompagner par un surveillant, chargé de le conduire à ses parens, ou de le recommander aux autorités locales, et de lui faire rendre les valeurs qui pourraient lui être échues, par la succession de ses père et mère, morts pen-

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dant sa longue absence. Les parens qui lui restaient, un frère entre autres, le reçurent mal, refusèrent de le prendre avec eux , et tâchèrent, en l’excitant à boire, de le faire délirer. Il ne se laissa pas prendre à ce piège, il trouva à s’occuper, et heureux d’habiter enfin son pays, après une absence qu’il avait crue devoir être éternelle, il remercia son surveillant qui le quitta après avoir recommandé au maire d’en prendre soin, et de nous prévenir s’il retombait malade. Nousn’avons reçu depuis aucune nouvelle, ce qui nous donne lieu de croire qu’il n’y a pas eu de rechute.

Un tort très grave, et malheureusement trop fréquent, que les personnes, vivant avec les aliénés, ont envers ces malades, c’est de se conformer à leurs idées. On croit rendre service à un aliéné , en lui donnant la qualité qu’il s’attribue : c’est ce qu’on peut faire de plus mal contre lui ; car c’est doubler sa maladie.

Les hallucinés sont moins guérissables que les individus dont l’unique folie est d’avoir des conceptions délirantes, parce que les premiers ont un délire de sensations et un délire d’idées, tandis que les seconds ont un délire d’idées seulement. En flattant l’idée délirante d’un homme qui n’a pas d’autre phénomène de folie, par exemple , en appelant roi celui qui se dit roi , on concourt à lui persuader qu’il possède réellement la dignité

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dont son imagination seule l’avait revêtue. On lui donne par une sensation, ce que l’autre tient d’une hallucination.

Certains malades, lorsque je voulais les faire convenir de l’erreur où ils étaient tombés , arguaient contre moi de l’opinion des autres. « J’ai proclamé ma royauté , me disait l’un d’eux , cela est vrai; mais ceux qui m’entouraient l’ont proclamée aussi. Tout le monde en est convenu, j’ai donc raison ». Dire à un pareil malade que l’on s’est moqué de lui , que l’on a agi par condescendance ou par ironie, il faut bien en venir là; mais il eût mieux valu ne s’étre pas préparé ce surcroît de difficulté.

Je vais prouver , par un fait , à mon avis , très concluant, l’importance de ce précepte, en même temps que je ferai comprendre comment une idée délirante, et que l’on sait être fausse, peut entrer dans l’esprit et s’y fixer. Il s’agit d’un malade qui avait voulu se faire passer pour prophète auquel personne ne s’était soumis et que l’on avait enfermé dans une maison de santé. Ses discours étaient plus sensés qu’auparavant , et il commençait à renoncer à ses prétentions , lorsqu’il adressa au médecin , chargé de le traiter, la lettre dont voici un extrait :

« Sur quels motifs , écrivait-il , vous fondezvous pour dire que je suis atteint d’une maladie

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du cerveau qui , si elle n’est pas , à proprement parler, ce qu’on appelle l’aliénation mentale , en est au moins très voisine, et exige que l’on me fasse subir le même traitement médical qu’aux fous? Sur ce que, direz-vous , j’ai déclaré à ma famille, en votre présence , que j’étais inspiré de Dieu , et que , semblable à Mahomet , j’étais devenu un ministre du ciel, appelé à changer la législation du monde ; sur ce que j’ai dit avoir trouvé la pierre philosophale, avoir la science infuse. Voilà , ce me semble , la question bien posée. Vous n’avez rien de plus à me reprocher, si ce n’est de parler avec feu, avec énergie, et d’avoir ce qu’on appelle une imagination exaltée. Mais beaucoup de jeunes gens ont l’imagination exaltée: dans les temps de révolution, dans les combats, l’imagination s’exalte, et il n’est venu dans la pensée d’aucun médecin, de faire donner des douches à Mirabeau, à Alexandre, à Napoléon. .

« Napoléon, direz-vous , ne s’est pas dit inspiré de Dieu : cela est vrai; mais Mahomet? Il s’est dit prophète, et les médecins de son temps, ne se sont pas avisés de le traiter comme fou; on l’a cru sur parole , et il est encore respecté. Je n’ai pas encore eu le même succès; mais qui sait ce qui pourra arriver ?

« On a dit de Mahomet qu’il était un imposteur, un ambitieux , un effronté menteur, qui

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cherchait à tromper les hommes pour s’élever au dessus d’eux. Cela pouvait être contraire à la morale, au bonheur du genre humain ; mais ce n’était point l’effet d’un symptôme d’une aliénation mentale.

« Eh bien ! supposez que j'aie conçu le projet de jouer en France , le rôle d’un Mahomet d’une espèce particulière , alors je suis un ambitieux , un effronté menteur ; mais je ne suis point un aliéné. Vous concevrez que } pour tâcher d'arriver à mon but , il fallait commencer par tâcher de tromper ma famille, pour la subjuguer d’abord , comme vous savez qu’a fait Mahomet y puis j’ai consenti à être mené devant vous, pour voir quel serait l'effet de mes déclamations boursouflées sur un homme qui , comme vous , est pénétré des idées philosophiques de l'époque . Il paraît que mon effet a été manqué • car ni vous , ni ma famille, ne vous y êtes laissés prendre. »

Ici , dans ces dernières lignes, se trouve indiqué le traitement à opposer aux conceptions délirantes : ne pas s’y laisser prendre ; tant que la raison du malade n’est pas encore entièrement obscurcie, sur ce point, il faut, par une résistance convenable, s’efforcer de le ramener dans la bonne voie ; et si , devenu lui-même la dupe de son mensonge , il est arrivé au point de croire

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à ce quil se dit, il faut lui rappeler la vérité, et la lui rappeler opiniâtrément.

Il y a pourtant quelques exemples de guérisons obtenues, chez des malades dont on a feint de partager les idées délirantes. L’histoire suivante en fait foi.

« Un homme ne voulait plus sortir de chez lui, parce qu’il était persuadé qu’il avait des cornes à la tête: il n’y avait pas moyen de le convaincre que son front n’était pas mieux armé que celui des autres. Son chirurgien ne le contraria point : il lui assura, au contraire, qu’il avait déjà vu une pareille excroissance et aussi difforme, que la cure en était difficile et pénible, mais qu’il y avait réussi; qu’il fallait scier les cornes à leur naissance du front. Le malade imaginaire consentit à se laisser faire l’opération. Le jour pris, son chirurgien arrive et fait un grand étalage de scies et d’autres fers , bande la tête et les yeux de son patient qui tremblait de tout son corps , et croyait souffrir des douleurs extraordinaires; enfin, après avoir remué quelque temps les fers sur son front, le chirurgien tira de dessous son manteau une paire de cornes fraîchement sciées, les fit voir au malade qui crut effectivement que c’étaient les siennes. Il perdit son idée et cessa de garder la chambre, ne croyant plus rien porter sur son front

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qui le distinguât des autres hommes, d’une manière ridicule. » (i)

JYI. Esqnirol rapporte deux faits qui ont de l’analogie avec celui qui précède : dans l’un , la guérison a été complète; dans l’autre , il y a eu une rechute presque immédiate.

«Une demoiselle, âgée de dix-huit ans, éprouva à la suite des évènemens de 1 8 1 5 , une douleur fixe au sommet de la tête. Bientôt elle se persuada quelle avait, dans le crâne , un ver qui lui dévorait le cerveau. La vue du cuivre la faisait presque défaillir, et ses parens avaient été obligés de faire enlever presque toutes les dorures des appartemens. Elle ne consentait à se promener qu’avec la plus grande répugnance, parce que la poussière soulevée par les promeneurs, lui paraissait chargée d’oxide de cuivre. Rien n’eût pu la décider à toucher à un flambeau doré, ni à un robinet de fontaine. La malade était faible, décolorée, et refusait quelquefois de manger, dormait mal et avait de la constipation.

« Je m’efforçai de gagner sa confiance, dit M. Es* quirol : je flattai d’abord ses idées, et je lui assurai que je détruirais le ver, cause de ses maux, si elle avait le courage de se laisser faire une opétion, d’ailleurs peu douloureuse. J’avais si bien

(0 Y. Richard, Théorie des songes , un vol., in-8° p. 270.

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réussi à persuader cette jeune personne de l’efficacité d’une opération, qu’après une de mes visites, elle se fit avec un canif, une incision au cuir chevelu. Mon confrère, M. Bigot et moi, nous fûmes aussitôt appelés; M. Bigot fit une incision cruciale sur le point douloureux, et prit un caillot qu’il montra à la malade, en lui disant que c’était là le ver qui la faisait souffrir. Dès ce moment, la malade fut guérie. »

Dans l’autre cas, il s’agit encore d’une femme qui avait des douleurs aiguës au sommet de la tête , et qui les attribuait à la présence d’un animal qui s’était fixé là. M. Esquirol fit une incision, et montra à la malade un lombric de terre qu’il lui dit avoir trouvé dans la plaie. Pendant trente-six heures, cette femme fut guérie; mais ses compagnes se moquèrent de sa crédulité, et elle retomba malade (r). Il faut ajouter que sa douleur de tête reparut comme auparavant.

On pourrait opposer à ce que j’ai avancé sur le danger qu’il y a de paraître partager la conviction des aliénés, les trois faits qui précèdent et plusieurs autres qui sont rapportés par différens auteurs; mais ces faits sont exceptionnels; la réussite des moyens mis en usage est peu sûre; enfin en cas d’insuccès, la position des malades se

(i) Esquirol, Des maladies mentales. Paris, *838, tom. I, pas*. 307.

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trouve aggravée par le souvenir même du traitement qu’ils ont subi. Aussi ne doit-on avoir la condescendance dont ces faits fournissent l’exemple, qu’à défaut d’autres moyens plus rationnels, et pour ainsi dire, en désespoir de cause. On peut croire avec certitude, qu’avant de conseiller une opération qui s’accordait avec les idées délirantes de ses deux aliénées, M. Esquirol, mon savant maître, avait tenté sans succès, les voies de persuasion et les moyens de contrainte, compatibles avec leur santé physique.

Muratori parle d’un jésuite qui se persuada si fortement qu’il était cardinal, qu’il n’y eut pas moyen de le faire changer d’iclée, pendant tout le reste de sa vie. Un provincial voulut entreprendre de le persuader de l’extravagance de son imagination par raisons bien détaillées; à quoi le jésuite répondit : « Ou votre révérence me prend pour un fou ou non : si elle me croit sensé , elle me fait tort de me parler sur ce ton; si elle me croit fou, qu’elle me pardonne de lui dire qu’elle est moins sensée que moi, si elle se figure qu’elle pourra guérir un fou, par de belles paroles.»

Un auteur qui rapporte ce fait, l’abbé Richard (1), est d’avis que le moyen de ramener

(i) Théorie des songes , p. 374.

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cet homme à son bon sens, aurait été peut-être de le faire cardinal, car très raisonnable sur tout autre sujet, il était habile, modeste, et possédait enfin toutes les vertus de son état. Mais quand on allait le consulter sur quelque point de théologie, de philosophie ou de critique, il ne répondait bien qu’autant qu’on entrait dans son idée et qu’on le traitait d’Eminence.

Je ne sais quel eût été l’effet d’une pareille concession, et c’est la première fois, sans doute, qu’un chapeau de cardinal a été proposé comme remède contre la folie; mais qu’eût dit l’abbé Richard, si son cardinal s’était créé pape? Et si, devenu pape, il s’était fait Dieu?

XXIIe OBSERVATION.

Hérédité : insolation. — Apathie, idées ambitieuses , aussi remarquables par leur nombre que par leur bizarrerie. — Inefficacité des moyens physiques et des moyens moraux, ordinairement mis en usage. — Traitement moral énergique. — Etat de raison, pendant environ un an. — Menaces de rechute, en mai, i84o. — Durée de la maladie, quinze ans.

Un ancien officier, maintenant âgé de quarante-cinq ans, est entré à l’hospice de Charenton, au mois d’août de l’année 1824, pour cause d’aliénation mentale. « Six mois auparavant, estil dit dans une lettre de son père, en date de cette époque, il était devenu taciturne, dérai-

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sonnait sur tout, excepté sur la littérature, et malgré les exhortations de ses parens, jamais on ne pouvait le décider à sortir de sa chambre ». On attribuait son état, à l’action du soleil d’Espagne, pays où ce militaire , que j’appellerai M. Dupré, avait fait la guerre en i8a3, et au chagrin qu’il éprouva de ne pas obtenir un avancement aussi rapide qu’il l’eût désiré. Ainsi sa maladie remonte au commencement de l’année 1824*

Un bulletin médical sur son état , délivré le o.(\ octobre de la même année , par M. Royer- Collard, alors médecin en chef de Charenton, porte « que l’aliénation de M. Dupré se présente sous une forme particulière : ce malade ne manque à aucune convenance; il est doux, calme, honnête , fort en état de juger ce qui se passe autour de lui, capable parfois de soutenir la conversation, sans laisser voir la moindre trace de délire; mais sa figure a un aspect particulier; il est en proie à une tristesse qu’il cherche en vain à cacher; il convient que lui-même ne conçoit rien à son état moral. Il délire en ce qu’il croit avoir vu plusieurs individus dans la personne de son père, et il lui paraît que le même homme se présente à lui, sous plusieurs aspects différens. »

Un second bulletin, délivré par le même médecin, le 1 4 avril 1825, ajoute « que M, Dupré est

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extrêmement apathique, qu’il néglige ses vêtemens jusqu’à la malpropreté; que cependant, sur les objets étrangers à son délire, il conserve toute sa raison; qu’il est d’ailleurs parfaitement calme, et que sa jeunesse et la conservation d’une partie de ses facultés laissent encore l’espérance de lui voir obtenir, tôt ou tard, une véritable guérison. »

Le i 5 juillet suivant, nouveau bulletin, portant « que le malade a une tendance à s’éloigner des hommes, qu’il est porté aux fausses interprétations, qu’il refuse de s’occuper, qu’il voit sa famille d’un œil plus qu’indifférent, que, quant à sa santé physique, elle a toujours été et continue à être très bonne. » En 1826, M. Dupré se plaint detre victime des machinations d’une société maçonique. Au mois de mai j 827, on lui apprend la mort de son père; il répond que sort père est supposé, que celui dont on lui annonce la mort ne le touche en rien, et, en même temps, il refuse de convenir qu’il s’appelle Dupré. Ses idées se suivent moins qu’auparavant; ses discours sont en désordre; il n’a absolument aucun soin de sa personne.

Depuis 1826, jusqu’en 1882, il reste à Charenton, soigné par M. Esquirol, mais, déclaré incurable, il est envoyé, avec d’autres militaires qui se trouvent dans le même cas que lui, à

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l’hospice de St.-Yon, près Rouen, où il est traité successivement par M. Foville et par M. Parchappe.

A St.-Yon, comme à Charenton, n’ayant éprouvé aucune amélioration dans son état mental, il est rayé des contrôles de l’armée, et ses parens étant morts sans lui laisser de fortune, il est amené, comme indigent né à Paris, à l’hospice de Bicêtre , où il est conservé trois mois dans la section dite du traitement.

Le 2 février 1 836, un certificat délivré par M. Ferrus , constate que M. Dupré est atteint d’une manie chronique qui, dès le moment même de l entrée du malade, ne laissait aucun espoir de guérison.

Ainsi, depuis 1824 jusqu’en 1 836 , la maladie de M. Dupré n’éprouve ni rémission ni amélioration : elle va au contraire en s’aggravant d’année en année, et tous les médecins qui, depuis six ans, voient le malade, s’accordent à le déclarer incurable. L’état dans lequel je le trouve au mois de juin 1 838 , c’est-à-dire quinze ans environ, après l'apparition des premiers symptômes de folie, est bien propre à justifier le fâcheux pronostic porté sur lui; cet état est le suivant :

M. Dupré est un homme gros et court, chargé d’embonpoint; il se promène seul, et n’adresse jamais la parole à qui que ce soit. Son regard

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est incertain, sa figure hébétée. 11 rend, sans cesse, des gaz par le haut et par le bas, et fait entendre très souvent un petit grognement fort désagréable , dans le but de se débarrasser des émanations que l’on introduit dans son corps, à l’aide de la nécromancie. Il est insensible aux prévenances qu’on peut lui faire , et cherche même à les éviter. Lorsqu’on insiste, il se met de mauvaise humeur, mais sans jamais être violent, et dit au surveillant, si le surveillant se trouve là .‘«Faites donc retirer ces folles, qui viennent me tourmenter ». Il ne regarde jamais personne en face, et si on l’a tiré un instant de l’incertitude, de la rêvasserie qui lui sont habituelles, il y retombe aussitôt.

Dupré est un nom de convention, un nom d 'incognito ; son vrai nom, nous le savons bien, c’est Napoléon.

Il y a, sur la terre, trois familles qui l’emportent sur les autres par leur noblesse, ce sont les familles des princes tartares, de Nigritie et du Congo. Une race particulière, la plus illustre de la famille des princes tartares, est celle des Alcyons, dont le chef est lui, soi-disant Dupré; mais en réalité né en Corse, descendant de Cosroés: il est Napoléon, Delavigne, Picard, Andrieux, Destouches, Bernardin de Saint- Pierre tout à-la-fois.

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Le signe distinctif de sa qualité d’ Alcyon , c’est de pouvoir constamment goûter les plaisirs de l’amour; au-dessous de lui sont des êtres dégénérés de sa race, moins favorisés que lui et appelés, d’après leurs dispositions amoureuses, 3/4, 1/2, 1/4 ou ]/5e d’Alcyons.

A la suite des excès qu’il a commis, il est tombé dans un état de maladie chronique, pour le traitement de laquelle, son conseil l’a envoyé dans son château de Saint-Maur (c’est ainsi qu’il appelle Charenton) , puis à Saint- Yon, puis àBicêtre.

Le Bicêtre, dans lequel il se trouve, n’est pas celui qui est situé près de Paris , et la ville qu’on lui fait voir, à quelque distance de l’hospice, n’est autre que la ville de Langres, dans laquelle, pour le tromper, on a figuré des monumens qui ont quelque ressemblance avec ceux du vrai Paris.

Lui seul, dans l’hospice, est un homme; tous les autres sont des femmes, ou plutôt des composés de plusieurs femmes, ayant sur la figure des masques bien arrangés, garnis de barbe et de favoris. Le médecin qui le soigne, il le reconnaît positivement pour une cuisinière qu’il a eue à son service. La maison dans laquelle il a couché, en venant de Saint-Yon, pour entrer à Bicêtre, s’est envolée, dès qu’il en a été sorti, il ne lit jamais,

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et pour rien au monde, il ne toucherait à aucun journal ; les journaux qu’on lui présente sont faux, ils ne parlent pas de lui, Napoléon, et ceux qui les lisent, sont des compères qui s’entendent avec ceux qui les font. L’argent n’a aucune valeur; il n’y a plus que de la fausse monnaie. Souvent il a entendu parler les ours et les singes du Jardin-des-Plantes. Il se rappelle le séjour qu’il a fait dans son château de Saint-Maur, et même quelques-unes des personnes qu’il y a connues; ces personnes sont des sêcheurs dont Saint-Maur est le lieu de rassemblement : il se rappelle Saint-Yon qu’il a vu peuplé d’ingénues; il se rappelle également la plupart des circonstances de sa vie à Bicêtre, et en le tourmentant un peu, l’on parvient à obtenir de lui quelques réponses sur ce sujet; il dit qu’il y est entouré de lignes, et il ne faut pas que l’on approche de lui, parce que ses lignes s’en trouvent embarrassées. Mais, quoi que l’on fasse, si on essaie d’attirer son attention sur l’époque de sa vie qui a précédé 1824, on ne peut pas en obtenir un mot. Il est Napoléon, né en Corse, on le sait bien, et cela dit, il s’en va, sans vouloir répondre.

La multiplicité de ses idées fausses n’est pas moins remarquable que l’assurance avec laquelle il les débite. Il prend à témoijj de la vérité de ce qu’il dit, tous ceux qui sont présens, et il

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est presque impossible d’arracher de sa bouche, des paroles qui ne soient autant de folies.

Il ne veut jamais écrire, dans la crainte de se compromettre (j’ai su plus tard qu’il avait adopté une orthographe particulière qui consistait à supprimer la plupart des lettres que l’on ne fait pas sentir dans la prononciation) : il n’a pas pour les jours du mois, la même date que tout le inonde. Il reste, depuis le début de sa maladie, complètement étranger à ses affaires , aux évènemens politiques. Il ignore la révolution de juillet, et lui qui est Napoléon, n’a aucun souci que Louis-Philippe règne et qu’il habite les Tuileries.

Ce n’est pas en une seule séance que l’on parvient à connaître toutes les billevesées qu’il a dans la tête ; mais quelque nombreuses que soient ces billevesées, il ne les dit pas au hasard, et sans avoir la conscience de ce qu’il dit; il y pense, il les répète, surtout quand on l’interroge, et les argumens qu’on lui oppose ne peuvent rien pour le dissuader.

Il semble qu’il soit impossible d’exciter en lui aucune passion, pas même la colère; jamais il ne demande de faveurs; il ne songe pas à sortir de l’hospice et ne craint pas non plus les traitemens dont on le menace, ou qu’on lui a fait subir. i . u

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Chaque jour, pendant deux mois, au moins, on lui a donné des douches, sans qu’il ait voulu céder sur aucun point. Tandis qu’il était au bain, on a appliqué devant lui le cautère actuel à plusieurs malades , et on l’a prévenu que, s’il ne changeait pas , on lui en ferait autant. Il n’a pas cédé à la peur du cautère. On lui a appliqué une fois au sommet de la tête, et deux fois à la nuque, un fer rougi au feu ; il a souffert ces brûlures, sans renoncer à une seule de ses idées. Jamais le médecin qui le traitait, n’a pu lui faire dire: Je suis Dupré, je ne suis pas Napoléon.

Contre une pareille maladie , que pouvait-on espérer du temps? rien. De la médecine? on avait épuisé, sans résultat, tous les moyens connus. J’ai cependant essayé : afin de connaître les limites assignables à l’action du traitement moral; afin de déterminer ce que , dans un cas évidemment désespéré , des soins persévérans seraient capables de produire; refusant de croire que ma volonté se briserait contre celle d’un aliéné, que mon esprit resterait impuissant contre les caprices du sien.

Et j’ai eu lieu de me féliciter de ma résolution ; car ayant commencé le traitement de M. Dupré, le 1 5 juin 1 838, le 20, il disait de moi lui, et non pas elle. Le 21 , il commençait à obéir; le 22 , il travaillait à la terre et il s’oc-

ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES

cupait le soir à faire une lecture. Forcé le j°r août, d’interrompre la continuité des soins que je voulais lui donner , je l’ai repris le 4 octobre. Le 8 du même mois, il sentait la valeur de l’argent; le ier novembre, il venait à Paris et commençait à croire que c’était Paris ; le a , il avouait qu’il était Dupré; il écrivait son nom et lisait un journal à haute voix. Le 18 et le 19, il écrivait l’histoire entière de sa vie. Le to décembre, il demeurait à Paris, et il n’était plus question de la ville de Langres; le 1 1 , il avait presque cessé de toussailler et de rendre des vents par le haut et par le bas; le 12, il était admis comme apprenti, pour corriger des épreuves , dans l’imprimerie de M. Paul Renouard. Le i3, je racontais devant lui, son histoire, à M. Bouillaud , qui ne lui entendait prononcer aucune parole déraisonnable; le 16, j’en faisais autant devant M. Guéneau de Mussy, et avec le même résultat. Le 23 , nous allions, M. Dupré et moi, au Jardin-des-Plantes , et il n’était plus question de la parole des bêtes. Le 24 , se trouvant dans une soirée, M. Dupré était aimable, prévenant; sa toilette était assez bien soignée, et pendant deux heures et demie qu’il a pris part à la conversation , il n’a pas dit une chose vraiment déraisonnable. Le 28 , il était le cicérone obligeant d’un étranger auquel il

mon-

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trait les monumens et les curiosités de Paris. Le i" janvier, il faisait des visites de nouvel an, et remettait ses cartes au nom de Dupré et non pas à celui de Napoléon. Le i5, il allait voir aux Français , la Popularité ; le 1 7 à la Renaissance, Ruy-Rlas , et il jugeait ces deux pièces comme le public les a jugées. Le 25, je portais à une personne qui auparavant, lui avait entendu dire bien des folies, le défi de le faire délirer, et M. Dupré, provoqué par cette personne , tenait bon et ne disait que des choses sensées. Le 9 février, il ne faisait plus de fautes d’orthographe, s’occupait de louer un logement , et arrangeait ses affaires avec prévoyance et économie. Enfin, le 17, regardant M. Dupré comme débarrassé de toutes ses idées folles, je le présentais à une réunion de médecins dont plusieurs l’avaient connu pendant sa maladie, et chacun le trouvait attentif, prévenant, parlant à propos, ayant tout-à-fait l’apparence d’un homme raisonnable.

Ce résultat n’a pas été obtenu uniquement par mes soins : j’y ai fait concourir presque tous mes amis; mais celui qui m’a le mieux secondé, c’est M. Jules Picard, alors élève interne de la division des aliénés de Bicêtre, qui, par son active coopération , a doublé mes forces et m’a presque rendu facile, la tâche que j’avais entreprise.

ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES. 429

La première fois que j’aborde M. Dupré pour le traiter, je le trouve dans une vaste salle remplie d’aliénés réputés incurables; il est assis, attendant son repas , l’air stupide, indifférent à tout ce qui se passe autour de lui, nullement affecté de la malpropreté de ses voisins et de la sienne, et ne paraissant avoir d’instinct que pour manger.

Comment parvenir à le tirer de sa torpeur? à lui donner des sensations justes; à le rendre quelque peu attentif? Les paroles bienveillantes n’y font rien, la sévérité vaudra-t-elle mieux? Je feins d’être mécontent de ses discours et de sa conduite; je l’accuse de paresse, de vanité et de mensonge, et j’exige qu’il se tienne, devant moi, debout et découvert.

Il me demande alors, s’il s’agit de son traitement; dans ce cas, il se résignera à tout ce que je voudrai; autrement je ne dois pas le tourmenter, mais le laisser tranquille.

Je réponds qu’il n’est pas du tout question de traitement, qu’il n’est pas malade et que si je m’attaque à lui, c’est parce qu’il a l’impertinence de faire à nous tous, des injures continuelles, en prétendant que nous sommes des femmes, et en osant soutenir qu’il est Napoléon; en même temps, je le prends au collet et le secouant vivement, je lui demande si c’est là le bras d’une femme. Il cherche à se retirer, mais

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il ne se met pas en colère. 7e le quitte après une scène assez vive, et j’ordonne, en secret, que l’on mêle douze grains de calomel, dans ses alimens.

Pendant la nuit, il a des selles abondantes. Le lendemain , je le fais venir à l’infirmerie. Je le harcelle de nouveau. Lui , le seul homme qu’il y ait dans l’hospice, est tellement peureux, que la scène de la veille lui a donné le cours de ventre. Je le fais coucher et lui tâtant le pouls, je déclare qu’il a ioo pulsations par minutes , c’est-àdire 5o de plus qu’un homme en santé : la peur lui a donné 5o pulsations !

Tout cela ne l’émeut guère; il est tellement engourdi, que c’est à peine s’il m’entend. Pour qu’il fasse ou qu’il dise une chose raisonnable, il faut la lui suggérer, et pour la lui suggérer, il faut le tenir éveillé et me faire comprendre de lui. On lui verse un petit filet d’eau sur la figure; il en est contrarié et dit : « En voilà une qui m’insulte »! > — Une ? ne voyez- vous pas que c’est un homme? répondez donc.

D’abord il refuse de répondre, il parle tout de travers, et c’est à peine si on peut obtenir de lui, quelque attention. Cependant la contrariété qu’il éprouve du filet d’eau tombant sur son nez , sur ses yeux, dans sa bouche, le fait revenir de temps à autre au monde réel, et il finit par convenir que c’est un homme.

ET DK DIGNITÉS IMAGINAIRES. A31

Cela ne suffit pas; il faut qu’il apprenne mon nom, celui des élèves, des survcilians, des infirmiers. Il faut qu’il nous nomme tous. A force d’être harcelé, il devient attentif et obéit.

Il faut qu’il convienne que nous sommes des hommes et non pas des femmes. Il convient, puisque nous le voulons, que nous sommes des au mes , c’est-à-dire des êtres composés de plusieurs femmes.

Je le fais conduire dans la salle de bain , et pour son opiniâtreté à nous regarder comme des femmes, je lui fais lancer un jet d’eau sur la figure et sur le corps, et quand il paraît disposé à tout supporter pour son traitement , j’ai grand soin de lui dire qu’il ne s’agit pas de le traiter, mais de le vexer et de le punir. Ensuite, je lui ordonne de se mettre au bain. Là, j’excite sa vanité. Il se dit Andrieux , Picard, etc. et il ne sait seulement pas lire. Son amour-propre est piqué, il prétend savoir lire. On lui apporte un livre, qu’il lit en effet très bien, mais je n’en conviens pas, j’en prends occasion de me moquer de lui, je le défie de lire des vers, il en lit; d’en réciter , il en récite; de parler latinr il parle cette langue mieux que moi; de parler italien , il le fait assez facilement ; de raconter une histoire qu’il ait lue autrefois, il raconte une des historiettes contenues dans l’ouvrage de Gulliver.

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Voilà M. Dupré devenu attentif; il est entré en relation avec moi, j’exerce une action sur lui, il m’a obéi; il a été un moment arraché à ses chimères. Je lui cache la joie que me font ses réponses; je le raille sur sa prétendue qualité distinctive des Alcyons: puis je lui permets de sortir du bain, et quand il est habillé, je lui enjoins de vider sa baignoire. Il refuse. Je le menace de le mettre de nouveau dans le bain. Il s’y mettra volontiers, dit-il , si c’est pour son traitement. Je réponds qu’il ne s’agit pas de le traiter, mais de l’obliger à obéir; il s’emporte, je parle plus haut que lui, il cède, prend un seau qu’il emplit dans sa baignoire, et qu’il verse à côté. Je veux qu'il porte l’eau dehors pour arroser la cour, puis qu’il prenne deux seaux, puis qu’il lance l’eau aussi loin qu’il le pourra. Il le fait. Comme la baignoire dans laquelle il puise, se remplit parle fond et sans qu’on entende arriver l’eau, j’en ouvre le robinet, à l’insu du malade, afin d’allonger sa besogne. Il finit par s’étonner de ce que la baignoire ne se vide pas. Je dis au baigneur d’examiner si le robinet n’est pas ouvert : on le ferme et M. Dupré finit son travail.

Son opiniâtreté n’est donc pas invincible: ses bras ont commencé de travailler, son esprit est devenu attentif, il faut continuer de le pousser.

ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES. 33

Le lendemain, M. Dupré va avec les autres malades, charier de la terre sur une brouette, M. Picard le fait venir chez lui, passer la soirée et lui donne des livres qu’il lit avidement.

Obligé, comme je l’ai dit, d’interrompre mon service au premier août, je l’ai repris le Ier octobre suivant. Pendant ce temps, M. Dupré avait été reconduit aux incurables, mais il travaillait de temps en temps, et M. Picard continuait à le faire venir chez lui.

D’abord le malade allait chez M. Picard, seulement après qu’on lui en avait donné l’ordre, puis sur une simple invitation, et enfin il s’y rendait de lui-même; mais comme il y recevait des leçons quelquefois sévères; qu’il devait s’y abstenir de son grognement, et retenir les vents qu’il s’était habitué à rendre, les soirées qu’il passait là, n’étaient pas toujours agréables pour lui, et un jour qu’on lui demandait s’il n’était pas reconnaissant envers M. Picard, pour les bons soins qu’il en recevait : :< Non vraiment, répondit-il, car je n’y suis pas libre, M. Picard me réprimande sur tout, et je suis sûr qu’il cherche pendant la journée , quelles contrariétés il me fera éprouver le soir ». Ce reproche ou plutôt cet éloge, était, il faut le dire, parfaitement motivé.

En m’apprenant que M. Dupré a travaillé, on me dit, aussi, qu’il a refusé de recevoir de

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l’argent, alléguant pour raison que l’argent n’a aucune valeur. Je le fais venir dans le bureau du surveillant , et on lui présente huit sous qui lui sont dus. Il refuse, j’insiste, je gronde: il refuse toujours. Les domestiques lui mettent la camisole, lui attachent bien les bras, et on lui glisse ses huit sous dans la poche. Moi qui ai à me plaindre de sa désobéissance, je le condamne à être enfermé dans sa loge, sans boire ni manger, aussi long-temps qu’il me plaira. Il est assez indifférent à cette menace, il se dirige vers la loge et on l’y enferme.

Vers midi, un domestique va le trouver, comme en se cachant de moi ; il lui témoigne de la pitié et lui offre une écuellée de légumes, mais, pour de l’argent. M. Dupré ne demande pas mieux que de manger, cependant il ne veut rien payer, car, dit-il, c’est une moquerie que de lui demander de l’argent; tout dans l’hospice est gratuit, et d’ailleurs il n’y a que de la fausse monnaie. Le domestique se retire, sans livrer les légumes, et revient une heure après. M. Dupré avait senti son appétit augmenter, et s’était décidé à donner ce qu’on voudrait. On lui ôte la camisole, il tire trois sous de sa poche, et les donne en paiement de son modeste repas. Dès qu’il a mangé, le domestique lui remet la camisole et s’en va, en lui recommandant bien le secret.

ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES, 435

J’avais fait mêler douze grains de calomel, aux légumes mangés par M. Dupré qui, ne tardant pas à sentir le besoin d’aller à la garde-robe, ap pelle le domestique , le priant de lui laisser les mains libres. Nouvel arrangement pécuniaire qui suggère au malade cette réflexion : « Mais s’il faut payer pour tout, où en serais-je donc? Je n’avais que huit sous, et les voilà déjà en partie dépensés !

Le lendemain, je feins d’ignorer ce qui s’est passé, je fais sortir le malade de sa loge, et je l’envoie au travail. Il obéit, mange avec les autres, et, le surlendemain, à l’heure de la paie, il va chercher le prix de sa journée. Depuis il n’y a plus manqué; c’est le premier acte raisonnable, fait volontairement, et avec réflexion , que j’aie obtenu de lui.

Comment parviendrai-je à lui faire avouer que Paris est Paris ? M. Picard et moi, accompagnés du surveillant de la division, nous le conduisons dans un lieu élevé de l’hospice de Bicêtre, d’où l’on découvre une très grande partie de la ville, et après nous être évertués à exciter son attention, nous lui disons :

— N’est-ce pas là Paris ?

— C’est une représentation de Paris, répondil; il y a plusieurs choses imitées, mais c’est Langres.

— N’est-ce pas là le Panthéon ?

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— C’est une représentation du Panthéon.

— N’est-ce pas là le Val-de-Grâce?

— Eh bien oui, c’est une représentation du Val-de-Grâce.

Enfin, après l’avoir bien tourmenté et l’avoir menacé de la douche, dont il avait fini par avoir peur, il nous répond :

• — Eh bien oui, c’est Paris, là ! mais laissez-moi tranquille. Vous voulez que ce soit Paris, je dis que c’est Paris, mais c’est Langres.

S’il allait dans la ville, serait-il convaincu?

Un matin, je lui dis : « Vous avez onze sous, cela ne suffit pas pour la dépense que vous aurez à faire aujourd’hui ; vous viendrez à Paris avec M. Picard et moi; pour cela, il vous faut vingt sous , parce qu’il y a des voitures à payer. Depuis le temps que vous êtes ici, si vous vous êtes conduit en honnête homme, vous trouverez sans doute à emprunter le reste. Trouvez, sinon , c’est que vous êtes un malhonnête homme , et vous serez puni sévèrement. » Mon injonction lui paraît étrange, injuste, ridicule, mais je suis le plus fort, et quand j’ai menacé, je tiens parole. M. Dupré le sait bien, et se met en quête des neuf sous qui lui manquent. Son garçon de service, prévenu par moi, arrive fort à propos ; M. Dupré lui fait part de son embarras et lui emprunte la petite somme que j’exige.

ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES

Nous venons à pieds, ayant Paris devant les yeux. Je laisse M. Dupré à ses sensations et je le fais peu parler. Arrivés au Luxembourg:

— Eh bien?

— Il y a beaucoup de changemens : tous ces terrains n’y étaient pas, c’étaient des fossés (Et il a raison).

— Et le palais?

— Il est assez bien imité, mais plus petit.

— Et cette cour du palais?

— Elle est plus petite.

— D’ici nous conduiriez -vous bien rue de Vaugirard?

— Elle est là.

Et nous y allons, lui le premier.

— A l’Odéon ?

— Sans doute.

II tourne à gauche, lorsqu’il aurait fallu tourner à droite.

— Ne vous trompez-vous pas? L’Odéon est près du Luxembourg. Demandez votre chemin. Je ne veux pas vous l’indiquer.

Il s’adresse à un commissionnaire :

— Dites-moi , je vous prie , dans quel endroit on amis l’Odéon?

Le commissionnaire lui indique où est l’Odéon. M. Dupré voit ce théâtre et le trouve plus petit que n’est le véritable Odéon.

PORTEURS DE TITRES

Nous nous dirigeons vers Y Omnibus qui conduit de l’Odéon au boulevard des Italiens. Je lui fais connaître ce genre de voiture et je lui dis : «On paie six sous par personne», puis nous nous plaçons en face l’un de l’autre. Le moment de payer arrive : il tire ses six sous, et les donne au conducteur. Chemin faisant, il regarde les rues, les places, les édifices, avec quelque attention. En traversant le Pont-Royal , comme il avait le dos tourné du côté du pont des Saints-Pères, je l’engage à regarder ce dernier pont, qu’il ne connaît pas encore. Il regarde et me dit tout haut :

— Eh bien ! dans ce même endroit, à Paris , j’ai fait construire le pont des Arts.

Un voisin qui l’entend, prenant la parole, lui fait observer que le pont des Arts est plus loin. « Non , non, répond M. Dupré: c’est moi qui suis Napoléon; nous sommes ici dans la ville de Langres. On y a imité plusieurs des choses qui sont à Paris ; mais je ne suis pas dupe de cela. » L’interlocuteur a la bonté de ne pas rire, de ne pas insister, et, à ma grande satisfaction , la conversation finit là. Sur les boulevards, je veux diriger notre promenade vers la place Vendôme ; mais je feins de ne plus savoir quel chemin je dois prendre , et je m’en vais vers un passant , pour qu’il m’indiqiie où est cette place. « Je vous y conduirai , me dit M. Dupré : c’est là tout près. »

ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES. Ü39

«Nous sommes donc à Paris , puisque vous savez si bien trouver la place Vendôme » ! Je fais cette réflexion tout bas, voulant, s’il se peut, que la conviction lui vienne par ses propres sensations. Nous voyons la Madeleine , la place de la Concorde, l’Obélisque, les Tuileries. Je n’ai garde de me diriger vers une des portes de ce jardin, craignant qu’on ne s’oppose à notre entrée, à cause des mauvais habits dont mon compagnon est couvert, et aussi dans la crainte qu’il ne veuille aller prendre la place de Louis-Philippe. En revenant, M. Dupré me dit:

— Je suis fâché d’être venu ici.

— Pourquoi?

— Cela me laisse des regrets, parce que je ne puis y demeurer?

— Qui empêcherait que vous ne pussiez y demeurer?

— C’est impossible.

— Y connaissez-vous quelqu’un?

— Sans doute, j’y connaissais bien du monde ; mais toutes mes connaissances doivent avoir disparu. 11 y a si long-temps ! Tenez, retournons à Bicêtre. »

Après dîner, il se promène encore, indique à M. Picard plusieurs passages qui abrègent le chemin, et, comme M. Picard veut le faire entrer dans un cabinet de lecture, M. Dupré dit que

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tous ces journaux sont de faux journaux , et les lecteurs des compères, amenés là pour en faire lecture.

Le soir.il paie sa place à la voiture et retourne àBicêtre, sans aucun regret pour Paris. M. Picard, qui le reconduit, exige qu’avant de le quitter, M. Dupré convienne qu’il ne s’appelle pas Napoléon , et qu’il arrive de Paris. Le malade refuse, et comme il persiste dans son refus , il est mis au bain et on lui verse de l’eau froide sur la tête. Alors il convient de tout ce que l’on veut; mais, hors du bain, il revient à ses idées folles. On le fait déshabiller de nouveau et on réitère l’affusion : il cède encore, et r’habillé, il soutient qu’il est Napoléon. Une troisième affusion le corrige, il cède et va se coucher.

Le lendemain, je le fais venir près de moi, et après quelques mots sur le voyagede la veille, je l’interroge.

— Votre nom?

— J’en ai porté un autre : mon véritable nom est Napoléon-Louis Bonaparte.

— Voire profession?

— Lieutenant en réforme du 19e de ligne; mais je vais vous donner une explication. Lieutenant veut dire chef de l’armée.

— Où êtes-vous né?

— A Ajaccio, ou, si vous voulez, à Paris.

ET DE DIGNITÉS ISIAGINA.IKES. &Ù1

— Je vois par ce certificat que vous avez été aliéné, à Charenton.

— Je n’ai pas été aliéné, à Charenton. J’ai été neuf ans, dans mon château de Saint-Maur.

Mécontent de ses réponses, je le fais conduire au bain; sous la douche, je lui présente un journal et je veux qu’il le lise à haute voix; il obéit : je l’interroge et je m’assure qu’il a compris sa lecture.

Alors, après avoir demandé, tout haut, si le réservoir de la douche est bien rempli, je fais apporter à M. Dupré, un cahier sur lequel je lui enjoins de faire, par écrit, des réponses aux questions que je vais lui adresser.

— Votre nom?

— Dupré.

— Votre profession ?

— Lieutenant.

— Votre lieu de naissance ?

— Paris.

— Combien de temps avez-vous séjourné à Charenton ?

— Neuf ans,

— Et à Saint-Yon ?

— Deux ans et deux mois.

— Combien de temps êtes-vous resté dans la section des aliénés en traitement, à Bicêtre ?

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Trois mois: depuis trois ans je suis aliéné incurable.

— Où êtes- vous allé, hier?

— Dans la ville de Paris.

— Qu’avez-vous vu à Paris?

— Les boulevards, la Madeleine, l’Obélisque, le Jardin-des-Plantes.

— Les ours parlent-ils ?

— Non.

Ces réponses quoique justes, il ne les fait pas encore avec une entière conviction , car nous avions ensemble la conversation suivante, quatre jours après celle que je viens de rapporter.

— Qu’entendez-vous par Alcyon ?

— C’est le premier chaînon de l’humanité. Dans toutes les espèces , il y a un être qui a des qualités supérieures à celles des autres , c’est celui-là qu’on appelle Alcyon. Si cette expression n’est pas connue de vous , elle l’est dans différentes sociétés.

— Où se sert-on de cette expression ?

— Nous nous en servions à Saint-Maur. On m’y avait dit: Vous êtes l’Alcyon des hommes.

— Qu’est-ce que Saint-Maur ?

— C’est le rassemblement de toutes les lignes de la France, des lignes des sécheurs, c’est-à-dire de ceux qui guérissent de la maladie chronique.

-Que veut dire ce mot sécheur.

ET DE DIGNITÉS IMAGINAIRES. 443

— À Saint Maur , c’est le titre qu’ils se donnaient.

— Qu’entendez-vous par maladie chronique?

— Je ne puis expliquer ce que c’est : on fait couler les humeurs, par différentes parties du corps. Cette maladie chronique m’empêche de me livrer aux occupations auxquelles un homme bien portant peut se livrer.

— Je vous ai défendu de me parler de Saint- Maur.

— C’est ce que vous appelez Charenton. C’est là que venaient plusieurs médecins qui disaient sécher, traiter les malades. Si vous le leur demandiez à présent, peut-être qu’il vous diraient que non. On n’est pas de bonne foi avec moi.

— Je vais vous réitérer un ordre, c’est de ne jamais dire sécher les malades.

— Je dirai traiter.

— De ne jamais dire Saint-Maur.

— Je dirai Charenton.

— D’avouer que là, on traite les fous, et pas d’autres malades : de ne plus parler des lignes.

— Je vous entends.

— Dites : j’obéirai.

— Est-ce dans l’intention qu’on ne sache plus qui je suis , que vous dites cela?

— Mais qui êtes-vous donc?

PORTEURS DE TITRES

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— Dupré.

* Dites ce que l’on fait à Charenton.

— On y traite les malades.

— Dites les fous.

— Les fous.

M. Dupré est, comme on le voit par ses réponses, dans une sorte d’incertitude entre lafolie et la raison. Ses habitudes de i5 ans, l’entraînent d’un côté, la contrainte exercée sur lui le pousse de l’autre; c’est le moment d’exiger de lui une résolution décisive, celle d’écrire l’histoire de sa vie.

Je réussis à la lui faire écrire, dix- huit jours après son voyage à Paris. D’abord je le lui propose ; il refuse. J’emploie contre lui, mon argument le plus fort, je l’envoie dans la salle de bain ,je le fais déshabiller , placer dans une baignoire et on lui jette deux seaux d’eau froide sur le corps. Il promet d’écrire , s’essuie , s’habille et dit qu’il n’écrira pas. Quatre seaux d’eau. Il se déshabille et les reçoit, promet, et ne tient pas parole. Huit seaux d’eau. On les apporte, et quand il les voit rangés devant lui, quand il est bien sûr, d’après nos antécédens, que je suis homme à tenir parole , il cède , et consacre le reste de la journée et le lendemain , à écrire son histoire, avec de grands détails.

Tout ce qu’un homme peut se rappeler de son

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enfance, il le sait et l’écrit. Le nom des pensions et des lycées où il a étudié; celui de ses maîtres et de ses condisciples , il les cite en grand nombre.

Ha été employéàlalégion-d’honneur;en 1 8 1 4» il a été fait sous-lieutenant; en 1817, lieutenant. Il indiqueses différentes garnisons sans en oublier une seule. Dans tous ses récits , pas une pensée fausse, pas un mot déplacé.

Arrivé à l’époque de sa maladie , il cite la date de son entrée dans les trois hospices où il a séjourné. A Charenton, il a connu MM. Esquirol, Bleynie et Calmeil; à Saint-Yon, MM. Fovillc et Parchappe; à Bicêtre, MM. Ferrus, Lélut et Scipion Pinel. Il parle de deux directeurs qui se sont succédés à Charenton, de plusieurs malades qu’il y a connus, et de la durée du séjour que ces malades y ont fait.

On voit que sa mémoire a conservé plus de faits sur Charenton ,que sur les deux autres hospices, ce qui tient d’abord a ce qu’il a habité Charenton plus long-temps que Saint-Yon et Bicêtre, et, ensuite, à ce que son intelligence s’étant troublée de plus en plus, il s’était rendu, au commencement de sa maladie, un compte moins imparfait de ce qui se passait autour de lui, qu’il ne l’avait pu faire à la fin. Sa narration offre un curieux mélange de raison et de folie. Il est, pour les

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WG

dates, en avance de dix jours, mais à part cela, sa chronologie est parfaitement exacte. Il appelle employés, tous les malades qu’il a connus, ce qui prouve son peu d’attention à les observer. 11 parle de lui etdestraitemens qu’il asubis, jusqu’à cette époque , avec un sang-froid incroyable. Pas une idée triste , pas une seule réflexion ; il enregistre des faits et voilà tout. Son récit qui n’a pas moins de vingt-huit pages, se termine ainsi : »

« Lorsque j’allais en ville avec M. L ,

M. L. me demandait si je reconnaissais Paris, je lui répondais que j’y trouvais quelque ressemblance , mais que je savais que j’étais à Langres. Il m’assurait que c’était Paris, et me disait ainsi que M. Picard , l’interne , qu’il fallait être fou pour ne pas convenir que c’était Paris. M. Leuret et M. Picard m’ont donné plusieurs fois des douches et appelaient les premières personnes venues, qui assuraient que c’était Paris, et qu’il fallait être fou pour dire le contraire. M. Leuret et M. Picard me traitaient également de fou parce que je leur disais que j’étais né à Ajaccio, et que mon véritable nom était Napoléon Bonaparte....

« M. Leuret recommençait cette question : Etes-vous Napoléon? Si je répondais oui, il me faisait donner des douches, et les personnes qui se trouvaient sur mon passage, me disaient que

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j’étais regardé comme le plus fou, par rapport à cela. A force d’être tourmenté, je leur dis que mon véritable nom était Dupré, que nous étions près de Paris, et qu’ils étaient tous des hommes, tandis qu’avant, je leur disais quelquefois que je savais quelles étaient toutes des femmes. »

Heureux d’avoir obtenu cet écrit de M. Dupré, je juge que je dois soustraire ce malade au contact des autres aliénés, et le mettre exclusivement en relation avec des personnes raisonnables. Je demande donc sa sortie au conseil des hôpitaux qui me l’accorde; et, le 10 décembre 1 838, deux mois environ après m’être occupé de son traitement, d’une manière suivie, je l’emmène à Paris. Si je l’eusse consulté, il eût, sans aucun doute, mieux aimé rester à Bicêtre, parce que ce qui lui plaisait avant tout, c’était de pouvoir vivre sans travailler et se livrer à ses idées vaniteuses; et s’il eût eu le choix d’une habita* tion , la mienne eût été la dernière à laquelle il eût songé, parce qu’il redoutait par-dessus tout, l’ascendant que j’avais sur lui.

En nous mettant à table, le jour de sa sortie, il est un peu inquiet de sa position.

— Ah! çà, me dit-il, cela durera-t-il longtemps, cet essai ?

— Quel essai ?

— Celui que vous faites maintenant de me

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garder chez vous : je pensais que vous m’auriez mis dans une pension bourgeoise ou dans une maison de santé ; j’aimerais mieux y être que de rester ici.

— Et de l’argent pour payer la pension ?

— Mais c’est le gouvernement qui paie : il paie pour tout le monde.

— Il ne paie rien du tout. Où voulez-vous qu’il prenne de l’argent pour payer ainsi?

— Le gouvernement donne de la fausse monnaie , vous le savez bien.

— Il donne de la fausse monnaie?

— Eh! bien, non; mais pourquoi suis-je chez vous ?

— Ne le voyez-vous pas? le traitement que je vous ai fait subir à Bicêtre , vous ayant rendu presque raisonnable, et mis en état de travailler, l’administration a décidé que vous sortiriez de l’hospice ; mais soyez sans inquiétude, j’espère qu’à l’aide de mes amis, je pourrai vous trouver un emploi qui vous aidera à vous procurer le moyen de pourvoir à vos besoins.

Il me dit qu’il m’en sera reconnaissant et qu’il désire beaucoup être en état de travailler.

Le soir, il se couche dans une chambre qui se trouve près de la mienne; pendant la nuit, je l’entends toussailler et faire le grognement des*

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tiné à expulser les vents que la nécromancie lui introduit dans le corps.

— Êtes-vous malade, monsieur Dupré?

— Non, je me porte bien.

— Alors pourquoi ce grognement? Vous m’empêchez de dormir; veuillez cesser, et ne jamais recommencer un pareil bruit.

Il cesse, et depuis lors, il n’a plus recommencé.

Trois jours après que M. Dupré est sorti de Bicêtre, M. Renouard veut bien le recevoir dans son imprimerie, comme correcteur d’épreuves. Le principal employé de cette imprimerie, M. Remquet prend de notre malade un soin tout particulier, elle débarrasse de plusieurs idées vaniteuses,qui allaient jusqu’au délire. M. Dupré se donnait comine sachant, à-peu-près, toutes les langues; lorsqu’on lui présentait un ouvrage écrit en langue étrangère, il le lisait avec la prononciation française , et, si on lui en demandait la traduction, il ne donnait que celle des mots qui avaient quelque ressemblance avec les mots français, latins ou italiens; il alléguait pour excuse à son ignorance des autres mots, qu’ils appartenaient à un dialecte.

Un jour, M. Duméril vint apporter à M. Remquet, un ouvrage dans lequel se trouvaient plusieurs passages écrits en arabe. M. Remquet lui fit

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observer que, n’ayant personne qui connut l’arabe, il le prierait de corriger lui-même les épreuves.

M. Dtipré , témoin de celte conversation , s’approcha de M. Remquet et lui dit: c< Mais je sais 1 arabe, moi. Je corrigerai vos épreuves. L’arabe n est pas une langue difficile; elle est composée de grec, de latin, d’allemand, d’italien; il y a meme quelques mots français. » M. Remquet le reprit vertement, et M. Dupré convint qu’il ne savait pas l’arabe.

Un jour que je lui reprochais d’avoir prétendu connaître la langue arabe, il m’assura n’avoir jamais rien avancé de semblable. Il avait prétendu seulement connaître les caractères arabes (il les connaît effectivement), et s’était offert à corriger les épreuves, à l’aide d’un dictionnaire. Ainsi il avait fait un mensonge; mais, arrêté à temps, il en avait senti l’absurdité, et avait cherché à donner une apparence de fondement, à ses prétentions vaniteuses.

Ce n’est pas là une exception, dans sa vie d’aliéné, c’est, au contraire, un exemple des habitudes de son esprit. Pendant ses longues années d’oisiveté physique et intellectuelle, il s’était abandonné à des rêveries qui toutes avaient leur source dans la vanité; il avait caressé ces rêveries, les prenait pour des réalités, et les donnait comme tel les, à tous ceux qui l’interrogeaient. Ra-

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mené au monde réel par mes admonitions, il a fini par s’observer, et il est devenu d’autant plus raisonnable, qu’il a été plus attentif.

Pour le rendre attentif, j’ai eu recours, surtout dans les premiers temps, à un traitement un peu dur. Aucun autre moyenne m’aurait réussi; une expérience de quinze années le prouve surabondamment. Plus tard, de bons procédés, des prévenances, de la cordialité, des habits décens, une nourriture moins frugale que celle de Bicêtre, et de temps à autre, une place au concert ou au spectacle, en lui faisant sentir quelquesunes des douceurs de la vie sociale , le portaient peu-à-peu à moins regretter son inaction, et à préférer le séjour de Paris à celui de Bicêtre. Autant que cela a dépendu de moi, j’ai augmenté ses jouissances, afin d’étendre ses besoins , et d’acquérir ainsi de nouveaux moyens de le diriger ; car, et c’est une vérité que personne n’ignore, plus un homme a de besoins, moins il est libre, et il me fallait, pour diriger M. Dupré, le tenir quelque temps dans une entière dépendance.

Afin de lui ôter tout désir de retourner à Bicêtre ou dans quelque autre maison où l’on pût vivre sans travailler , j’ai fait en sorte qu’il cnit que l’on ne séjournait pas gratuitement, dans ces maisons. J’ai donc prié M. Desportes , adrninis-

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trateur des hôpitaux et hospices, de vouloir bien faire venir M. Dupré à son bureau, pour lui demander le prix de la pension des trois années qu’il avait passées à Bicêtre. M. Dupré, fort embarrassé de cette réclamation , à laquelle il était loin de s’attendre, répondit qu’il était sans fortune et qu’il ne gagnait, par mois, en corrigeant des épreuves, que la somme de dix francs, somme bien insuffisante pour les besoins de tous les jours. M. Desportes, qui l’avait connu au plus fort de sa maladie, le trouva raisonnable , lui témoigna un vif intérêt et lui promit de ne donner aucune suite à la réclamation d’argent qu’il lui avait faite.

Le désir que M. Dupré avait de gagner assez pour subvenir à ses besoins, m’a servi à le corriger de sa mauvaise orthographe, qui consistait surtout à supprimer une lettre, partout où deux lettres semblables sont à côté l’une de l’autre. Ainsi, dans le mot année, il supprimait un n , dans le mot comment, un m , et ainsi pour le reste.

Il arriva , de Normandie, une lettre à son adresserions laquelle on lui disait , qu a la recommandation de M. Guéneau de Mussy, qui l’avait vu chez moi, on désirait lui donner un emploi de commis , dans une manufacture ; qu’on voulait savoir à quoi il était propre et ce

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qu’il avait l’intention de faire. Il trouva un peu lourde la dépense du port de lettre, cependant il fut content de l’avoir reçue, me la communiqua, et y répondit aussitôt. Il acceptait, et comme il était sans argent pour voyager, il priait qu’on lui fît toucher, dans une maison de Paris, de quoi payer ses frais de route. La réponse se fit un peu attendre; enfin elle arriva. La place était de douze cents francs, logé et nourri; c’était celle de commis-rédacteur, mais M. Dupré n’y était pas propre, il avait laissé passer dans une très courte lettre, douze fautes d’orthographe, et ce qu’il avait de mieux à faire, c’était de ne pas ambitionner un emploi de ce genre et de se résigner à être manœuvre. M. Dupré fut bien triste, bien sombre; il ne me dit pas un mot de la lettre qu’il avait reçue, mais il était corrigé. Le lendemain, on le pria, à son imprimerie, d’écrire une lettre, il s’en est très bien acquitté. 11 a, depuis, écrit plusieurs lettres, ne sachant pas qu’elles me reviendraient; elles étaient écrites correctement et sans faute. En revoyant ses épreuves, il ne mettait jamais sa mauvaise orthographe, il la conservait pour son usage particulier, mais quand il a vu que cela le privait d’une bonne place, il n’y est plus retombé.

Dans le but de lui ôter toute rancune contre

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moi, voyant que les bons procédés, les prévenances ne me réussissaient pas complètement, je lui ai suscité un antagoniste, qui, de temps à autre, lui reprochait ses défauts et même les exagérait. Je laissais la partie s’engager ; M. Dupré se défendait de son mieux, puis, quand il était trop vivement pressé, je venais à son secours, en prenant le rôle de conciliateur; je reconnaissais qu’il avait bien quelque tort, qu’il avait fait ou dit telle chose que je ne pouvais approuver, mais que les autres accusations, dirigées contre lui , étaient injustes, et, sur ce point, je prenais chaudement sa défense. Il m’en savait gré, profitait ordinairement assez bien de la leçon , et s’habituant à trouver en moi un appui, il oubliait peu- à-peu nos an- * ciennes querelles , me témoignait de la déférence, et même quelque affection.

Lorsque j’étais plein de confiance dans sa guérison , M. Dupré, un matin qu’il n’avait rien à faire, vint me demander si j’approuvais qu’il écrivît un conte ou une comédie. Cette proposition me fit trembler pour lui, je craignis de le voir redevenir Andrieux ou Picard. Cependant je lui cachai mon inquiétude et je le laissai faire. 11 se retira, et au bout de trois heures, il m’apporta deux scènes, dont j’entendis la lecture avec beaucoup d’intérêt. Il acheva la pièce, en fit

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encore plusieurs autres; écrivit des contes, et dans chacune de ces oeuvres, il se montra, nonseulement raisonnable, mais homme d’esprit et de goût. Tout récemment (mars 1840), il a fait line conversation dialoguée, où l’on retrouve , avec quelques pensées originales et clairement exposées, des souvenirs de l’histoire et de la mythologie, souvenirs remarquables tant parleur à-propos que par leur exactitude.

Employé pendant les huit mois qui viennent de s’écouler, dans un magasin où il est chargé de faire des écritures et des courses, M. Dupré n’a pas cessé de travailler un seul jour, et grâce à sa sobriété, à son esprit d’ordre, il a trouvé le moyen de faire des économies qu’il a placées à la caisse d’épargnes. Quand j’ai commencé son traitement, il ne reconnaissait, ai-je dit plus haut , aucune valeur aux pièces d’argent ou de monnaie de cuivre qu’on lui présentait, et refusait d’en recevoir : corrigé maintenant de cette idée folle , on pourrait dire que , sous ce rapport , sa guérison est allée trop loin, car il est devenu avare : pour conserver son argent, il se prive quelquefois de choses qui lui sont nécessaires.

Une circonstance qui aurait pu le faire retomber, n’a exercé sur lui aucune influence nuisible. Quand il était malade , il avait renoncé à sa famille; devenu bien portant, nous avons cherché

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si quelqu’un de ses pareils existait encore. Après bien des peines, nous avons découvert qu’il avait un frère , une sœur et un ami d’enfance, marié avec sa sœur, tous trois, mais le frère surtout, vivant dans l’aisance. Aucun ne lui a dit une parole d’amitié, aucun n’est venu à son secours, et sa sœur et son ami d’enfance retiennent une légère somme d’argent quils ont touchée pour lui, à la mort de sa mère! Il aurait pu se dire : Ce ne sont pas là mes parens, et ressaisir l’idée qu’il est Napoléon ou l’Alcyon des hommes; il n’y a pas même songé, et l’abandon des siens n’a eu pour sa raison aucun mauvais résultat.

Lorsque j’ai entrepris le traitement de M. Dupré, j’étais loin de compter sur un effet semblable à celui que j’ai obtenu. J’avais, il est vrai, la presque certitude de faire faire à ce malade, des concessions sur certains points, mais je n’espérais pas lui faire recouvrer les habitudes delà vie sociale. Une circonstance importante, mais une seule, me permettait de croire que son esprit offrait encore quelques ressources, c’était la fixité de ses idées. La ténacité qu’il montrait à soutenir invariablement ce qu’il avait avancé, annonçait de l’énergie , et cette énergie le mettait en état de soutenir une lutte. Dans cette lutte , qui devait l’emporter? L’épreuve semblait avoir déjà été faite, car M. Dupré, outre l’inuti-

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lité d’un traitement qui avait duré quinze ans , venait de résister pendant deux mois, à une attaque directe et soutenue, sans avoir jamais voulu faire la moindre concession.

Prévoyant que la force ne me servirait pas dans les premiers momens,pour enlever tout-àcoup à M. Dupré ses idées déraisonnables , j’ai commencé mon agression contre quelques idées secondaires, contre celles qui ne me semblaient pas placées en première ligne , dans ses convictions. J’ai exigé de lui quelques actes de simple politesse, ensuite je me suis donné l’air de l’avoir effrayé, et c’est pour cela que je lui ai fait prendre, une première fois , du calomel mêlé à ses alimens. Je savais bien qu’il ne croirait pas avoir eu peur, mais je mettais les apparences de mon côté, et lui, je le plaçais dans la nécessité de se défendre , ou tout au moins, j’appelais son attention sur quelque chose d’étranger à ses préoccupations habituelles.

On aura peine à croire combien il m’a fallu d’efforts, pour le rendre attentif. La concentration de ses idées était telle, qu’il ne voyait rien en dehors de lui, et en lui-même, une seule chose l’occupait : c’était son délire. Quand, à force d’excitations physiques et morales, j’étais parvenu à lui donner quelques sensations justes, quelques portions d’idées saines, si je puis m’ex-

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primer ainsi , vite , il retombait dans son impassibilité et paraissait n’avoir rien retenu de ce que je m’étais tant efforcé de lui apprendre. Et plus tard, après que je fus parvenu à tenir son esprit éveillé et dans le monde réel , comme ce monde était pour lui, moins beau que ses chimères, aussitôt que je l’abandonnais, il reprenait ses chimères, et, avec elles, son apathie.

Son premier besoin était de s’entretenir de sa folie , le second était le besoin de manger; j’ai rendu plus vif le besoin de manger , et par ce moyen, j’ai pu opérer sur sa folie, une heureuse diversion. Lejeune d’une demi-journée, auquel je l’ai soumis, lui a fait connaître la valeur de l’argent, et la réussite de mon stratagème, a été telle que jamais, depuis lors , M. Dupré n’a déliré sur ce point.

Plus tard, lorsqu’il a commencé à sentir l’autorité que j’avais sur lui, j’ai pu lui imposer ma volonté, et plus tard encore, sa sensibilité étant devenue plus vive, je suis parvenu à aiguiser ses sens, il a connu la vie de relation autrement que par son estomac, il a senti le besoin des jouissances matérielles et morales ; alors au lieu de la force et de la contrainte si nécessaires , dans les premiers temps , il m’a suffi , pour le diriger, d’un mot ou même d’un regard.

L’éducation de son esprit a commencé par sa

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parole; il a dit des choses vraies , conformes à la raison, mais il les a dites à contre-cœur, et c’est seulement après les avoir répétées, qu’il y a ajouté foi. Il a été nécessaire de détruire une à une , toutes les illusions de son esprit, et c’est par habitude, et non par raison, qu’il est rentré dans les usages de la vie sociale. Jamais il n’a avancé de lui-même, jamais ses efforts et sa bonne volonté ne me sont venus en aide, jamais un bon sentiment ne l’a porté à faire la moindre concession. La force, la ruse , ou son intérêt personnel, voilà les seuls ressorts qui aient agi sur lui. Serait-ce là un caractère propre à sa maladie? Malheureusement, c’est pis que cela. Son naturel est mauvais, égoïste. Il aurait abandonné sa famille, comme sa famille l’a abandonné. Jamais , ni pendant son traitement, ni depuis, je n’ai connu à M. Dupré, un bon sentiment, une pensée généreuse ou élevée. Le moi a toujours eu la première et souvent la seule part , dans ses déterminations.

Deux choses m’ont surtout frappé , dans son état physique, c’est l’intégrité , la fidélité de sa mémoire, et sa grande facilité d’improvisation. Après une maladie aussi longue et pendant laquelle il n’avait rien écrit, ni rien appris, il raconte l’histoire de sa vie avec des détails d’une exactitude parfaite , et après avoir demandé l’autori-

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sation d’écrire des contes et des comédies, il s’acquitte de cette tâche avec une facilité et une promptitude qui étonneraient, même de la part d’un homme habitué à ce genre de travail.

Il faudrait se garder de croire qu’après un long isolement, la mémoire et l’imagination se conservent souvent intactes comme chez M. Dupré. J’ai connu bien des malades qui, se trouvant dans un cas analogue au sien, ont vite perdu ces facultés; et des hommes jouissant de toute leur intelligence au moment où on les a séquestrés de la société, ont éprouvé le même malheur.

Que dirais-je de l’altération du cerveau qui aurait été la cause de la folie de M.Dupré ? Cette folie d’une si longue durée et depuis plusieurs années déclarée incurable, comment, si elle était due à une lésion du cerveau , n’a- 1- elle pas opiniâtrément résisté à l’influence des idées et des passions qui m’ont servi à la combattre ? Et si elle a disparu sous cette influence, quand elle n’avait fait que s’aggraver jusque-là et malgré l’emploi des moyens physiques, comment méconnaître l’action médicatrice du traitement purement moral?

M. Dupré est, par ses dispositions naturelles et son caractère, dans un cas analogue à celui de plusieurs des malades dont il a été question

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dans les observations précédentes, sa maladie n’a été qu’une exagération de ses défauts. Il a un grand fonds de vanité et une certaine suffisance qui le portent quelquefois à donner comme vraies des choses fausses et même invraisemblables. Il sait beaucoup , mais voulant paraître savoir beaucoup plus encore, il n’est pas très rare que ses prétentions, sur ce point, deviennent ridicules. Je l’ai surpris disant des choses qu'il savait être fausses , mais qui devaient tourner à son avantage , si elles avaient été telles qu’il les arrangeait. Pris sur le fait, et, si je puis m’exprimer ainsi, en flagrant délit de mensonge, il ne témoignait aucun embarras, et comme il a beaucoup de finesse, il donnait, avec une grande apparence de bonne foi, à chacune de ses assertions fausses, l’apparence de la vérité. Ce vice qui, sans doute, a déjà contribué à le rendre malade , semble depuis quelques jours (mai 1840) l’entraîner à une rechute; il lui est arrivé d’être pris dans les pièges qu’il tend aux autres, et de croire à ses propres mensonges, comme il y croyait autrefois; comme M. Paul (obs. xx, p. 390) y croyait aussi ; et comme était sur le point d’y croire, ce nouveau Mahomet (1) qui, conservant la connaissance de sa personnalité ,

(1) Y. précédemment, page 4r3.

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