THÉORIES DU GOIVERNEMENT ACTUEL
» Plus de guerre à soutenir de bas en liant.
» Plus de motif de lever le drapeau du grand nombre contre le petit nombre.
» Plus d'obstacles pour les individus ni pour les masses au mouvement ascendant ; sinon ces obstacles naturels , inhérents à la condition humaine , telle que Dieu l'a faite, toujours laborieuse, souvent dure et triste. Dieu a voué l'homme à l'effort , et l'effort même ne trouve pas toujours son prix ici-bas.
» Dosic plus de cause légitime, plus de prétexte spécieux au\ maximes , aux prétentions , aux passions si long-temps rangées sous le drapeau démocrati(pie. Ce qui était autrefois de la démocratie serait aujourd'hui de l'anarchie; l'esprit démocratique n'est aujourd'hui et ne sera pendant longtemps que l'esprit révolutionnaire.
» Non qu(^ la société ne contienne encore et ne doive toujours contenir des petits et des grands, «les pauvres et des riches ; non qu'il n'y ait encore beaucoup à faire, beaucoup plus que ne croient les plus ambitieux, pour l'amélioration morale et matérielle de la condition du grand nombre. Mais la situation réciproque des petits et des grands , des pauvres et des riches , est réglée aujourd'hui avec justice et libéralité. Chacun a son droit, sa place, son avenir. Et quant aux progrès futurs, l'espace est libre devant nous, un espace immense, conquis dès ce jour, et que nous mettrons des siècles à occuper régulièrement par l'ordre et la paix. »
Il y a loin des plaintes acerbes qui s'élèvent d(^ toutes parts, à ce tableau si plein de sécurité el do calme. jNous pouvons difficilement concilier ces deux assertions , que la situation réciproque des petits et des grands, des pauvres et des riches, soil réglée aujourd'hui avec justice et libéralité, et qu'il y ait encore beaucoup plus à faire pour l'amélioration morale et matérielle de la condition du grand nombre que ne le croient les plus ambitieux; car enfin les saint-simoniens , parmi les plus ambitieux , ont demandé l'abolition de l'héritage et une rénovation tout entière de l'ordre social.
Nous tremblons à entendre de telles paroles venir de si haut. Est-ce qu'en vérité les hommes qui dirigent les affaires de la France croient qu'il n'y a plus de motif de lever le drapeau du grand nombre contre le petit nombre , et que la justice et la libéralité ont réglé la situation réciproque des riches et des pauvres?... Pourquoi n'avoir pas mis h; mot de charité à la place de celui de justice? l'illusion eût été plus complète encore.
Nous disons toute notre pensée , parce que c'est un devoir ; le gouvernement actuel , en se persuadant qu'il en est ainsi, courrait les mêmes dangers que celui de la Restauration, lorsqu'il allait disant à ses fidèles qu'il dompterait les idées libérales.
Vous rêvez cette douce union du riche et du pauvre à une époque où la nécessité d'un changement profond dans le sort des tra\ ailleurs est prévu par
THÉORIES DL (iOLVERNEMENT ACTUEL. llo
la généralité des penseurs. Que le gouAernenicnt lidiibiie pas qu'il y a peu d'années encore la seconde viile du royaume a été conquise deux fois par In classe ouvrière , et qu'il s'est vu dans la déplorable et terrible nécessité de faire mitrailler des compatriotes révoltés parce qu'ils manquaient de pain! N'allons pas nous imaginer que le pauvre accepte son sort; sachons bien au contraire que jamais il ne l'a supporté plus impatiemment. C'est envoyant toute la vérité que nous conjurerons l'orage. Comment le pauvre serait-il patient, quand la foi ne rayonne plus au fond de son âme? Eh bien! parcourez la France , entrez le dimanche dans les églises , et comptez les hommes pauvres qui s'y trouvent. Les riches qui ont tant contribué à répandre les idées antichrétiennes, recueillent ce qu'ils ont semé (i).
Les deux grandes tâches du siècle sont donc, dans l'ordre moral , l'éducation religieuse et sociale du peuple ; dans l'ordre matériel, l'organisation de l'industrie , l'amélioration du sort des travailleurs. Que les gouvernements soient donc bien convaincus que là est leur avenir ; que la légitimité rationnelle , la seule qui importe à notre temps , ne leur sera acquise qu'autant qu'ils répondront à ces deux besoins invincibles du siècle. S'ils ne marchent dans ces voies, ils périront.
(i) A Paris, on ne renconire g'.. ère dans les églises que des hommes élégants fiiipartenant aux classes éclairées.
il4 PREMIÈRE PARTIE. POl.lïlQl't.
Il )' a des philosophes qui ont écrit que l'effusion du sang était une condition fatale des progrès de l'humanité; que les pouvoirs étaient à jamais prédestinés à l'aveuglement , et à être détruits par les peuples à chaque pas que fait la société.
Ce déplorable spectacle nous a déjà été donné bien des fois ; mais n'est-il pas permis d'espérer qu'à mesure que les peuples s'éclaireront, cette nécessité sanglante disparaîtra , et que les pouvoirs , au lieu de demeurer des obstacles, ne serontplus qu'une direction protectrice.
En soumettant ces réflexions à la France et à M. Guizot lui-même, je dois ajouter que peu d'hommes ont rendu d'aussi grands services à l'instruction des peuples que l'ex-ministre de l'instruction publique. Quelque obscur que je sois , j'aime à lui en témoigner ma reconnaissance.
Toutes les théories sociales se sont donné rendezvous dans notre temps , depuis l'homme pouvoir par droit divin de M. de Bonald , jusqu'à l'abolition de l'héritage de la secte saint-simonienne. Les peuples ont gagné beaucoup à ce spectacle. Ils ont appris à juger plus froidement des théories pour lesquelles ils se sont enflammés tour à tour.
Il n'est resté de tout ce combat qu'une vérité immuable : c'est que l'idée de Dieu est indispensable à toute société ; que nul peuple ne peut vivre sans religion.
THÉORIES DL GOUVERNEMENT ACTUEL. Il5
Le reste est mobile et passager ; les formes politiques changent selon les lieux et les temps.
Mais dans cet ordre mobile et passager, une vérité ressort de tout ce que nous venons d'étudier.
C'est que la démocratie marche à grands pas , et que la devise de la société aujourd'hui doit être :
Éducation religieuse et sociale. — Amélioration du sort des travailleurs.
Quelques idées sur l'éducation française au xix^ siècle — Enseignenemenl des collèges. — Instruction primaire. — Sorbonne et Collège de France.
Quand la religion d'un État est ébranlée, tout l'édifice ne tarde pas à tomber en ruines. Il y a plusieurs siècles , de graves désordres compromirent la dignité du clergé catholique en Europe. Les richesses excessives qu'il avait acquises le plongèrent dans les excès du luxe ; il oublia la vie do son maître , et la croix de bois qui avait sauvé le monde fut couverte d'or et de pierreries. Un cri do réforme partit de l'Allemagne, et une fois les hommes lancés dans celle voie , au lieu de s'arrêter après avoir sapé des abus réels, ils portèrenl la hache sur l'arche sainte, et voulurent changer la vérité, comme si elle n'était pas immuable el éternelle. Des écrits quelquefois éloquents, toujours passionnés, inondèrent la France; il s'ensuivit une tempele inouïe dans l'histoire des peuples ; le sang coula par torrent , et celui des prêtres du Christ ne fut pas épargné. Dès lors il y eut une loi^gue guerre entre les cailioliques el les défen-
SLR LÉDICAJION înA>;ÇAISE AU XI\*" SIÈCLE. 1 1"
seurs des idées libérales, selon l'appellation consacrée pendant la Restauration. Ils s'effrayèrent les uns des autres, et il s'ensuivit des deux côtés un aveuglement étrange, un renversement de Imilc raison , lorsqu'elle s'appliquait à apprécier les laits contemporains ; tout fut confondu , et le chaos moral commence à peine à se débrouiller. Lorsque les libéraux parvinrent aux affaires en i38o, les catholiques furent épomantés. Dans la persuasion où ils étaient que leurs adAcrsaires mettraient tout en œuvre pour détruire les croyances catholiques , ils virent leur salut dans la liberté que depuis long-temps ils étaient habitués à maudire. M. de Lamennais et son école réclamèrent dans r Avenir la liberté d'enseignement avec une énergie et un talent qui eurent du retentissement en France. Les liommes qui étaient au pouvoir, et qui avaient euxmêmes inscrit cette liberté dans la charte de i83o, laissaient l'orage passer en silence: mais lorsque les écrivains catholiques voulurent mettre leurs théories en pratique, la force les chassa de leur chaire, et le procès de la chambre des pairs révéla à la France la puissance d'un prêtre qui depuis a ému profondément la jeunesse parisienne.
Si nous vivions dans une époque harmonieuse fies saint-simoniens disent organique), si le pouvoir était l'expression de la volonté de tous , s'il n'y avait pas eu scission entre la religion et l'État, la liberté d'enseignement serait moins importante.
Il8 PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
Mais dans tous les temps de crise , de guerre intellectuelle , il est impossible que les pères de famille ne revendiquent pas le droit de faire élever leurs enfants par qui et comment ils le veulent ; car l'intelligence et le cœur de leurs enfants , qu'il s'agit de diriger vers le bien ou vers le mal , doivent être ce qu'ils ont de plus cher dans le monde. Il est donc probable que les derniers liens qui attachent encore l'enseignement au pouvoir, et qui ne sont que les restes d'une institution impériale de l'homme qui voulait que l'on enseignât d'abord à tous le culte de l'empereur, ne tarderont pas k se rompre.
Pour nous cette question n'est pas fondamentale; car dans l'état où sont les esprits en France aujourd'hui, il ne nous est pas démontré qu'un grand bien résultera de l'affranchissement total de l'enseignement. Trop de germes de dissolution fermentent dans la société, pour qu'il se forme de sitôt de vastes corps enseignants dominés par une idée sainte et sociale. Les plus hautes intelligences de ce siècle sont revenues aux grandes théories religieuses qui sauvent les États ; elles ont va que la sagesse antique avait proclamé la vérité par la bouche de Platon en prononçant ces paroles : '< L'ignorance du vrai Dieu est la plus terrible calamité des États.... et celui qui sape la religion, sape le fondement de toute société humaine. » Mais audessous des hautes intelligences combien d'hommes
SIR LEDLCAllU.N iKA-\ÇAi^L AL Xl\' SIÈCLE. 1 II)
instruits flottent encore incertains au souffle de chaque idée présentée avec quelque charme de forme. Que ces hommes établissent des collèges , et nous assisterons à un enseignement sans unité, plein de mollesse et d'indécision , à un enseignement qui formerait des générations à idées vagues et incapables d'organiser, mais n'ayant plus. Dieu merci , l'énergie de détruire ; et d'ailleurs que leur resterait-il à détruire? Quant au clergé, cet instituteur naturel des populations chrétiennes, que de préventions contre lui dans une partie de la France, que de confiance aveugle dans une autre! Il ne faut rien dissimuler : il y a dans une grande partie du clergé français aujourd'hui une aversion passionnée contre toute nouveauté, contre tout ce qui n'est pas de l'ancien monde. Par une déplorable erreur, ces prêtres ont confondu les intérêts du christianisme avec ceux de la vieille monarchie, faisant ainsi traîner à la remorque d'un pouvoir passager cette doctrine éternelle et divine. Voyez parmi eux quel dédain pour les novateurs ! Les ecclésiastiques qui sont tentés d'accepter ce que le siècle a de compatible avec l'orthodoxie, sont montrés au doigt, et dérobent autant qu'ils peuvent leurs ])enchants comme des crimes. El d'ailleurs l'enseignement des séminaires esl-il en harmonie avec ))lusieurs des besoins de cette époque? nous ne le |>i'!isons pas. Mais où donc est le ?rdul?
Le mal ^ielll de loin, la régénératiou 5era lente.
Les hautes intelligences, qui ont été ramenées aux croyances qui sauvent, ne sont pas venues seulement pour donner à la terre un glorieux spectacle. Leur parole pénétrera de plus en plus dans la société française , la religion renaîtra , et, comme l'a dit un écrivain célèbre , avec les débris épars de la société, l'Église en formera une nouvelle , semblable à la première en tout ce qui est de l'ordre fondamental , mais différente par ce qui varie selon les temps , et telle qu'elle résultera des éléments qui devront entrer dans sa composition. »
Avant que cette nouvelle alliance de l'ordre religieux et de l'ordre civil soit scellée , dans les longues années qui nous restent encore à parcourir, quels sont les devoirs de chacun? Les pères de ftimille chrétiens doivent exiger surtout que les vérités religieuses soient le premier enseignement reçu par leurs enfants, et qu'elles président à toute la suite de leurs études. Ils devront donc, avant de confier leurs enfants à un établissement , s'assurer de l'esprit religieux qui le dirige. Quant aux gouvernements, non seulement ils doivent protéger l'enseignement religieux , mais ils en voient dès aujourd'hui la rigoureuse nécessité; ils sentent que sans lui toute société croule , et le néant des doctrines de dissolution les effraie plus que qui que ce soit. Ils devront donc encourager le plus possible dans leurs collèges les catholiques qui ont l'instinct des générations nouvelles, et ne plus prodiguer les
SUR l'ÉI)ICATjO> FRA^ÇAîSE au XIX° SîKCLE. If2 1
secours de l'État à des écrivains de romans sans portée.
Et quand je parle d'enseignement religieux , je iienlends pas que lorsque l'enfant aura appris \rM' cœur les vérités du christianisme, on s'imagine que ce soit là tout, et que l'on n'occupe plus son intelligence que d'instructions profanes. 11 faut créer dans chaque collège des chaires de religion. 11 faut que chaque jour l'esprit de l'enfant soit rempli du culte de Dieu, du dévouement à l'humanité. Que de nobles exemples de sacrifices le mettent à l'abri du sordide égo'isme qu'il trouvera peut-être jusqu'au sein de sa famille , dans cette époque avilie par la cupidité de l'or. Certes nous avons, comme tous les enfants de ce siècle , sucé avec le lait l'amour de l'indépendance, et nos passions ont été émues de tous ces cris d'affranchissement qui ont frappé nos oreilles ; mais il semble à notre raison que l'on parle beaucoup plus ;> l'homme de ses droits que de ses devoirs , et nous croyons ces derniers plus indispensables encore à son bonheur. Le Christ, qui a affranchi les esclaves et donné à la femme la position sainte qu'elle occupe dans la société chrétienne , n'a pas, je crois , parlé souvent des droits de l'homme, mais toujours de ses devoirs. Comment ne sent-on pas que l'orgueil et toutes les passions qui l'escortent avertissent toujours assez l'homme de réclamer ce qu'il croit lui être dû par les autres? C'est bien, médiront les ministres de la
démocratie nouvelle ; mais n'avez-vous pas vu qu'à presque toutes les époques, le peuple, auquel on n'enseignait que les devoirs, se courbait honteusement sous le despotisme des grands et des riches? — C'est que dans ces temps on n'enseignait les devoirs qu'au peuple, et aujourd'hui il faut les enseigner aux puissants et aux faibles , aux riches et aux pauvres, d'après l'exemple du divin fondateur du christianisme. Quand on se mêle à la société fr:;.içaise, on est frappé de l'extinction delà notion du devoir dans toutes les classes. Le riche s'enveloppe dans sa pourpre , il se cache la tète pour vf^ pas voir les haillons, il bouche ses oreilles pour ne pas entendre les cris importuns de la misère, le pauvre s'irrite et oublie les préceptes de résignation et de patience. En réveillant l'idée religieuse, vous réveillerez celle du devoir: elles sont identiques.
Lorsque les études reprirent leur cours après les violents orages révolutionnaires , le matérialisme envahit l'instruction. Les écrivains religieux ont réclamé avec violence contre cet abus terrible. Écoutons un instant M. de Bonald :
« Et ne voudraient-ils pas aussi que les pierres se changeassent en pain , les gouvernements modernes qui ne voient dans leurs sujets que des producteurs Qi (\^i consommateurs , et qui attachent tant d'importance au commerce, à l'industrie, aux arts qui nourrissent l'homme , qui les présentent
SLR L ËDLCAllO.S 1 UA><;AiSE AL \IX'" SIÈCLE. 1^3
au peuple comme la source de toute prospérité et allument dans tous les cœurs cette soif inextinguible de gain qui produit tant d'injustices et tant de crimes? Sans doute, il faut exciter le goût du travail et en honorer les succès ; mais ce soin , digne d'une administration éclairée et bienfaisante, doit être contenu dans de justes bornes. Il ne suffit pas de donner à des peuples chrétiens du pain et des spectacles, /'<7/?^m eicircejises., comme faisaient les païens; il faut ne pas oublier cette sublime réponse du Sauveur : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Car les paroles qui sortent de la bouche de l'homme , comme celles de nos sophistes , sont du poison et non pas du pain. La religion seule donne ce pain, qui ne fait pas , si l'on veut, des peuples matériels , mais qui fait de grands peuples , des peuples forts , intelligents et dociles ; et c'est surtout de ce pain dont le peuple a besoin et a faim plus qu'on ne pense. Que les gouvernements n'oublient pas qLi'ils ont rempli tous leurs devoirs envers les peuples, lorsqu'ils ont fait assez^onv leurs besoins, /'ew pour leurs plaisirs, et tout pour leurs vertus. (De Donald, Médit, polit, tirées ciel Évangile.)
Comment les gouvernements avaient-ils été amenés à cet abandon du spiritLialisme dans renseignement? Avant l'époque actuelle, l'instruction était dirigée dans un sens exclusivement littéraire.
L'imagination seule était développée , échauffée ; les jeunes gens arrivaient dans la société sans instruction mathématique ou physique qui les mît à même d'embrasser avec succès une carrière industrielle. Lorsque le matérialisme de la fin du xviii^ siècle eut envahi la philosophie française , il y eut une révolte générale contre l'ancienne éducation : il semble que l'homme n'avait plus qu'une destination , celle de confectionner et de diriger les machines , de mesurer la terre et d'étudier la marche des astres. A entendre Volney et les autres dominateurs de cette époque , quand l'homme est à l'abri des besoins du corps, toute sa destinée est accomplie. On s'occupait autrefois trop cxclusi>ement de l'âme, on tomba dans un excès bien autrement dangereux et avilissant. Napoléon lui-même concourut à ce déplorable résultat. Sa haute sagacité lui montrait l'importance énorme d'une religion dans l'État ; aussi étalait-il un grand luxe dans les églises. Il cherchait à ranimer le culte par la pompe du spectacle; mais sa position despotique, son besoin de domination, lui rendaient redoutable l'idée chrétienne, qui est le spiritualisme par lequel l'homme est conduit à l'examen non seulement des questions psychologiques, mais encore de toutes les hautes théories sociales. L'empereur poursuivait avec acharnement cette science sous le nom d'idéologie, et il estimait plus (au moins tout haut) que MM. de Tracy ou Laromiguière le premier of-
SLU l'éducation française Al XIX*" SIÈCLE. 1 QO
ficier d'artillerie qui pointnit bien une pière. L(s facultés de l'imagination furent abandonnées à lu nature, et l'on ne s'occupa que de perfectionner le Vaisonnement ; nous recueillons aujourd luii les iVuils de cette grave erreur. Que voyons-nous? D'un côte , l'imagination galvanisée se perd en des excès sauvages, et chez le grand nombre, le calcul , dominant toutes les passions humaines , nous présente je ne sais quelle corruption d'agiotage et d'ambitions mesquines bien plus désiionoranle encore Tjue les débordements sensuels de quelques autres époques. Vous avez cessé d'enseigner à l'homme la dignité de l'àme , le devoir religieux; son liorizon s'est borné à la terre, et il a cru que sa destination consistait à mourir riche; alws il a trafiipié do tout , et quand il n'a rien autre chose à vendre, il se vend lui-même, sa propre pensée, ses convictions , ce qui est bien plus odieux que vendre son corps , car c'est vendre ce qu'il y a de plus noble en nous. Je sais bien que l'extinction de 1 enseignement religieux a tellement avili Ihommeque très souvent il n'a même plus de convictions à vendre , il pense selon que veut celui qui le paie et h faii arriver. Voilà les résultats inévitables d'une instruction mathématique exclusi^e. Les inconvénients de l'autre excès sont l'indiflerence pour les soins ordinaires de la vie , une tendance passionnée vers la poésie , les désordres du cœur.
1q6 première partie, politique.
Le bon sens dit que ces deux facultés fondamentales de l'homme , l'imagination et le raisonnement, doivent être cultivées avec un soin égal. Dieu ne les a pas mises en nous pour que nous éteignions l'une ou l'autre sous des préjugée absurdes.
Il nous semble que les commencements de l'enseignement doivent être les mêmes pour tous les hommes. Les grandes vérités religieuses et sociales, la langue malernelle , les langues anciennes , l'histoire , les mathématiques , on peut consacrer trois ou quatre années à ceci. Avec une méthode éclairée , dans cet espace de temps on arrivera au résultat obtenu à peine aujourd'hui dans six années.
Arrivés à ce degré, les élèves entrent dans l'éducation professionnelle. Il y a scission entre les jeunes gens qui se destinent aux professions lettrées, et ceux qui se destinent aux professions industrielles. Les uns continuent les études des langues anciennes et modernes, de l'éloquence, de la philosophie ; les autres se vouent dès lors presque exclusivemen t aux mathématiques, à la physique , et à toutes les sciences qui dérivent de celles-là.
De cette manière nous pensons que les besoins de notre nature sont mis autant que possible en harmonie avec l'ordre social.
Ces théories sont bien connues , et après tout peu opposées à celles des hommes qui dirigent l'instruction en France aujourd'hui. Il ne s'agirait
SUR l'É1)1€\TION lUA.NCAÎSi: M \1\' SlKC.Li:. }Q^
entre nous que de nuances , de discussions sur le temps consacré à telle ou telle branche de l'enseignement. Ce que nous demandons surtout, c'est une exécution plus forte. En regard des établissements particuliers , TÉlat conservera ses collèges universitaires , et de là naîtra une émulation bienfaisante. Nous demandons qu'il substitue à la surveillance très problématique de ses inspecteurs une surveillance active et sérieuse; qu'il ne s'agisse plus d'examiner seulement la force intellectuelle des élèves , mais celle des professeurs. C'est par une surveillance consciencieuse que l'État pourra apprécier les études religieuses établies dans chaque collège, el la direction morale donnée à l'établi ssemenl.
Les cours publics du Collège de France et de la Sorbonne sont un spectacle littéraire très brillant, et qui peut avoir des résultats pour quelques privilégiés qui accourent là de toutes les parties de la France, et même du monde. Je me suis rappelé souvent en y assistant les rhéteurs et les philosophes d'Athènes , et l'on pourrait se laisser aller à cette illusion, n'étaient les salles délabrées de la Sorbonne et l'aspect triste de tout cet édifice. 3Iais il me semble qu'on pourrait demander plus à cette institution. Chaque année , la jeunesse des cours adopte un orateur; celui-là est écouté avec enthou-
198 PREMIÈUE PARTIE. POLITIQUE.
siasme. Depuis le triumvirat célèbre qui eut tant de retentissement sous la Restauration (i ), le sceptr;' est échu une fois à M. Lherminier, une autre fois à M. Michelel. Nous sommes loin de nier l'effet que peut produire sur des jeunes gens réunis l'éloquence d'un professeur : il se répand nécessairement dans les âmes une flamme qui les échauffe , une lumière qui les pénètre; mais lorsqu'ils ont suivi pendant deux années les cours publics , qu'on lils appris généralement? d'ingénieuses pensées sur f[uelques parties de la science , mais point de synthèse, point de système d'étude arrêté qui les suive loin de Paris, dans la province où ils sont destinés à vivre. Il nous semble que les cours publics auraient des résultats bien plus importants s'ils présentaient l'histoire des sciences et des lettres. Il faut rendre justice à M. Cousin , son cours de ph.ilosophie était conçu dans ce dessein. Le malheur est qu'il n'ait fait que passer dans cette chaire, et (juil se soit enseveli depuis dans les fonctions administratives où son éloquence est fort inutile. x\ous renvoyons à l'article de Philosophie l'examen de ses leçons qui eurent tant de puissance alors ; nous constatons seulement ici que les idées du professeur sur l'ensemble de l'instruction sont en harmonie avec les nôtres , et que le temps seul lui a manqué pour donner une histoire complète de la
(1) Nous con>arrr-ron.> (ijn^ le l?'" volume (!■"- chapiîrcs à l'exanion fie chaque cours.
SIR l'éducation française Al XIX'^ SIÈCLE. 1 29
philosophie. Nous voudrions donc qu'un cours de littérature à la Sorbonne se composât de vues générales sur l'histoire littéraire de l'Orient, de la Grèce, et de Rome, et des peuples post-chrétiens. Le professeur suivrait les grandes phases de l'imagination de l'humanité, démêlerait dans chaque contrée et dans chaque siècle la pensée dominatrice , expliquerait par elle la mission de chaque époque, et jetterait ainsi dans l'âme des auditeurs une compréhension vaste du monde littéraire qui agran-
<lirait l'intelligence.
Imaginez avec quelle facilité, je dirai plus, avec quel charme, l'élève ainsi éclairé suivra l'analyse des détails de cette science dont il connaît la synthèse ! Imaginez au contraire les efforts qui lui seraient nécessaires pour s'élever de l'analyse à la synthèse, du détail à l'ensemble. 11 faut le dire, la majorité des élèves n'y songerait même pas.
Et que l'on ne croie pas que celui qui écrit ces lignes soit un de ces esprits exclusifs qui n'aiment que leurs idées propres et s'en vont dédaignant tout ce qui ne pense pas comme eux. J'ai assisté avec un vif sentiment de plaisir au cours si élégant de M. Saint-Marc Girardin; il serait difficile de rencontrer plus de gracieux esprit et d'excellent ton. Je ne nie pas qu'il y ait avantage dans ce commerce intellectuel entre le spirituel professeur et ceux qui l'écoutent; je dis seulement que la méthode synthétique offrirait des avantages bien plus grands encore ;
l3o PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
avec elle, tous les cours s'harmoniseraient, el, par exemple, les cours d'histoire, de philosophie et de littérature pourraient présenter un ensemble vraiment magnifique. A bien examiner, ces trois parties de la science se touchent par tant de points , que les trois professeurs étudieraient presque les mêmes sciences ; seulement l'un ferait plus ressortir l'élément politique, l'autre l'élément philosophique, l'autre l'élément poétique.
Un cours de théologie conçu dans le même système compléterait renseignement des sciences morales; et peut-être quand le genre humain aura fait encore quelques pas, l'enseignement philosophique et théologique n'en feraient plus qu'un.
Je livre aux hommes d'État qui dirigent l'instruction publique en France aujourd'hui , ces réflexions, applicables aussi, je pense, à la partie supérieure des études mathématiques et physiques.
Au nom du ciel , que l'on ne perde pas de vue la condition sine quâ non de tout bonheur social, c'est que la vérité religieuse doit servir de base à l'enseignement général.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'enseignement appliqué aux classes aisées ; l'enseignement primaire est d'une plus haute importance encore. La loi votée sous le ministère de 31. Guizot est un progrès sans doute; mais elle est loin de répondre suffisamment aux besoins de la France. Que nos législateurs songent aux paroles de lord Brougham :
SUR l'éducation française au xix^ siècle. i3i
« C'est rinstitiiteur, et non plus le canon, qui est désormais l'arbitre des destinées du monde. » Nous avons eu en France la puérile manie de nous croire "supérieurs aux autres peuples : nous nous prodiguons le glorieux titre de la nation la plus éclairée, la plus avancée, et cependant il résulte des observations de plusieurs voyageurs que l'instruction primaire est chez nous très inférieure à celle de la Hollande, de rAllemagne, de la Belgique, de prèsque tous les Etats de l'Europe, he Lifre des corn- \ munes,^^v M. Roselly de Lorgnes, est l'ouvrage | français qui donne l'idée la plus haute des fonc- i tions saintes de l'instituteur. L'auteur est frappé de ^ la nécessité de les mettre à l'abri des soucis abrutissants de la misère. Comment voulez-vous qu'un homme qui se sent de la force embrasse une profession qui, malgré sa sublimité réelle, ne lui assure pas même l'existence? Nourrissez au moins ceux qui préparent l'avenir de la patrie. L'auteur du Livre des coiniîiuues àQxn^mXe que l'instituteur soit v' assimilé par l'Etat aux magistrats de paix et aux ministres du culte dans le traitement, variable selon l'importance des villes et des localités.
Certes, ces prétentions ne sont pas exagérées, et nous espérons que le gouvernement reconnaîtra la nécessité impérieuse de demander aux Chambres ce supplément de secours. Le Lwr^e des communes devrait être répandu par le pouvoir dans les villes et les bourgs de France. Pour l'auteur comme pour \ nous , la religion est la base de tout l'édifice social. I
De- jotifiinox politiques.
Dans la société acluelle, lorsque nous sorlons tic, l'enfance , le journalisme devient notre plus actif instituteur,
A une époque qui n'est pas encore fort éloignée
delà nôtre, un écrivain qui avait produit un volume
aurait cru se compromettre en écrivant dans les
journaux. La profession de journaliste était une
sorte d'atteinte à la dignité de l'homme de lettres.
C'était comme ces nobles d'autrefois qui dérogeaient
en entrant dans telle ou telle carrière. Nous nous
I rappelons tous avoir entendu de fort honnêtes gens
1 s'étonner de ce que M. de Chateaubriand, M. de La-
Imennais et d'autres encore se compromettaient en
j écrivant dans les journaux. Est-ce que c'est là leur
^ pi ace? disait-on.
Ces étonnements sont rares aujourd'hui, parce que les moins clairvoyants ont aperçu enfin l'énorme importance du journal dans la société actuelle. Les plus hauts dignitaires de l'État, les ministres, peu s'en faut que je n'aie écrit les rois, se font journalistes à l'occasion, et font bien.
JOURNAUX POLITIQUES. l33
Quelle invincible puissance que cette page qui va chercher chaque jour son lecteur dans les moindres villes , dans les moindres hameaux ! Quel enseignement eut jamais cet empire sur un aussi grand nombre d'hommes? Et combien ne doit-on pas s'affliger en songeant que bien peu de journalistes comprennent la mission sociale qu'ils se sont imposée si légèrement.
Je l'ai dit ailleurs, je crois, le journaliste est l'homme qui rappelle le plus l'orateur antique. C'est l'écrivain qui se mêle le plus aux passions et aux intérêts des citoyens, celui qui a la plus immédiate influence sur les actions de chaque jour.
Par quelle fatalité faut-il que les journaux soient si souvent envahis par des jeunes gens peu instruits en histoire et en politique, qui s'essayent dans ces colonnes fugitives au métier d'écrivain, ou par des hommes qui n'ont pu atteindre au succès littéraire et se réfugient dans le journalisme?
Nous n'avons pas besoin de tracer ici une histoire des journaux depuis i8i5. Comme toujours, dans ce travail notre but est d'étudier la tendance morale du journalisme et de donner nos idées sur ce qu'elle devrait être. Nous parlerons dans notre second volume du journalisme sous le rapport littéraire, ici nous dirons quelques mots de son rôle politique.
Le Constitutionnel^ a été pendant les dix premières années de la restauration le levier le plus
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puissant qui ait soulevé les masses contre le passé. Depuis l'avocat jusqu'au manœuvre, tout le parti libéral lisait le Constitutionnel^ et avait foi en lui. Malheureusement cette puissance énorme n'était pas assez clairvoyante. 11 y avait alors dans une partie du clergé des projets ambitieux de domination politique. Lorsque Charles X arrisa au trône, le parti prêtre, c'était le mot consacré alors, envahit le pouvoir. Le Constitutionnel frappa incessamment les usurpateurs. On rit aujourd'hui de ce souvenir; mais alors c'était chose sérieuse. Le comte de ^ Montlosier , dont les éloquentes paroles sur la croix de bois qui sauva le monde sont restées gravées dans les mémoires depuis les jours de la constituante, vint en aide au journal par la publication de son fameux Mémoire à consulter. Le Constitutionnel cojitinua cette guerre à mort jusqu'en 1 83o, époque de la chute de son ennemi. Que l'on songe au bien que ce journal aurait pu faire alors avec sa puissance si vaste, si, en combattant énergiquement les projets insensés de quelques dignitaires ecclésiastiques, le Constitutionnel avait éclairé la nation sur la religion sainte dont ces hommes aveugles voulaient faire un instrument de despotisme; s'il l'avait montrée affranchissant les esclaves et les femmes, proclamant l'égalité, civilisant les sociétés, consolant le malheur, adoucissant les mœurs. S'il avait enseigné au peuple que ce culte que des imprudents mettaient au service de passions mesquiiiés
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et rétrogrades, était la source de toute liberté, et que la liberté politique sans lui ne pouvait plus apporter aux nations que l'anarchie et les larmes, croyez-vous qu'au lieu de l'oubli où il tombe aujourd'hui, le Constitutionnel ne recueillerait pas les bénédictions de la reconnaissance? Croyez-vous qu'après un tel enseignement, la révolution de i83o aurait \\\ une partie du peuple de Paris se déshonorer en saccageant une des plus vieilles églises du Christ , en abattant ces croix qui ont affranchi l'homme?
La puissance des journaux semble décroître; ils se lisent, mais avec une indifférence profonde. On peut dire qu'aucun organe n'est aujourd'hui très influent sur l'opinion publique. Le Joarnal des Débats, qui joua un si grand rôle sous la restauration, lorsqu'il aliandonna le pouvoir pour se jeter dans l'opposition libérale, a perdu beaucoup d'abonnés, mais il a plus perdu encore, peut-être, en influence morale. Les hommes qui possèdent, les hommes en place, ceux enfin qui tremblent à l'idée de toute commotion, approuvent ses tendances; mais la partie de la nation qui sent que le monde marche, et que le temps d'arrêt actuel ne saurait être bien long, rejette ses idées comme timides, et enchaînées par cette peur des nouveautés qui remplit tant d'âmes aujourd'hui.
Le journal V Avenir, que rédigèrent au commencement de notre dernière révolution MM. de La-
mennais, Gerbet, Lacordaire, de Coiix, de Montalembert, et quelques autres, s'éleva à une hauteur de doctrines qui enthousiasma beaucoup de jeunes intelligences. C'est peut-être ce que nous avons eu en France de plus brillant et de plus profond , parce que la liberté de V Avenir découlait de la parole de Jésus. Cependant ce journal réunit peu d'abonnés. Il était venu trop tôt ; et d'ailleurs ses impatiences pratiques lui ont nui beaucoup.
Le succès de la Presse est basé beaucoup plus sur l'économie de 4o francs par année que sur sa rédaction, malgré la célébrité littéraire de quelques uns de ses écrivains. Quant aux journaux d'une opposition systématique et tranchée, comme /e Courrier^ le Siècle , et surtout le National, le Bon Sens , la Gazette de France et la Quotidienne, ils n'ont de puissance que sur leurs partis. Les hommes flottants, et ils sont en grand nombre aujourd'hui, les abordent avec méfiance , accoutumés qu'ils sont aies voir perpétuellement en opposition avec tout ce qui émane du pouvoir. Chaque jour, grâce à Dieu , les partis qui se divisent la France vont se disloquant. Encore quelques années, et la nation ne présentera plus que deux grandes divisions , celle immense des égoïstes purs , qui s'arrangent de tout pourvu qu'ils jouissent, et une autre composée de tous les cœurs qui battent encore, de toutes les volontés généreuses , de tous les hommes de religion et de dévouement. Ceux-là débarrassés des pré-