‹ Du travail et de ses conditionsChapitre 16 sur 26 · FONCTION PARTICULIÈRE DES CONSEILS DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

FONCTION PARTICULIÈRE DES CONSEILS DU TRAVAIL

■chines comporte une perte de force vive, dont l'évaluation a été faite par Carnot dans un théorème qui porte son nom, de la même manière tout changement dans les conditions du travail entraîne une perte sèche, un déficit certain pour le travailleur; ce déficit aura plus tard, sans doute, une compensation, il faut l'espérer, mais pour le moment l'ouvrier souffre, il est troublé et désorganisé, il est atteint matériellement dans son travail et dans son salaire, il est atteint moralement dans son esprit et dans ses susceptibilités les plus profondes.

J'ai vu dans une administration où s'opéraient des changements de bureaux, pour le bien général, un chef ordonner que le nouvel ordre, le nouveau classement se fit du soir au matin, avec une rapidité exemplaire, en sorte que le lendemain, en arrivant, employés et commis trouvaient toutes choses disposées sur un autre plan. Ils n'avaient pas été prévenus. Leur surprise, leur mécontentement furent si vifs, qu'on parut à deux doigts d'une véritable grève.

Ces impressions sont profondément humaines, elles sont parfaitement légitimes. On acquiert un certain droit de propriété sur la place où

l'on a travaillé pendant des années, qui est tout empreinte de vos habitudes et de votre personnalité, sur les outils dont vous vous êtes servi longtemps, qu'ils soient plume, crayon ou marteau. Quand une main étrangère touche à tout cela, sans vous prévenir, vous souffrez et vous vous sentez en présence d'une réelle violation d'un droit.

Il faut s'expliquer entre hommes raisonnables, il faut préparer, annoncer, justifier par l'utilité générale ces modifications dans le mode du travail et dans les conditions de l'existence.

Alors tout va bien, le progrès s'accomplit, l'amélioration se fait sans grève et sans guerre ; et même s'il s'agit de sacrifices, on les supporte mieux quand l'inéluctable nécessité en a été clairement démontrée.

Or c'est là l'une des parties les plus importantes du rôle qu'auront à remplir les chambres et les conseils du travail , en donnant aux palrons et aux ouvriers l'occasion de se voir et de s'expliquer fréquemment dans des entretiens familiers.

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Les libres conseils du travail, tels que nous les souhaitons, émanant de l'initiative des travailleurs eux-mêmes, ont marqué çà et là leur empreinte dans les temps les plus lointains de notre histoire. De nos jours, nous en voyons des exemples frappants, lorsque patrons et ouvriers cherchent à sortir par un accord raisonnable de l'état de grève et de dispute où ils retombent sans cesse.

Nos révolutions, nos éclats subits de liberté sans frein, comprimés peu après par des retours de réaction violente, ont empêché ces institutions deprendredesformesrégulièresetde produire des fruits durables. Il faut comprendre notre histoire telle qu'elle est et se développe, avec ses soubresauts furieux, ses exaltations et ses dépres-

sions ; elle est, malgré tout, l'histoire la plus originale, la plus étonnante et la plus belle, dans la diversité de ses phases pathétiques, et elle nous a portés ainsi au sommet culminant de l'humanité ; brisés et meurtris, n'importe, nous n'échangerions contre aucun autre ce grand rôle moral dans la civilisation du monde.

L'histoire de l'Angleterre est profondément différente de la nôtre ; chez ce grand peuple, heureux dans la médiocrité de ses sentiments, les conseils du travail, les libres institutions de conciliation et d'arbitrage, ont pris des développements remarquables à la faveur de la continuité de la liberté.

Nous ne remonterons pas aux anciennes luttes, presque oubliées, mais féroces, d'où cette longue paix est sortie ; nous voulons nous en tenir au sujet spécial que nous avons choisi. Vers 1820, une législation régulière de l'arbitrage a commencé à être mise en pratique, assez ressemblante à nos essais législatifs de 1892, et, comme eux, elle a été impuissante, peu recherchée par les travailleurs à qui elle avait la prétention de s'adresser. Ces juges, ces arbitres désignés et nommés, ce tribunal officiel, suspect

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et peu compétent, n'a guère attiré à lui ni les ouvriers ni les patrons.

On a modifié et corrigé la loi à diverses reprises, de 1820 à 1846, on l'a élargie et allégée en 1872, sans plus de succès. Cette législation de l'arbitrage industriel est restée figée dans son texte; elle n'est pas entrée dans la grande vie industrielle de cette puissante nation de travailleurs et de marchands.

Mais à côté de ces vains essais, autre chose s'est développé de soi-même, avec une singulière vigueur et verdeur. Dans le sein de la liberté générale, les grandes associations ouvrières et les hardis chefs d'industrie et de commerce, aux robustes initiatives, au fier génie indépendant, qui ne connaissent pas notre article 291 du Gode pénal et qui ne s'en vont pas mendier des autorisations de sociétés dans les antichambres des commis de ministère, se sont mis à organiser eux-mêmes leurs conseils et leur juridiction.

Ils ont fondé de toutes parts des conseils permanents de métiers, et môme des conseils larges et complexes, divisés en sections, qui sont de véritables chambres de travail ; non pas

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seulement des conseils d'usines et de fabriques, mais des chambres de district et de province, embrassant toutes les parties d'une vaste industrie. C'est là le résultat heureux de l'initiative et de la liberté, quand on en jouit régulièrement, sans révolutions, pendant une respectable période d'années.

Pour les exemples particuliers, nous les emprunterons à l'excellente publication de Y Office du travail, qui a elle-même emprunté et bien justement au petit livre si remarquable de M. Crompton, dont l'autorité est devenue classique en cette matière.

Les tisseurs de tapis avaient été parmi les premiers à se grouper et à former une société de résistance, qui avait fomenté des grèves nombreuses. En 1839, la majorité des patrons décidèrent de provoquer un rapprochement, et, comme garantie de leurs bonnes intentions, ils fixèrent un minimum de salaire pour toutes les fabriques, minimum qu'aucun patron ne pourrait abaisser sans le consentement général, sous peine d'une forte amende.

Les ouvriers ne virent pas sans défiance cet arrangement, qui ne leur parut d'abord destiné qu'à battre en brèche leur société, en faisant croire qu'elle devenait désormais inutile ; mais, les patrons n'ayant pas abaissé les salaires, la confiance revint et l'on put amener les ouvriers à nommer chaque année des délégués qui, réunis à ceux des patrons, examinaient en commun la situation du métier et fixaient les salaires pour l'année suivante.

Le comité d'enquête de la Chambre des Communes trouva, en 1837, 30 établissements environ et plus de 2,000 ouvriers acceptant les arrangements pris par cette commission arbitrale. Une seule fois, en quinze ans, les délégués ouvriers avaient exprimé leur mécontentement, et, sur leur demande, les patrons avaient consenti à une nouvelle délibération et fait des concessions qui avaient maintenu la bonne harmonie.

A la suite d'une grande grève, en 1836, les potiers de Glasgow adoptèrent aussi la pratique d'une convention annuelle pour rétablissement des salaires et y ajoutèrent la clause suivante : « S'il s'élève quelque différend sur les prix à payer en vertu de la convention, il sera soumis à un Conseil d'arbitrage composé de trois patrons et de trois ouvriers. » Dans un rapport qu'ils adressaient en 18G0 à l'Association nationale pour l'avancement de la science sociale, ils déclaraient qu'ils avaient ainsi réussi à concilier 90 affaires sur 100.

Au commencement de l'année 1819, à la suite d'une grève, un Conseil d'arbitrage fut établi à Maeclesfield entre les fabricants de soie et leurs tisserands. 11 s'appela : « Le Conseil de l'industrie de la soie de Macclesfield » et fut composé de douze patrons et de douze tisserands, avec un président et un secrétaire qui n'avaient pas voix délibérative. Cbaque fabrique y était représentée. Le conseil veillait à l'application des contrats existants et établissait les salaires pour l'avenir. Au livre des statuts se trouvait joint un tarif, qui ne contenait pas moins

de 12o pages. Ce tarif était, d'ailleurs, modifié aussitôt que la fabrication de nouveaux articles l'exigeait. Les prix établis étaient regardés comme des prix minima jusqu'au jour où le Conseil les modifiait.

Le point le plus curieux de ce remarquable essai consiste, dit M. Crompton, en ce que le Conseil usait, à l'occasion, de coercition envers les patrons et les ouvriers. Ainsi l'article 9 de ses statuts disait : « Le Conseil ne pourra donner « son assistance à un patron en cas de contesce tation entre ses ouvriers et lui, que s'il paye « les prix établis par le Conseil. » L'article 13 allait encore plus loin : « Dans le cas de violacé tion manifeste des dispositions prises par le « Conseil, le patron et l'ouvrier en faute seront « punis d'une même amende, et leur délit sera « porté à la connaissance de tous. En cas de « récidive, l'amende sera doublée pour l'un et « l'autre délinquants. Le dénonciateur recevra « la moitié de l'amende. »

Si un manufacturier refusait de se soumettre aux pénalités édictées contre lui, il n'y avait évidemment pas d'autre alternative que de le laisser de côté ou de recourir à une grève, sinon organisée, du moins sanctionnée et appuyée par le Conseil. Ce dernier s'enquérait d'abord de la vérité des faits; ceux-ci établis, le délinquant recevait une lettre officielle du secrétaire ; si cela ne suffisait pas,

une députation de patrons et d'ouvriers allait le trouver; enfin, en cas de nouvel insuccès, le Conseil retirait formellement son appui au manufacturier coupable, ce qui revenait à laisser les ouvriers se mettre en grève. On dit même que certains patrons recueillaient des souscriptions parmi leurs tisserands pour soutenir les grévistes, tandis que d'autres observaient la neutralité, tout en donnant la libre entrée de leurs fabriques à ceux qui venaient recueillir les fonds de la grève.

Le système dura quatre années pendant lesquelles il n'y eut pas de grèves générales, bien qu'elles eussent été fréquentes auparavant, et jamais la ville ne fut plus tranquille qu'à cette époque. La dissolution eut lieu à la suite du refus de la plus importante manufacture de se soumettre au système d'amendes et de contraintes édicté par le règlement. Le Conseil ne fut pas plus tôt dissous que les grèves recommencèrent de plus belle ; elles ont été nombreuses depuis lors.

L'arbitrage semble avoir été communément pratiqué dans la typographie, sous une forme ou une autre depuis longtemps. Les contestations entre patrons et ouvriers étaient souvent apaisées par des comités éphémères composés d'un petit nombre d'entre eux, lorsque, vers 1853, une commission arbitrale fut constituée. Ce n'était pas un Conseil permanent, mais une cour à réunir éventuellement. Elle se composait de trois patrons et trois compositeurs : un avocat, nommé pour un an, devait, le cas échéant, agir en qualité d'arbitre.

Le système fut abandonné à l'occasion suivante :

Les ouvriers, tout en acceptant une décision arbitrale en ce qui concernait la contestation pendante, refusèrent de reconnaître qu'elle fût applicable ù tous les autres cas semblables qui pourraient surgir : les patrons soutenaient le contraire et disaient que la sentence devait faire jurisprudence comme un jugement légal. Depuis lors, il n'y a pas eu de Conseil permanent chez les imprimeurs; mais Y Association des typographes a souvent conseillé aux différentes sections dont la société se compose d'avoir recours à l'arbitrage.

Les différentes associations ouvrières se mirent à insérer dans leurs statuts des clauses relatives à l'arbitrage, comme Y Association des mineurs d'Ecosse, fondée en 1852, dont les statuts portent que, chaque fois que les ouvriers croiront nécessaire de se mettre en grève pour augmentation de salaire ou tout autre motif, le Comité de district soumettra la question à l'arbitrage.

De même, Y Union des tailleurs de Glasgow exige que tous les différends soient soumis, si une première entrevue avec le patron ne donne pas de résultats, à un conseil composé d'un nombre égal de patrons et d'ouvriers, dont la décision termine l'affaire, les parties étant tenues de souscrire, à l'avance, à l'exécution de cette déci-

sion. Cette sage pratique a mis, pendant plus de trente années, les tailleurs de Glasgow à l'abri des grèves.

On voit par ces exemples que de libres conseils de conciliation et d'arbitrage sont nés dans les industries les plus différentes, de la libre initiative des travailleurs anglais, et que, tantôt éphémères, tantôt permanents, ces conseils ont su revêtir les formes les plus nettes et les plus régulières dans leur diversité; le législateur n'aurait jamais fait aussi bien.

Ici c'est un chantier, une mine, une fabrique qui se donne son conseil du travail; là, les douze fabriques d'un district se font représenter dans une chambre par autant de patrons et d'ouvriers qui délibèrent en commun, règlent le présent et l'avenir, non seulement les difficultés pendantes, mais les tarifs de l'année.

Les patrons ont presque toujours pris les devants, ils ont proposé et organisé les premiers cette libre juridiction, qui va jusqu'à l'amende et jusqu'à la coercition pour obliger les membres rebelles à respecter les décrets de cette petite République économique qui se gouverne par ses propres lois. Ils ont pu vivre et travailler ainsi

pendant des périodes de cinq, de dix, de vingt ans, à l'abri des révolutions intérieures qui sont les grèves. Puis des accidents, des conflits surviennent, plus forts que toutes les règles les mieux établies, et le conseil du travail est dissous, la juridiction est brisée et renversée. Pendant un temps plus ou moins long, on travaille tant bien que mal, au milieu d'inquiétudes et de difficultés incessantes. C'est une période d'anarchie, où ne subsiste que la loi du plus fort. Mais on reforme d'autres conseils et d'autres juridictions, quand on est las de ne vivre qu'au hasard. On rétablit sur de nouvelles bases la constitution de la fabrique et du travail, et de nouveau s'ouvre une période de paix et d'espérance; les ouvriers et les patrons retrouvent toute l'activité heureuse de leurs facultés.

C'est l'histoire ordinaire de la vie; les lois épuisées périssent, et sont remplacées par d'autres lois. Les gouvernements tombent et sont remplacés par d'autres gouvernements. Il n'est pas à croire que les Anglais puissent désormais se passer de conseils et de chambres du travail. On en a pris le goût, on en a senti les avantages, et quand, par aventure, on délaisse cette insti-

tution, on y revient bientôt avec un nouveau plaisir et une conviction raffermie. De tels principes, une fois qu'ils ont été introduits dans la société sous une forme organique et concrète, ne disparaissent plus, mais ils prennent avec le temps et les circonstances des développements dont il est impossible de marquer la limite.

Nous ne pouvons pas oublier l'exemple le plus célèbre, mais non peut-être le plus topique, de ces libres institutions où s'est manifesté le génie des Anglais.

Le nom de M. Mundella a été longtemps honoré et signalé dans l'industrie des deux mondes, comme celui de l'homme qui avait su porter les libres conseils de conciliation et d'arbitrage à leur plus haut degré de perfection. Le sj'stème du bonnetier de Nottingham a régné sans conteste pendant près de trente ans, — long règne que peu de gouvernements ont atteint dans notre siècle.

C'est dans la manufacture de bonneterie de M. Mundella et dans celles des autres bonnetiers de Nottiniïhani

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que fut établi en 1860 le Conseil de conciliation que l'on cite comme le premier en date — bien qu'il ne le fût pas — et qui a, depuis, servi de modèle à tant d'institutions similaires. « Avant cette époque, les relations étaient extrêmement tendues entre patrons et ouvriers bonnetiers. Les émeutes sanglantes qui ont désolé le commencement de ce siècle, les meurtres, les incendies, les bris de machines avaient pris fin ; mais la haine et la défiance animaient encore les uns contre les autres les maîtres et les travailleurs.

« En temps de crise, dit M. Mundella, le manufacturier rançonnait ses ouvriers autant qu'il le pouvait, et d'autant plus, évidemment, qu'il avait moins de conscience ; et, lors des reprises, il résistait aussi longtemps que possible à la hausse des salaires, naturellement amenée par l'accroissement de la demande. Les ouvriers envoyaient alors aux diverses manufactures des délégués de leurs associations. Ici, on les mettait à la porte, les patrons ne voulant pas reconnaître l'intervention des Trades-Unions ; ailleurs, on leur répondait : « C'est bon, nous verrons ce « que feront nos voisins. »

« Après avoir été reçus de cette façon dans toutes les fabriques, il arrivait le plus souvent que les ouvriers abandonnaient le travail et faisaient une grève dont la durée ne dépendait plus que des circonstances. D'ailleurs, ils exigeaient peut-être plus qu'il n'était raisonnable de demander, plus que ne le permettait l'état des affaires. C'était alors entre le manufacturier et l'ouvrier à qui affamerait l'autre, jusqu'à ce qu'on arrivât à un compromis. »

En 1860, il y eut trois grèves dans une seule des branches de la fabrication, et l'une d'elles durait depuis onze semaines, lorsque les manu-

facturiers s'étant réunis pour aviser à la sauvegarde de leurs intérêts, on proposa la fermeture générale des fabriques. Heureusement, les patrons reculèrent devant les conséquences de cette mesure, qui aurait vraisemblablement mis sur le pavé une population tout entière : ils résolurent sagement d'essayer un autre moyen.

Après délibération, on rédigea un avis convoquant patrons et ouvriers à une conférence, à l'effet d'examiner si la querelle, qui reposait sur une question de salaires, ne pouvait se résoudre pacifiquement.

« Trois d'entre nous, dit M. Mundella, réunirent une douzaine de chefs d'associations ouvrières. Nous nous expliquâmes avec eux, nous leur fîmes comprendre que le système actuel était détestable, car il avait pour effet d'enlever aux patrons tous leurs profits quand la situation des affaires était prospère, et de ruiner les ouvriers en temps de crise; que ce n'était en somme que le système de la spoliation réciproque. Certes, les ouvriers étaient pleins de préventions, et je ne pourrais vous dire à quel degré la défiance régnait entre nous. Il y eut même des manufacturiers qui nous blâmèrent, prétendant que nous les dégradions ! Malgré tout, nous persistâmes dans notre projet et nous arrivâmes à fonder ce qui fut appelé : Un Conseil d'arbitrage et de conciliation. »

« On convint de soumettre au Conseil toutes les questions pendantes et de le composer d'un nombre égal de patrons et d'ouvriers, chaque partie devant élire ses représentants pour un an.

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« Lors de la rédaction des statuts, il fut décidé que le président serait élu par l'assemblée générale, et qu'en cas de partage, sa voix serait prépondérante. Je fus appelé à la présidence, et j*ai toujours été réélu depuis lors. J'ai donc un double vote, et deux fois ce second vote nous a mis dans l'embarras ; aussi depuis quatre ans avonsnous résolu de ne plus voter du tout. Nous en sommes arrivés à nous dire : « Ne votons plus, essayons de nous « mettre d'accord, » et nous y parvenons toujours.

Le président étant toujours un manufacturier, il était évidemment convenable d'éviter qu'en cas de partage des voix, la décision appartînt à un patron. Le Conseil décida donc qu'en semblable occurrence on aurait plutôt recours à un arbitre, à désigner le cas écbéant.

Les délibérations du Conseil ont lieu sans appareil aucun : chacun expose ses vues et discute celles de ses adversaires en toute liberté. Patrons et ouvriers arrivent à se convaincre aussi souvent les uns que les autres. Cela n'implique pas, bien que cela se présente très souvent, que tout le monde finisse toujours par être du môme avis ; mais, si l'on n'est pas convaincu, du moins consent-on à adhérer au compromis et se prète-t-on au meilleur arrangement possible, pour éviter les fatales conséquences d'un désaccord. Le Conseil fait donc de la conciliation plutôt que de l'arbitrage.

Dans la bonneterie, toute la main-d'œuvre se paye à la pièce. Or, même dans les professions où le travail se prête, par sa nature, à ce genre de rémunération, il doit êl.re réglementé convenablement, sous peine d'engendrer des abus. 11 est indispensable que les prix fixés au tarif restent invariables pendant une certaine période déterminée ; ou bien, il faut admettre une règle d'après laquelle les modilications de prix se fassent lorsqu'elles sont nécessaires.

C'est ce qu'a réalisé le Conseil dirigé par M. Mundella,

en tarifant, pour un délai convenu, tous les travaux à la tâche ; et ce n'a pas été une mince besogne, car les tarifs ne comprenaient pas moins de 6,000 articles. De cette manière, l'ouvrier est aussi sûr de son salaire que s'il travaillait à la journée. Il arrive que des articles ne subissent aucun changement pendant des périodes de deux ou trois ans; pour chaque modification, les parties en cause sont consultées. Le Conseil s'assemble une fois tous les trois mois, et plus souvent si l'occasion s'en présente ; tout changement doit être dûment notifié à l'avance.

Le Conseil entier n'a pas à s'occuper, loin de là, de toutes les contestations qui s'élèvent : l'instruction suit une marche bien déterminée. La difficulté est soumise tout d'abord aux deux secrétaires du Conseil, qui essaient de l'aplanir ; s'ils n'y réussissent pas, elle est portée devant le Comité d'enquête, rouage important du système.

Ce Comité d'enquête est composé de quatre membres, deux patrons et deux ouvriers ; il n'a pas le pouvoir de prononcer une sentence ; il ne peut résoudre le différend qu'à l'amiable et du consentement des deux parties. Enfin, si le Comité d'enquête est impuissant, le Conseil intervient lui-même.

Il est, d'ailleurs, expressément dit dans le règlement que ni le Comité, ni le Conseil n'examineront les réclamations d'ouvriers en grève. Pour avoir le droit de recourir à cet organisme, il faut donc commencer par rester à V outrage.

« Le Conseil a fonctionné avec un plein succès depuis quinze ans, écrivait M. Henry Crompton en 1876. Depuis plus d'un an, le Conseil n'a pas eu à intervenir, et le vice-président, qui est ouvrier, m'écrit ce qui suit : « Nous « avons beaucoup de contestations, mais nous les apaisons « facilement. J'en ai arrangé deux cette semaine, à la « complète satisfaction des ouvriers et des patrons. J'en « ai une autre pour demain, et je ne doute pas que,

« lorsque j'aurai vu les parties, le différend ne prenne fin « sans recours au Conseil, ni même au Comité. »

« Maîtres comme travailleurs ont accepté loyalement les décisions du Conseil. Il y a bien eu des cas exceptionnels où les sentences étaient rejetées avec colère par des patrons isolés ou de petits groupes d'ouvriers; mais cela n'a pas été de longue durée. Généralement, les dissidents n'ont pas tardé à reconnaître leur erreur et à se soumettre à la décision intervenue; de sorte que leur rébellion momentanée, loin d'affaiblir l'autorité du système, en a plutôt augmenté la vigueur. Tous les écoliers n'apprennent pas à lire en même temps. »

Cette page nous a paru admirable ; elle appartient à l'histoire du travail dans notre siècle. On y voit comment, sur l'initiative d'un fabricant, en pleine crise industrielle, ouvriers et patrons ont été convoqués à une conférence, où ils se sont rendus les uns et les autres, avec une haute idée de leur solidarité morale et économique. Ils ont délibéré en commun dans cette libre conférence, comme les représentants de deux puissances fatiguées de se faire la guerre et de se ruiner l'une l'autre. Ils ont institué d'accord un conseil permanent du travail et l'on résolut bientôt de s'abstenir même de voter, car le vote des assemblées parlementaires est plein de surprises et d'embûches, mais on réusis-

sait par la conversation seule à aplanir les difficultés à mesure qu'elles s'élevaient.

Cette institution a duré trente années, qui furent une période de prospérité et de gloire pour l'industrie de Nottingham. L'application de la vapeur à l'art de la bonneterie est venue changer toutes les conditions de cette fabrique. Les ouvriers ont dû être répartis en plusieurs tâches différentes, payées inégalement. Les conducteurs des métiers à vapeur, aux forts salaires, ont été abandonnés par ceux qui restaient encore attachés aux métiers à la main. La nouvelle invention, introduite dans cette République du travail, en brisa la constitution trentenaire et en fît éclater la forme désormais trop étroite.

11 s'agit maintenant d'adapter une nouvelle constitution, 'un nouveau gouvernement à cet organisme plus complexe et plus relevé. On traverse la période inévitable d'incertitudes et d'anarchie qui accompagne toujours l'apparition d'un principe inédit. Mais on cherche comment on pourrait former de nouveaux conseils du travail, plus souples et plus savamment composés que les anciens, des chambres divisées en autant de sections qu'il y a de catégories d'ouvriers.

On trouvera ce que Ton cherche, il n'en faut pas douter. La fabrique de bonneterie à la vapeur, avec ses catégories multiples d'ouvriers, avec ses membres plus variés dans son unité plus puissante et plus productive, trouvera et produira sa constitution naturelle et nécessaire. Nous verrons se former des conseils, des chambres, des cours du travail, supérieurs aux comités anciens par le développement de l'intelligence, par l'expérience des affaires, par l'énergie morale, autant que le métier à vapeur est supérieur au métier à la main.

Remarque importante : la plupart de ces conseils du travail qui sont devenus si nombreux et si puissants en Angleterre, exigent, pour remplir leur office, qu'il n'y ait ni grève ni suspension de travail. Ils ne délibèrent pas au milieu de la guerre. Le principal objet de l'institution étant de prévenir ces ruptures violentes entre patrons et ouvriers, le conseil refuse ses lumières tant que le travail n'est pas repris. « La prescription s'applique aux deux parties ; les patrons ne peuvent pas renvoyer les ouvriers et les ouvriers ne peuvent pas quitter le travail aussi longtemps que l'affaire est en instance. »

Les ouvriers les plus actifs, les plus remuants, ceux que les patrons sont d'abord disposés à aimer le moins, font sentir combien ils sont utiles et nécessaires à ce gouvernement du travail par l'autorité qu'ils exercent sur leurs camarades. Ils sont seuls à pouvoir dominer les révoltes individuelles et les fantaisies anarchiques des plus ignorants. Tout ce système ne peut être appliqué et soutenu que si les ouvriers possèdent de larges et fortes associations, où règne une puissante raison collective, inspirée par de grands intérêts.

La liberté est la source vive de ces institutions si remarquables, qui naissent spontanément, sans loi, et qui deviennent elles-mêmes des lois politiques et sociales qui embrassent dans leur réseau le peuple industriel le plus entreprenant de la terre. Toute une organisation sociale s'est formée naturellement, qui tient jusqu'à ce jour l'Angleterre en équilibre. C'est le lest de ce grand vaisseau. La loi de l'Etat, la loi officielle, à laquelle on donne généralement seule ce nom sacré de loi, n'est rien ici, elle n'empêche pas, elle n'ordonne pas, elle est étrangère à cet ordre de choses, on ne la sent nulle part ;

elle s'est bornée à écarter les entraves qui auraient empêché ces libres institutions de se développer et de fleurir sur le sol de l'Angleterre.

Grâce à ce régime, le travail se donne à luimême les formules et les lois dont il a besoin, il produit des conseils et des chambres, des comités d'explication, de conciliation, d'arbitrage, des tribunaux et des jurés, qui ont l'affichage pour sanction. Ces lois et ces institutions ont d'autant plus d'autorité qu'elles sont voulues et créées directement par ceux qu'elles concernent et sur lesquels s'exerce directement leur action. C'est le gouvernement du travail par le travail lui-même.

« Dans mon opinion, écrit M. Crompton, au moins en ce qui concerne la Grande-Bretagne, et je ne parle que d'elle, la loi est impuissante. Tout ce qu'il fallait demander au Parlement a été obtenu en 1875 par le retrait des dernières lois contre les associations ouvrières. Une complète liberté est tout ce que l'on demande ici. Le système est né, s'est étendu et développé spontanément, sans le secours de l'Etat. Les lois faites pour aider le mouvement sont restées

lettre morte. On ne s'en est pas servi une seule fois. Le caractère libre du système fait sa force, en ce qu'il ne dépend que de la volonté des gens. Tout ce qui est nécessaire est seulement une organisation parmi les ouvriers, pour que les décisions du Conseil de conciliation et ensuite de l'arbitre puissent être loyalement reconnues par tous.

« H y a quelques années, ajoute le sage

arbitre des fabriques de dentelles de Nottingham, je fus très frappé de la plainte faite devant moi par les patrons, que les chefs des ouvriers n'avaient pas été assez actifs pour faire entrer tous les ouvriers du métier dans l'Union. Les patrons n'avaient pas seulement accepté l'Union comme une institution régulière, mais ils voyaient combien c'était un organe essentiel, d'un côté comme de l'autre, pour le règlement pacifique de tant de questions difficiles et irritantes. Dans notre pays, l'arbitrage obligatoire

ne peut jamais réussir Il conduiraità forcer

le travail, et je maintiens que tout le progrès de l'Europe a consisté à rendre le travail libre. Un pas dans la direction de l'obligation serait réellement rétrograde, môme s'il devait

en résulter des avantages temporaires »

Ce que M. Crompton dit de son pays convient de plus en plus à tous les autres ; une organisation industrielle, née des besoins du temps, commence à s'étendre à la plus grande partie du monde civilisé ; les gouvernements et les lois n'y ont aucune part, cette organisation spontanée se développe en dehors d'eux, au-dessus et au-dessous, et, quand on s'efforce de l'empêcher et de la contrecarrer par des mesures législatives, elle paraît ne marcher que plus vite et d'une allure de combat. C'est un système nouveau qui s'empare du monde, qui change tous les rapports des hommes entre eux et avec l'Etat et changera les rapports des États les uns avec les autres.

Le conseil de conciliation de Londres est le plus grand spécimen, connu jusqu'alors, de cette organisation sociale et politique qui se forme dans le sein de la liberté, par le besoin des mœurs et du temps, et sous les coups pressés de la lutte où s'entre-choquent les divers éléments du travail.

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Chaque pas, chaque nouvelle acquisition de cet organisme spontané se fait à l'occasion, à la faveur et à la suite d'une hataille furieuse. Tout épisode nouveau de la lutte quotidienne sert à consolider une maille du réseau des institutions nécessaires à notre société industrielle et démocratique.

Le phénomène suit la même marche en France et en Belgique, et généralement dans toute l'étendue du domaine industriel de notre univers. Une nouvelle combinaison, un agencement nouveau de ressorts et de rouages, la nouvelle division du travail qui en résulte, le dérangement dans l'ordre ancien du chantier ou de la fabrique, provoqué par de nouvelles applications de la vapeur et de l'électricité, ou bien encore le mouvement d'un esprit ouvrier qui se porte vers un idéal entrevu de liberté et d'aisance, ont été les premiers ferments de la recrudescence d'une lutte sourde qui ne cesse jamais.

Dans ce milieu relativement tranquille et ordonné, où tout se passait d'après l'ancien plan, une nouvelle molécule est introduite, matérielle ou morale. Aussitôt tout fermente et se remue ;

tout fume et s'exalte. L'équilibre défait doit se refaire d'une manière ou d'une autre. La guerre latente s'est rallumée. La confusion des éléments qui s'entre-choquent et se pénètrent les uns les autres produira un nouvel ordre, un nouveau plan de vie.

Sans doute, il y a des épisodes partiels de cette grande lutte qui avortent, qui meurent sans avoir rien donné. On compte les sacrifices inutiles et les peines perdues, relativement perdues, et dont ne peuvent se consoler ceux qui en ont souffert. Les peines que l'on dit perdues, le sont-elles pourtant et ne forment-elles point la trame et l'aliment de la lutte dans son ensemble, d'où sortira la nouvelle architecture du monde moral? Rien ne se perd dans la nature. Tout sert à alimenter et à vivifier le tout. Le plus humble effort moral, une larme qui tombe de la paupière du travailleur vaincu, ne se perd pas plus que toute autre molécule. Le poète a dit que de cette larme la nature formait un diamant, une fleur, une étoile; c'est bien possible. Ce qui est sûr, c'est que rien n'est perdu pour celui qui sait tout voir et tout comprendre. La grande victoire ne se compose que d'un nombre infini de défaites et la

grande vie ne s'alimente que d'une quantité innombrable de petites morts.

L'immense fermentation de ce siècle produira certainementunenouvelle organisation dumonde, qui se fait chaque jour sous nos yeux peu clairvoyants et incrédules. Et dans cette immense fermentation, toute partie de phénomène, heureuse ou malheureuse, sert à quelque chose.

Chacun des plus faibles épisodes de la bataille éternelle se termine par un nouveau développement de l'organisation générale qui se solidifie et s'élève, qui s'assimile tous les changements, toutes les nouveautés et toutes les résistances pour en composer sa forme supérieure, sa figure et sa vie.

Quand M. Grompton écrivait son petit livre, si simple et si fort, en 1876, il souhaitait de voir s'organiser un conseil de conciliation pour l'ensemble des métiers de la métropole : la grande grève des travailleurs des Docks de Londres, aux mois d'août et de septembre 1889, en fut l'occasion ; cette grève a inspiré l'idée de former ce grand conseil de conciliation, qui comprend les douze industries les plus puissantes de l'univers.

LaChambredecommercedeLondresapris l'initiative de convoquer les patrons et les ouvriers pour jeter en commun les bases de l'institution nouvelle. M. Boulton, président de cette Chambre, s'est exprimé à ce sujet avec une énergie et une droiture qui n'appartiennent qu'à un homme du plus haut jugement et tout pénétré de son sujet.

« Jusqu'alors, dit-il, nous n'avions pas accordé d'attention spéciale à ces luttes ; il a fallu une expérience récente pour remettre en évidence ce fait bien connu que, de toutes les négociations variées qui affectent les intérêts du commerce, il n'y en a pas qui aient une importance plus grande que les conventions entre le capital et le travail, conventions qui, nécessairement, doivent être de temps en temps renouvelées et modifiées. Le degré auquel ont été directement atteints les intérêts des 3,000 membres ou sociétés adhérentes à la Chambre de commerce de Londres par la grève des travailleurs des Docks, et la quantité de grèves et de lock-outs qui suivirent, ont attiré de la manière la plus vive l'attention du Conseil de cette Chambre.

« Sans exprimer d'opinion sur la légitimité des prétentions dans le conflit survenu entre les ouvriers et les directeurs des Docks, on peut remarquer que la grève a passé des Docks à d'autres industries. Un trait remarquable, dans cette espèce de guerre civile, fut de voir que nombre de patrons qui n'avaient aucun dissentiment avec leurs ouvriers, ou qui avaient consenti à toutes leurs demandes, furent aussi sévèrement punis que ceux qui avaient résisté.

« Dans les processions journalières des grévistes, on voyait sur leurs bannières des inscriptions indiquant que ceux qui les portaient n'avaient aucun grief contre leurs patrons, mais qu'ils faisaient grève pour le principe. La position du simple commerçant devint aussi difficile que celle du fabricant qui emploie directement les ouvriers : il ne pouvait pas remplir ses engagements, attendu qu'il ne pouvait faire venir de marcbandises, ni des docks et entrepôts, ni des navires. Les ordres furent retirés, les commandes portées ailleurs, et les vaisseaux se dirigèrent vers d'autres ports, d'aucuns même dans d'autres pays.

« La paralysie du commerce général fut portée à un point qu'à peine aurait-elle pu être plus grande si une flotte ennemie avait pris possession de l'embouchure de la Tamise.

« Le Conseil de la Chambre de commerce fut accablé de remontrances et de suggestions et sollicité d'agir pour arrêter une calamité dont les conséquences s'étendaient si loin. Dès le commencement du conflit, il envoya aux directeurs des Docks et à l'Union des ouvriers une communication en termes identiques pour leur proposer de recourir à un procédé quelconque d'arbitrage. Des deux côtés, cette proposition fut accueillie par un refus poli et, sauf dans ce cas, la Chambre n'est jamais intervenue ni n'a proposé d'intervention à moins d'en avoir reçu la demande directe et formelle d'une ou des deux parties immédiatement en jeu.

« Après le règlement de la grève des Docks par l'intervention du cardinal Manning et du Comité de Mansion- House, le Conseil de la Chambre de commerce de Londres nomma un comité pour étudier à fond la question de l'arbitrage et de la conciliation, avec mandat de déposer un rapport sur la question et de préparer, s'il y avait lieu, un projet pour le meilleur règlement des différends du travail dans la capitale.

« Le Comité comptait au nombre de ses membres le cardinal Manning, sir Henry Isaacs (lord-maire), sir James Whitehead (ancien lord-maire), sir Jobn Lubbock, membre du Parlement, sir Albert Rollitt, membre du Parlement, sir Vincent Kennett-Barrington, M. Causton, membre du Parlement, M. Samuel Montagu, membre du Parlement, M. Arnold-Forster, M. Carbett, M.Boulton, président de la Chambre de commerce, et M. Henric Murray.

« Le Comité conclut, à l'unanimité, qu'il était désirable d'établir à Londres quelque organe de conciliation, d'après les principes de la liberté. En outre, il parut évident que Londres, avec sa vaste population, le nombre exceptionnel de ses industries (600 à 700) et la dépendance de ces industries les unes vis-à-vis des autres, demandait une organisation spéciale, appropriée à sa situation unique.

« Nous comprimes, ajoute M. Boulton, qu'il serait aussi imprudent que futile de lancer un projet relatif à un problème si complexe avant d'avoir fait la plus soigneuse enquête et d'avoir provoqué les avis de ceux dont la coopération nous serait indispensable.

« De nombreuses entrevues personnelles et une volumineuse correspondance avec les principaux chefs ouvriers, avec toutes les autorités dans les questions du travail, avec toutes les Trade-Unions de Londres et avec les chefs des grandes industries de la capitale, nous assurèrent de la sympathie générale en faveur de nos propositions.

« Enfin, notre projet, soumis à l'approbation du Conseil, fut adopté par lui à l'unanimité, ainsi que par une réunion générale de la Chambre de commerce. »

Voici les grandes lignes de ce projet :

« Chaque métier de Londres est invité à former un comité corporatif de conciliation, en rapport avec la Chambre de commerce, dont les locaux et le secrétariat sont mis à sa disposition. Avoir un terrain neutre pour y tenir les réu-

nions est d'une grande importance pratique. Chaque comité est entièrement composé d'hommes experts dans le métier; les patrons et les ouvriers sont élus, en nombre égal, par leurs pairs, avec la plus grande liberté dans le choix et dans les procédés d'élection.

« C'est devant ce comité que sont portés les litiges de chaque métier, pourvu que les deux parties y consentent.

« Comme la plupart des différends de quelque importance affectent la corporation tout entière, on aura ainsi le moyen de discuter chaque grief, de le régler à l'amiable et de proposer les changements dans les conditions du travail avant que la crise n'aboutisse à la grève ou au lock-out.

« Voilà le principal objectif du projet, et l'on espère que ces comités corporatifs de conciliation rendront l'important service de régler pacifiquement la plupart des questions qu'on leur soumettra, sans aucune intervention étrangère, quelle qu'elle soit.

« Cependant il faut prévoir les cas où le Comité corporatif de conciliation échouera ; et, pour ces cas et d'autres encore, une seconde organisation s'ajoute à la première. Un Conseil central, appelé le Conseil de conciliation de Londres, est formé. Il est composé de douze représentants du capital, choisis par le Conseil de la Chambre de commerce, et de douze représentants des sociétés ouvrières. Il est adjoint à ce Conseil quelques membres d'office, en raison des emplois importants qu'ils occupent ou des travaux par lesquels ils ont pu se signaler.

« Ce Conseil de conciliation examine toutes les affaires que les comités corporatifs n'ont pu concilier; et il n'y a rien d'illogique à prévoir qu'une corporation qui aura refusé obstinément le règlement d'un différend devant son comité spécial, acceptera souvent de discuter devant les représentants autorisés de toutes les industries delà capitale.

IlECTon Dépasse, t- Du Travail. 11

« Enfin, si les efforts de conciliation du Conseil lui-même restent impuissants, il recommandera le recours à l'arbitrage en dernier ressort, et il offrira ses bons offices pour le réaliser.

« Si ces offres sont repoussées, les parties n'auront rien perdu de leurs droits pour se mettre en étal de guerre.

« On voit que, dans ce projet, le recours à la conciliation et à l'arbitrage est toujours volontaire. Les conditions en sont assez élastiques pour permettre à chaque industrie de participer à cette organisation, tout en la laissant libre d'adopter les règles spéciales qui peuvent lui convenir. »

Les statuts une fois adoptés par la Chambre de commerce et par un certain nombre de Trade -Unions, il restait à déterminer le mode d'élection des douze représentants ouvriers. Une réunion de délégués des sociétés ouvrières eut lieu, le 16 avril 1890, pour prendre une résolution à ce sujet. Divers systèmes furent proposés... L'accomplissement de toutes les formalités exigea près de six mois : ce fut seulement le 12 décembre 1890 que le Conseil de conciliation eut sa constitution complète.

Si Ton objecte que ce grand conseil du travail ne durera pas et que déjà il est sur son déclin, nous répéterons ce que nous avons dit au sujet des autres institutions semblables ; le conseil de conciliation de Londres partage le sort de

toutes les institutions humaines; il aura ses succès et ses revers, ses vicissitudes, ses transformations ; mais il est l'un des plus beaux exemples de l'initiative d'un grand peuple industriel et marchand, et il ne disparaîtra que pour renaître sous d'autres formes et avec des développements nouveaux. Pendant plusieurs années consécutives il a rempli heureusement la fonction qu'il s'est donnée, il a maintes fois apaisé les conflits, empêché les grèves, défendu utilement les intérêts des travailleurs; il a fait rentrer dans les ateliers des ouvriers qui en avaient été exclus avec trop de précipitation. Sa prudence est extrême, et néanmoins il a par son énergie imposé ses verdicts à de puissants patronats qui avaient d'abord pris le parti de la résistance. Il a rendu de véritables jugements, contenant une clause qui prescrivait de soumettre à son appréciation tous les conflits qui pourraient s'élever par la suite dans ces mêmes industries, et, comme ce tribunal était une création spontanée de l'initiative des parties, elles acceptaient volontiers de lui ce qu'elles auraient refusé avec obstination de tout tribunal d'Etat.

On voit par là jusqu'où pourraient se porter

l'influence et l'autorité de ces libres conseils à mesure que se développera l'éducation de la liberté. L'opinion publique leur prêtera des sanctions de plus en plus efficaces en même temps que leurs verdicts deviendront de plus en plus sûrs et éclairés.

Les Chambres de commerce de Manchester, de Bradford, de Leicester et de Leeds, de Liverpool, de dix autres centres industriels ont suivi l'exemple de la Chambre de commerce de Londres.

Combien nos commerçants et les chefs de nos grandes industries sont encore loin d'avoir atteint ce degré d'initiative, nous osons à peine le dire, et cependant cette faculté d'invention et d'entreprise, qui leur fait si sensiblement défaut en cet ordre de choses, leur manque probablement dans les autres; et c'est ainsi qu'ils se font rouler et écraser par leurs concurrents sur le marché de l'univers, et que notre industrie et notre commerce affectent un tempérament débile, en face de l'étonnante vigueur de nos voisins.

Dans la grande variété des conseils du travail que nous présente l'Angleterre, nous en prendrons encore un, qui date de cette année même; il se fait remarquer, comme les précédents, par la diversité des intérêts et des facultés qu'il a su réunir en une action commune. La Fédération des ouvriers teinturiers et le Syndicat général des hommes de peine et des travailleurs du gaz ont conclu, à la suite de négociations qui ont duré six mois, un accord avec l'Association des maîtres teinturiers du West-Yorkshire.

D'après cet accord, dit une note parue dans le Bulletin de VOffice du travail, il est institué un Comité mixte des salaires, composé d'un nombre égal de patrons et d'ouvriers, et chargé d'établir : 1° pour le district de Bradford ; 2° pour ceux de Leeds et d'Halifax; 3° pour les districts ruraux, un tarif minimum à l'usage des patrons, ayant pour base les salaires payés actuellement et considérés aussi comme un minimum. Le Comité prendra, en outre, des mesures

pour assurer l'exécution de ses décisions ; il étudiera les conditions du travail, statuera sur les modifications à apporter dans les séries de prix, jugera enfin tous les différends qui surgiront entre patrons et ouvriers au sujet de l'embauchage ou du renvoi des ouvriers.

Les variations de 10 p. 100 en plus ou en moins du tarif des travaux de teinture entraîneront une augmentation ou une réduction de 5 p. 100 sur les salaires; il est toutefois entendu que le taux actuel ne sera pas réduit tant que la convention sera en vigueur. Elle a été faite pour une année qui, en réalité, peut être considérée comme une année d'essai.

Tout patron qui, dans un an, payera encore des salaires inférieurs au minimum indiqué, sera tenu, sur la demande des membres ouvriers du Comité mixte des salaires, de soumettre ses livres à des comptables choisis par le Comité. Ceux-ci vérifieront si la maison fait plus de K p. 100 de bénéfice ; si oui, le patron devra élever le taux des salaires.

Quant aux maisons exploitant plusieurs branches de l'industrie de la teinture, elles pourront faire considérer chaque spécialité comme une entreprise distincte, à condition d'avoir préalablement averti le Comité mixte de cette subdivision.

Des règles nouvelles ont été convenues pour l'embauchage. Les membres des deux syndicats ouvriers (qui sont des syndicats régionaux) s'engagent à ne travailler que pour les membres de l'Association des maîtres teinturiers, à moins d'y avoir été autorisés par le Comité mixte. Les patrons, de leur côté, s'astreignent à n'employer à l'avenir que des ouvriers syndiqués, à part les

Li:S EXPÉRIENCES ÉTRANGÈRES 187

contremaîtres, les femmes et les enfants au-dessous de seize ans, à moins que les syndicats ne paissent leur fournir tout le personnel nécessaire et convenable.

L'adhésion au syndicat reste facultative pour les contremaîtres, les femmes et les enfants, ainsi que pour les ouvriers actuellement employés, mais les patrons prennent l'engagement d'afficher dans tous leurs ateliers un avis invitant tout leur personnel à porter son adhésion à l'une ou l'autre des deux associations ouvrières citées plus haut.

L'embauchage des nouveaux ouvriers se fera dorénavant par l'entremise de leur syndicat. Les patrons conservent bien le droit de refuser les ouvriers qui leur seront ainsi adressés, mais ils devront donner les motifs de leur refus devant le Comité mixte. De même, le syndicat qui repousserait l'adhésion d'un ouvrier devra aussi en donner la raison devant ce même Comité.

La convention, signée le 4 octobre, est entrée immédiatement en vigueur. Soixante pour cent des patrons engagés dans l'industrie de la teinture ont donné leur adhésion.

C'est là encore un conseil du travail, bien remarquable par la flexibilité et l'envergure de ses formes, autant que par la fermeté et la hardiesse de ses conceptions. Il embrasse deux ou trois districts et trois ou quatre métiers, à la ville et aux champs. 11 règle les salaires, il juge les différends, il impose sa juridiction aux patrons comme aux ouvriers. Non seulement les patrons ne font pas la guerre aux syndicats, mais ils

invitent tous leurs ouvriers à en faire partie. Quand ils ont des syndicats devant eux, les patrons savent à qui ils ont affaire, avec qui ils négocient et ils concluent ; tandis qu'ils ne sont jamais sûrs de rien, quand ils n'ont devant eux qu'une poussière d'hommes, flottant à tous les caprices, travaillés par tous les soupçons. Voilà le travail organisé pour un an au moins, on peut former des projets d'avenir, préparer la campagne suivante. Si l'expérience faite révèle des défauts, on s'attachera à les réparer ; on recommencera une autre expérience l'année prochaine dans des conditions meilleures. C'est ainsi que s'avancent des hommes intelligents qui ont le don de s'adapter aux besoins de leur siècle, qui savent triompher chaque jour des difficultés matérielles et morales, inséparables du travail humain, et vraiment dignes d'exercer la maîtrise dans l'empire de l'industrie du monde !

Nous avons vu jusqu'ici des conseils du travail, des conventions industrielles, embrassant

soit une industrie localisée dans une région, soit une industrie éparpillée dans une vaste contrée, soit plusieurs industries.

Nous voulons citer un accord particulier, conclu dans un but déterminé, entre les chefs et les travailleurs d'une certaine entreprise.

Il s'agit d'une usine d'ingénieurs-constructeurs, les Salford Iron Works près de Manchester, qui ont à leur tête MM. Malher et Platt. Ces ateliers emploient environ 1 200 ouvriers, dessinateurs, monteurs, ajusteurs, chauffeurs, électriciens. Ils fournissent des machines pour les filatures et les tissages, ils construisent des appareils électriques et les derniers perfectionnements de l'industrie contemporaine.

MM. Mather et Platt sont sans doute de ces hommes intelligents et courageux qui ouvrent les chemins du progrès, qui ont l'horreur et le dégoût de piétiner dans les ornières et de se traîner dans la routine. Ils sont assurément possédés d'une ardente passion de développer leur industrie et d'enrichir leur maison, et ils savent que la richesse humaine, en lin de compte, ne peut se maintenir et s'accroître que par la continuité du progrès économique sous toutes les formes.

Ce sont ces hommes-là ou cette race d'hommes, tourmentés jour et nuit par le génie du progrès, et qui ont le cœur muni d'une triple cuirasse d'airain, suivant l'expression du poète antique, qui posséderont de plus en plus l'hégémonie, qui acquerront l'influence et la richesse industrielles, tandis que les autres, les routiniers, les hésitants, les retardataires sont destinés à végéter et à perdre peu à peu ce que leurs ancêtres avaient acquis par un incessant labeur.

Donc. M. Mather, ayant étudié avec le plus grand soin tous les éléments du problème qu'il se proposait de résoudre, réunit un jour ses ouvriers et leur expose son nouveau plan de travail. Il veut organiser un essai loyal de huit heures de travail par jour, ou plus exactement de quarante-huit heures de travail par semaine, au lieu de cinquante-trois heures, sans diminuer les salaires ni la production.

On était à la fin de 1892 : l'expérience devait durer un an, sans modification nouvelle. Les patrons tentaient l'expérience à leurs risques et périls; s'il y avait perte, c'était à eux de la supporter. Les ouvriers s'engageaient à ne réclamer aucun autre régime de travail l'année durant.

De part et d'autre, il fallait faire l'expérience consciencieusement, sincèrement, avec la ferme volonté de la mener à bien. « L'exactitude plus grande et l'application plus intense devaient compenser mathématiquement la diminution des heures. »

Les ouvriers et les patrons se comprirent, l'accord fut conclu, chacun se mit loyalement à l'exécution du plan concerté : l'année 1893 s'écoula ainsi dans cet effort admirable de travail et de méthode ; point de grève, point de disputes ; et, l'année écoulée, quand on en dressa le bilan, la victoire économique apparut, juste récompense de cette solidarité ouvrière.

Qu'est-ce que cela, si ce n'est une application libre et spontanée du principe des Conseils du travail ?

Un patron éclairé et progressiste conçoit, étudie, élabore un plan nouveau : il assemble ses ouvriers, les consulte, leur propose ce plan nouveau, ceux-ci le comprennent, l'acceptent, se dévouent à en faire l'essai loyal. N'est-ce pas un exemple de ces conseils mixtes d'ouvriers et de patrons, où les uns et les autres s'entendent pour le meilleur emploi du temps et des forces

et pour l'application la plus productive d'une volontaire et mutuelle discipline ?

Tout est là : s'entendre ou ne pas s'entendre, c'est le lo be or not to be de l'industrie contemporaine. On finira bien par le comprendre partout lorsqu'on verra les ateliers, où les ouvriers et les patrons règlent d'un commun accord les questions de travail, l'emporter en production et en richesse, en toutes sortes de résultats heureux, sur les ateliers livrés à l'anarchie économique.

Il n'est pas une question de discipline, d'heures, de salaires, d'organisation du travail, qui ne puisse être étudiée et résolue avantageusement dans ces réunions que les ouvriers et les patrons tiennent ensemble pour se communiquer leurs idées, leurs observations et leur expérience respective.

Cette manière de vivre et de travailler dans l'atelier, dans la mine, dans l'usine, dans la fabrique est supérieure à la manière ancienne, autant que l'ordre est supérieur à l'anarchie et la conscience, à l'inconscience. On dira un jour que les ateliers où régnent ces conseils d'ouvriers et de patrons, cette collaboration

intellectuelle et morale, sont les seuls ateliers policés, et que les autres ne sont que des ateliers barbares. Les uns seront des modèles de science, de production, de richesse, les autres ne seront plus que des ateliers misérables, livrés à l'incurie et à l'ignorance.

Et il pourra se faire que le législateur et la police recherchent et poursuivent un jour ces ateliers retardataires, qui s'obstineront dans l'anarchie économique, et leur déclarent une guerre sans merci, comme la loi déclare la guerre à toutes les autres causes de perturbation sociale.

Mais il nous faut revenir à l'expérience de Salford; l'année était mauvaise, l'industrie se trouvait dans les conditions les plus défavorables. Le monde entier souffrait d'une dépression générale et, en Angleterre, la grande grève des mineurs du centre avait encore multiplié les difficultés et augmenté les prix de revient. Cependant, aux ateliers de Salford, la production en quantité devint plus grande que les années précédentes et, bien que les prix de vente eussent baissé, la proportion du taux des salaires augmenta de 0,4 p. 100.

M. Mather s'exprime ainsi dans un remarquable rapport que nous voudrions citer tout entier :

t En tenant compte de l'économie sur l'éclairage, sur l'usure des machines, le combustible, etc., et même en Taisant entrer en ligne de compte l'augmentation des charges fixes (intérêt de l'outillage, impôts, etc., etc.), nos livres prouvent que la diminution des heures de travail a entraîné une économie de 0,4 p. 100, qui compense exactement la perte de 0,4 p. 100 due à l'augmentation du coût des salaires. »

Dans ce système, l'éclairage, le combustible, les machines ne fonctionnent plus à perte, la meule du travail humain ne tourne plus à vide une minute; et de même les hommes ne perdent plus leur temps. Pour la première fois ils apprennent le prix du temps, ils savent ce que valent les heures et ils en sentent la fuite précipitée, — science immense, que les hommes les plus sages possèdent à peine de nos jours et qui contient toute la science de la vie !

Connaître le prix du temps, savoir mesurer le temps, si les ouvriers ne retiraient que cela de la réforme en question, ce serait un perfectionnement d'éducation admirable.

Sur la proportion ordinaire de temps perdu,

dit M. Mather, l'économie a été des plus importantes. Dans le système des cinquante-trois heures, cette proportion de temps perdu a été jusqu'à 2,46 p. 100. Dans le système des quarante-huit heures, elle a été à peine de 0,46 p. 100.

« Il n'y a pas de doute que les résultats obtenus aux ateliers de Salford, confirmés du reste par ceux qu'on a observés ailleurs, démontrent que ces deux premières heures de travail du matin, avant le premier déjeuner, ne valent pas la peine et le dérangement qu'elles causent aussi bien aux patrons qu'aux ouvriers... Non seulement ces deux heures sont à peu près nulles au point de vue du travail effectué, mais leur effet sur la condition physique et mentale des hommes est de diminuer la vigueur, .l'entrain et la gaieté qui doivent prévaloir pendant la journée de travail, si l'on veut que celui-ci ait toute son efficacité. »

On pourrait penser peut-être que les ouvriers,

pour arriver en moins de temps au résultat

désiré, se sont livrés à un surmenage excessif,

ce serait une erreur.

Il semblait au contraire, dit M. Mather, que nous travaillions en harmonie avec une loi naturelle. L'amélioration apportée à la vie de famille doit y être pour quelque chose. Cliaque ouvrier peut maintenant jouir un peu des siens avant de partir pour son travail. Cela lui donne un bon départ qui se répercute sur toute la journée.

Cette amélioration apportée aux mœurs de la

famille, ces moments précieux passés entre la femme et les enfants et ce contentement de cœur de l'artisan, qui s'en va ensuite à un travail réglé et bien compris, tout cela fait un système de vie matérielle et morale, où il semble que nous voyons seulement la civilisation commencer.

Qui doute que ce soit une image encore bien incomplète de la civilisation de l'avenir?

Cette observation nous paraît plus importante que l'expérience elle-même du travail des huit heures, quelque importante et heureuse que cette expérience ait été dans la circonstance que nous signalons.

L'intimité des patrons et des ouvriers, considérés comme les collaborateurs d'une même œuvre, doit être la source de tous les progrès et de toutes les réformes possibles dans l'industrie de notre temps.

Il faudrait maintenant passer en revue, si l'on voulait compléter le tableau du progrès de ces institutions dans le monde, ce qui s'est fait aux

Etats-Unis, au Canada, en Australie, sous l'inspiration anglaise, puis en Allemagne, en Suisse, en Belgique. Nous renverrons aux ouvrages spéciaux et particulièrement à la bibliothèque de notre Office du travail, les lecteurs qui désireraient approfondir tous les détails de ces organisations si variées et si mobiles, nous leur présenterons en même temps une observation qui pourra éclairer leur lecture.

Ils verront que presque toujours ces conseils et ces chambres sont désignés sous le nom de « Conseils de conciliation et d'arbitrage », de « Chambres de conciliation et d'arbitrage », et c'est en effet la définition formelle qui leur convient, le rôle exclusif qu'elles se sont généralement assigné. Mais les conseils du travail, tels que nous les comprenons, vont fort au delà de cette limite, et, s'ils ne manquent pas de faire de la conciliation et de l'arbitrage au besoin, ils portent leur examen et leurs études sur toutes les choses du travail, ils rendent souvent la conciliation inutile et l'arbitrage superflu.

On remarquera aussi , en parcourant ces ouvrages excellents, à tant de titres, et si riches de matériaux précieux, que les conseils ou les

chambres de conciliation et d'arbitrage institués par la loi n'ont pas été distingués des conseils et des chambres créés par l'initiative des ouvriers et des patrons; ce sont là des institutions essentiellement différentes, d'un esprit et d'un caractère divergents.

Les États de Massachusetts et de New-York possèdent depuis 188G des conseils officiels et permanents d'arbitrage, dont la procédure a été réglée avec beaucoup de soin par plusieurs lois successives. La Belgique a, depuis le 16 avril 1887, une loi qui institue des « Conseils de l'industrie et du travail » , composés de sections qui s'élèvent à Bruxelles jusqu'au nombre de vingt et un, véritables chambres où toutes les catégories sont censées réunies et représentées. Mais il est vrai de dire que jusqu'à la présente année, aucun de ces conseils ou de ces chambres n'a fonctionné dans son plein développement et que c'est à peine si une ou deux sections se sont réunies dans de rares circonstances.

Quel que soit l'avenir de ces chambres de travail, de ces comités permanents de conciliation et d'arbitrage, créés de toutes pièces par les Etats, des deux côtés de l'Océan, ce n'est point

là, à proprement parler, le type que nous recherchons et que nous essayons d'éclairer dans cette étude. Nous avons admiré, en Angleterre, des modèles qui, tantôt très simples et tantôt très complexes, proclament bien haut la puissance d'initiative du peuple anglais. Ce sont aussi de telles créations spontanées, émanant des besoins de l'industrie moderne, et, en quelque sorte, des entrailles du travail lui-même, que nous voudrions faire voir en Amérique, en Pensylvanie, dans l'Ohio, dans le New-Jersey et en Belgique, où de puissants industriels ont organisé sans attendre la loi, des conseils qui ont exercé la plus heureuse influence.

M. Julien Weiler a attaché son nom à la création « des Conseils de conciliation et d'arbitrage » des mines de Mariemont et de Bascoup. \ln maître de verreries, M. Eugène Beaudoin, avait vu son usine et sa maison détruites et brûlées par la grève en 1886 : sur les ruines fumantes, ce vaillant homme a fondé un conseil de conciliation ; il n'a plus connu, depuis cette époque, les horreurs de la guerre industrielle.

Voilà les modèles que nous donnent les peuples étrangers, mais arrivons à la France et

nous verrons peut-être que ces modèles sont venus de chez nous.

Nous avons montré dans un précédent chapitre que les Conseils de prud'hommes, conseils mixtes de patrons et d'ouvriers, étaient certainement originaires de France et que de véritables conseils d'arbitrage avaient fonctionné au xviuc siècle, dans certaines de nos campagnes; nous essaierons de remonter plus haut.

YII

Il n'est pas impossible de découvrir les traces de communs conseils entre patrons et ouvriers bien avant la Révolution française, jusque dans les xivc et xuic siècles, et encore plus loin dans notre histoire.

Le livre d'Etienne Boileau, « moût preudomme, bon justicier et droicturier », suivant les belles et fortes expressions de ce temps, marque sans nul doute une révolution importante dans le régime corporatif. Ce code des lois ouvrières du moyen âge, rassemblé sans ordre, au jour la journée, par l'un des hommes de confiance de Louis IX, fut pendant cinq siècles la loi du travail. Il a bien mérité son vrai nom si expressif <V « d'établissements des métiers de Paris », comme on dit aussi « les établissements de saint

Louis » ; par où il faut comprendre consolidation et régularisation des coutumes sous une autorité unique.

Avant cette époque quel était le régime des métiers? Ce devait être, dans toute sa force, la corporation primitive, calquée sur le modèle romain et catholique, tout animée de l'esprit et de la discipline de l'Église. Il serait bien difficile de distinguer alors des ouvriers et des patrons, des employeurs et des employés ; c'est un même peuple d'artisans, une même famille ; la prière et la foi gouvernent les moindres actes de la vie, les moindres détails de la profession.

Les apologistes systématiques de la corporation cherchent là encore aujourd'hui le modèle de leur système : le patron gouvernant les ouvriers, comme un père ses enfants, gouverné lui-même par notre sainte mère l'Eglise. À ce prix, l'Eglise admet parfaitement dans ses corporations une sorte d'égalité républicaine, qui est sans danger, pourvu qu'elle exerce la souveraine maîtrise sur les esprits et sur les cœurs.

Quand le prévôt Etienne Boileau convoqua pour la première fois les métiers de Paris, les engageant à se former en communautés régu-

Hères, à recueillir leurs statuts et à les lui apporter, il se fit sans doute un grand remuement dans les corporations anciennes. Leurs progrès, leurs luttes, leurs premiers essais d'émancipation rendaient cette codification nécessaire, l'autorité grandissante du plus pieux des rois la rendait facile. Les corporations étaient convoquées pour la première fois par l'autorilé laïque, elles apprenaient un autre chemin que celui de l'Eglise ; mais on n'y pensait pas, on était encore à cinq siècles d'éloignement de la liberté.

Ce dut être cependant une grande nouveauté dans Paris. On jasa beaucoup dans les échoppes, dans les petits ateliers et sur la place de l'Aigle, près de la porte Saint-Antoine. On rédigea tant bien que mal les statuts, les chartes des corporations ; valets, compagnons et maîtres dirent chacun leur avis et soutinrent leurs privilèges. Puis on porta au prévôt ces premiers cahiers de l'une de nos plus lointaines révolutions.

A chaque page nous rencontrons les expressions suivantes : « Ces statuts sont établis et ordonnés par le prévôt, avec le commun assentiment de tout le commun du mestier... » Cet

!20i DU TRAVAIL ET DE SES CONDITIONS

établissement, cette ordonnance sont accordés « par le commun assentiment de tous ceux du métier, maîtres et varlets, pour le commun profit du mestier et de la ville de Paris et pour le roy » . On ne parle pas encore de compagnons : ce sont des varlets, mais ces varlets sont de la classe des maîtres et, suivant l'ordre des choses, la maîtrise les attend. Ils ont eu plus d'une fois le ton aussi haut que les patrons, ils ont donné leur interprétation des statuts avec une rude éloquence.

Ces cahiers revêtent souvent la forme de suppliques ou de requêtes, mais comme on les a faites de tout temps au pays de France, avec le ferme langage du droit et du devoir : « Nous, maîtres du métier, nous pouvons faire ceci,... nous devons faire cela..., et nous, varlets, ne pouvons ni ne devons ouvrer dans telles et telles conditions, mais dans telles autres... », et toujours : « s'il plaît au roy ». — « Les prud'hommes du métier requièrent qu'ils soient quittes du guet, s'il plaît au roy... » Et alors, soit dit en passant, les maîtres, les bourgeois rejettent les charges du guet et de la milice sur les valets qui, peu à peu, apprennent le métier

des armes : c'est ainsi que ces hommes commencent à devenir des soldats, c'est-à-dire des citoyens. Ils consolident leurs associations, ils agrandissent singulièrement leur situation morale et sociale en prenant la place des maîtres dans le rang. Une éducation toute nouvelle s'ouvre pour eux. Aujourd'hui, dans notre Europe, cette éducation complète, industrielle et militaire des multitudes, doit prendre avec le service obligatoire pour tous des développements prodigieux.

Tous les statuts sont présentés au nom « du commun du mestier » ; ils ont été délibérés par « le commun du mestier », plus ou moins régulièrement, sous l'autorité prépondérante des maîtres, sans doute; de telles délibérations et présentations en commun n'en sont pas moins caractéristiques. Les statuts revendiquent le droit d'avoir des jurés élus, — s'il plaît au roy. La plupart du temps, ce seront des maîtres seuls, cependant les varlets sont électeurs dans l'assemblée commune et il leur arrive d'user de leur droit pour se nommer eux-mêmes.

Les Foulons ont conservé pour la postérité les noms de leurs jurés élus du commun du métier,

qui jurèrent le mercredi avant la Toussaint : savoir, Thomas de Biauvès, Jehan Ballone, mestres ; Nicolas Cauvin. Thomas de la Maison Neuve, varlets.

Encore les Foulons : « Quand les 4 jurés du dit mestier, à savoir les 2 maîtres et les 2 varlets, ont fait leur temps, ils doivent venir au prévost de Paris, et lui demander de mettre 4 autres prud'hommes en leur place. Et le prévost doit, par le conseil des 2 maîtres, nommer les 2 varlets, et par le conseil des 2 varlets, nommer les 2 maîtres, s'il semble au prévost de Paris qu'ils lui conseillent bien... » Ainsi, d'après ce mode d'élection, ce sont les ouvriers qui choisissent les patrons, et les patrons qui choisissent les ouvriers pour siéger en leur conseil de jurés et d'arbitres, et le prévost donne l'investiture aux élus, s'il les croit dignes de leur haute fonction.

Maîtres et valets, tous jurent la charte du travail, s'engagent réciproquement à « faire bien et loyalement, chacun en droit soi », et s'ils apprennent que quelqu'un ne fait pas selon les us et coutumes, ils doivent le faire savoir au maître du métier ou aux jurés. Les valets comme les maîtres doivent sous serment, et à

peine de forfaiture, faire respecter la constitution du travail ; les valets doivent la faire respecter, même à rencontre des maîtres, si les maîtres sont dans leur tort. Le droit de juridiction est égal et le serment du valet est sacré comme le serment du maître ; le valet est passible de forfaiture s'il ne remplit pas sa fonction, parce que son autorité a le même prix moral.

Les orfèvres nomment leurs jurés en toute liberté, sans aucune intervention du prévôt. La communauté élit 2 ou 3 prud'hommes pour garder le métier. Qu'est-ce que la communauté ou le commun du métier? C'est l'assemblée des maîtres et des valets.

Les règlements concernant les apprentis, si tyranniques d'une part, et d'une autre part, cependant, si attentifs à tous les détails de la vie morale des enfants et des jeunes gens, et si larges, si indulgents aux fautes de la jeunesse, sont l'œuvre des ouvriers au moins autant que celle des patrons. « Si l'apprenti s'enfuit par sa joliveté etfolour — nos expressions de légèreté et folie de jeunesse, sont bien raides et sèches auprès de celles duxiu0 siècle, — le maître doit le chercher, puis l'attendre..., et, s'il revient, le maître

doit le reprendre, et l'apprenti « doit le dédomager de tout le service qu'il lui a lésé ». Ces mesures procédaient directement de la politique des corporations, toute tendue vers un but principal : limiter le nombre des ouvriers de chaque métier, empêcher la concurrence, étouffer la liberté industrielle, et, comme la fuite des apprentis était fréquente, on s'empressait de recevoir libéralement ces enfants perdus, ces fils du privilège et du monopole, quand ils revenaient au bercail.

Les marchés d'apprentissage étaient soumis aux jurés qui prenaient tout renseignement sur la situation du maître, s'informaient s'il était suffisamment capable d'enseigner le métier, s'il était bien dans ses affaires et en état de mener jusqu'au bout l'éducation de l'apprenti ; et si ses affaires étaient douteuses, le maître devait déposer un cautionnement entre les mains de ces jurés élus, protecteurs naturels du métier.

Lorsque l'apprenti « s'en va d'entour son mestre, par la défaute de son mestre », disent les tisserands, c'est-à-dire à la suite de mauvais traitements qui lui ont rendu le séjour de l'atelier impossible, il se rend devant le maître dumétier,

accompagné d'amis qu'il produit comme témoins. Ce maître du métier examine si les plaintes de l'apprenti sont fondées et, si elles le sont, il fait venir le maître pour lui adresser des reproches et l'exhorter à faire mieux ; on essaie encore quinze jours : si les sévices se renouvellent, durs et farouches en ce temps-là, le maître du métier placera l'apprenti dans une autre maison ; — tout cela conduit et réglé par le commun accord du commun du métier.

« Les valets s'étaient décidés, pour trouver de l'ouvrage, à se louer à la journée... Ils se rendaient, au lever du soleil, sur la place de l'Aigle ou au carrefour des Champs, et attendaient là que les maîtres vinssent leur faire des propositions... » — Assurément, nous voilà hien loin de la corporation primitive, de sa pureté originelle et de son caractère familial. On loue, on vend et on achète le travail au carrefour des Champs comme à la porte Saint-Antoine; on discute, entre ouvriers et patrons, les conditions du travail, les salaires, les heures. Les contrats de louage d'ouvrage commencent, avec leur cortège naturel de marchandages, de discussions, de grèves et d'arbitrages.

Les amendes sont tarifiées aussi par les ouvriers, compagnons et valets d'accord avec les maîtres et patrons : « Tous ceux dudit métier furent en jugement par devant Jehan de Monligni, prévost de Paris, — postérieur à Etienne lîoileau — et, par leur commun accord et par l'accord du prévost de Paris, voulurent et accordèrent que quiconque mesprendra en aucun des articles ci-dessus, violera les règlements du métier ou fera contre aucune des choses dites ci-dessus, paiera VII S. parisis,... sauf que le roi et le prévost puissent ajouter, augmenter ou diminuer... »

M. Lujo Brentano, si bien informé des choses flamandes et germaniques, écrit dans son intéressant ouvrage : La Question ouvrière : « Au xiu° siècle, nous voyons les compagnons tisserands de Bruges (et d'ailleurs aussi vraisemblablement), régis par une organisation particulière. Xous apprenons que sur quatre présidents de la corporation, deux devaient être des compagnons, — que des compagnons, agissant comme délégués de leurs collègues, prenaient part à la surveillance du travail et consentaient les ordonnances qui réglaient le métier. Les salaires des

compagnons se trouvaient proportionnés à ceux des maîtres, et, dans quelques localités, comme à Bruges, le salaire était réglé de telle façon que les compagnons participaient aux bénéfices; même dans les localités où la surveillance industrielle appartenait aux patriciens, aucune décision nétait prise sans que les compagnons fussent entendus. »

Nous ne songeons pas à retracer, même de la façon la plus sommaire, les traits généraux d'une histoire des corporations : nous essayons seulement de saisir les premiers signes de l'esprit laïque et civique qui s'éveille ici au sein de l'ancienne corporation toute religieuse et familiale. L'initiative d'Etienne lîoileauetde Louis IX à Paris est, dans un sens, une réaction, si l'on veut, contre l'expansion spontanée etanarchique des métiers : ils mettent l'ordre juridique dans des choses où régnaient exclusivement la religion et la coutume. Paris était nuit et jour rançonné par des bandes de brigands et de voleurs : le gouvernement du roi veut établir la police et la sécurité. Le grand et terrible Estienne fait pendre ses parents et ses compères, à l'instar d'un tribun de Rome. Il établit l'ordre dans les

corporations comme dans les autres domaines.

Nous devons aussi, pour ne pas nous tromper sur la couleur générale de ce tableau lointain, si effacé, retenir toujours que les corporations de ce temps, ce commun du métier, valets comme maîtres et patrons, constituaient une aristocratie terriblement âpre et dure au menu peuple. Les petits, les tout petits, les isolés, les abandonnés, ont commencé à respirer sous Louis IX, à apprendre qu'il y avait une loi et un roi.

Mais en prenant ainsi, sous une forte autorité politique, figure légale, et en s'établissant régulièrement, les corporations ont mis en lumière les deux principaux éléments dont elles se composaient : varlets et maîtres. Ils se sont réciproquement définis les uns par les autres. Ils ont discuté ensemble : ils ont tenu des conseils et fixé les termes de leurs chartes de travail. Toutes les conditions, salaires, amendes, questions de temps et d'heures, garanties de bonne fabrication, tout a été étudié, réglé, d'un commun accord.

Que les maîtres, surtout quand ils étaient riches et puissants, aient dominé les ouvriers dans ces délibérations, c'est certain; qu'ils aient écarté fréquemment les valets des fonctions de

jurés et de prud'hommes, nous n'en pouvons pas douter. Les plus humbles corporations nommaient des valets et des maîtres et les renouvelaient à de courtes périodes, suivant l'usage démocratique; tandis que telle riche corporation n'avait qu'un juré maître nommé pour de longues années et qui se perpétuait par son influence et ses lumières.

Il faut tenir compte de ces traits si divers dans un tableau où fourmille la vie âpre et débordante ; mais n'importe, ouvriers et patrons, valets et maîtres tenaient de communs conseils, partageaient les mêmes juridictions électives, juraient comme des égaux, sur les mêmes livres sacrés, de se respecter réciproquement et de faire respecter la discipline et la loyauté du métier. Toute cette vie démocratique ne ressemble guère au régime des corporations cloîtrées, sous l'autorité paternelle, mais absolue, d'un maître et patron.

Deux esprits, deux tendances, deux politiques, sont en présence, se combattent, ont tour à tour le dessous et le dessus; mais déjà l'une semble plus forte et tous les jours elle va gagner du terrain.

En dehors des corporations, sur ces marchés

de travail que nous avons indiqués, où s'assemblent les ouvriers sans ouvrage, des phénomènes d'un autre genre se passent, qui vont sans cesse grandir et se généraliser avec les développements de l'industrie et du commerce. La discussion a ici toute son ampleur : ce n'est plus le conseil de l'atelier, la chambre de travail, c'est le plein air, moral et politique, c'est la place publique, toutes les révolutions y passeront.

Voici un autre ordre de phénomènes : les apprentis récalcitrants, les varlets indisciplinés, « les rêveurs, mauvais garçons, meurtriers, larrons et houliers » , débauchés et de mauvaises mœurs, étaient bannis de la corporation, de la ville et du pays. Ils ne pouvaient pas rester dans le métier. « Il était interdit aux maîtres de les souffrir autour d'eux. » Ceux-là s'en allaient au hasard, se rencontraient, s'organisaient à part, et se moralisaient. Ils formaient un grand nombre. Dans cette situation inférieure, et précaire malgré les statuts et privilèges, les débauchés, les houliers et les rêveurs sont nombreux, surtout lorsque les maîtres sont durs. Ils rejettent la discipline traditionnelle, ils sont impitoyablement chassés et pourchassés, mais ils se donnent alors

à eux-mêmes une discipline volontaire, qu'ils acceptent et qu'ils aiment. Ils forment de nouvelles associations, une nouvelle cité ouvrière, qui a aussi ses lois sacrées et sa constitution vénérée. Deux mondes s'affrontent, qui ont chacun leurs droits; on passe des contrats, on signe des pactes, on les fait et on les défait par la grève et la guerre, pour les rétablir par la conciliation et par l'arbitrage.

Telles sont nos origines, — les origines de toutes les puissances et de toutes les grandeurs politiques, morales et sociales. La fable est certaine et indubitable que Rome est née d'une réunion de brigands assemblés dans un bois.

On n'a pas oublié cette longue, pénible et stérile grève du Pas-de-Calais, qui sévit en 1893, l'une des plus tristes qui aient été enregistrées daus l'histoire de nos grèves. Au premier rang des réclamations, bien ou mal fondées, que les ouvriers mineurs présentèrent aux Compagnies, il y en avait une qui les résumait presque toutes; elle était le grief essentiel et capital. Les ouvriers disaient que les patrons n'avaient pas respecté les termes de la Convention d'Arras.

Cette convention du 30 novembre 1891 avait heureusement terminé une autre grande grève : elle avait réglé les salaires et les principales conditions du travail. Ouvriers et patrons s'étaient mis d'accord après un examen attentif des points

en litige. Us s'étaient retirés contents et satisfaits les uns des autres. Deux ans s'écoulent, la grève éclate de nouveau, implacable, irrésistible, comme poussée au dehors par la tension extrême de longs griefs accumulés.

« Vous n'avez pas respecté la convention, disent les mineurs, et voici la liste de vos manquements et de vos violations de toutes sortes! — Vous vous trompez, répondent les compagnies, nous avons respecté tous les termes du contrat. »

Cette grève de cinquante jours a roulé entièrement sur cette hypothèse. Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que la faute mère de toutes les autres a été de se séparer après la convention d'Arras, comme si Ton était des étrangers qui n'ont rien de commun ensemble.

Si, au lieu de s'en aller chacun de son côté, le 30 novembre 1891, pour ne plus se rencontrer ni se parler avant une nouvelle déclaration de grève, on s'était donné rendez-vous à des époques déterminées, tous les mois, tous les quinze jours ; si l'on avait pris le soin d'examiner à ces rendez-vous l'état du travail, de dissiper les malentendus, de redresser les torts qui ne

Hector Dépasse. — Du Travail. i'i

manquent jamais de survenir, on aurait empoché l'accumulation de ces griefs imaginaires ou réels, qui forment peu à peu la matière d'une vaste explosion.

C'est là l'idée simple des conseils de travail, comme nous l'avons déjà fait remarquer l'année dernière, dans nos Transformations sociales.

Cette réunion d'Arras, qui avait élaboré en 1891 les chartes du travail pour les mineurs du Pasde-Calais, qu'était-elle elle-même, pensez-vous, sinon un conseil du travail, réuni par extraordinaire dans un moment de crise? Ouvriers et patrons, délégués du syndicat et représentants des compagnies, s'étaient rencontrés à la préfecture; on s'était assis autour d'une table, et là, les yeux dans les yeux, chacun retournant en lui-même les sentiments de sa responsabilité, on avait examiné les sujets de la querelle. La discussion avait été ardente, opiniâtre; elle avait abouti à une convention, signée des deux parties, qui, pendant dix-huit mois, fut la base de la paix et du travail. Qu'est-ce donc que cette réunion d'hommes, délibérant ainsi en commun sur les choses du travail, si ce n'est pas un exemplaire de ces conseils et de ces chambres que nous

recommandons? Et la paix de dix-huit mois que ce conseil d'Arras procura au pays minier, n'at-elle pas été un avantage appréciable dans ce temps des guerres civiles du travail?

Paix boiteuse, trêve précaire, sans doute, on en convient, — trêve cependant, trêve de la raison et du sens commun, notre seule trêve de Dieu, dans notre moyen âge économique et industriel. Le tort évident est d'avoir ensuite laissé passer ces dix-huit mois sans renouveler une réunion qui avait donné d'excellents fruits. Supposez que Ton se fût réuni de nouveau le mois d'après, la charte tenait encore, on n'était pas déjà brouillés, on se fût rencontré avec plaisir et confiance. Si quelque point de l'accord avait paru affaibli, on l'aurait raffermi. On aurait tenu une troisième assemblée au troisième mois, et ainsi de suite, ayant toujours soin de ne pas mettre entre ces réunions périodiques un temps assez long pour que des motifs de désaccord irrémédiable vinssent à se produire dans l'intervalle. On ne se reconnaît plus quand on est si longtemps sans se voir. Il faut se retrouver avant que l'impression salutaire de l'entrevue que l'on a eue ait pu s'effacer et se perdre.

Si l'on avait agi ainsi, je ne dis pas que la paix eût été éternelle; elle se serait prolongée, elle aurait duré trois ans, quatre ans peut-être, au lieu de deux, le bénéfice eût été double. Pendant ces années de paix, le progrès matériel et moral, l'éducation économique de la démocratie aurait fait de nouveaux gains. Faisons la paix et maintenons-la tant que nous pourrons, c'est autant de gagné sur l'ennemi. L'esprit humain est plein de ressources qui, à la faveur de cette paix, se développent et fructifient. Les solutions de l'avenir se préparent. Qui sait les nouvelles méthodes de travail que nous aurons trouvées dans quatre ans, dans cinq ans, quelles inventions de la science, quels événements de l'histoire du monde auront pu modifier la situation générale, le prix des choses et les conditions de la vie? Cette paix que nous supposons, que nous nous plaisons à imaginer, n'est pas une paix morne et inerte; elle est pleine d'activité, de mouvement et d'émulation. On travaille et on étudie. On poursuit l'œuvre du progrès économique, intellectuel et moral, non seulement avec la collaboration du temps qui passe, mais avec ces réunions successives dans lesquelles on se communique ses idées

et ses réflexions. Et si cependant la grève et la guerre doivent éclater de nouveau, d'une manière en quelque sorte fatale, dans la mine et dans le chantier, au moins saura-t-on pourquoi, et cette connaissance exacte du motif pourra être une occasion d'arrangements meilleurs; on pourra terminer la guerre par une nouvelle convention supérieure à la précédente, qui se rapprochera encore un peu plus de la vérité économique et sociale ; ainsi on marche, on s'avance, avec une expérience toujours plus complète des lois du monde et de l'homme; on profite même de ses erreurs, de ses chutes et de ses défaites, en raisonnant sur leurs causes ; tandis que cette grève inconsciente et cahotique, cette grève stupide pour les deux parties en présence, qui éclate sans explication, sans qu'on ait échangé une parole, ne forme qu'un tissu de misères imbéciles que n'accompagne aucune compensation.

Au lendemain de cette terrible épreuve de 1 893, nous avons essayé, avec nos amis du Nord, de

faire pénétrer dans le public l'idée des conseils du travail. Je m'adressai tour à tour aux journaux de Lille, aux journaux de Paris, et j'en recevais le plus favorable accueil. On avait proposé au plus fort de la grève un arbitrage de la presse; l'arbitrage était bien difficile à réaliser dans un tel moment, au milieu des passions déchaînées, et à l'aide d'un arbitre essentiellement politique et militant comme la presse. Mais ce que la presse n'a pu faire pendant la grève, elle le pourrait peut-être après, disions-nous. C'est à elle qu'il appartient de faire comprendre et adopter les moyens connus de conciliation pour empêcher autant que possible les conflits violents entre les patrons et les ouvriers. Cela, la presse le peut; elle estlàsur son terrain, elle exerce son influence légitime et naturelle.

Il ne s'agit pas d'émettre des vœux platoniques pour le succès de la conciliation et de l'arbitrage dans les luttes du travail : il faut aller droit au fait et indiquer des réalisations pratiques à l'heure où nous sommes.

On cite sans peine et au hasard, parmi les patrons des mines du Pas-de-Calais, des hommes que chacun estime pour leurs lumières et leur

patriotisme, de bons républicains, de bons Français. Ils ont des idées et du sentiment. Nous nous adressons à eux. Pourquoi ne prendraientils pas cette initiative? Pourquoi les compagnies houillères ne créeraient-elles point un comité d'explication et de conciliation au centre de leur district?

Et s'il paraît que les compagnies du Pas-de- Calais sont trop nombreuses et diverses pour créer d'un commun accord un comité unique, pourquoi l'une d'entre elles ne le ferait-elle pas pour son propre compte? Que ce soit à Liévin, à Courrières, à Béthune, n'importe où, que quelqu'un commence et les autres suivront! Que celui qui a le plus de lumières et de sagesse se décide !

La création de ces comités dépend de vous : il n'est pas besoin de loi. Proposez-les aujourd'hui à ces travailleurs, qui rentrent vaincus et sans conditions, mais non pas sans ressentiment, dans les mines, et vous ne serez pas refusés. Vous aurez fondé une institution qui peut nous épargner, et à vous-mêmes, de grands malheurs. Ce sera sage, ce sera juste et c'est facile. Les Anglais et les Belges le font avec succès : pour-

quoi sériez-vous incapables de faire comme eux et mieux qu'eux?

La réponse n'est pas venue des compagnies, mais des bouilleurs; ces pauvres gens ont eu la politique de mettre dès le premier jour tous les avantages de leur côté. Un congrès ouvrier, réuni à Sia-le-Noble, prit la délibération suivante qui me fut adressée personnellement par ces liommes que je ne connaissais pas, avec qui je n'avais aucune relation, mais qui lisent après les durs travaux de la mine et qui suivent la marebe des idées de leur temps :

Le Congrès des délégués du Syndicat des mineurs du Nord, réuni en son siège, à Sin-le-Noble, le 26 novembre 1893, a voté à l'unanimité l'ordre du jour suivant :

Considérant qu'il y a lieu de faciliter la solution des questions sociales, le Congrès déclare plus que jamais nécessaire l'union de tous les ouvriers et affirme sa confiance en l'organisation syndicale , comme moyen de rénovation et de justice sociales;

Répudie la violence et l'intolérance et devance les patrons dans la voie de la modération.

Considérant en outre qu'une ère d'apaisement permettra d'examiner et de résoudre avec plus d'impartialité les questions ouvrières ;

Est d'avis qu'il y a lieu d'organiser dans le bassin houiller des comités professionnels et permanents de conciliation et d'arbitrage, sur le pied d'une parfaite égalité entre patrons et ouvriers;

Espère que tous les bons citoyens se joindront au syndicat pour en propager l'idée et la faire accepter par les compagnies.

A ce texte de Tordre du jour, le secrétaire du Syndicat des mineurs du Nord ajoutait les explications suivantes sur ses vues et celles de ses amis :

Nombre égal de délégués des patrons et de délégués des ouvriers qui, après avoir entendu les intéressés ou leurs représentants, examineraient librement et amicalement, au fur et à mesure des incidents, les intérêts professionnels de la grande famille industrielle.

Les affaires donnant lieu à contestation viendraient à bref délai devant le comité, après enquête impartiale, et seulement si les enquêteurs n'étaient pas arrivés à résoudre la difficulté.

Le mandat de délégué serait de courte durée, un an par exemple. Le comité chercherait des moyens de conciliation. A défaut de conciliation, il nommerait des arbitres pris parmi les membres du comité, patrons et ouvriers, à moins qu'il ne préférât déléguer ses pouvoirs à un autre arbitre.

La sentence n'aurait pas de sanction légale sans doute, mais elle s'imposerait par persuasion, raison et justice, sous l'égide de l'opinion publique.

Et cette dernière observation, d'une importance capitale :

En principe, le travail ne serait pas arrêté et il n'y aurait pas grève tant que l'affaire serait pendante.

Ainsi, les délégués des bouilleurs du Pas-de- Calais, réunis à Sin-lc-Noble, proposent de créer des conseils du travail, qui examineront librement et amicalement, au fur et à mesure des incidents, les intérêts professionnels de la grande famille industrielle. Ils répudient tout esprit de violence et d'intolérance; ils veulent arriver à plus de justice, par la persuasion et la raison, sous l'égide de l'opinion publique; ils déclarent qu'il ié y aura pas de grève, aussi longtemps que les hommes compétents et impartiaux, auxquels l'affaire sera soumise, ne se seront pas prononcés.

Certes, voilà un excellent et parfait langage, dont l'opinion publique doit être vivement touchée, et cela fait avancer les réformes beaucoup mieux que des expressions de colère et de menace. Le comité « espère que tous les bons citoyens se joindront à lui pour propager l'idée de ces conseils du travail et pour la faire accepter par les Compaq nies ». Espérons-le avec lui, espérons que les esprits amis du progrès, de la justice et de la paix viendront en foule appuyer le vœu exprimé par les ouvriers mineurs dans une forme

si remarquable et avec Je si nobles sentiments !

Il s'agit de se réunir à des dates périodiques, délégués des ouvriers et délégués des patrons, pour examiner librement et amicalement, en concitoyens de la République et en frères de la grande famille industrielle, toutes les choses du travail, afin d'aplanir les difficultés, de dissiper les malentendus, de redresser les torts, au fur et à mesure qu'ils se produisent.

Cependant si telle difficulté résiste à l'explication, alors le conseil du travail prend un autre rôle, il organise la conciliation et l'arbitrage ; c'est la seconde partie de sa tache.

Voilà pourquoi nous ne cessons de répéter que ces conseils doivent s'appeler Conseils du travail et non pas « Conseils de conciliation et d'arbitrage », comme le propose le Congrès des mineurs. Conseils du travail est une expression bien plus large et qui dit tout. C'est le nom qui leur convient le mieux et qui leur convient toujours. Ils sont toujours des conseils d'explications et d'éclaircissements sur les choses du travail et ils ne deviennent que par exception des conseils de conciliation et d'arbitrage.

Ils peuvent ne pas choisir des arbitres parmi eux, ni parmi les ouvriers, ni parmi les patrons, mais appeler à remplir ce devoir social des citoyens honorables en qui ils ont pleine confiance pour le désintéressement et l'impartialité. Quelquefois même cela vaut mieux, un arbitre qui n'est ni ouvrier ni patron, pourvu qu'il ait de l'expérience et de la justice, peut être un excellent arbitre. On l'a vu maintes fois et dernièrement encore en Angleterre, dans la grande grève des mineurs du centre.

Et maintenant, c'est aux Compagnies houillères à faire connaître à leur tour leur sentiment. Les ouvriers ne peuvent pas créer des conseils du travail tout seuls ; il faut que ces conseils soient organisés par les ouvriers et par les compagnies, en collaboration honnête et loyale.

Aux Etats généraux de 1789, les hommes du Tiers-Etat étaient réunis à Versailles clans la grande salle commune : ils attendaient les deux autres ordres, le clergé et la noblesse, qui s'obstinaient à délibérer chacun dans une salle à part. « Nous attendons, disaient-ils, nos frères de la grande famille. »

Ils ne se sont pas fatigués des premiers refus, des affronts mêmes : ils attendaient toujours. Enfin les deux ordres privilégiés sont venus se joindre avec le Tiers-Etat dans la grande assemblée nationale. Ce jour mémorable, Bailly prononça cette parole : « Il nous manquait des frères, maintenant la famille est complète... »

Et ce jour-là, une grande révolution était accomplie, puisqu'au lieu de trois ordres distincts, on avait une nation. On peut dire que toute la Révolution était là en principe. Il n'y avait plus que des citoyens égaux dans une seule assemblée nationale, représentant la France, la patrie de tous.

Nous ne voulons pas faire de comparaison exagérée.

Aujourd'hui il n'y a plus de classes légalement privilégiées, il n'y a plus trois ordres distincts dans l'Etat.

Cependant, il y a quelque chose qui ressemble, toute proportion gardée, à ce qui se passait à Versailles en 1789. Nous voyons des ouvriers mineurs qui se sont réunis spontanément pour organiser des conseils dans lesquels patrons et

ouvriers délibéreraient ensemble sur les cboses du travail.

Nous avons même rencontré dans les explications du syndicat des mineurs cette belle expression qui ressemble si fort à celle de Bailly : « la grande famille industrielle... ».

Les ouvriers sont donc maintenant à attendre leurs frères de la grande famille ; eh bien ! qu'ils ne se découragent point par un premier refus, par des atermoiements, par des formalités, qu'ils tiennent séance, qu'ils manifestent avec éclat leur ferme volonté de délibérer en commun, qu'ils attendent patiemment, résolument, qu'ils renouvellent, s'il le faut, leur invitation deux fois, dix fois : les patrons y viendront, la force des choses le veut.

Par malheur, jusqu'à ce jour, les Compagnies qui se sont laissé devancer et qui regagneraient si facilement l'avance que les ouvriers ont prise sur elles, ne peuvent se résoudre à quitter le système de l'inaction et des plus frivoles excuses.

Les typographes de Lille ont fait la même démarche que les ouvriers des houillères ; eux aussi ont proposé à leurs patrons d'organiser

d'un commun accord des conseils du travail. Les maîtres imprimeurs ont répondu à cette démarche par un refus motivé, dont les termes ne peuvent pas être l'objet d'une discussion sérieuse. Le préjugé de classe y apparaît seul, dans sa nudité, qui n'est pas belle à voir, et seul il a dicté une réponse sur laquelle il vaut mieux jeter le voile de l'oubli.

« Les notables venaient d'être convoqués dans une ville de province, dit Tocqueville ; la plupart d'entre eux refusèrent obstinément de prendre séance et de remplir leur office parce quil s'était introduit dans l'assemblée quelques artisans auxquels les bourgeois se trouvaient humiliés d'être associés. »

Ce sont ces mêmes notables et bourgeois, leurs neveux ou leurs cousins qui, aux Etats généraux, essuyaient les refus des ordres de la noblesse et du clergé.

Nous retrouvons dans notre état social, issu de la Révolution française, à cette fin d'un siècle expirant, qui a tout vu, tout connu, tout éprouvé, et qui devrait, semble-t-il, avoir élargi sa conception du monde et de l'histoire, nous retrouvons le même esprit routinier et philistin

qui faisait que les notables ne voulaient pas entrer en conversation avec les artisans, ni les nobles et les prêtres avec les notables. Aujourd'hui les ingénieurs ne veulent pas tenir conseil avec les mineurs, les imprimeurs avec les typographes, les fabricants avec les tisseurs el fileurs, mais cela se fera pourtant.

Le 22 lloréal, l'an II, sous la présidence de Carnot, à la Convention nationale, Barrère lisait un de ces documents extraordinaires, sans exemple dans l'histoire, que l'esprit nouveau de la Révolution enfantait pour le scandale du monde : « Tandis que le canon gronde sur toutes nos frontières, un fléau redoutable, la lèpre des monarchies, la mendicité, fait des progrès effrayants dans l'intérieur delà République. La propagation de cette maladie politique et morale n'a pas de principe plus actif que la guerre, d'agents plus dangereux que les factions , de moyens plus puissants que le désordre des affaires publiques, et de perpétuité plus assurée que dans l'indifférence du législateur. Ce sera une belle époque pour la Convention d'avoir aboli la mendicité

au milieu des fureurs de la guerre. La mendicité est une accusation ambulante contre le gouvernement... »

Et, rappelant un autre document, plus extraordinaire encore, qui avait quatre jours de date, le rapport de Robespierre sur l'acte de reconnaissance de l'Etre suprême et de l'immortalité del'àme parle peuple français, Barrère s'écriait :

« Il y a peu de jours vous applaudissiez à ces paroles : les malheureux sont les puissants de la terre ; ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent!... »

C'est par de tels préambules que les hommes de ce temps justifiaient leurs décrets politiques, sociaux et moraux. Ils embrassaient l'homme et la nature dans leurs conceptions grandioses. Leur imagination , surexcitée à ce point, ne l'était pas trop, en comparaison des périls extrêmes d'où ils avaient à sauver la liberté et la patrie. Us vivaient dans la sublimité, côtoyant par ce fait même les précipices qui sont toujours à côté du sublime et ils y tombaient par d'effroyables chutes. Mais on ne saura jamais si la prétendue raison pratique et le bon petit bon sens bourgeois auraient mieux résolu les pro-

L'ASSURANCE OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 23u

blêmes du temps que ne l'ont pu faire l'enthousiasme et le délire.

Le rapporteur développait un vaste système de secours divisé en trois parties : campagnes, villes, armées. « Nous devons, disait-il, commencer comme la nature par les campagnes. Secours aux cultivateurs, aux artisans invalides; aux femmes et aux veuves surchargées d'enfants; aux filles et aux femmes enceintes ; travail des valides en temps de détresse, etc.. » Il terminait par une péroraison pathétique, empruntée à l'histoire naïve de quelque peuplade lointaine, témoignant encore par là combien ces hommes terribles savaient étendre aux plus humbles, aux plus éloignés et aux plus inconnus leurs sentiments de solidarité universelle.

C'est le peuple de Madagascar, que Barrère évoquait ainsi devant la Convention. Cette île était alors perdue dans les espaces mystérieux de l'Océan bien plus qu'elle ne l'est pour nous aujourd'hui.

« Le peuple de Madagascar divise le temps en jours heureux et malheureux, et il immole impitoyablement tous les enfants qui naissent dans les jours réputés malheureux... Beniowsky, le

plus éclairé d'entre les hommes de Madagascar, sauva plusieurs de ces victimes d'un abominable préjugé, et les fit élever au fort appelé Dauphin, où ils vécurent et devinrent des hommes utiles.

« Cet exemple fit un si grand effet sur ces peuplades ignorantes que toutes les femmes de Madagascar prièrent l'épouse de Beniowsky, assassiné par le despotisme, de venir de l'Ile-de- France, où elle était retirée, pour qu'elles pussent prêter, sous ses yeux, le serment de ne plus distinguer les jours heureux et malheureux. L'épouse de Beniowsky parut, et aussitôt les mères, en présence de la nature, tenant leurs enfants dans leurs bras élevés vers le ciel, jurèrent unanimement de les nourrir tous indistinctement et avec un égal intérêt.

« La cérémonie fut auguste et touchante; le serment le plus pur qui se soit jamais élevé vers l'Auteur de la nature est celui des femmes de Madagascar... Jurons, nous aussi, de ne plus reconnaître des classes d'hommes vouées à l'infortune ou abandonnées à l'indigence; jurons l'abolition de cette mendicité honteuse qui blesse la dignité de l'homme, offense la nature et l'humanité... Le serment des représentants du

l'assurance OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 237

peuple français sera aussi saint que celui des mères de Madagascar, et votre récompense sera dans les cœurs des habitants des campagnes et dans le bonheur du peuple...»

Cet effort admirable de la Convention pour organiser l'assistance publique, universelle, procédait des origines mêmes de la Révolution française et des pensées les plus profondes dont elle était inspirée. L'Assemblée nationale était à peine sortie des derniers États généraux, à peine avait-elle proclamé les droits de l'homme et du citoyen qu'elle préparait un système complet de secours nationaux, « le monument le plus majestueux qu'aient jamais élevé le patriotisme, la philanthropie et les lumières ». Le nom de Larochefoucauld-Liancourt y demeurera à jamais attaché, avec le souvenir de ses immortels rapports. Aucune classe de malheureux, de sanspatrie, de sans-travail, ne devait être laissée en dehors de la bienfaisance publique. La mendicité et le chômage devaient être bannis de la terre, éclairée par les rayons de la Révolution française. Les personnes qui aiment à rencontrer dans l'histoire les manifestations de l'autorité absolue, qui recherchent un beau type d'État-

Providence, semant pêle-mêle les bienfaits, la terreur et la mort, n'en trouveront nulle part ailleurs un exemplaire plus étonnant. Louis XIV et Richelieu sont effacés ; Napoléon ne sera qu'un décalque de ces bourgeois inouïs.

Nous avons abandonné cette idée de secours et (T assistance ; nous ne parlons que de -prévoyance, & assurance et de mutualité. L'idée actuelle est sans doute d'un degré supérieure l'ancienne ; mais nous voulons une mutualité obligatoire, une prévoyance et une assurance légales. C'est encore à l'Etat que doit appartenir l'organisation, l'entretien, la responsabilité de la caisse. Les étiquettes sont différentes, l'aspect du système est changé; est-il bien sûr que le système soit changé au fond? Il n'est peut-être que moins sincère et moins franc dans sa figure nouvelle, s'il suit les mêmes principes en les déguisant. On ne réfléchit pas à tout ce qu'il y a de contradictoire dans les termes d'une question posée de la sorte. Une prévoyance commandée par la loi, réglementée par l'Etat, peut-elle être de la prévoyance? Elle ne prévoit pas, puisqu'elle obéit ; elle ne calcule pas, puisqu'elle se conforme aux indications prescrites.

La vertu de prévoyance doit être avant tout celle d'un libre esprit qui cherche, raisonne, invente ; qui pèse l'avenir et se garde lui-môme. Quand la loi commande la prévoyance, elle l'endort en môme temps qu'elle l'excite; elle la blesse en même temps qu'elle la fait naître. Puisque c'est la loi qui prévoit, ce n'est donc plus l'individu. L'éducation de la prévoyance ne se fait pas, lorsque l'application empirique de la loi rend l'éducation superflue.

Au fond, quand il s'agit de la prévoyance, c'est à l'éducation de l'esprit humain qu'il faut s'adresser. Nous avons un ministère de l'instruction publique : c'est lui qui devrait dans les écoles former les jeunes esprits à la prévoyance, une prévoyance large et non pas mesquine, honnête et de bon aloi, nullement servile, mais digne d'une grande démocratie libre.

On aura beau offrir les plus savants systèmes de retraite et d'assurance à des personnes qui n'ont pas la notion réfléchie de ce que c'est que le lendemain. La jeunesse est imprévoyante par nature, et l'homme est pendant toute sa vie un jeune homme, un enfant encore sous les cheveux blancs, qui ne songe pas à ce que l'avenir peut

lui réserver Je peines et d'adversités. Heureuse ignorance peut-être. L'ignorance, l'imprévoyance, ne sont-elles pas aussi des vertus du cœur humain et les plus douces compagnes de notre passage sur terre?

Pourtant, il est clair que nous ne pouvons pas faire de l'imprévoyance la règle pratique de la vie et de la société. Elle aura toujours suffisamment sa part chez un peuple optimiste, généreux et bon enfant, qui se prodigue sans compter. On a dit avec raison que la faculté de prévoyance est en rapport direct avec le développement de l'instruction et de l'éducation. Le sauvage est l'être imprévoyant par excellence; il ne prévoit pas qu'il aura faim le soir, quand il a bien mangé le matin. On n'est nulle part plus imprévoyant que dans les familles pauvres et sans ressources, comme sans instruction. La prévoyance qu'elles pourraient avoir est de si peu de profit, qu'elle ne vaut pas la plupart du temps la peine que l'on y prendrait; elle serait le tourment et l'ennui de la vie, au lieu d'en être le charme et le repos. Ainsi raisonne-t-on dans les situations qui manquent trop complètement de solidité et de garantie. Tandis que plus on s'élève dans les

l'assurance OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 241

sphères où régnent l'aisance, l'instruction et l'éducation, plus on y rencontre des vues étendues et des méthodes solides de prévoyance à longue portée.

Il faudrait expliquer ces choses non pas sèchement, mais avec générosité et largeur d'esprit dans les années de l'école primaire. On accoutumerait peu à peu les enfants, les jeunes gens, à comprendre ce que c'est que l'épargne, la prévoyance, l'assurance contre les risques de la vie et contre les rigueurs de la vieillesse, tout en cultivant ce qu'il y a chez eux de noble générosité et de fîère confiance dans l'avenir. On ne voudrait pas faire de toute la vaillante jeunesse française des calculateurs de gros sous, et des ramasseurs de houts de chandelle. On aurait une plus haute idée de la prévoyance pour ce grand pays qui a son rôle à tenir dans la politique du monde et dans le développement moral et esthétique de la civilisation du genre humain. Un tel rôle ne peut point se passer de l'esprit de générosité, de désintéressement, de sacrifice et môme quelquefois d'aventure. Il faut savoir, à un moment donné, quand on est la France, sacrifier son argent, son temps, son repos pour

une itlée. ^Nous l'avons toujours su chez nous, et plaise au ciel que nous ne désapprenions pas cet instinct qui est, après tout, une forme supérieure de prévoyance nationale et humaine.

Les différents aspects de ces vérités morales peuvent parfaitement s'expliquer à la jeunesse et surtout à la jeunesse française; il n'y a pas là de contradiction ni d'incompatibilité. Les esprits et les cœurs jeunes sont admirablement faits pour embrasser ces pensées et ces sentiments dans toute leur grandeur. On apprendrait aux enfants, à l'école du village ou de la ville, qu'il existe des caisses de retraite et des institutions de prévoyance, dont on retire les plus précieux avantages , et on leur montrerait le mécanisme et les effets de ces institutions sans négliger aucunement de développer en eux la générosité , l'amour de l'histoire nationale et la religion du patriotisme. On mettrait la discipline de l'épargne quotidienne à côté de la spontanéité enthousiaste et de l'ardeur désintéressée pour les nobles causes et tout cela se fondrait dans une forme de prévoyance supérieure. ?sos instituteurs, nos maîtres ne

sont pas incapables de comprendre ainsi leur mission éducative.

Le jour où nous aurons une démocratie toute pénétrée d'un tel esprit, nos institutions de prévoyance auront leur vraie base dans l'éducation des mœurs et dans la formation des caractères. Mais si l'on oublie de faire l'éducation de la prévoyance, on peut établir toute les caisses de retraite que l'on voudra au coin du quai, on peut édifier un temple à la Prévoyance, au milieu de la place de la Concorde, c'est un culte qui n'aura point de fidèles ou qui dégénérera en la plus misérable et la plus décevante des superstitions.

Les assurances ouvrières que l'on divise en trois catégories principales : contre les accidents, contre la maladie, contre les conséquences de l'invalidité et de la vieillesse, ne peuvent se soutenir et fonctionner que par le paiement de cotisations périodiques; ce sera 10 centimes par semaine. 25 centimes, 50 centimes par mois, suivant les systèmes et les professions,

que chaque ouvrier prélèvera sur son salaire pour les verser dans la caisse, à moins que les patrons, les communes ou l'État ne veuillent alimenter ce budget de leurs deniers, sans que les travailleurs y contribuent directement. Mais que l'on y fasse attention ; dans cette hypothèse, les ouvriers sacrifient leur liberté, leur dignité et leur responsabilité d'hommes à la perspective d'une assurance ou d'une retraite, qui se formera toujours en grande partie du résultat de leur travail, mais dont ils n'auront à recueillir aucune part de mérite et d'honneur.

Ils y contribueront à leur insu, peut-être plus largement et plus péniblement que s'ils y contribuaient dans une mesure apparente et volontaire. Ils ignoreront leur rôle dans l'organisation de la caisse commune, le monde l'ignorera comme eux et ne leur saura pas gré de leur effort. Tout est mystère, fiction et leurre dans un système de cette nature. Il équivaut positivement au règne de la mendicité et du servage. Ne parlez plus d'assurance ni de mutualité. C'est la consolidation du paupérisme dans tout ce qu'il a de plus hideux et de plus démoralisant pour tous, pour les patrons comme pour les

L'ASSURANCE OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 2i;j

ouvriers, et pour la société qui admettrait l'établissement légal de ce monstrueux mensonge.

On n'en est déjà que trop près dans certaines parties de l'Europe ; il faut nous en éloigner à la hâte comme du péril, du tléau le plus hypocrite qui, sous prétexte de prévoyance, puisse menacer une démocratie libre. Elle n'aurait plus aucun avenir d'amélioration matérielle ni morale; tout progrès d'éducation publique, tout renouvellement de l'énergie seraient rendus impossibles. L'épargne et l'assurance, au lieu d'être une méthode d'affranchissement, en seraient une d'asservissement. Les plus nobles vertus elles-mêmes deviendraient absurdes et stupides, puisque les uns seraient reconnaissants de bienfaits qu'on ne leur ferait pas, et les autres s'encourageraient à des sacrifices qui ne leur coûteraient rien.

Il est donc nécessaire d'établir comme une règle absolue que les ouvriers contribueront de leur salaire à l'organisation de leurs assurances et de leurs retraites. Je voudrais qu'il leur fût possible de les organiser entièrement de leurs propres ressources, sans aucune aide des patrons, des communes ni de l'Etat; mais c'est absolu-

ment impossible dans les conditions présentes de la société, et l'on doit comprendre par cette seule observation au milieu de quelles contradictions nous sommes occupés à nous débattre.

Aussi longtemps qu'une classe nombreuse d'individus et de familles ne peut pas, en travaillant, subvenir à ses besoins et assurer la sécurité de son existence; qu'elle attend la contribution des autres classes et la contribution de l'Etat pour organiser sa caisse de retraite et son budget de la prévoyance, on n'a pas le droit de dire que cette société jouit de la liberté économique et politique : elle végète dans un déplorable socialisme, au milieu de contradictions, auxquelles seulement elle s'efforce de parer plus ou moins grossièrement par des procédés empiriques.

J'ai lu qu'en Belgique des économistes très conservateurs ont prouvé par des chiffres que le tiers des ouvriers belges ne peut pas arriver à vivre de son salaire et doit en tout temps recourir à l'assistance publique. Il en est de même en d'autres pays, et, par exemple, dans nos grandes villes industrielles du Nord. C'est un fait acquis qu'un très grand nombre de travailleurs, non

seulement sont réduits à vivre au jour le jour de tout le produit de leur travail, sans pouvoir économiser quoi que ce soit, mais qu'ils sont encore obligés de demander à l'assistance un supplément régulier pour subvenir à leurs stricts besoins. Les ressources importantes de l'assistance publique dans ces riches cités industrielles permet un abus des plus pernicieux, en ce qu'elles empêchent positivement l'élévation rationnelle des salaires par une sorte de concurrence déloyale. En effet, les chefs d'industrie et les personnes à qui appartient l'influence, ont une extrême facilité à tolérer des salaires ignobles, parce qu'ils savent parfaitement que ces salaires auront un supplément régulier dans l'assistance publique. D'autre part, et pour la même raison, les ouvriers acceptent avec la même facilité ces salaires dégradants. Ils savent que l'assistance publique y ajoutera chaque semaine, en pain, en charbon et en divers genres de secours ce qui leur est à peu près nécessaire pour vivre.

Ainsi s'entretient et se perpétue une situation déplorable pour tous, pour les patrons, s'il y réfléchissaient, autant que pour les ouvriers eux-mêmes. C'est en réalité du socialisme, mais

-2i8 DU TRAVAIL ET DE SES CONDITIONS

du pire, du plus arbitraire, où ne régnent que la faveur et la grâce. Les bienfaits de celte assistance publique sont souvent distribués à des familles qui pourraient s'en passer ; elles ont une certaine part d'instruction et d'éducation, de l'habileté et de l'intelligence, elles demandent, s'agitent et obtiennent; tandis que d'autres familles, privées des dernières lumières de l'intelligence et de l'activité morale, croupissent oubliées et méprisées dans un avilissement sans nom. Les unes ont une véritable rente au bureau de bienfaisance : pourquoi s'inquiéteraient-elles de prévoyance et d'assurance ? Leur assurance est là. Et les autres, comment pourraient-elles s'élever jusqu'à l'idée d'une institution quelconque de prévoyance? Elles ne peuvent même pas atteindre au bureau de charité.

J'admets qu'on écarte ces deux classes de familles comme des exceptions malheureusement trop nombreuses : reste la moyenne générale de cette population industrielle qui trouve à grand'peine dans le travail quotidien le juste aliment de l'heure présente. On conseille à ces hommes de retenir un sou pour s'assurer contre les

accidents, un autre sou pour s'assurer contre la maladie, un autre sou encore pour s'assurer contre les menaces d'une vieillesse qui vient vite. Voilà bien des sous ! Et il n'en faut pas un de moins. Ils sont exposés beaucoup plus que les hommes des autres classes de la société à trois ou quatre espèces de misères, contre lesquelles ils ont besoin d'autant de formes d'assurances. De tous les côtés les risques de la vie les assaillent avec un acharnement redoublé et ils n'ont presque pas de force de résistance à leur opposer. Ayez donc au moins trois caisses d'assurances, trois budgets de prévoyance familiale, alimentés par trois cotisations, et c'est un principe dont il ne faut pas vous départir : jamais un virement d'une caisse à l'autre, ou tout est perdu ! Si vous prenez sur la caisse de la vieillesse pour soulager ces malades, parce que la caisse de la maladie est vide, vous ne sauvez ces malheureux qu'en leur servant à la hâte le pain de leur vieillesse prochaine.

On marche cependant à travers ce tissu de contradictions et l'on se flatte d'arriver à une sécurité relative , mais que le travail manque pendant quelques jours, aussitôt le service des

cotisations hebdomadaires ou mensuelles s'arrête, les trois caisses d'assurance voient baisser leur niveau, tous les calculs de la science sont déjoués. D'où la nécessité d'une quatrième assurance, qui, celle-ci au moins, sera la bonne et la vraie assurance, la condition et la base des trois autres, l'assurance des assurances ! C'est l'assurance contre le chômage, dont la vertu originelle et infaillible doit être de procurer à l'ouvrier le moyen de continuer régulièrement les versements nécessaires à l'entretien de tout le système. Aussi l'on a dit de cette invention merveilleuse que c'était la pierre angulaire de l'assurance ouvrière.

Mais il n'y a, en vérité, et il ne peut y avoir qu'une pierre angulaire en l'encoignure de l'édifice économique, c'est le travail; il ne peut y avoir qu'un soutien, qu'un soubassement, qu'un contrefort, qu'une colonne de granit et de ciment Vicat, c'est le travail; et si cela manque tout manque, tout s'écroule, l'avenir sens dessus dessous tombe dans le vide du présent et les ruines de l'assurance achèvent d'écraser sous leur poids accumulé les débris épars du salaire !

Ainsi, il n'y a positivement qu'un moyen de

l'assurance OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 2!j]

résoudre la question, c'est d'avoir du travail pour tous, avec suite et régularité, un travail qui produise tout son effet légitime et nécessaire, c'est-à-dire équivalant amplement à sa dépense.

La dépense comprend tout ce qu'il faut pour former l'enfant et le jeune homme, matériellement et moralement, depuis sa première origine latente et inconnue, l'allaitement, l'apprentissage, l'éducation ; puis tout ce qu'il faut pour son entretien et son renouvellement pendant la période de travail, pour son soulagement et sa guérison pendant ses accidents et ses maladies; puis tout ce qu'il faut encore pour l'alimentation honorable de l'existence usée dans les labeurs de l'âge mûr.

Edification, conservation, réparation et reproduction du vivant mécanisme, de la sublime force de travail, faite de conscience, de raison et de volonté encore plus que de muscles, de sang et de nerfs : voilà la dépense; et le produit du travail doit fournir amplement à cette dépense entière, qu'il importe de considérer en chacune de ses parties, si l'on veut avoir tous les éléments du problème.

-2îi-2 DU TRAVAIL ET DE SES CONDITIONS

Quand ce problème sera résolu, alors seulement on pourra commencer à raisonner sur la meilleure organisation d'une société libre; alors vous saluerez dans sa gloire l'individu humain, le citoyen de la civilisation moderne; mais jusqu'alors vous êtes en plein socialisme et archisocialisme.

C'est en Suisse qu'ont été entrepris les premiers essais d'une assurance régulière contre le chômage. Les hivers de 1891, de 1892, de 1893, avaient été extrêmement pénibles pour la plupart des industries, entre autres pour celle du bâtiment. L'Etat et les particuliers étaient venus en aide, par des souscriptions périodiques, aux ouvriers sans ouvrage. C'est alors que des ouvriers de Berne, afin de se soustraire à l'humiliation de recourir chaque hiver à la générosité d 'autrui, eurent l'idée de s'aider eux-mêmes par le moyen d'une assurance. Le conseil municipal et le Grand Conseil s'avisèrent de leur côté qu'il était temps de pourvoir par une loi à une situation qui présentait le caractère d'une périodicité aussi nettement marquée.

l'assurance ouvrière, LE CHOMAGE 253

On se mit Jonc en devoir d'instituer, auprès du bureau de renseignements sur le travail, une caisse d'assurances contre le chômage. L'administration de cet établissement était confiée à un préposé qui recevait un traitement fixe; on lui adjoignait divers employés, notamment une femme pour s'occuper des ouvrières. La caisse d'assurances est alimentée : 1° par les cotisations des ouvriers qui s'inscrivent volontairement et sans aucune espèce d'obligation; ils versent 40 ou 50 centimes tous les mois; 2° par les cotisations des patrons, surtout des entrepreneurs de bâtisse ; 3° par une subvention de la commune, portée à 5,000 francs; 4° par des dons particuliers, qui ont atteint dans l'hiver de 1894-1895 la somme de 3,500 francs.

Lorsque les chômages commencent, l'administration de la caisse, d'accord avec les autorités, cherche d'abord du travail; si elle n'en trouve pas, au bout de huit jours, elle accorde aux ouvriers en chômage 1 franc par tête et par jour s'ils sont célibataires, 1 fr. 50 s'ils sont mariés. Mais nul n'a droit à cette subvention s'il n'appartient à la caisse depuis six mois au moins et s'il n'a rempli régulièrement toutes les

Hector Dépasse. — Du Travail. 15

obligations de la société. Le chômage pour inconduite, pour contestation sur le prix du travail ou pour tout autre motif plus ou moins plausible, ne donne aucun droit à l'indemnité.

Cette institution a été établie pour une expérience de deux années : à la fin de 1894 on ne comptait guère que 350 membres actifs parmi les ouvriers; 21G d'entre eux avaient été secourus; les cotisations ouvrières s'étaient élevées à environ 1,124 francs; elles représentaient assez exactement les frais d'administration de la caisse. On voit par ces quelques traits que l'initiative de Berne a produit peu de résultats. Les sociétaires demandent que l'indemnité soit portée pour les célibataires à 1 fr. 50 et pour les hommes mariés à 2 francs. On se propose de leur aménager dans le bureau de travail une chambre où ils pourront se chauffer. On a adressé un nouvel appel à la charité publique et on en a obtenu 1,000 francs.

Ainsi, jusqu'à ce moment, la différence est bien faible entre une pareille société d'assurance contre le chômage et une pure et simple institution d'assistance et de charité publiques. Les subsides de l'État sont cinq fois plus considé-

rables que les mises des sociétaires et les appels à la bienfaisance des classes aisées se multiplient tout autant que les années précédentes.

On a pensé que l'assurance obligatoire donnerait des résultats meilleurs que l'assurance volontaire : le canton de Bàle-Ville et le canton de Saint-Gall se sont décidés à entrer dans la voie de l'obligation.

Le Grand Conseil du canton de Saint-Gall a autorisé les communes à créer une caisse d'assurance obligatoire intercommunale : les trois communes de Saint-Gall, de Tablât et de Straubenzell ont entrepris de se mettre d'accord pour en faire l'expérience à frais communs. Leurs négociations n'ont pas abouti : deux communes se sont retirées de la société avant même qu'elle fût organisée.

Voici quelques extraits, à titre de document,

du projet de loi du canton de Saint-Gall, en date

du 24 avril 1894, qui a été voté par le Grand

Conseil le 24 mai de la même année :

Le Grand Conseil du canton de Saint-Gall, désireux de faciliter aux communes la création de l'assurance obligatoire contre les suites du chômage, ordonne ce qui suit :

Article premier. — Les communes sont autorisées, soit

pour elles seules, soit d'accord avec d'autres communes, en vertu de résolutions des conseils municipaux, à prescrire l'assurance obligatoire contre les suites du chômage, dans la limite des dispositions qui suivent, pour un temps déterminé ou indéterminé.

Art. 2. — La caisse d'assurance contre le chômage existe, comme administration autonome, sous la direction ou la surveillance du con?<il municipal, ou, dans le cas où plusieurs communes se sont entendues pour la fondation d'une caisse de ce genre, sous la surveillance de tous les conseils municipaux.

Art. 3. — La participation à l'assurance est obligatoire pour tous les salariés du sexe masculin dont le salaire moyen n'excède pas o francs par jour.

Les hommes qui gagnent davantage peuvent adhérer librement à la caisse d'assurance obligatoire, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres membres. Néanmoins, les personnes qui font partie d'une association libre d'assurance, ou qui sont en droit de retirer d'une association de ce genre, en cas de chômage, un secours au moins égal à celui qui est assuré par l'association d'assurance obligatoire, peuvent être, si elles le désirent, et si elles fournissent les justifications exigées, déliées de l'obligation d'entrer dans une association obligatoire d'assurance.

Les statuts d'une association obligatoire décideront, selon les circonstances, si les femmes peuvent ou même doivent obligatoirement faire partie de l'association.

Art. 4. — Les secours pendant la durée du chômage ne seront alloués aux membres de l'association que s'ils sont sans travail, sans qu'il y ait de leur faute, tout en étant d'ailleurs capables de travailler, et si on ne peut leur assurer aucun travail auquel ils soient propres, en ce qui concerne leur métier ou leurs forces.

L ASSURANCE OUVRIÈRE, LE CHOMAGE '.j/

Pour être apte à toute l'indemnité, il faut avoir, pendant six mois au moins, sans interruption, payé l'apport statutaire; pour les étrangers, on peut prolonger le délai.

L'indemnité de chômage sera au moins de 1 franc par jour. Le chômage pendant moins de cinq jours consécutifs ne donnera droit à aucune indemnité. On ne pourra verser au même associé, dans le courant d'une année, d'indemnités de secours que pendant dix semaines ou GO jours au plus

Art. 7. — Les ouvriers salariés qui sont obligés de participer à une association obligatoire d'assurance et qui se refusent, au mépris d'une requête qui leur avait été notifiée, et bien que leur solvabilité ait été constatée, à payer la contribution statutaire, seront passibles parle conseil municipal d'une amende de 3 à 25 francs, et en cas de non paiement de l'amende, de un à cinq jours de prison.

Quand le paiement de la cotisation est refusé, après l'application de la peine, ou quand, depuis le paiement de la première cotisation, il ne s'est pas encore écoalé six mois, l'ouvrier, au cas où il aurait besoin de secours par suite de chômage, est exclu de tout droit à l'assistance par la caisse d'assurance.

Art. 8. — Un associé qui s'est procuré par de fausses déclarations des secours, est obligé de les restituer et perd tout droit d'assistance pour l'année courante. En outre, il sera pénalement responsable de sa fraude.

Art. 9. — Les difficultés qui résulteront de l'application de la présente loi seront tranchées par le conseil du gouvernement.

Les difficultés ont paru telles que Tablât et Straubenzell, comme nous l'avons dit, se sont

hàlés de se retirer avant le commencement de l'expérience. On avait calculé que le déficit de la caisse pour les trois communes serait de 8,000 francs environ par année, le chômage prévu étant de 10 p. 100, soit 510 ouvriers sans travail sur 5,100. Les agriculteurs de Tablât et de Straubenzell ont fait une vive opposition au projet, convaincus qu'il ne profiterait qu'aux ouvriers industriels du chef-lieu.

La commune de Saint-Gall, la plus riche, poursuit seule ce dessein d'assurance obligatoire dont elle a eu l'initiative, et qui a fait tant de bruit dans le monde; mais elle paraît loin encore d'avoir trouvé une solution effective d'un problème si ardu et si nouveau.

Le canton de Bàle-Yille s'est mis à l'œuvre à son tour; là aussi les derniers hivers avaient été marqués par des crises périodiques de chômage. La charité privée et publique s'était efforcée d'y remédier par des souscriptions répétées. Le conseil de gouvernement avait excité le zèle de la bourgeoisie. Il s'était placé lui-même à la tête des comités de secours. Mais il considéra, après le dur hiver de 1892-1893, qu'on ne pouvait pas en appeler ainsi tous les ans à la bienfaisance

l'assurance OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 259

(les particuliers, que ce syslôme présentait des inconvénients matériels et moraux de plusieurs genres pour la sécurité et la dignité du pays, et qu'il fallait enfin pourvoir par des mesures législatives à un désordre qui prenait tous les caractères d'une véritable maladie chronique de l'organisme économique et social.

Il chargea M. le professeur G. Adler de se livrer à une étude approfondie de la question et de préparer les principaux éléments d'un projet, que nous appellerons une ordonnance ou une recette contre le mal de chômage.

Le gouvernement et le savant étaient d'aulant plus encouragés dans leurs recherches qu'un certain nombre de cercles ouvriers, à Bàle comme à Berne, manifestaient hautement la volonté de s'entr'aider eux-mêmes par l'application des principes de l'association et de l'assurance mutuelle. Ils étaient, disaient-ils, fatigués de recourir chaque hiver à la charité, d'ailleurs toujours insuffisante, de leurs concitoyens et de l'État. Si cette pensée courageuse trouvait des moyens pratiques de réalisation ; si les travailleurs parvenaient à se tirer d'affaire eux-mêmes, par l'exercice de leurs facultés d'initiative et de pré-

voyance, ce serait là sans nul doute le vrai remède, la vraie méthode d'hygiène prophylactique.

Mais, nous l'avons dit aussi, dans l'état actuel de l'Europe et du monde, et dans l'organisation si défectueuse du travail à la fin du xi\p siècle, les travailleurs sont encore bien mal outillés pour se protéger par leurs propres ressources contre le fléau du chômage.

D'une part, ce fléau, cette contagion peut dépendre des causes les plus lointaines et esl plus diverses : elle s'abat sur un village de l'Argovie, sur une industrie de la Flandre ou de la Bourgogne parce que des modifications économiques et politiques se sont introduites un beau ruoj dans des contrées inconnues, appartenant à un autre hémisphère; ou parce que la mécanique et la chimie ont découvert dans le secret de leurs laboratoires et de leurs ateliers de nouvelles combinaisons et de nouveaux agencements. D'une autre part, les familles de travailleurs tirent de leurs journées un produit si médiocre qu'elles suffisent difficilement à leur entretien journalier : il leur est bien plus difficile encore de parer à un phénomène économique qui affecte

l'assurance OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 261

des allures constantes et générales, comme si c'élait un phénomène de la nature, et qui peut venir les frapper du bout du monde.

De tout cela, et d'autres causes encore, s'est formé ce socialisme du xixc siècle , qui ne ressemble que très relativement à ce qu'il pouvait y avoir de socialisme dans les époques antérieures, et de là même est née, comme nous l'avons remarqué plus haut, la pensée que des lois étaient nécessaires pour parer aux conséquences d'une situation devenue constante et normale en son irrégularité même.

Le rapport du professeur-docteur G. Adler, qui a fourni les traits principaux du projet de loi de Bàle, pose le principe de l'obligation comme le fondement indispensable d'une organisation d'assurance contre le chômage. Ceux qui ne seraient pas assurés partageraient en effet, avec leurs camarades plus prudents, les risques du chômage ; on ne pourrait pas les abandonner dans le besoin, on serait obligé de les aider pour remplir le devoir inéluctable de solidarité sociale et dans l'intérêt de l'Etat tout entier : il faudrait donc encore une fois s'adresser à la charité publique, ce que l'on voulait précisément éviter.

En outre, si des pères de famille ont négligé de s'assurer, les femmes et Jes enfants tombent à la charge de la commune et sont les victimes d'une misère intolérable pour tout le public. Ces actes d'imprévoyance sont devenus aujourd'hui un mal, non seulement pour leurs auteurs et pour les personnes qui en souffrent directement, mais pour la cité elle-même, pour l'industrie et le bon ordre de la république, lorsque ces malheureuses familles pâtissent en un certain nombre et toutes en même temps, par suite de circonstances générales économiques et climatériques, dont ils ne sont évidemment pas responsables. Le système d'assurance contre le chômage est détruit par la base, et tous les heureux effets qu'on en attendait sont perdus. Pour toutes ces raisons, le professeur Adler établit qu'une assurance de celte nature doit être obligatoire ou il n'y a pas d'assurance.

Mais comme on ne voulait pas en faire l'essai pour toutes les professions à la fois, on décida de limiter d'abord l'obligation aux industries du bâtiment et aux fabriques, déjà visées par la législation industrielle, qui sont le plus exposées au chômage.

Le projet de loi de Bàlc-Yille, actuellement en discussion devant le Grand Conseil, est beaucoup plus détaillé que la loi de Saint-Gall. Nous en donnerons un aperçu. L'obligation, dans les limites que nous avons indiquées, commence à quatorze ans pour tous les travailleurs suisses du bâtiment et des fabriques; elle ne s'étend pas aux ouvriers dont le salaire annuel atteint 2,000 francs, ni aux apprentis âgés de moins de dix-huit ans, qui toucheraient un salaire annuel inférieur à 200 francs. Les assurés sont répartis, pour le paiement de leurs cotisations ou primes, en deux catégories, divisées elles-mêmes en trois classes. La première catégorie comprend ceux des fabriques ; la seconde, ceux du bâtiment, maçons et terrassiers. Dans chaque catégorie, la première classe comprend les ouvriers qui gagnent par semaine 15 francs et moins, la seconde classe, ceux qui gagnent de lo à 2i francs, la troisième classe, ceux qui gagnent 2i francs et davantage. La prime à payer est calculée non seulement d'après ces salaires, mais d'après les risques éventuels de chômage, ces risques étant moindres pour les fabriques que pour le bâtiment. Ainsi elle est de 20 centimes par semaine

2Gi DU TRAVAIL ET DE SES CONDITIONS

(10 fr. 40 par an) pour la première classe de la première catégorie, et de 60 centimes par semaine (31 fr. 20 par an) pour la troisième classe de la deuxième catégorie. Elle est évaluée au maximum à 2,5 p. 100 du salaire.

La contribution du patron est de 10 centimes par semaine pour chaque assuré de la première catégorie, de 20 centimes pour chaque assuré de la seconde. L'Etat prend à sa charge les frais d'administration, il accorde en outre à la caisse une subvention annuelle de 2o,000 francs.

Le projet énumôre, avec beaucoup de soin, les divers cas dans lesquels l'assuré perd son droit à l'indemnité ; lorsque le chômage est la conséquence d'une dispute avec le patron au sujet du salaire; lorsque le travailleur quitte volontairement sa place; lorsqu'il a été renvoyé pour un acte qui, d'après les dispositions du code des fabriques, autorise le patron à le congédier immédiatement; lorsqu'il refuse sans motif valable le travail qui lui est offert, etc..

Les indemnités varient entre 80 centimes et 2 francs; elles sont graduées, comme les primes, suivant les catégories et les classes. Ainsi le célibataire, la femme mariée et le veuf ou la

veuve n'ayant pas d'enfants au-dessous de quatorze ans, reçoivent de 80 centimes à 1 franc. Le veuf ou la veuve ayant des enfants âgés de moins de quatorze ans, l'homme marié, s'il n'a pas d'enfants ou s'il n'en a qu'un, de moins de quatorze ans, reçoivent de 1 fr. 20 à 1 fr. 50. L'homme marié qui a plusieurs enfants au-dessous de quatorze ans touche de 1 fr. 50 à 2 francs. L'indemnité payée à l'homme marié est réduite si sa femme gagne aussi sa vie, ou si elle est elle-même secourue par la caisse d'assurance. Ces indemnités sont payées pendant quatre-vingtdix jours par an, au maximum, tandis qu'elle est de soixante jours seulement dans la loi de Saint-Gall.

Nous abrégeons, mais on voit par les principaux traits de ce système que la loi bâloise s'est efforcée de tenir compte de tous les éléments de la question ; elle est jusqu'à présent l'essai le plus complet et le plus rationnel qui ait été présenté d'une institution d'assurance contre le chômage, et tous ceux qui voudront organiser quelque établissement de ce genre dans leur pays feront bien de se reporter d'abord au projet deBàle et aux principes établis par le professeur Adler.

On remarque que les primes sont relativement élevées et les indemnités relativement basses; c'est que les calculs ont été faits intentionnellement, d'après la moyenne du plus large chômage probable. On compte qu'il y avait généralement 20 p. 100 d'ouvriers sans travail, soit 1,800 sur 9,000 assurés; mais on espère que l'expérience sera plus favorable , en sorte qu'il sera possible de diminuer bientôt les primes. On se garderait, en tout cas, d'augmenter les indemnités , car c'est encore un des principes de cette organisation que les indemnités doivent toujours rester au taux minimum; autrement elles engendreraient des abus et deviendraient un encouragement au chômage.

Bien d'autres questions naissent en foule autour de la question principale, que nous ne pouvons pas énumérer ici, et encore moins discuter. Il semble que la méthode d'assurance soit sans fin et qu'une assurance en appelle toujours une autre. Ainsi l'assurance contre le chômage est la garantie de toutes les assurances contre les accidents, contre la maladie, contre la vieillesse, la garantie dernière et fondamentale, à ce que l'on a pensé d'abord. Mais c'est

l'assurance OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 267

certainement une erreur, elle demande comme les autres à être garantie à son tour. L'homme, en définitive, patron, ouvrier, n'a d'autre garantie que le travail et l'instruction.

On a remarqué qu'un certain nombre parmi les assurés contre le chômage pourraient ne jamais toucher et payer toujours, et ce seraient les plus heureux, étant ceux qui ne chômeraient jamais. Il y en aura d'autres qui ne toucheront presque rien et qui paieront longtemps et beaucoup. Un sentiment de solidarité très développé leur ferait sans doute estimer leur bonne chance à sa valeur et ne leur laisserait aucun regret sur leurs primes perdues pour eux, mais utilisées pour les autres.

Cette compensation toute morale ne suffit pas : on a pensé qu'il serait bon de greffer sur l'institution d'assurance contre le chômage les autres formes diverses d'assurances contre les conséquences de la maladie, des accidents ou de la mort; les plus favorisés du sort, les moins frappés par le fléau du chômage dans la lutte du travail, retrouveraient ainsi leurs primes d'une manière ou d'une autre; mais c'est là toute une nouvelle série de problèmes, à peine

étudiés , et que les gens de métier n'ont pas encore approfondis. La science de la prévoyance n'est qu'à ses premiers commencements, elle pourra élever dans les démocraties instruites, libres et pacifiques, pénétrées des sentiments de la solidarité et de la justice, des monuments admirables, dont nous posons à peine les assises informes et caduques. Mais, quels que soient les perfectionnements de l'avenir, il y aura dans de tels systèmes une grande part d'empirisme et d'illusion : la vraie assurance est et sera toujours celle que nous avons dite : la possession de soi-même et le gouvernement de la vie par le travail matériel, intellectuel et moral, source unique de tous les progrès, condition [de la liberté et de la vertu.

Le travail manque continuellement à un grand nombre d'hommes, qui n'en trouvent ni la quantité dont ils auraient besoin ni la qualité qui conviendrait à leurs facultés ; il manque périodiquement à un grand nombre d'autres : ce n'est pas un paradoxe de soutenir qu'à cette situation même il n'y a de remède que dans le travail d'une société toujours à la recherche du mieux, qui s'efforce de répandre de plus en plus

l'instruction et la lumière parmi tous ses membres et qui permet à la science, par une liberté entière, de trouver les solutions successives de tous les problèmes que le temps ne cessera jamais d'apporter avec lui.

Le professeur M. Raoul Jay, d'un esprit si ouvert et si libre , a le premier publié dans notre pays une remarquable étude sur le système d'assurances inauguré à Saint-Gall. Un Congrès international s'est réuni l'année dernière à Milan pour examiner la question des accidents du travail et des assurances sociales. M. Eugène Rostand, l'infatigable promoteur des idées d'épargne et de retraite, a fait à ce congrès un exposé très complet des divers moyens par lesquels il est possible de remédier au chômage. Tout est dans tout sans doute. Assurances, bureaux de placement, maisons de travail, coopératives de production et de consommation, participation aux bénéfices , sociétés de secours mutuels, crédit populaire, entreprises de grands

travaux publics, colonies agricoles, à la façon allemande, et même colonisation en grand et émigration dans les continents moins occupes : autant de moyens de procurer du travail aux ouvriers, autant de manières de procurer des secours ou du crédit, quand on n'a pas de travail à offrir.

Chacune de ces questions pourrait donner lieu à un volume. Elles ont été traitées dans de nombreuses publications. Nous les diviserons en deux classes principales. D'une part, les moyens qui ont pour objet de donner du travail aux ouvriers en chômage; d'autre part, ceux qui ont pour but de leur permettre d'attendre que le travail reprenne.

Entre ces deux genres de moyens, lequel faut-il préférer? Un grand nombre de personnes répondront de prime abord : « Il vaut mieux les divers moyens de donner du travail à ceux qui n'en ont pas. » Tels sont les travaux publics les plus simples et convenant presque à tout le monde, les maisons de travail, les colonies agricoles. Ces personnes cependant pourraient bien se tromper; il n'est point parfaitement sûr que « l'assistance par le travail », comme on l'a

appelée, soit dans tous les cas préférable, économiquement et moralement, à un certain temps de chômage, dans un repos assuré.

Un travail artificiel et empirique, dont peutêtre on ne pourra pas utiliser les résultats, dérangera toute l'économie du travail normal dans une commune, dans un pays. Si ce travail est fait au-dessous des prix ordinaires, c'est une exploitation à réprouver, s'il est fait au-dessus, c'est un danger de désertion pour les autres métiers. Il risque fort de ressembler à un travail forcé. La maison de travail sera souvent une prison ou un cloître. Presque toujours le travail sera mal fait, sans attention et sans soin. Il encombrera le marché de mauvais produits. Les bons produits en souffriront, perdront de leur valeur et se gâteront à leur tour. Tous les produits du travail ont une influence les uns sur les autres. Ils sont entre eux des occasions mutuelles de perfectionnement ou de dépérissement. Pour tout dire d'un mot : il y a des conditions de travail qu'on ne viole pas impunément. Elles sont en rapport avec la nature des choses, avec le caractère de l'homme et avec l'état de la société. Et si l'on veut créer par force du travail, quand

le besoin ne s'en fait pas sentir, on s'expose à augmenter le trouble de la situation économique, au lieu de le diminuer.

Le travail, dans une société et dans un moment donnés, est un système de relations que les hommes ont entre eux et avec les éléments du monde extérieur. Ces relations sont déterminées par les besoins, par la force d'énergie morale et physique des hommes et par la force de résistance des choses. Elles sont soumises aux conditions générales de l'univers, aux conditions spéciales de cette partie de l'univers où elles s'exercent. Dans cet ensemble de relations, qui a ses lois et son harmonie, qui peut être considéré comme une sorte d'organisation vivante, si vous introduisez capricieusement et par contrainte une certaine quantité de travail inutile de travail sans objet et sans raison, vous pouvez déranger gravement l'équilibre de tout le système.

Un grain de sable introduit dans les ressorts du plus puissant mécanisme peut en arrêter la marche, ou la ralentir ou faire éclater tout ce grand corps. Le chômage dont nous nous plaignons furieusement, que nous voulons empêcher

l'assurance ouvrière, LE CHOMAGE 273

à tout prix, a peut-être son utilité et son rôle dans l'économie générale du travail ; peut-être est-il moins pernicieux que sa cessation et fait-il moins de tort, cause-t-il moins de peine et de tourment aux hommes et aux familles qu'il tourmente le plus, que s'il cessait tout d'un coup et pour toujours. Nous prenons souvent des biens pour des maux et des maux pour des biens. La science étroite est orgueilleuse et aveugle; les doctrinaires ont fait un mal immense dans le monde. Leurs combinaisons systématiques et leurs prétentions absolues ont causé plus de souffrances cachées, plus de dégâts et de désordres inexpliqués que les excès bruyants de la sédition et de l'anarchie. Peut-être le chômage le plus cuisant et le plus douloureux est-il quelquefois un bien relatif, un allégement et une douceur à ceux-là mêmes qu'il meurtrit et qui seraient encore plus souffrants et plus abîmés dans leur corps et dans leur conscience, si le chômage disparaissait entièrement.

La vraie science est modeste et patiente, elle est large en ses conceptions comme ce monde lui-même aux complications infinies, et le vrai médecin sait qu'il y a des maladies qu'il est

dangereux de guérir. On les appelle des maladies : on s'irrite contre elles, parce que l'on n'a que des lumières bornées, une vertu débile et une langue qui manque totalement d'expression et de philosophie. Ces sortes de maux qu'il est dangereux de guérir brutalement sont des soupapes de sûreté, des issues salutaires, et si vous voulez les empêcher tout d'un coup, sans diplomatie et sans politique, si vous prétendez expulser tyranniquement ce prétendu mal du siège qu'il a choisi, vous ne faites que précipiter une invasion qui se répand dans tout l'organisme avec un redoublement de fureur.

Plusieurs n'ont reconquis que dans la maladie leur liberté morale et ont découvert leur génie. Plusieurs n'ont goûté que dans le chômage même involontaire, même forcé, le charme de s'appartenir à soi-même et les douceurs de la famille, de la paternité et de la fraternité. Ils n'auraient jamais pensé qu'ils pouvaient se les permettre, s'ils n'y avaient été obligés par la nécessité des choses. Ils auraient travaillé jusqu'au bout, au détriment de leur santé et de la santé de leurs enfants. Les grands chômages sont peut-être les mystérieux réservoirs où fermentent les généra-

tions de l'avenir, où se préparent les éléments de la liberté du monde.

Nous plaçons absolument hors de la question les chômages qui seraient entretenus par des manœuvres et des artifices politiques : nous ne pouvons pas raisonner sur ce jeu cruel.

Restons dans le domaine économique : il y a chômage et chômage : on le distingue ordinairement en chômage volontaire et en chômage forcé, l'un méritant la réprobation, l'autre, seul digne d'être secouru. Quant au chômage du dimanche et des jours de fête, c'est un repos, un loisir régulier et nécessaire. Alors même qu'il s'agit de grands chômages, comprenant une multitude d'hommes et s'étendant sur une période de temps indéterminé, il n'est pas certain que ces chômages n'aient pas aussi leur régularité et leur légitimité. Les définir à première vue, dire s'ils sont forcés ou s'ils sont volontaires, n'est pas aussi simple que le pensent les économistes. Les travailleurs quels qu'ils soient, manuels ou intellectuels, n'ont pas toujours raison, il s'en faut grandement, d'accepter, à toutes conditions, un travail avili, comme les entrepreneurs, dans leur intérêt propre, n'ont pas raison de faire

au travail des conditions qui le déshonorent et le dessèchent. Un chômage honorable et courageusement supporté, avec son cortège de privations, vaut mieux qu'un travail dégradé.

Les ouvriers de la littérature, de la presse et des arts dits libéraux, sont assez souvent en ces questions moins prévoyants que les terrassiers et les maçons. Ils travaillent à tout prix, perdant le présent avec l'avenir, et ruinent une professsion qui devrait être la première et devient la dernière; ils sont alors justement méprisés, non seulement par leurs entrepreneurs, mais par les hommes courageux des métiers les plus bas, qui, eux, connaissent au moins la force de l'association et les suspensions légitimes de travail. Pour reprendre leur liberté sur les manieurs d'argent et leur vraie place dans le monde, pour relever leur noble métier, ils devraient seulement avoir la grandeur d'àme d'échanger leur redingote râpée contre un sarreau de toile bleue et se mettre d'un commun accord en chômage. Les hommes de lettres ont divers genres d'héroïsme, mais ils n'ont pas celui-là : les sabots et la blouse dépassent la capacité de leur fierté. Mourir pour une idée n'est rien, mais il faut

L'ASSURANCE OUVftIKRE, LE CHOMAGE 277

tomber avec un foulard de soie, un jonc à pomme d'or dans la main.

Le chômage où l'on se réfugie volontairement, non point parce que le travail manque d'une manière absolue, mais parce que le travail offert l'est à des conditions inacceptables, est-ce un chômage volontaire ou un chômage forcé ? On ne dira pas qu'il faut accepter pour vivre toute tâche, quelle qu'elle puisse être, fût-ce contre la morale, contre l'honneur, contre la patrie. Cette répulsion instinctive pour un indigne travail a été la mère de vertus magnanimes et de sacrifices admirés dans la suite de tous les siècles. Un travail peut avoir ce caractère, non point seulement par l'objet même où il s'applique, mais par les conditions et circonstances dans lesquelles il s'exerce. Tout travail peut devenir, par le seul effet de ces conditions et circonstances, une félonie et une trahison envers tes collègues, envers tes camarades , envers ta classe , envers la société à laquelle tu appartiens, envers toi-même, travailleur de l'intelligence ou des bras, de la plume ou du marteau, si tu le fais pour des conditions inavouables, et si d'homme libre tu te rends esclave. Contre un morceau de pain, tu

échanges tout ce qui vaut la peine de vivre. Et propter vitam vivendi perdere causas.

Ne sais-tu donc pas mourir? Est-ce si difficile? Mais il y a fort à parier que tu ne mourras pas, tu te sauveras au contraire par ton refus. Tu sauveras l'honneur du travail humain. L'honneur du travail : tout est là, moralement et économiquement parlant. Un travail honoré, respecté et aimé, parce qu'il est respecté, vaut dix fois plus qu'un travail abaissé et flétri. L'honneur du travail varie avec les temps et les lieux. Cet honneur grandit, se clarifie et s'épure singulièrement à notre époque. Le travail devient plus fier et plus susceptible; il gagne chaque jour en amour-propre et en dignité, tant mieux. Faire un travail honorable, où l'on met sans compter son énergie et son âme, ô joie de l'homme! Il se développe ainsi lui-même, se réalise et se proclame dans ses créations, dans les produits de son énergie d'homme. Il vit doublement, il se multiplie dans ses œuvres. Peut-être bien ne travaille-t-il pas pour un salaire d'argent : il travaille alors pour un salaire plus haut, et dont il est seul à savoir le prix. A chacun son salaire, suivant son état, et suivant la distinction et Télé-

vation de ses pensées. Toujours est-il qu'il s'agit de faire un travail honoré. Chacun a son honneur. Mais il faut que cet honneur soit satisfait. L'union de l'homme avec le travail, union sacrée et féconde entre toutes, ineffable volupté de l'être pensant ; à une condition, c'est que ce soit un travail d'honneur et que l'on soit fier de s'y livrer tout entier, d'y mettre sa volonté, son art et tout son amour, qui ne peuvent y être qu'à cette condition. Si le travail est ignoble, sans moralité et sans vertu, vous réalisez le supplice dégoûtant de l'union de l'homme avec un cadavre.

Le travail humain n'est pas une corvée quelconque, un acte dépourvu de caractère et de conscience; le travail vit de liberté et de vertu, ou, si l'on préfère cette expression, d'honneur. Il doit avoir pour objet le bien et le mieux, et, s'il n'a pas cet objet, il ne vit plus, il ne progresse plus, il est mort.

Déshonorer le travail, lui ôter son prix et sa dignité, c'est tuer le travail. Le flétrir ou le laisser flétrir dans ses mains, quand on peut l'empêcher, c'est un crime social et une sorte de parricide.

Et pour empêcher qu'il ne soit flétri clans tes mains, clans toute la mesure où tu le possèdes, avec ta complicité et ta connivence, homme travailleur, qui que tu sois, travailleur de la pensée ou de la matière, le parti à prendre est bien simple : tu n'as qu'à ouvrir les mains, à laisser tomber la plume ou le marteau. 11 suffit de t'abstenir et de dormir. Le travail au moins ne sera pas déshonoré en toi. Par ton abnégation et ton abstinence, tu le sauveras autant qu'il dépend de ton pouvoir, tu lui conserveras son intégrité et sa valeur. Tu n'aideras pas à souiller les sources profondes où doit s'abreuver l'humanité de tous les temps. Tu n'as qu'à surmonter l'âpre tourment de ta soif pour aujourd'hui. Ne bois pas. Ne mange pas. Dors. Dors au pied d'un arbre si tu n'as pas de maison. Tu retrouveras pure et rafraîchie la source de l'énergie à ton réveil. Et si tu ne te réveilles pas, la bonne nature t'ensevelira sous la montée fleurissante des herbes printanières et, comme elle ne perd rien, elle fera entrer ton humble sacrifice clans l'élaboration de ses plans d'avenir.

Certes le travail, tel que nous le voyons aujourd'hui, est relevé de bien des turpitudes, des

l'assurance ouvrière, LE CHOMAGE "281

hontes, des misères, des dégradations dont il a été affligé pendant un temps immémorial. Il commence à exister réellement, à s'exercer dans des conditions qui lui permettent de respirer et de vivre. Il opère chaque jour la conquête de son intégrité et de sa vraie valeur morale. Il est trop fort désormais pour qu'on le ramène aux galères. Il contient de plus en plus des éléments importants de liberté, de progrès et de vertu, qui font sa vie et son mouvement. Il marche à pas de géant, et, partout où il passe, le monde est transformé.

Il a encore des ennemis redoutables, qui, tous, se réunissent sous un seul nom, l'ignorance. C'est l'ignorance des lois du travail, de sa vraie nature, de son unité organique, de son essence morale, qui s'identifie avec la conscience de l'homme lui-môme, c'est cette ignorance si fréquente chez ceux qui se croient les maîtres, les dispensateurs et les propriétaires du travail, qui cause dans notre société industrielle des maux innombrables.

Ces maîtres philosophes définissent le travail suivant les convenances de leur doctrine empirique; ils le divisent et le subdivisent d'après

les calculs incertains de leur intérêt aveugle et transitoire ; ils arrachent le travail de son fondement qui est le cœur de l'homme, ils en expriment toute la vertu et la vie, le dépouillent de son caractère, le violent, le stérilisent, le coupent et le découpent suivant les vues a priori de leur doctrine subjective qui n'est que la doctrine de l'égoïsme; et, quand ils ont fait subir au travail ces traitements barbares et stupides, ils lui disent : marche ! — Et ils croient qu'il va marcher! Heureusement qu'il marche en effet, mais il marche à sa façon et non à la leur, il marche malgré eux, quoiqu'ils aient tout fait pour le tuer, il marche parce qu'il est la vie progressive de l'humanité consciente, tandis qu'ils avaient la prétention imbécile de le réduire à n'être qu'un procédé et un chiffre.

Ils ne savent pas ce que c'est que le travail : ils ne savent pas davantage ce que c'est que le chômage. Us le décrètent d'accusation comme un ennemi public, ils ne se sont jamais demandé ce qu'il peut y avoir en lui de légitime et de nécessaire, et si le chômage n'est pas au travail ce que la nuit est au jour. Le chômage fait peut-être bien partie intégrante et essentielle du travail,

l'assurance ouvrière, le CUOMàGE 283

comme un des anneaux de son évolution, en sorte qu'il n'y aurait pas de travail évolutif, transformiste et vivant, s'il n'y avait pas de chômage.

Comme nous avons gâté et perverti beaucoup de choses par notre ignorance des lois de la vie, par notre indiscrétion brouillonne et tapageuse, notre immodestie, notre infatuation enfantine, notre avidité intempérante de jouir et qui ne nous fait que souffrir, de nous enrichir à outrance et qui ne réussit qu'à nous appauvrir, nous avons en beaucoup de points et de circonstances excédé les limites du travail normal : quoi d'étonnant si nous avons pour compensation des chômages dans la même mesure que le travail a été outré et violemment forcé? Il faudrait corriger nos modes de travail d'abord, et nos modes de chômage se corrigeraient tout seuls. L'un suivrait l'autre.

Mais nous prétendons torturer, surchauffer, martyriser le travail en tous sens, et nous ne voulons pas permettre qu'il se redresse et se rectifie en des chômages compensateurs. C'est une double tyrannie à laquelle la force des choses ne se plie pas. Cette force des choses prend

d'éclatantes revanches. Elle consent à nous céder dans un sens, mais à la condition expresse de se retrouver et de se reprendre dans l'autre sens. Si nous voulions, sans rien changer aux conditions du travail, supprimer ces chômages, que nous déclarons funestes, et si nous y parvenions pour un temps, nous ne ferions que préparer la formation de chômages encore plus considérables. Ces chômages augmenteraient en puissance autant qu'ils seraient retardés, et, le jour où ils éclateraient enfin d'une manière irrésistible, ils pourraient abîmer la société tout entière. Alors les usines s'écrouleraient d'ellesmêmes, sous la pression accumulée du travail. Les locomotives sauteraient en l'air avec leurs rails déracinés. Les générateurs de toute la force industrielle feraient explosion sous un effort suprême. L'immense machinisme de ce siècle poussé aux dernières extrémités de la tension, se briserait dans une de ces ruptures d'équilibre qui ébranlent le ciel et la terre. Ce sont les conditions du travail qui font le chômage, et cfc chômage n'est pas pernicieux en soi.

Mais quoi? nous sommes à la recherche de mille moyens imaginaires pour corriger le chô-

ma<ïe, en conservant tous les abus du travail : c'est la coutume universelle des hommes, il est vrai, de vouloir guérir leurs maladies et garder leurs passions.

On comprend que certaines associations de travailleurs aient prévu dans leurs statuts le chômage volontaire, dans la vraie acception de ce mot, c'est-à-dire le chômage par paresse, par fantaisie, ou par contestation arbitraire sur les prix généralement reçus; le chômage involontaire, celui qui résulte des crises industrielles locales ou générales, des révolutions de la mode ou des saisons, des transformations de l'industrie ou du commerce; et le chômage par dignité.

Celui-ci est sans doute plus difficile à apprécier que les autres. Chacun est juge de sa dignité. Chaque classe, chaque profession se fait une conception propre de la dignité qui lui appartient. Si le chômage par dignité est fondé sur un motif sérieux, qui engage l'honneur de la profession, il doit être rangé dans l'espèce du chômage involontaire ou forcé. C'est en effet

une obligation aux individus de toute classe, d'obéir aux lois de l'honneur de leur classe. L'honneur de l'homme du monde est généralement fondé sur un préjugé : l'honneur du terrassier l'est généralement sur le taux d'un salaire.

Le chômage parfaitement volontaire, et que je supposerai dépourvu de tout motif plausible, d'un groupe de travailleurs, entraîne le chômage involontaire d'un groupe voisin. Dans une industrie, formée de plusieurs branches connexes, comme toutes nos grandes industries modernes, si les ouvriers d'une branche quittent le travail, leurs camarades de l'autre branche ne peuvent plus travailler. La grève voulue des uns, en dehors de toute entente préalable et par le simple jeu des ressorts industriels, fait la grève obligée des autres.

Il faut donc faire attention avant de caractériser le chômage : le condamner ou le justifier peut être une question également douteuse. Si les travailleurs avaient le moyen de vivre tranquillement, sans privations excessives, dans les temps de chômage, voulu ou non, ce serait un avantage pour tout le public. Mais la volonté,

surtout quand elle est ignorante, est un élément effréné, qui se dérobe aux plus savants calculs de la prévoyance, et, en tout cas, prudente ou non, sage ou folie, une grève apparaissant avec les caractères de la délibération et du vote ne peut être directement à la charge que des grévistes eux-mêmes. Les associations ouvrières peuvent seules organiser les caisses de secours et d'assurances dont elles ont besoin pour soutenir leurs membres volontairement en grève ; seules à savoir les motifs et les occasions de ces libres chômages, et juges de leur intérêt comme de leur dignité de classe.

C'est ce qu'elles font, en Angleterre, en Amérique, et même en France, dès qu'elles prennent de la force. Leurs caisses, alimentées par les cotisations régulières de vingt mille, de cinquante mille, de cent mille hommes et plus, deviennent des sujets d'administration considérables ; les travailleurs apprennent ainsi le maniement des capitaux collectifs, les méthodes de comptabilité étendue; un grand nombre d'opérations financières, autrefois le secret des capitalistes, deviennent familières aux ouvriers des plus bas étages.

En 1892, trois cents Unions anglaises, comprenant 745,648 membres, avaient distribué en secours de chômage, distincts des secours de maladies et d'accidents, 9,674,325 francs. C'étaient des chômages individuels ou locaux, les grèves plus étendues avaient encore un autre budget. Toutes ces Unions anglaises ont des caisses puissantes et des règlements très étudiés pour venir en aide à leurs adhérents en chômage. La société des charpentiers et menuisiers donne 10 schellings (12 fr. 50) par semaine pendant les douze premières semaines, 6 schellings (7 fr. 50) pendant les douze semaines qui suivent. Les carrossiers donnent 18 schellings (22 fr. 50), tandis que les ouvriers de l'industrie textile n'en peuvent donner que 3 et une fraction, environ 4 fr. 35

Les sociétés de typographes, qui vivent journellement en contact avec les journaux et avec les livres sont en tout pays des modèles admirables d'associations ouvrières par leur modération et leur discipline. Nous les avons vues dans un autre chapitre pratiquant anciennement l'arbitrage. Partout, elles ont leurs caisses d'assurance mutuelle contre le chômage. La

l'assurance ouvrière, le cuomage 289

moralité de leurs statuts est supérieure. « Notre organisation contre le manque de travail, disent les typographes allemands, n'est pas une simple société d'assurance; les secours ne dépendent pas uniquement des versements, il faut y joindre une conduite irréprochable et la moralité professionnelle. » L'association des typographes suisses, fondée en 1858, a pour objet « de soutenir les principes de liberté et de réciprocité , de défendre les intérêts de ses membres, de favoriser leur développement et leur culture intellectuels... » Les membres qui auront quitté plusieurs fois à la légère « leur conditionnement », occasionnant ainsi des pertes à la caisse de secours, peuvent être, sur la proposition d'une section, privés de secours par le comité central, pendant une année. Les typographes français, qui possèdent parmi leurs administrateurs des hommes éminents, ont commencé à organiser des caisses, non seulement de secours, mais d'assurances. Cette profession a traversé de terribles épreuves; de plus graves l'attendent, des machines apparaissent déjà qui supprimeront la typographie manuelle, comme l'imprimerie a supprimé l'œuvre des

Hector Dépasse. — Du Travail. 17

anciens copistes. Des industries meurent tous les jours, d'autres naissent. Les typographes, abandonnant leurs casses inutiles, iront porter en des industries nouvelles et inédites, leur discipline excellente, leur politique et leur philosophie.

Les ouvriers cigariers de Bruxelles voient le chômage opérer dans leur association des ravages effrayants. Les ouvriers des provinces ont appris ce métier, ils le font plus mal, mais à vil prix; ils sont soutenus par des sociétés de charité excessivement riches et puissantes dans ce pays, et, grâce aux charités, ils se contentent des plus misérables salaires. Les cigariers bruxellois sont décimés par les coups aveugles de la bienfaisance rurale ; leur misère et leur perte sont l'œuvre immédiate de la piété champêtre. Le chômage qui était de 10 p. 100 il y a quelques années, s'élève aujourd'hui à plus de 30 p. 100. Ils peuvent cependant allouer encore des secours à leurs camarades sans travail. « Le règlement ne garantit une indemnité que pendant trois mois, dit un homme du pays, et voici bientôt trois ans que certains vivent aux frais de l'association. »

Une intéressante société de secours mutuels s'est fondée à Ixelles, en avril! 893, sous la dénomination de : Les Travailleurs unis. Elle a pour objet principal « d'assurer des secours temporaires à ses membres en cas de chômage forcé, pour toute autre cause que la maladie ou l'accident; et ce, en vue de leur permettre d'effectuer régulièrement leurs paiements périodiques dus pour la construction ou l'achat d'une habitation. » L'indemnité est égale pour tous les membres. Elle est versée, en cas de chômage, par les soins du conseil d'administration, non entre les mains du chômeur, mais à la société ou à la personne créancière quia construit, loué ou vendu l'habitation.

La loi relative aux habitations à bon marché, que nous venons de faire en France, met cette question à l'ordre du jour chez nous; car il est évident que la permanence du salaire doit être le premier fondement de l'opération, et que c'est une chimère, une pétition de principe, si on pense édifier la maison ouvrière sur le produit incertain d'un travail qui n'a jamais une semaine assurée.

Il parait que des essais sont faits en Allemagne

par des sociétés particulières, en vue d'assurer les ouvriers et employés contre la perle de leur travail ou de leur emploi dans les administrations publiques, l'industrie ou le commerce. Les assurés verseraient en signant la police d'assurance 3 p. 100 de leur traitement ou de leurs salaires éventuels pendant l'année, plus une prime de 2 p. 100 par mois; moyennant quoi ils recevraient 60 p. 100 de leurs émoluments pendant les six mois après la perte de leur place. Ce sont là des entreprises de finance ou de jeu, qui sortent de l'ordre de considérations où nous nous tenons, et il n'est pas bien sur que ces sociétés aient d'abord pensé à assurer leurs propres employés et serviteurs contre la perte de leur emploi dans les services de cette administration ingénieuse.

On conçoit deux modes d'assurances contre le chômage : ou les associations ouvrières créent et administrent elles-mêmes leurs caisses comme le font déjà un grand nombre d'entre elles, ainsi que nous venons de le voir, en Europe et en Amérique, ouïes assurances sont constituées par la coopération des communes, des ouvriers et des patrons, d'après le système nouveau, ori-

ginaire de Suisse. A la place des communes, on peut mettre l'Etat ou les deux ensemble. Il s'agit toujours d'une institution mixte, dans laquelle trois initiatives et trois responsabilités s'unissent pour une action commune, les ouvriers, les patrons et le pouvoir, ou, comme on disait autrefois, le Souverain. Chacun de ces systèmes a son caractère, ses effets, ses avantages, ses inconvénients.

Les caisses exclusivement ouvrières seraient généralement des machines de combat et de guerre pour soutenir des suspensions concertées de travail, organiser des chômages collectifs et des grèves, en vue d'améliorer les prix et les autres diverses conditions du travail. Dans ce système les travailleurs exercent leur pleine liberté syndicale, sans mélange d'aucune intervention étrangère. Ils ont toute l'initiative comme toute la charge. Leur éducation économique et politique se fait par le maniement quotidien des plus grandes affaires et par l'administration d'intérêts considérables; les chefs d'industrie, les hauts administrateurs, môme les hommes d'État n'ontguèrede sujets plus importants, d'occasions plus complexes et plus déli-

cates d'exercer leurs facultés, de développer Leur énergie morale et de parfaire leur éducation d'hommes publics, que ces organisateurs ouvriers des grands syndicats modernes , qui donnent le mot d'ordre à des armées et qui administrent des caisses d'assurance et de prévoyance contenant des millions, formés au jour le jour par des taxes de capitations et par des impôts établis sur les revenus de tout un peuple.

Les particuliers les plus influents, les patrons et directeurs de grands magasins, les membres cpars des divers professions et métiers, sont de bien petits personnages, sans vues et sans horizon, à côté de ces puissances. Ce que cela donnera plus tard, les fils de nos fils le sauront. Mais il apparaît que les plus grands syndicats sont les plus pacifiques, quand ils ont des administrations étendues, avec des budgets de prévoyance, capables de pourvoir à tous leurs besoins. Ce n'est pas le règne de l'individualité, sans doute : c'est le règne de l'association. Ce sont comme de nouveaux États qui se forment dans les anciens Etats.

L'autre système d'assurance part de l'État lui-

même qui fait œuvre de mutualité avec les ouvriers et les patrons. Les travailleurs ne sont plus seuls à administrer leurs affaires. On n'est plus en présence d'un organisme de classe. Trois coopéraleurs, et bien différents de nature et de caractère, participent à la constitution comme à la gestion du budget d'assurance. Si l'on veut que les petits métiers, les petits syndicats, les ouvriers isolés, aient leur garantie contre le chômage, et de même contre les accidents temporaires, contre l'invalidité permanente, ou contre les conséquences de la vieillesse, car ces principes s'appliquent à toutes les formes d'assurances et de retraites ouvrières, le système mixte est le seul applicable et pratique. Mais il n'échappe pas longtemps à l'obligation, l'Etat est un sociétaire prépondérant et bientôt absolu. Or cette obligation et cette haute autorité aideront mal au développement de l'éducation et de l'énergie ouvrière. D'une autre part, cependant, les ouvriers ne sont plus face à face avec euxmêmes, et dans un isolement de classe; l'isolement, quel qu'il soit, est toujours mauvais pour la formation des caractères et de l'expérience. Ils s'entretiennent, s'exercent et collaborent

chaque jour avec les représentants de l'Etat ou de la commune et des patrons. C'est une aulre méthode d'éducation qui a aussi sa valeur. Ce n'est pas la mutualité ouvrière ou simplement individuelle et humaine : c'est la mutualité nationale.

Nous retrouvons ici cet élément de socialisme qui se retrouve partout dans la question ouvrière, de quelque côté qu'on la prenne ; les ouvriers de ce temps ont perdu ou ils n'ont pas encore atteint ce degré d'individualité relative, où nous voyons la plupart des autres hommes autour d'eux.

Incapables de se soutenir par leurs propres ressources, incapables de payer leur loyer, d'élever leurs enfants, de se guérir dans leurs maladies, incapables de s'alimenter dans leur vieillesse, incapables de vivre par eux-mêmes du produit aléatoire de leur travail, dans le milieu où ils sont placés, ils le sont encore bien plus de s'assurer personnellement contre les risques multiples de leur existence; ils ne se sauvent que par leur association et grâce au concours de l'État, auquel viennent s'adjoindre les souscriptions des autres classes. Il n'y a plus de classes

l'assurance ouvrière, le CIIOMAGE 297

politiques, mais les classes économiques sont évidentes. L'individualité est le partage d'une élite. La personnalité ouvrière n'existe pas : il s'agirait de la créer.

YI

Un document de la Chambre de Commerce de Worms nous apprend qu'une importante fabrique de cuirs de cette ville a expérimenté depuis plusieurs années une méthode contre le chômage, qui mérite d'être rapportée ici. Cette fabrique a pris la détermination de ne pas renvoyer purement et simplement, dans les périodes d'accalmie, les ouvriers qui deviennent superflus. Elle accorde, à tour de rôle, à tout son personnel un congé pendant lequel ces hommes inoccupés touchent «un salaire d'attente», se montant à peu près au taux d'une paie moyenne. Cette tentative a en jusqu'à présent de bons résultats pour toutes les parties intéressées. Les ouvriers se sont trouvés à l'abri du besoin ; ils ont pu attendre sans préoccupations la reprise des affaires , ainsi que le moment de leur rentrée

dans les ateliers. Les femmes et les jeunes filles notamment, qui se sont adonnées d'une manière plus complète aux soins du ménage dans ces intervalles de congé, se félicitent doublement des avantages physiques et moraux qu'elles en retirent. La fabrique elle-même a profité de cette organisation, elle a conservé un corps d'ouvriers excellent qui se tiennent à tout moment à sa disposition et qui perpétuent les traditions, les procédés et l'honneur de leur industrie.

La Chambre de Commerce de Worms appelle cela un nouveau système d'assurance contre le chômage, mais il n'en est rien, et certainement cela n'a aucun rapport avec une institution quelconque d'assurance. C'est une discipline d'atelier, une organisation de la fabrique, une méthode de travail qui a pour objet de rendre le chômage inutile. Ou plutôt le chômage est ici parfaitement régularisé et consolidé; il a pris sa place légitime et nécessaire dans l'évolution du travail ; il fait partie intégrante de la constitution industrielle ; il est un des éléments les plus utiles du mécanisme dont il relie les pièces les unes aux autres et les fait marcher ensemble, jouant en quelque sorte le rôle d'une courroie

de transmission. Le chômage constitutionnel est la courroie qui relie entre elles les périodes de plein travail.

C'est précisément ce que nous disions plus haut ; si l'on veut sincèrement parer au chômage, il ne s'agit pas de fonder des caisses d'assurances, où le chômage viendra puiser et s'entretenir, il s'agit de réformer le travail de telle sorte que le chômage y ait sa place marquée. Alors ce sera le chômage dans sa véritable acception ; le chômage de repos tranquille et assuré, — non point par une caisse étrangère, par une banque ou par des secours d'Etat, — mais assuré par une constitution libérale, prévoyante et honnête du travail. Ce sera le chômage, non pas fiévreux, inquiétant et anarchique, tel qu'on le comprend aujourd'hui; mais le chômage de repos, de loisir, réglé par une bonne intelligence des lois et de la nature du travail, tel qu'on l'a compris et pratiqué dans les temps les plus anciens. Car cette méthode n'a rien de nouveau, quoi qu'on en dise à Worms, et la vieille cité des bords du Rhin n'aurait qu'à relire son histoire économique des temps passés pour y retrouver le chômage ainsi pra-

tiqué par les ancêtres de ses travailleurs du cuir. Seulement il s'agit de savoir si cette méthode ou toute autre analogue, qui consolide le chômage et en fait une partie intégrante du travail lui-même, est applicable aux grands ateliers de l'industrie moderne.

La Chambre de Commerce ne le sait pas trop ; elle craint que cet exemple ne soit pas suivi, et que la fabrique exemplaire ne puisse pas ellemême conserver longtemps la méthode qu'elle pense avoir inventée, si les autres fabriques la laissent seule poursuivre son expérience à ses risques. Aussi la Chambre se hàte-t-elle, suivant la coutume de nos voisins, d'en appeler à l'intervention de l'État, pour généraliser le procédé, mais il est certain que l'intervention universelle de l'État allemand dans les questions ouvrières a porté de tout autres fruits que ceux que l'on en attendait; les vastes systèmes d'assurances d'État en tout genre pourraient bien tourner à la déception, car la loi empirique, introduite maladroitement dans les problèmes de l'économie et de la morale, est comme une esquille dans les chairs d'un corps vivant.

La méthode de Worms, nouvelle dans son application , mais si ancienne dans son esprit qu'on peut l'appeler la méthode de la nature, contemporaine de l'homme et du travail, — est d'ailleurs appliquée plus ou moins confusément dans toutes les grandes industries bien tenues et capables de se défendre contre la concurrence. Seulement on l'applique sans avoir une conscience suffisante de ce que l'on fait et sans cette intelligence essentielle des détails que l'on a eue à Worms, et qui, seule, est organisatrice. Sous ce rapport le mérite de la fabrique citée est entier.

Le Creusot est un établissement sans comparaison plus considérable, tout y est infiniment plus difficile. On sait pourtant que cette industrie est parvenue pendant longtemps à éviter les grèves et les chômages tumultueux, grâce au tempérament, à la modération relative et habilement calculée de son activité. Beaucoup d'autres pratiquent avec plus ou moins de succès

les mêmes maximes de conduite économique. Il s'agit de prévoir les périodes d'accalmie et le retour des temps plus actifs, et de ne pas se hâter outre mesure dans le feu de l'activité la plus grande; de ne pas embaucher plus d'ouvriers qu'on ne peut en employer dans les saisons normales et qu'il faudrait renvoyer ensuite, le coup de feu passé; mais on distribue les portions de travail avec soin et prévoyance, on fait attendre les commandes des impatients et des ignorants qui voudraient tout brusquer et tout précipiter, et on peut las faire attendre parce qu'on est à la tète d'une grande industrie et d'une grande force, originale et singulière en son genre, qui ne craint ni contrefaçon ni imitation.

On ne surmène pas les travailleurs, on leur laisse des temps de repos relatifs ; on n'en augmente pas imprudemment le nombre pour ne pas avoir ensuite à le diminuer. Ainsi et sous cette forme, bien qu'imparfaite et peu définie, mais sous une forme cependant, l'élément chômage fait partie essentielle de la constitution du travail ; le chômage n'est pas en dehors du travail et contre lui, il est avec lui et en lui ; il est

un élément constitutif et reproducteur du travail môme.

Alors on jouit d'un chômage assuré, c'està-dire d'un repos assuré; et l'assurance a aussi son sens propre : elle n'est pas fondée sur des caisses qui montent et qui baissent, comme des bâtiments sur la mer, exposées à mainte fuite et maint naufrage, et qui auraient elles-mêmes grand besoin d'être assurées à d'autres caisses, et ainsi de suite indéfiniment : ce repos est assuré et garanti par la constitution du travail, par sa manière d'être et d'évoluer. Le chômage a changé entièrement de caractère; il n'est plus l'ennemi, le désarroi, le tumulte, il est une loi et la plus sûre des lois, puisqu'elle est le rapport même des choses.

Le travail bien compris et bien administré doit, en définitive, suffire à tout, puisqu'il n'y a rien en dehors du travail, puisqu'il est la condition de toute culture et de toute civilisation. Le travail seul explique la propriété, le capital, l'instruction, l'art, la morale, l'homme : l'homme est un être qui travaille, seul il travaille dans la nature et il travaillera selon des méthodes de plus en plus complètes, retrouvant et

reconstituant l'unité organique du travail, qui s'est divisée à l'infini, brisée en miettes sous les coups des révolutions.

Les fragments épars du miroir détruit seront rejoints et l'homme y reconnaîtra sa vivante image. Comment et quand? Par quelles suites d'évolutions encore inconnues? Nul ne le sait. Hais s'il est vrai que l'homme est appelé à conquérir de plus en plus sa personnalité et son identité, il faut bien qu'il retrouve et reconquière d'une manière ou d'une autre l'unité du travail enrichie et développée magnifiquement, puisque le travail est l'homme même, l'effort de la conscience qui apprend à se connaître et à se posséder étant le premier et fondamental travail de l'être pensant, et l'origine première de tous les autres travaux de l'homme.

L'une des idées relativement les plus justes et les plus fécondes de notre temps est celle du « risque professionnel », par où les accidents de travail seront mis à la charge de l'industrie.

l'assurance OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 305

Tant que nous en serons à chercher quelque expression un peu moins imparfaite de la liberté et de la responsabilité humaines, que celle où nous sommes parvenus, on ne trouvera rien de mieux, disons-nous, que de mettre les accidents et risques du travail à la charge de l'industrie elle-même; — non pas du patron, non pas de l'ouvrier, mais de l'industrie sans personnalité et sans figure.

Ce n'est pas l'ouvrier, certes, qui est responsable de cet accident qui a failli lui coûter la vie, et qui lui a effectivement coûté un bras ou une jambe; quand bien même il y aurait dans son cas une certaine part d'imprudence, impossible à définir exactement, qui est-ce qui se permettra de déclarer responsable en fait et en vérité de son malheur soudain, en un clin d'oeil accompli, cet homme qui passe sa vie dans le contact quotidien des machines les plus redoutables? Non, il n'est pas responsable. Il est absolument hors d'état, vu la situation économique qui lui a été faite dans l'organisation industrielle, de pourvoir par ses propres ressources à la dépense de sa guérison et aux besoins de la vie démembrée qui lui reste. Donc il n'est pas responsable, c'est

clair; il n'est débiteur de rien, à moins que ce ne soit de ses misères et de ses plaies.

Le patron n'est pas responsable davantage, ni le mécanicien, ni le constructeur de la machine, ni l'ingénieur qui l'a montée. Je les place tous volontiers dans l'hypothèse la plus avantageuse, où ils demandent que nous les prenions. Ils n'ont épargné aucuns frais pour la bonne installation de la fabrique. La matière des pièces était irréprochable autant que leur ajustement. Je n'arrive pas à saisir un responsable : seule, la responsabilité impersonnelle et anonyme de l'industrie, encore si maladroite, si mal instruite dans l'usage de ses appareils non moins redoutables par leur force que par leur délicatesse, la responsabilité de la science devenue si puissante et cependant si impuissante encore, planent audessus de ces murs écroulés et fumants, de ces machines renversées et de ces corps écrasés.

Donc, c'est l'industrie scientifique et anonyme qui doit payer et réparer, dans toute la mesure de réparation possible; c'est elle qui doit réparer le mal qu'elle a fait, qu'elle s'est fait à ellemême, par le déraillement des formes et des moyens, toujours insuffisamment étudiés eu

égard à la force excessive qui en résulte; l'industrie dans son unité organique, ouvriers et patrons compris, personne en particulier, mais l'être de raison, collectif et idéal, c'est lui que je charge du poids de cette responsabilité accablante, que, seul en effet, il est de taille à pouvoir porter.

Et c'est bien ainsi que les choses se passent; cette industrie, cette entreprise, cette fabrique, dans l'ensemble de ses éléments, est positivement condamnée à payer le désastre et elle le paye ; non pas l'industriel , l'entrepreneur, le fabricant, non pas le contremaître, l'ouvrier, l'employé, mais l'entreprise, mais la fabrique, théâtre de l'accident fortuit du travail.

Il n'y a pas eu de faute individuelle : la moindre part de volonté libre en eût fait un crime inconcevable. L'humanité, la philosophie et la justice embrassant dans leur verdict toutes les circonstances de la cause, la faiblesse des hommes et la violence irrésistible des choses déchaînées, acquittent les individus ; mais attendu qu'il est toujours nécessaire que l'on paye et que l'on répare, et que la réparation à son tour s'exécute par l'action fatale des choses mêmes,

lorsque les hommes refusent de le faire spontanément, l'humanité, la philosophie et la justice prononcent que c'est la fabrique qui paiera.

Or, croyez-le bien, les ouvriers, dans cette hypothèse, payent largement avec les patrons ; ils ne versent pas de l'argent qu'ils n'ont pas, ils payent de plusieurs autres manières très certaines, quand ce ne serait que par leur sang, par le sacrifice de leurs amis et de leurs proches, le deuil de leurs familles et de leur classe.

Quels que soient les progrès futurs de la science, de qui l'on peut attendre des améliorations incomparablement supérieures à toutes celles que nous lui devons déjà, toujours il y aura des accidents, des catastrophes, des déraillements, des déralinguages, des explosions. — Pourquoi? Parce que la marche des choses est telle que l'homme découvre d'abord des forces et apprend ensuite à les gouverner; crée d'abord des inventions et apprend ensuite à les administrer ; trouve d'abord des principes et apprend

ensuite à les appliquer. La première conception ne demande qu'un moment , mais l'applicalion successivement perfectionnée exige une continuelle étude qui n'est qu'une suite de revers, de succès et de revers sans fin.

Entre la première forme indéterminée d'un problème, d'une machine, d'une institution politique et sociale, et la détermination pratique de cette forme, il y a un abîme, et c'est dans cet abîme que l'inventeur perd sa fortune et la vie ; il y a une quantité inconnue, et c'est en la cherchant que le mathématicien commet la faute de calcul par laquelle il est dérouté ; il y a un temps de contentions et de disputes, et, pendant ce temps, les législateurs périssent, les gouvernements tombent.

Il a fallu de longs siècles de travail sur notre globe et une éducation déjà grande de l'humanité, avant que le jour vint où un homme découvrit le premier principe d'une machine qui multiplierait nos forces à l'infini. Cependant l'inventeur ne s'est encore donné que la peine d'y penser. La période de risques commence avec celle de l'application.

Toutes les fois que l'on rapproche deux élé-

monts, que ce soient des idées, des chiffres, des figures, des gaz, des métaux, et jusqu'à ce que le rapprochement soit entièrement opéré et consolidé, on ignore quels seront la suite et le destin de l'opération. C'est également vrai dans l'opération inverse et dans toute autre, quelle qu'elle puisse être. La plus sûre méthode appliquée aux objets les mieux définis ne supprime pas les chances d'erreur qui sont dans l'homme et dans son milieu ; elle ne supprime pas davantage l'intervalle qu'il y a toujours entre la conception et l'exécution, entre la pensée et l'expression, entre la volonté et l'acte, entre la flèche et le but : cet intervalle de deux doigts ou de mille lieues, au physique et au moral, est toujours le même abîme.

L'idée de cette découverte, de cette invention, de cette accommodation nouvelle des choses, s'est présentée d'elle-même à votre esprit. Vous n'avez pas eu de peine à la chercher: vous l'attendiez et elle est venue. Votre mérite, et il est rare, consiste tout entier dans cette attitude d'observation vigilante que vous avez su prendre et garder longtemps. Enfin, vous avez remarqué le phénomène, vous avez saisi l'occasion, proie

l'assurance ouvrière, le cuomage 311

difficile. Ce n'est rien : il faut maintenant tirer parti de la découverte, il faut t'en emparer! Les soins les plus délicats, les efforts les plus énergiques, une patience et un courage à toute épreuve pourront seuls t'en assurer l'entière possession et maîtrise. C'est pendant ce tempslà que tu cours tous les périls : les chances d'erreur se multiplient furieusement, lorsque tu travailles le plus ardemment et, plus tu mets de toi-même dans les choses, dans les phénomènes, dans les chiffres, dans les lois du monde, plus tu y mets de possibilité d'accidents et de catastrophes.

La catastrophe du premier inventeur est presque certaine, l'histoire nous l'a appris par assez d'exemples, — mort, ruine, perte d'argent, mécompte, erreur de chiffre , car l'erreur de chiffre est la catastrophe du problème.

Euclide ne fut pas le premier inventeur des éléments de la géométrie, mais son génie est « d'avoir démontré plus rigoureusement ce qui avait été trop mollement démontré par les autres ». Une série ignorée de mathématiciens et de géomètres avaient, avant lui, manié gauchement les chiffres et les lignes. Les premiers

inventeurs de la méthode avaient fait des fautes qui étaient des catastrophes et des désastres où leur tête puissante se perdait.

Seulement le désastre est une lumière, un avertissement sur le point particulier où il s'est produit, qui détourne ceux qui viennent ensuite de refaire la même faute au même endroit. C'est un point acquis sur la route de l'humanité. Les inventeurs qui le franchiront désormais sans danger, marqueront un peu plus loin de leur erreur ou de leur perte le point nouveau où ils toucheront.

Depuis sept siècles ce pays travaille, forge des socs, des épées et des lois; mais les fils de ce vieil et indomptable ouvrier des solutions universelles sont, en face des propres questions qui les regardent, comme des apprentis qui auraient tout à apprendre. Les recherches immenses, les solutions prodigieuses qui remplissent notre livre, le plus grand qu'aucun peuple ait écrit, nous aideront peu. C'est toujours la même difficulté, la même aventure à courir dans cet intervalle inexploré qui sépare un principe de son application.

Nous voilà tout neufs, dans le moment et

l'assurance OUVRIÈRE, LE CHOMAGE 313

dans le lieu où nous voici. L'Histoire, que tant d'années nous servîmes avec loyalisme et vaillance, toujours à ses côtés, combattant pour le droit, et, vainqueurs ou vaincus, toujours donnant notre or, notre sang-, aux nobles causes qui appelaient à l'aide dans l'univers ; l'Histoire , après cette longue confraternité d'armes et de desseins, tout d'un coup nous abandonna. Nous nous vîmes seuls, dans une affreuse nuit, et nous étions au tournant d'un chemin inconnu. Est-ce peut-être que les grandes choses ne se font que dans l'abandon, dans la nuit, au sein profond des orages, et le destin énigmatique nous gardait-il pour déchiffrer la plus obscure de ses leçons? C'est à la lumière de la foudre, dans un ciel incendié et sanglant, que nous avons lu pour la première fois les principes de l'avenir.

Quand nous les avons proclamés, les peuples répondirent que c'était juste et vrai, et que ces principes formaient les éléments mêmes de la conscience du genre humain. La question consiste à les réaliser, et voilà où vous en êtes, au bord du vide, toujours identique à lui-même, qui s'étend des définitions aux réalisations, l'em-

pire du risque et Je la chance, plus large que la mer, plus étroit que la goutte d'eau, dans lequel se suivent, du petit au grand, toutes les catastrophes, toutes les déceptions, toutes les surprises, tous les accidents, tous les naufrages de l'humanité.

Cependant la science et l'homme ne peuvent aller qu'ainsi; cette démarche est universelle dans tous les ordres de choses, comme dans tous les ordres d'idées, en mathématiques, en philosophie, en économie, en politique.

Il s'agit de donner leur droit à des hommes qui n'en savent pas le prix; la liberté et le suffrage à des multitudes qui ne savent pas s'en servir; les livres et les journaux à un public qui ne sait pas les lire ; les machines à des ouvriers qui ne savent pas les manier; mais tous, se trompant et se blessant, apprendront le secret de la méthode et le train de la vie humaine.

C'est à l'entreprise, à l'industrie, à l'usine, à la fabrique, dans l'ensemble de ses éléments,

que la responsabilité et la charge des accidents du travail appartiennent. Cette vérité est entrée dans le domaine public, elle fait désormais partie de l'opinion générale, sinon de la loi effective. La nature des choses et des phénomènes du travail, interrogée avec soin, nous répond qu'il ne peut pas en être autrement.

Mais le chômage est au premier rang parmi ces accidents et ces risques ; il est lié au travail d'une manière encore plus certaine que tous les autres risques divers, dont on peut sans doute éviter l'un, mais que l'on ne peut éviter tous; il est attaché au travail d'une manière indissoluble et nécessaire.

Ainsi le chômage, comme les autres accidents, est à la charge de la fabrique. Quand nous disons la fabrique, c'est toujours ouvriers et patrons compris, et tous ses éléments.

Nous tendons visiblement à la reconstitution de l'unité organique du travail, dans le temps où sa division a été portée au paroxysme de la fureur.

Que ce soit l'unité morale, d'abord si l'unité matérielle présente des obstacles aujourd'hui et pour longtemps insurmontables. L'unité morale

est toujours possible, elle ne dépend que de nous seuls : elle est le fondement de toute autre unité et de toute vie.

Celte unité morale aura son siège dans les Conseils du travail où se réuniront ouvriers et patrons pour leur éducation mutuelle. Les chefs d'industrie, acquerront de nouvelles forces et ressources économiques en tous genres, une énergie productrice d'inventions et de perfectionnements sans nombre, et les ouvriers aussi feront les mêmes bénéfices économiques et moraux, lorsque les uns et les autres, se considérant dans la vérité de leurs rapports et de leur situation d'hommes libres, pénétrés de l'esprit de respect et de tolérance réciproques, travailleront ensemble, selon les règles de la méthode, à l'enrichissement de de la vie sociale et à l'agrandissement du terrain économique, que la science nous permettra d'agrandir indéfiniment.

Ce ne sera pas la paix du cloître dans nos conseils du travail, et ce n'est pas cela que nous souhaitons. On parlera haut et fort, on discutera avec chaleur, avec animation, peut-être avec plus de respect réciproque que dans les parlements de la bourgeoisie européenne. Les patrons et les ouvriers, se considérant et s'étudiant les uns les autres , apprendront bien des choses qu'ils ignorent sur les vérités profondes de la nature, sur le train de la vie et sur les fatalités de l'ordre universel. Ils sentiront leur intelligence s'élargir et s'élever, et aussi les sentiments de leur cœur; mais nous ne parlerons que des intérêts immédiats du travail.

Ces discussions, ces critiques, cette enquête permanente sur les conditions du métier, con-

duite avec une mutuelle entente, quoiqu'elle puisse être troublée par bien des disputes, causeront moins de tort que les grèves; et, d'une manière générale, tout ce régime, pratiqué avec persévérance, exercera sur le travail des effets considérables.

Tous ceux qui ont étudié ce que j'appellerai la philosophie du travail, savent parfaitement qu'il gagne en forme, en beauté et en abondance, à mesure que ceux qui le font s'élèvent en éducation et en moralité.

Les ouvriers qui participent d'une manière ou d'une autre à la surveillance et au contrôle des conditions de leur travail, à la vie morale de l'atelier, de la fabrique ou de l'usine , qui jouissent de relations suivies avec les patrons et les chefs, travaillent beaucoup mieux que lorsqu'ils sont privés de tous ces avantages moraux. C'est-à-dire que plus ils sont des êtres pensants et responsables, des travailleurs libres et conscients de leur effort, au lieu d'être des esclaves, à qui la bassesse de leur condition a enlevé la moitié de leur âme, plus ils fournissent des produits bien faits.

Ces considérations sont du plus grand intérêt

LES CONDITIONS MORALIÎS 319

partout où les hommes travaillent; elles ne le sont nulle part autant que dans un pays d'une étendue modérée, habité par des populations ouvrières d'une certaine délicatesse et qui ne se multiplient qu'avec précaution et mesure.

Ce pays se soutient surtout par la forme, plus que par la quantité. Il résiste à la concurrence écrasante d'autres nations par l'art, le goût, le charme et le fini qu'il met en tout ce qu'il façonne et fabrique. Son travail vaut principalement par ce qu'il y a de moral et d'intellectuel dans ce travail. Toutes les institutions qui peuvent servir à entretenir, à relever et à compléter l'éducation de ce peuple industrieux, lui sont donc plus utiles et plus profitables qu'elles ne le seraient en toute autre contrée.

Il y a une dizaine d'années, une grande commission extra-parlementaire avait été réunie au ministère de l'Intérieur, pour rechercher les divers moyens par lesquels pouvaient être encouragées les associations ouvrières. Le ministre d'alors, qui a attaché son nom à la liberté des syndicats, disait : « Il résulte de tous les témoignages, que l'association ouvrière et la participation aux bénéfices sont en elles-mêmes unega-

rantie de la bonne exécution des travaux. J'ai été frappé de l'énergie avec laquelle les industriels les plus expérimentés ont déclaré qu'en instituant la participation dans leurs maisons, ils n'avaient pas fait seulement une bonne action, mais une bonne affaire... »

M. Waldeck-Rousseau ajoutait : « Vous retrouverez cette affirmation dans la bouche de tous ceux que vous avez entendus : le travail, la collaboration qu'ils obtiennent sont plus effectifs, plus productifs, et, disent-ils, nous sommes amplement rémunérés des sacrifices que nous faisons par le concours dévoué que nous obtenons. De même l'expérience que l'Etat a pu faire avec les associations ouvrières a été des plus décisives. L'intérêt de l'ouvrier étant directement engagé dans l'entreprise, il apporte plus de bonne volonté, plus de soin dans l'exécution de son travail. »

Ces remarquables paroles, d'une véritable philosophie sur les choses du travail, peuvent s'appliquer à toutes les institutions qui relèvent le niveau intellectuel et moral des ouvriers, et, par conséquent, elles s'appliquent à merveille à l'institution de nos conseils du travail. Ce n'est

pas seulement parce que« l'intérêt» de l'ouvrier est plus directement engagé dans l'entreprise, c'est aussi et surtout parce que sa personne morale, sa conscience , sa responsabilité y sont engagées que le travail est mieux fait.

Cet ouvrier se sent davantage un homme qui compte et qui exerce les qualités morales de son être, il se sent à ses propres yeux plus important, il s'estime d'un plus haut prix et il travaille avec plus de soin, plus de goût et plus de cette conscience qu'il voit respectée en lui par ses chefs et par le public.

Je ne songe pas à discuter ici ce qu'il y a de plus ou de moins juste dans la théorie de la participation aux bénéfices, mais cette théorie de la participation de l'ouvrier et du patron à une môme éducation économique et humaine, à une môme discipline, dans des conseils communs, qui sont de véritables écoles, doit nous donner les résultats les plus avantageux pour la productivité et pour la qualité du travail.

Il ne s'agit pas seulement d'une participation plus ou moins douteuse à des bénéfices plus ou moins discutables, il s'agit d'une participation certaine et substantielle à la même vie morale,

à la même vie de famille, ne fût-ce que quelques heures par semaine, sur le pied de l'intimité, de l'égalité et de la liberté.

Et combien de questions pratiques on pourrait étudier et résoudre dans ces conseils du travail? Il a été constaté par des exemples quotidiens que les ouvriers aux prises avec les difficultés des choses, qui vivent dans une lutte journalière avec les plus petits détails des instruments et des matériaux, qu'ils assouplissent de leurs mains, inventent des solutions auxquelles les ingénieurs et les chefs n'avaient jamais pensé.

A tout instant le mathématicien et le physicien indiquent le but à atteindre, la combinaison ou l'agencement à exécuter, mais ils ne trouveraient pas eux-mêmes le moyen pratique de réaliser ce qu'ils ont entrevu, ils en laissent le soin à l'ouvrier et c'est l'ouvrier qui trouve ce moven. Pourquoi? Parce que cet ouvrier passe sa vie entière avec les choses, dans leur contact immédiat, qu'il les connaît, et j'allais dire qu'il en est connu !

Il y a entre le travailleur de tous les instants, de toute la vie et les matières inertes et les instruments passifs, une sorte de communion

intime, de fréquentation profonde, toute pleine de résultats inattendus, qui sont chaque jour un objet de surprise et d'admiration pour les savants! Ce phénomène s'est révélé tout particulièrement dans l'industrie de l'électricité; de simples ouvriers, à force de manier les fils et les appareils, ont fait des rencontres singulières; ils ont remporté la victoire sur des points où toute la science classique avait misérablement échoué.

Entretenez-vous de ces problèmes avec les plus humbles travailleurs dans des conseils périodiques que vous organiserez d'un commun accord, apportez-y cette confiance, cette familiarité de bon aloi, qui ne se passe point de respect réciproque, celesprit d'égalité humaine et civique, et vous ne savez pas quelles lumières et quels traits d'invention jailliront de ces intelligences, toujours refermées sur elles-mêmes, que vous aurez ouvertes et déployées, et auxquelles vous aurez communiqué ce premier sentiment délicieux de leur valeur morale!

De môme le monde du travail pourra discuter et résoudre dans ses conseils et dans ses chambres les questions de retraites, d'assurances contre les accidents ou le chômage, sur lesquelles s'épuisent

on vain les législateurs de l'Europe. L'industrie, dans un tel régime, s'organise, s'administre et se gouverne par sa propre initiative. Elle a ses destinées dans ses mains et elle les dirige avec une compétence qui n'appartient qu'à elle seule.

Il faut choisir entre deux méthodes, il n'y en a pas une troisième : ou l'Etat, ou l'initiative de l'industrie, du travail lui-même, réglant ses affaires dans de libres conseils, les patrons et les ouvriers s'associant, s'entr'aidant et sïnstruisant les uns les autres, pour résoudre les questions qui les tourmentent, pour porter remède à ces fléaux et à ces calamités périodiques dont le régime industriel le plus puissant qui se soit élevé jamais sur notre globe paraît encore quelquefois exposé à périr au milieu de désastres sans nom.

Ce que nous proposons, c'est la méthode de l'initiative, de la liberté et de l'éducation mutuelle; il serait curieux que l'idée de nos conseils et de nos chambres du travail fût précisément rejetée par les serviteurs les plus dévoués de la liberté.

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L'institution de ces Conseils ne nous donnera point, par elle-même et par elle seule, la solution des problèmes qui se sont élevés dans le monde économique de notre temps ; elle ne nous donnera pas la règle des salaires ni celle des heures, elle n'assurera pas les ouvriers contre les accidents et les maladies, contre les infirmités de la vieillesse ni contre le chômage; elle laisse en suspens toutes ces questions, mais elle donne un moyen de les résoudre toutes.

Que fait-elle donc? Ceci, qui semble peu et qui est tout : elle met les ouvriers et les patrons sur le pied de l'égalité, collaborateurs d'une même industrie, citoyens d'une même nation, et elle les convie à perfectionner, dans ces libres conseils, leur éducation économique et leur éducation humaine.

Nous avons toujours considéré l'instruction comme l'instrument qui doit permettre aux hommes d'aplanir, de résoudre et de trancher toutes les difficultés avec lesquels ils sont aux

Hector Dépasse. — Du Travail. 19

prises. Cette instruction qui s'adresse à toutes les facultés de l'homme, qui se confond avec son éducation intime, est l'oubli complet, outil vivant et toujours perfectible, par quoi s'accomplit toute la somme de progrès matériel et moral que notre nature peut légitimement se promettre en chaque période donnée.

Il est si bien l'outil qui précède tous les autres, que nous ne pouvons pas en concevoir un avant lui, car c'est lui qui sert à inventer, à forger et à agencer tous les outils, procédés et méthodes, par où se poursuit de siècle en siècle la conquête de l'univers.

Cette instruction, cette éducation générale de l'être pensant ne se développe pas seulement dans les écoles par l'art de la pédagogie; les écoles n'exercent qu'une action superficielle et limitée, tantôt bonne, tantôt mauvaise, sur les esprits livrés à leur discipline; elles-mêmes ont besoin pour vivre et pour s'organiser de cette force que nous trouvons à l'origine de toutes choses comme leur condition nécessaire, l'énergie morale de l'être pensant.

Où se forme-t-elle donc cette énergie, mère de l'instruction et de l'éducation, du gouverne-

ment et dés lois, mère des sciences et du progrès, qui seule explique tout, et sans laquelle rien ne s'explique? Elle se forme et s'échauffe au contact de la nature et au frottement de la vie, par la réflexion et par le travail et dans la société des hommes les uns avec les autres. Les savants instruisent les ignorants, mais les ignorants instruisent aussi, dans toute la force du terme, les savants, les édifient et les équipent pour le combat, les munissent de volonté et de dialectique. Les élèves sont à leurs maîtres et les enfants à leurs pères des sujets d'efforts quotidiens, d'où les esprits déjà exercés tirent les profits les plus précieux pour s'exercer davantage.

La vie, le travail, l'histoire, les combats de la politique et de la liberté, les concurrences de l'industrie et du commerce, sont les vrais instituteurs et institutrices du genre humain.

Ces observations, aujourd'hui universellement admises, ont renouvelé toutes nos théories sur l'éducation des hommes et des peuples; mais nous pouvons les appliquer particulièrement à ces Conseils du travail, où l'on invite les patrons et les ouvriers à venir perfectionner par leur

mutuel contact, leur éducation économique et humaine. C'est là qu'ils développeront cette énergie morale , cet esprit d'analyse et de recherche et ce désir toujours nouveau de mieux faire, qui leur seraient les plus utiles auxiliaires clans le travail industriel et dans les luttes commerciales sur le marché du elobe.

Les ouvriers n'ont pas besoin d'être persuadés; ils ont le sentiment le plus vif de ce qui leur manque, un ardent désir d'apprendre et de se faire leur place dans la société du xixe siècle. Ils demandent ces Conseils du travail comme un gage d'amélioration économique et politique pour leur classe, et comme un accès ouvert pour eux sur ces régions supérieures où ils aspirent. Mais ce sont les grands chefs d'industrie qui ne comprennent pas encore comment une institution favorable aux ouvriers peut leur être utile à eux-mêmes, et combien ils profiteraient pour leur compte d'un contact immédiat avec le travail.

L'histoire cependant nous a appris que l'aristocratie féodale a commencé d'abdiquer son rôle politique et social, quand elle a déserté le donjon et la terre ; et de même pour toutes les

classes qui se séparent et s'isolent des sources où elles puisaient l'influence et la vie; de même pour les grandes familles industrielles qui s'éloignent de plus en plus du travail et qui en perdent la notion exacte.

Les puissants chefs ne connaissent plus la fabrique ni le chantier, ils ignorent les besoins et les aspirations de tout ce monde qui s'organise en dehors d'eux et contre eux. Ils se sont fait une vie à part, sèche et froide, dans toute la jouissance du luxe le plus florissant, et singulièrement étroite et murée dans une grandeur purement illusoire. C'est ce qu'on appelle « la grande vie », mais combien bornée, dans les formes rigides d'une classe qui se cristallise et qui ne brille que d'un éclat métallique.

Est-ce la vie? La vie n'est-elle pas faite de communications incessantes avec le dehors, de contacts multiples et quotidiens? N'est-elle pas toute composée de mouvements et de relations ? non de relations avec son propre monde et de mouvements dans son propre cercle, — ce n'est là que le piétinement dans l'isolement, — mais de rapports avec d'autres organismes, auxquels on se donne et d'où l'on emprunte.

Il faut sortir de soi-même et de sa situation spéciale pour entrer dans des situations étrangères, les pénétrer et s'en pénétrer. C'est ainsi seulement qu'on s'exerce au noble jeu de la vie et que l'on féconde ses facultés.

Il faut que les institutions, les lois, les gouvernements, les classes, retournent de temps en temps à leurs origines, et s'y retrempent. Le haut patronat de notre époque retournerait à ses origines qui sont le travail, dans ces Conseils que nous lui recommandons, se replaçant ainsi en présence des travailleurs, en communication intime et régulière avec eux; tandis qu'il se meurt et sûrement mourra de cet absentéisme et de ce séparatisme prolongé, si l'on ne se préoccupe pas de trouver des remèdes à un régime stérilisant.

Ce que nous cherchons et proposons, par nos libres Conseils du travail, c'est toute une rénovation de l'esprit et des mœurs, cent fois plus importante que la réforme des lois et que la revision des tarifs pour la renaissance industrielle du pays.

JVavez-vous pas aperçu à certains signes, dont on ne fournit que des explications vaines

et impuissantes, un ralentissement de l'énergie industrielle, un affaiblissement de notre force de concurrence dans le champ exploité de l'univers? C'est une des considérations les plus graves auxquelles puisse s'arrêter l'économiste philosophe qui jette un regard interrogateur sur l'avenir de la patrie et de la race. Des chefs d'industrie prévoyants devraient se mettre hardiment en quête de tous les moyens de se renouveler, de s'étendre, de s'élargir, à la faveur de cette République qui offre toute liberté et toute élasticité, ju lieu de s'isoler de plus en plus par les préjugés et par les mœurs où ils se confinent. Les Conseils du travail sont un des moyens possibles, ce sont des écoles d'éducation économique, pour les patrons au moins autant que pour les ouvriers, et pour le renouvellement de l'énergie dans tous les membres du corps social.

On ne dit pas que les Conseils du travail vont inaugurer dans le monde économique la paix perpétuelle, que toutes les causes d'antagonisme

et de lutte cesseront; on ne le dit pas et on ne le voudrait pas. Un pareil état, s'il était possible, n'amènerait que l'arrêt du mouvement et de la productivité elle-même.

Le puissant machinisme, enrichi et compliqué sans cesse de nouveaux ressorts, ou au contraire simplifié par des découvertes encore plus puissantes, continuera de tourner, de crier et de tordre à la fois les formes de la matière et le cœur de l'homme.

La lutte ne cessera point, des hommes avec la nature et des hommes entre eux, de ceux qui sont en bas, dans les régions de l'inconscience et de l'irresponsabilité, pour se faire jour à travers les obstacles et monter plus haut dans le bien-être et dans la lumière spirituelle.

Chaque conquête est une amorce pour une autre conquête. Lorsque vous dévoilez à ceux qui ne savent pas, à ceux qui ne voient pas encore, un coin de la vérité et de la lumière radieuse, vers lesquelles ils tendent des mains suppliantes, c'est un étrange leurre si vous pensez ainsi assouvir leur faim, vous ne faites que l'aiguiser et elle est insatiable.

C'est le propre de l'être pensant d'aspirer à

l'infini. Chaque fois qu'il empiète un peu plus sur ces champs illimités de l'inconnu qui l'attire, il conçoit un désir indicible de pousser encore plus avant. A chacune des phases de leur évolution ascendante, nos facultés ne font que ramasser des armes pour s'agrandir et se compléter davantage.

Plus notre domaine s'élargit à nos regards charmés, plus nous concevons la noble ambition d'en reculer encore les frontières, et plus aussi nous en avons le droit avec les moyens. Toute acquisition nouvelle ne sert qu'à alimenter et à exalter la passion conquérante. Toute gorgée prise au vin de la vigne éternelle ne fait qu'allumer en nos veines le besoin impatient de boire toute la coupe sans bords et sans fond.

N'espérez donc nulle trêve; si vous avez formé l'injuste dessein de conserver pour vous l'hégémonie de l'empire du vrai, vous pouvez reculer pas à pas et faire bonne contenance, mais votre défaite est écrite dans la destinée et dans la nature même de l'homme.

Je ne sais plus quel philosophe a dit que, s'il avait la main pleine de vérités, il se garderait bien de l'ouvrir sur le monde. Mais celui-là

faisait un faux calcul; il ne pourrait pas s'empêcher d'ouvrir la main.

Pour que l'être pensant ne fût point possédé de cet instinct qui le porte à absorber et à s'assimiler toute vérité, il faudrait qu'il n'eût point un seul moment connu la notion du vrai ; il faudrait que réellement il n'existât point et qu'il ne fût point l'être pensant. Mais aussitôt que la grande main symbolique qui contient la vérité, en a laissé couler entre ses doigts une seule goutte, c'est fini, tout y passera, la rosée se changera en pluie, et la pluie deviendra un déluge qui inondera le monde en le vivifiant.

Ce phénomène étonne et scandalise quelques personnes, il y a cependant pour elles une raison très sûre de se tranquilliser. C'est que plus nombreuses viendront les multitudes participer à l'exercice de la science et de la liberté, à l'exploitation intelligente de la matière, à la culture scientifique et intensive du champ d'expérience de l'univers, épanoui sous les rayons dorés du soleil, plus la civilisation deviendra riche et abondante en fruits pour la société entière des hommes.

Le droit ne s'appauvrit point par le nombre

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de ceux qui viennent en réclamer leur part et qui s'installent en citoyens de son empire; ni la liberté, ni la science, ni l'instruction; ce sont des domaines d'une élasticité sans limites, qui s'étendent et s'enrichissent à mesure qu'ils reçoivent de nouvelles recrues et de nouveaux exploitants. Plus il y aura d'hommes instruits et libres, plus les découvertes utiles se multiplieront avec facilité. L'intelligence générale, agrandie et renouvelée par la participation d'un nombre toujours plus considérable d'hommes intelligents, saura concevoir toutes les formes nécessaires à la sûreté, à la convenance et à l'illustration de la vie humaine.

Nos gouvernements et nos lois, tels qu'ils se comportent, ont tant bien que mal convenu à l'état de nos esprits et de nos mœurs; mais une génération nouvelle, sortie des écoles de la République, formée par l'instruction obligatoire, et qui est arrivée à l'âge d'homme, commence à faire sentir sa présence et sa pression. Elle voudra à son tour marquer nos institutions de son empreinte, les plier à ses vues et à ses conceptions de la vie morale et sociale.

Il était impossible de ne pas ouvrir toutes

grandes les portes des écoles aux foules qui demandent l'instruction, et il faudra les élargir encore; il faudra renverser portes et murailles et porter l'instruction en rase campagne pour la masse entière des peuples nouveaux qui sont arrivés à la lumière ; mais il est impossible de croire que l'on gouvernera les démocraties instruites comme on gouvernait les démocraties ignorantes.

Il y a dans la République parlementaire un principe inviolable et sacré, en quoi elle consiste réellement et véritablement; l'esprit de liberté et de critique.

Ainsi la République parlementaire est par son principe et par son titre le gouvernement supérieur et définitif, au-dessus duquel on ne conçoit aucun autre gouvernement puisqu'il se confond avec la liberté môme de l'esprit humain. Mais cette République peut et devra revêtir, suivant les époques, des formes diverses; ces formes seront trouvées et réalisées, comme les autres formes, artistiques, industrielles, morales et sociales, par une démocratie de plus en plus éclairée, de plus en plus instruite, qui ne manquera point de fournir en grand nombre les

inventeurs, les artistes, les savants, les têtes fortes et puissantes dont chaque époque aura besoin.

Les Conseils du Travail, considérés comme des écoles mutuelles d'éducation économique et humaine entre patrons et ouvriers, ont, clans cette vue générale des choses, leur rôle marqué. Ce n'est point le lourd silence ni la sérénité inaltérable d'une paix perpétuelle que nous leur demandons et que nous attendons d'eux, puisqu'au contraire nous les considérons comme des écoles de critique et de progrès réciproque dans les domaines de l'industrie et du travail.

Le projet de loi que nous avons préparé à la commission permanente sur les conseils et les chambres de travail pourra être déposé au Parlement quand on le voudra. Ce projet offre aux ouvriers et aux patrons le moyen facile de se réunir, de se voir, d'entrer en relations les uns avec les autres, de chercher ensemble les moyens de résoudre les difficultés qui les séparent, au lieu de se livrer immédiatement à des grèves et à des coalitions qui sont l'anarchie du monde économique.

Mais il faut que les ouvriers le veuillent; il

faut encore et surtout que les patrons le veuillent. La loi, par elle-même et toute seule, ne peut rien ; ce n'est pas une loi de contrainte, c'est une loi de liberté.

En tout cas, nous aurons fait, nous, ce que nous avions à faire. Il est possible que nos conseils de travail ne soient jamais constitués, qu'ils ne se fassent pas comme nous le proposons, et même qu'ils ne se fassent pas du tout ; mais nous aurons travaillé à l'œuvre de paix et de liberté, à l'émancipation de la démocratie, aux transformations morales de ce siècle plein d'incertitudes, et cela, quoi qu'il arrive, ne sera pas perdu.

Notre projet sur les conseils du travail tombera dans l'oubli; notre commission, notre conseil supérieur lui-même, pourra disparaître, nous serons parfaitement inconnus du public et nous ne retirerons aucun honneur de nos efforts. Mais il y a dans ces efforts, dans ces pensées et dans ces sentiments, dans ces aspirations vers le mieux, quelque chose qui sera sauvé et qui durera.

Nous aurons été un anneau de la chaîne entre nos pères, qui ont cimenté l'œuvre de la Révo-

lulion française du meilleur de leur sang, et les générations futures, entre le concept du passé et le concept de l'avenir; nous aurons empêché qu'il ne se fit une lacune, un vide, un trou dans la trame du travail obscur et lent vers le progrès, et, si nous n'avions pas tenu notre partie, qui sait à quelles peines excessives auraient été obligés nos fils pour renouer la destinée, et même s'ils l'auraient pu? Ce sera peut-être le seul prix de nos veilles et nous ne le trouverons pas trop petit.

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