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DIVERS ÉCRITS POLITIQUES

M. de Chateaubriaud, publicisle.

Lorsque i"em}3ii'e tomba, il} eut, il faut le dire, une grande joie dans une assez forte partie de la population française : les familles étaient épuisées , le sang coulait sans interruption depuis tant d'années , les terreurs de la guerre pesaient si lourdement sur les cœurs , que le mot de paix les dilata , et que des cris d'enthousiasme se lirent entendre. Toutefois le conquérant de l'Europe comptait encore des partisans nombreux , la plupart doués d'un inébranlable courage , et disposés à verser pour lui ce qu'il leur restait de sang.

Pour combattre riidlueuce puissante encore de ces hommes , M. de Chateaubriand, inspiré par la colère et par cet enivrement fébrile dont il se vit alors de nombreux exemples dans presque toutes les provinces de France, lança cette brochure célèbre de Buonaparte et des Bourbons , que les débris du parti impérial né lui ont pas encore pardonnéc.

l4o PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.

J'ai cru devoir m'en occuper ici, quoique sa publication date de 18 1 4-

Malgré mes profondes sympathies pour l'auteur du Génie du christianisme , je ne dissimulerai pas que ses adversaires ont pu l'accuser avec une certaine raison de frapper le géant renversé ; toutefois il fiiut se souvenir que cette chute laissait encore l'effroi dans les âmes , que l'on pressentait que cette puissance était plutôt blessée qu'anéantie. Il faut reconnaître aussi que le triomphe enivre , et que M. de Chateaubriand avait souffert du despotisme impérial. La brochure du grand écrivain peut être considérée comme l'expression la plus hardie et la plus rude des passions qui bouillonnaient alors au sein du parti royaliste. On sent dès le début une fermentation peu ordinaire à cette parole si élégante et si harmonieuse. Ici les mots se pressent, se heurtent comme les boucliers sur les champs do bataille antiques.

En se plaçant au point de vue bonapartiste d'alors, on conçoit les haines soulevées par cet écrit. Quoi ! celui quiavait vaincu l'Europe, égalé la gloire militaire de la France moderne à celle de Charlemagne , celui qui avait enchaîné le monstre de l'anarchie de sa main redoutable , celui que tant de milliers de braves adoraient , était traîné dans la fange comme un assassin , et comme le conquérant barbare qui disait avec orgueil : « L'herbe ne croît plus sous les pas de mon cheval. «

M. DE CHATEAUBRIAKND, PUBLICISTE. l4l

Au point de vue royaliste , au contraire , Bonaparte était un tyran qui avait fait mourir le duc d'En^hien, et s'était assis sur le trône couvert du sang qui devait régner sur la France. Cette France, il l'avait dépeuplée pour servir une ambition insatiable, il avait vidé ses veines. Mais laissons parler M. de Chateaubriand :

M Lorsque Buonaparte chassa le directoire , il lui adressa ce discours :

» Qu'avez-vous fait de celte France que je vous ai laissée si brillante? Je vous ai laissé la paix , j'ai retrouvé la guerre ; je vous ai laissé des victoires , j'ai retrouvé des revers; je vous ai laissé les millions de l'Italie, et j'ai retrouvé partout des lois spoliatrices et la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais tous , mes compagnons de gloire? ils sont morts. Cet état de choses ne peut durer ; avant trois ans il nous mènerait au despotisme : nous voulons la république assise sur les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique.

» Aujourd'hui , homme de malheur , nous te prendrons par tes discours , et nous t'interrogerons par tes paroles. Dis, qu'as-tu fait de cette France si brillante? Où sont nos trésors, les millions de l'Italie, de l'Europe entière? Qu'as-tu fait, non pas de cent mille , mais de cinq millions de Français que nous connaissions tous , nos parents , nos amis , nos frères ? Cet état de choses ne peut durer ; il

j42 première partie, politique.

nous a plongés dans un affreux despotisme. Tu voulais la république, et tu nous as apporté l'esclavage. Nous , nous voulons la monarchie assise sur les bases de l'égalité des droits, de la morale, de la liberté civile , de la tolérance polilique et religieuse. Nous l'as-tu donnée, cette monarchie? Qu'aslu fait pour nous? que devons-nous à ton règne? Qui est-ce qui a assassiné le duc d'Enghien , torturé Pichegru , banni Moreau , chargé de chaînes le souverain'pontife , enlevé les princes d'Espagne , commencé une guerre impie? C'est toi. Qui est-ce qui a perdu nos colonies , anéanti notre commerce , ouvert l'Amérique aux Anglais , corrompu nos mœurs, enlevé les enfants aux pères, désolé les familles , ravagé le monde , brûlé plus de mille lieues de pays , inspiré l'horreur du nom français à toute la terre? qui.... »

Voilà bien de la colère sans doute ; mais qui nous dira, la main sur la conscience, que toutes ces allégations sont fausses? D'autres écrivains nous ont donné depuis des panégyriques sans tache du dernier conquérant de l'Europe. Tout cela se conçoit, car il y avait beaucoup à admirer et à maudire dans cet homme. La passion obscurcit les plus belles intelligences ; dans ce moment M. de Chateaubriand ne vit que le mal ; plus tard il a rendu justice au génie et aux imposantes actions de Bonaparte qui restera pour la postérité une figure colossale. Mais l'histoire ne saurait fermer les

M. DE CHATEAUBRIAIND, PI'RLÎCISTE. 1 43

yeux sur plusieurs actes odieux ilc ce règne, sur le mépris de l'empereur pour l'humanité. Si elle admire en lui une des plus fortes volontés qui aient été données à une créature , elle dira que l'idée de justice manqua souvent à cette àme , et que sans elle il n'y a pas de grandeur philosophique.

La plus ordinaire accusation portée par les hommes superficiels contre les hommes politiques est celle de la mobilité de la pensée. Parmi les célébrités de ce temps on en rencontre très peu qui aient inféodé leur vie entière à une seule idée. On prétend que le roi Charles X , grand admirateur de la constance politique, disait qu'il n'y avait en France que deux hommes publics conséquents , le marquis de Lafayette et lui. Nous avouons que, pour notre part , nous admirons très peu cette sorte de pétrification dans une époque si travaillée, si changeante , dont les aspects varient chaque année. Il est impossible de demander à l'œil de l'homme qu'il s'obstine à voiries mêmes objets; à son esprit, qu'il apporte les mêmes remèdes à des maux différents. Que dirait-on d'un visionnaire qui recommencerait en i838 les lamentations du Conslitutio7inel à' àutreioïs sur les jésuites et sur le parti prêtre?

D'ailleurs , souvent ces changements d'opinion dans la vie d'un homme politique n'existent qu'à la surface; pour qui sonde un peu les choses, il y a bien rarement sujet de s'étonner. L'illustre auteur

l44 PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.

du Génie du Christianisme a été comme tant d'autres en proie à ces accusations; les royalistes ont tour à tour adoré et brisé son idole. M. de Chateaubriand est un légitimiste pour les libéraux, et un libéral pour les légitimistes (j'emploie ce vieux mot de libéral^ parce qu'il n'y en a pas d'autres qui conviennent ici). Ne serait-ce pas qu'il se trouve dans ces partis, ou plutôt dans ce qui reste de ces partis, des exigences extrêmes? ne serait-ce pas que M. de Chateaubriand , ayant toujours suivi la voie que lui traçait sa conscience politique , s'est peu soucié de blesser l'un ou l'autre parti , lorsque tous deux contrariaient sa pensée?

Quand la famille des Bourbons fut rétablie sur le trône, M. de Chateaubriand vit clairement qu'il n'y avait qu'un moyen de gouverner la France, c'était de s'attacher franchement et sans arrièrepensée à la charte de Louis XVIII; ce fut pour lui l'ancre de salut du vaisseau social battu depuis si long-temps par des mers furieuses. De 18 15 à i83o, telle a été sa pensée fondamentale , et quand on examine de bonne foi ses discours de tribune et ses écrits politiques , on est frappé de cette unité philosophique. M. de Chateaubriand pourrait prendre pour devise ces mots célèbres du général Foy : « Celui qui veut plus que la charte , moins que la charte , autrement que la charte , celui-là manque à ses serments. » Que les détracteurs politiques de M. de Chateaubriand veuillent bien se souvenir

M. DE CII.VTEAIT.UÎAND, riT.LIClSTE. 1 /jô

qu'il a (chose assez rare dans ces temps) sacrifié plusieurs fois ses intérêts personnels à ses devoirs, qu'il a préféré au pouvoir sa conscience d'homme public; qu'ils se souviennent qu'il est pauvre, honneur assez peu commun parmi les hommes haut placés; qu'ils regardent autour d'eux et qu'ils comparent.

Il écrivit sa Monarchie selon la Charte à une époque où le pouvoir semblait pénétré de cette idée, qu'il fallait appeler aux emplois les hommes de la révolution et de l'empire. Il s'élève contre cette opinion répandue dans le public sur l'incapacité des royalistes et sur l'habileté de leurs adversaires. Aussi s'emporte-t-il contre les partis bonapartiste et révolutionnaire, qui, selon lui, ne pourront jamais s'arranger des Bourbons. Dans cet écrit, M. de Chateaubriand voit l'élément révolutionnaire qui est dans la Charte déborder l'élément antique ou royaliste, et il défend ce dernier.

II y a des détails fort curieux dans ce livre. A entendre parler les militaires de Napoléon et en général tous les fonctionnaires de l'époque impériale, il n'y eut dès le commencement de la restauration que persécution et injustice pour eux. Je me rap- î pelle cette pluie de caricatures représentant de | vieux gentilshommes sortant de leurs manoirs , | couverts de rubans blancs et rouges , venant récla- | mer le prix de leur fidélité oisive ou de leur émi- \ gration , tajndis que des soldats de la grande armée ;

l46 PREMIÈUE PARTli:. POLITIQUE.

demandaient le pain du pauvre en cachant leurs blessures et leurs croix. Dans la Monarchie selon la Charte c'est le contraire ; il suffit d'avoir porté la cocarde tricolore pour être place et rémunéré. Les serviteurs du roi sont rejetés des antichambres et des ministères ; c'est à pleurer sur le sort des pauvres royalistes que les Bourbons abandonnent à la faction révolutionnaire ; il est bien difficile de contenter tout le monde.

La carrière de M. de Chateaubriand comme écrivain politique et comme orateur se divise en deux parties bien distinctes. La première , consacrée à la défense de l'élément antique qui existait dans la Charte , parce que l'écrivain le croyait menacé par l'élément révolutionnaire ou moderne ; la seconde, consacrée à la défense de cet élément moderne, parce que M. de Chateaubriand vit qu'il fallait combattre les vieilles idées qui devenaient euAahissantes et exclusives. De là, ces accusations frivoles de mobilité, tandis que bien réellement l'idée dominante de l'écrivain fut constante et ferme : il défendait la constitution. Voyez depuis le Conservateur jusqu'à la révolution de i83o, avec quelle ténacité M. de Chateaubriand a combattu en faveur de la liberté de la presse , si nécessaire aux peuples dans les époques critiques , où tout est en question , oîi l'on ne peut espérer de régénération sociale que par la pensée libre et fécondante. La branche aînée des Bourbons s'est perdue pour

M. DE CII.VTKAI inUANn, PLBLICISÏE. 1 47

avoir repoussé loin (i'clle les légitimistes qui suivaient cette ligne tracée par la sagesse et la connaissance des choses et des hommes de l'époque.

Que l'on compare les premiers écrits de Chateaubriand à ses Lettres à tin [)air de France, à ses brochures sur la liberté delà presse et sur la censure, on reconnaîtra partout l'astre qui le guide , la Charte , qui lui semble contenir l'alliance mystérieuse du passé et de l'avenir.

La manière de M. de Chateaubriand dans ces écrits porte le cachet d'une sévère probité politique. Il dit simplement ce qu'il pense , sans artifice et sans arrière-pensée ; le langage si poétique de l'auteur du Génie du Christianisme a disparu pour faire place à la langue positive des affaires. Celte transformation complète est frappante dans une des imaginations les plus ardentes de notre époque.

Brochures politiques de M. Guizot.

Un homme qui occupe aujourd'hui un rang bien élevé parmi les hommes politiques, regardé par les uns comme plein de sagesse et de perspicacité , par les autres comme rétrograde et passionné , mais par tous comme orateur d'un talent incontestable , comme un historien sérieux et habile, M. Guizot, éloigné de la tribune pendant une grande partie de la restauration , s'associa par ses brochures au mouvement politique d'alors. Il répondit en 181G à M. de Yilrolles par son opuscule Du gouvernement représentatif et de l'état actuel de la France. Il publia dans la même année une brochure sur l'instruction publique dirigée contre les jésuites qui envahissaient alors l'éducation... Il est des gens, écrivait-il , qui voudraient que l'éducation religieuse publique fût non pas religieuse, mais superstitieuse; non pas forte et morale, mais asservie aux plus misérables préjugés. Ces hommes-là pensent que la science ruine les mœurs , 'que les lu-

(l; Nous renvoyons au iU volume l'i ximen .-lês ouvrage^ iJ'liisloirc.

niiociuiiKs POLiïini'^s de m. r.uizoT. 149

mièros perdent les États , que ia raison lue la religion; que hors de la servitude d'esprit et de l'ignorance, il n'y a de salut ni pour la morale, ni pour l'autel, ni pour le trône, et que, pour prévenir le retour des révolutions, il faut revenir sans réserve aux lois et usages des temps passés , (jui cependant les ont amenées. Au yeux de ces hommes l'Université est en effet très coupable , car elle n'a point fait ce qu'ils désirent; elle n'a point cru que l'instruction publique eût pour objet de maintenir et de propager lignorance ; que des chaires de philosopliie et de logique fussent instituées pour asservir la raison ; elle n'a point interdit aux mathématiciens l'enseignement des mathématiques, aux physiciens celui de la physique, aux jurisconsultes celui du droit des gens, aux médecins celui de l'analomie; elle n'a point travaillé à ressusciter la superstition et le fanaslime; elle a favorisé le progrès de toutes les sciences et de toutes les lumières. Si c'est là ce qu'on lui reproche, elle peut avouer et proclamer elle-même ses torts, elle n'a pas besoin de s'en défendre. «

M. Guizot était ici l'organe du parti libéral contre les jésuites , ou plutôt de la partie constitutionnelle de l'Université. Nous parlerons ailleurs de ce grand procès. Sans doute nous sommes loin de nier les projets ambitieux de quelques chefs de cette société célèbre ; mais nous croyons qu'il y a de rexagération dans les reproches adressés par

lOO TREMlEUt FAKTIL. POLITIQUE.

M. Guizot au système d'études suivi par les jésuites. Cette société est une grande institution dont les travaux immenses se sont étendus sur tout le globe. Encore aujourd'hui, ces hommes portent les bienfaits de la civilisation chrétienne chez les barbares ; souvent ils répandent leur sang dans leurs glorieuses missions. Ils ont été'dansles siècles passés les plus habiles instituteurs. Voilà , je crois, d'assez glorieux services rendus à l'humanité. Cette idée jointe à la persécution ridicule qu'ils ont endurée , aux plats quolibets dont les journaux grands et petits régalaient les palais grossiers de leurs lecteurs, me disposent toujours à défendre la société de Jésus. Et cependant je ne ferme pas les veux sur l'aveuglement énorme de ceux de ses chefs qui ont poussé le gouvernement de Charles X dans l'abîme où il s'est englouti.

De 1820 à 1822 M. Guizot publia une série d'ouvrages politiques d'un intérêt bien vif. Il s'associait aux hommes de tribune parmi lesquels il devait briller si éminemment plus tard. Dans sa brochure Du Gouvernement de la France depuis la restauration , il soutenait la thèse que le général Foy, MM. Royer Collard , Benjamin Constant et autres défendaient éloquemment à la chambre. 11 démontrait que le passé ne pouvait revenir; que l'aristocratie vieillie dans l'émigration , ou cachée dans les manoirs durant tant d'années, était un appui vermoulu pour le trône, et que l'antique

BROCrilUES POLITIOIES DE M. GlIZOT. lOl

dynastie devait se rajeunir dans les jeunes idées du nouveau siècle.

M. Guizot dans toute sa carrière de puhliciste révèle déjà l'homme d'action. Ce n'est pas un théoricien audacieux devançant le siècle où il vit, et rêvant pour l'avenir un Eldorado social; c'est un liomme môle à tous les faits du présent, tenant compte de tous les obstacles qui hérissent la route de l'homme politique , marchant pas à pas comme son époque , acceptant chaque amélioration quelque faible qu'elle soit. Yoyez-le dans son ouvrage Sur la peine de mort en matière politique , il s'occupe peu de la question immense de l'abolition de ( etle peine terrible , qui a inspiré de nos jours tant d éloquents écrivains auxquels , dans mon obscurité , je m'associe de cœur et de conviction ; il demande seulement que la mort soit donnée par la société le plus rarement possible. Son instinct d'homme d'action l'emporte toujours ; ce n'est pas sa mission à lui de demander des réformes que l'avenir seul exécutera. Sous les paroles de l'écrivain, il est facile de distinguer le futur député-ministre. Avait-il le pressentiment qu'il serait lui-même le pouvoir un jour, et qu'on pourrait le sommer d'exécuter ses théories? C'est l'homme d État qui apparaît dans tous ses écrits : « Il faut le reconnaître , dit-il dans son livre Du gouvernement de la France depuis la Restauration (1820), quelque triste que paraisse cette vérité après les secousses qui ont

102 PUEMIÈRE Î'ARSIK. POLITIQUE.

changé la face do l'ordre social , des intentions franches et droites, l'amour du bien, l'absence de toute tyrannie, ne suffisent pas pour gouverner les peuples. La société bouleversée ne se laisse pas si facilement rétablir ; elle aspire à l'ordre, et les éléments du désordre s'agitent dans son sein ; elle veut la liberté , et à peine en jouit-elle que des ferments destructeurs se manifestent, menaçant le repos de l'État qui ne possède pas encore le secret d'une énergique et régulière résistance. Le besoin de la stabilité de l'ordre légal est dans les esprits : mais les esprits eux-mêmes sont pleins d'-agitation et d'incertitude. Dépourvus de principes fixes , nourris au milieu d'un spectacle de changement et de destruction, tout leur est une source d'anxiété et de méfiance, tout leur semble flottant et mal assuré, parce qu'ils le sont, et tout le de- \ient par la même cause. Les intérêts qui n'ont pris encore ni leur assiette, ni leur niveau, les cherchent péniblement à travers mille obstacles et avec mille craintes , et dans leur effort vers l'état définitif où ils vivront en paix , ils se froissent et se lieurlenl, prolongeant ainsi l'état provisoire qui les tourmente. Enfin la société offre l'image de ce chaos si bien défini par ces paroles : Chaque chose n'y est point à sa place et il n'y a point une place pour chaque chose. A ce mal si douloureux, il n'y a que deux remèdes , le génie dans le pouvoir, ou l'action du temps. Si un homme se rencontre ([ui

lîUOCliLUC-S rOLIiiOLtS DE M. GLIZOT. 1 53

sache reconnaître dans la société les forces vivantes et démêler l'avenir qu'elles invoquent , qui se donne à ces forces , les rattache à leurs vrais principes , les rassure dans tous leurs intérêts , les concentre ainsi dans sa main et les porte avec lui partout où quelque désordre se manifeste , celui-là aura îûentôt dissipé les inquiétudes et dompté les résistances. Que si le pouvoir ne comprend pas cette tâche ou se montre inhabile à la remplir , le temps seul et un long temps demeure chargé d'y satisfaire. >> C'est ainsi que M. Guizot préludait au rôle éminent que nous l'avons vu jouer depuis. Nous le rctrou^erons sou\ent encore dans le cours de ce travail.

Pamphlets de Paul-Louis Courier. — Chansons politiques de Béranger, etc.

Jamais homme n'a été plus que Paul-Louis Courier l'homme des années où il a vécu ; avec moins de hauteur que Béranger , il a autant que lui l'instinct du peuple. Dominé par ses préjugés, par ses passions , il est d'une bonne foi candide dans ses erreurs , ne voit de certaines questions élevées que le côté ridicule ou mauvais, et n'a pas l'air de soupçonner qu'il y aurait tout un monde d'idées à remuer à l'occasion de la phrase qu'il vient délaisser tomber nonchalamment. Lorsqu'il dit des vérités ( et il en dit beaucoup ) , c'est avec un charme de langage qui est tout à lui; lorsqu'il se trompe, c'est avec un air si naïf, si bonhomme, qu'il ne fait naître que le sourire au lieu du blàmo.

Un jour il se fâche contre les hommes qui veulent conserver les monuments des vieux siècles , il met un moulin bien au-dessus d'un château royal ou d'une antique et sainte abbaye. C'est un pamphlet contre les artistes (seulement le mot nélail pas iiwenté alors). Il est impossible de déjienser

PAMPHLETS l)t P.-L. COURIER. 1 OO

plus de poésie et d'esprit à anathématiser la poésie. Victor Hugo , en prenant en mains de nos jours la cause de l'art , n'a pas mieux dit :

« L'abbé de Lamennais conserve les ruines , les restes de donjons, les tours abandonnées, tout ce qui pourrit et tombe. Que l'on construise un pont des débris délaissés de ces vieilles masures , qu'on répare une usine , il s'emporte , il s'écrie : L'esprit de la révolution est évidemment destructeur. Le jour de la création , quel bruit n'eùt-il pas fait! il eût crié : MonDieu, conservons le chaos. » (Lettre au Censeur. )

Ceci est peu rationnel sans doute ; mais quoi de plus charmant que ces mots : Mon Dieu , conservons le chaos.

Plus loin , après avoir peint le morcellement des terres et chaque paysan arrivant à posséder quelques sillons , il ajoute avec une délicate malice :

« C'est un grand mal que cela , mais on y va remédier. On va recomposer les grandes propriétés pour les gens qui ne veulent rien faire. La terre alors se reposera. Chaque gentilhomme ou chanoine aura pour sa part mille arpents à charge de dormir , et s'il ronfle , le double. »

J'ai dit plus haut que Courier épousait avec enthousiasme les préjugés, les idées populaires de son temps; ceci souffre des restrictions. Par exemple , au milieu du paroxisme d'admiration pour l'empereur , lorsque la chanson de Bérenger n'avait

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plus que des cris d'enthousiasme pour le grand capitaine exilé , Courier n'était pas attendri par le sombre aspect du rocher de Sainte-Hélène. 11 avait fait la guerre; on peut lire dans la spirituelle nolice d'Armand Carrel , avec quel dégoût pour tout ce bruit , quelle profonde horreur pour ce sang et ces larmes! Le comte de Maistre aurait eu beau dire à Courier que la guerre était une loi terrible imposée à l'humanité , une expiation comme tous les autres fléaux qui pèsent sur l'homme depuis sa déchéance; M. Victor Cousin aurait eu beau lui dire que la guerre était civilisatrice , que la victoire servait toujours les idées en progrès ; Paul- Louis aurait souri de son air bonhomme. Il ne voit, lui, dans la guerre qu'une horrible folie. 11 y a un moment très curieux dans sa vie, c'est celui où, après avoir quitté la carrière militaire par ennui du tumulte et amour de la retraite et de l'étude , il se sent tout-à-coup saisi de la passion de son époque, et ébloui par l'immense éclat que jette dans le monde la puissance de Napoléon. Le canon grondait du côté de Wagram , il quitte Paris en toute hâte , et arrive dans l'ile de Lobau au milieu des cadavres qui y étaient entassés : ce fut le coup de grâce. Il revint pour jamais dégoûté de la gloire. Le repos ne diminua pas ces impulsions en lui. Dans les écrits qu'il adressait à la France du fond de sa chère Touraine , on retrouve souvent le contempteur de la guerre. Tandis que la gloire impé-

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l'iale retentissait dans tons les refrains, Cuurier écrivait au rédactenr du Censeur : «Parmi les causes d'accroissement de la population , il ne faut pas compter pour peu le repos de Napoléon. Depuis que ce grand homme est là où son rare génie l'a conduit, s'il eût continué de l'exercer, trois millions de jeunes gens seraient morts pour sa gloire , qui ont femmes et enfants maintenant ; un million serait sous les armes, sans femmes, corrompant celles des autres. Il est donc force en toute façon que le peuple croisse-, ainsi fait-il, ayant repos, biens et chevances, peu de soldats et point de moines.»

Cette question de communautés religieuses est une de celles que le bon Courier n'a vue que par un coin. Pour lui, un couvent n'est qu'une collection de débauchés , très gourmets de l'argent du pauvre, lia pris l'abus pour la chose , voilà tout; il a étudié l'histoire des moines dans Rabelais. Mais l'époque pour laquelle j'écris n'a, Dieu merci, pas besoin que je réfute sérieusement les facéties du vigneron.

Sa rancune contre Napoléon revient souvent. Écoutons-le dans son énergique peinture de la cour :

« Ne sait-on pas d'ailleurs que c'est un lieufangeux oii la vertu respire un air empoisoTiné » , comme dit le poëte , et aussi ne demeure guère. Ce qui s'y passe est connu ; onydispuledesprixdedifférentes sortes

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et valeurs dont le total s'élève chaque année à plus de huit cenls millions. Voilà de quoi exciter l'émulation sans doute, et l'objet de ces prix anciennement fondés , depuis peu renouvelés , accrus , multipliés par Napoléon-le-Grand , c'est de favoriser et de récompenser avec une royale munificence toute espèce de vice , tout genre de corruption , »

La pensée dominante de Paul-Louis Courier est de défendre les petits contre les courtisans et les nobles. Tous les ridicules aristocratiques de ces années se pavanent dans ses livres : « J'étais là le plus petit des grands propriétaires, ne sachant oi^i me placer parmi tant d'honnêtes gens qui payaient plus que moi, quand je trouvai, devinez qui? Cadet Roussel, vieille connaissance, à qui je dis, en l'abordant : Qu'as-tu, Cadet? puis je me repris, qu'avezvous, monsieur de Cadet? (car c'est sa nouvelle fantaisie démettre un de avant son nom, depuis qu'il est éligible et maire de sa commune). »

« Je vois la haute société, ou je la verrai bientôt, du moins, car mon fils me doit présenter chez ses parents. Qui? quels parents? — Eh oui, mon fils de La Rousselière se marie, ne le savez-vous point? Il épouse une fille d'une famille. ... Ah ! il sera dans peu quelque chose. J'espère par son moyen arranger tout. — J'entends, vous voudrez par son moyen voir la haute société et ne point restituer. — Justement, garder l'hôtel de chose et y recevoir le marquis? c'est cela. — Vous aurez de la peine. ^)

PAMPHLETS DE P.-L. COlUIEll. DQ

Cet instinct des intérêts du peuple est le fond de tous les écrits de Paul-Louis ; de là son estime profonde pour les travailleurs qui baignent la terre de leurs sueurs, son aversion pour les oisifs et les riches qui se nourrissent du labeur des pauvres. Soit qu'il s'adresse aux chambres pour plaider la cause des humbles conspirateurs de la petite commune de Luyan, soit qu'il s'oppose dans son Simple discours au cadeau royal de Chambord, c'est toujours la même verve caustique contre les courtisans et la nol)lesse ; tout cela couvert de celte bonhomie délicieuse qui aurait bien pu attendrir aussi la servante de La Fontaine. Et puisque nous avons écrit ce nom, remarquons en passant la parenté de ces deux hommes. C'est l'esprit de La Fontaine qui revit dans les pamphlets de Courier. « Là tout le monde sert ou veut servir. L'un présente la serviette, l'autre le vase à boire. Chacun reçoit ou demande salaire, tend la main, se recommande, supplie. Mendier n'est pas honte à la cour, c'est toute la vie du courtisan. Dès l'enfance, appris à cela, roué à cet état par honneur, il s'en acquitte bien autrement que ceux qui mendient par paresse ou nécessité.... Gueux à la besace, que peut-on faire? Le courtisan mendie en carrosse à six chevaux, et attrape plutôt un million que l'autre un morceau de pain noir. »

Les choses gracieuses et spirituelles sont en si grand nombre, que l'on éprouve un vif désir de ci-

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ter. On sent que rien ne peut donner une idée de ce style que la phrase elle-même. Tous les puissants s'émurent du Simple discours de Paul-Louis, vigneron de la Chavonnière, aux membres du conseil de la commune de Yéretz, département d'Indre-el- Loire, à l'occasion d'une souscription proposée par S. Ex. le ministre de l'intérieur, pour l'acquisition de Chambord. C'est toujours le mot de Molière, en annonçant qu'il était défendu de représenter Tartufe :^\. le président ne veut pas qu'on le joue. Courier fut poursuivi et condamné à trois mois de prison, qu'il employa à rédiger la petite brochure m\\{v\k,^\ Procès de PauULoids Courier. La cour n'y gagna qu'une plus grande publicité donnée aux reproches, hélas! si souvent mérités, que lui adressait le malin vigneron.

Il n'a déployé nulle part plus de grâce et d'esprit que dans sa pétition pour des villageois qu'un empêchait de danser. Quel charme dans ces peintures de la vie pastorale! Il ne néglige jamais l'occasion de jeter le sarcasme sur les grands : « Nous dansons au son du violon, mais ce n'est que depuis une certaine époque. Le violon était réservé jadis aux bals des honnêtes gens , car d'abord il fut rare en France. Le grand roi fit venir des violons d'Italie, et en eut une compagnie pour faire danser sa cour gravement, noblement, les cavaliers en perruque noire, les dames en vertugadin. Le peuple payait ces violons, mais ne s'en servait pas, dansait

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peu quelquefois au son de la muselle ou cornemuse, témoin ce refrain : Voici le pèlerin jouant de sa musette; danse Gui Ilot, saute Perrette. Nous, les neveux de ces Guillots et de ces Perretles, quittant les façons de nos pères , nous dansons au son du violon, comme la cour de Louis-le-Grand. Quand je dis comme , je m'entends : nous ne dansons pas gravement, ni ne menons avec nos femmes, nos maîtresses et nos bâtards. C'est là ma première remarque. »

Son sujet ramenait ici nécessairement la question du clergé. Il n'était pas homme à manquer cette occasion, mais il a parlé dans ce pamphlet avec une mesure remarquable. Ce qu'il y dit du jeune clergé était assez vrai dans ce temps de zèle mal enlendu et d'ambitieux projets. J'aime la peinture du bon vieux curé de Véretz. « On se rend à Véretz, où l'affluence est grande, parce que là nul arrêté n'a encore interdit la danse. Car le curé de Véretz est un homme sensé, instruit, octogénaire quasi, mais ami de la jeunesse, trop raisonnable pour vouloir la réformer sur le patron des âges passés et la gouverner par des bulles de Boniface ou d'Hildebrand. C'est devant sa porte qu'on danse, et devant lui le plus souvent. Loin de blâmer ces amusements, qui n'ont rien en eux-mêmes que de bien innocent, il y assisle et croit bien faire, y ajoutant par sa présence et le respect que chacun lui porte , un nouveau degré de décence et d'honnêteté. Sage pasteur, I. 11

vraiment pieux, le puissions-nous long-iemps conserver pour le soulagement du pauvre, l'édification du prochain et le repos de cette commune , où sa prudence maintient la paix, le calme, l'union, la concorde! »

Les quatre derniers mots qui terminent l'alinéa ont presque la même signification , ce qui sent toujours un peu le bavardage ; mais je crois les entendre sortir de la bouche du vieux pasteur. Paul- Louis a assez souvent ce laisser-aller des vieillards candides : il ne faut pas s'y fier.

Suivant l'esprit de justice qui nous anime , nous avons remarqué avec plaisir le passage qu'on va lire, dans le pamphlet d'un ennemi déclaré du clergé de la restauration. Après avoir parlé de l'ambition et du zèle aveugle des jeunes prêtres d'alors, Paul- Louis ne peut s'empêcher d'écrire ces lignes :

« Ainsi raisonnait ce bon curé , regretté de tout le pays , homme de bien s'il en fut oncques , irréprochable dans ses mœurs et dans sa conduite , comme sont aussi , à vrai dire , les jeunes prêtres successeurs de ces anciens-là; car il ne se peut voir rien de plus exemplaire que leur vie. Le clergé ne vit pas maintenant comme (autrefois, mais il fait paraître en tout une régularité digne des temps apostoliques. Heureux effet de la pauvreté! heureux fruit de la persécution soufferte à cette grande époque où Dieu visita son Église! Ce n'est pas un des moindres biens qu'on doive à la réyolulion, de

PAMPHLETS DE P.-L. COURIEK. l63

voir non seulement les curés, ordre respectable de tout temps , mais les évêques avoir des mœurs. »

Nous ne nous arrêterons pas à discuter le passé ; ce jugement sur le présent est remarquable dans la bouche du vigneron.

Nous trouvons dans la piquante Réponse aux anonymes , une page empreinte de toute la naïveté malicieuse de Paul-Louis ; ce sera notre dernière citation :

«Quanta moi, ce n'est pas l'esprit, c'est la sottise qui me fait aller en prison. J'ai cru bonnement à la Charte; j'ai donné dans la Charte en plein; je le confesse à ma très grande honte , et pourtant de plus fins y ont été pris comme moi. De ma vie , sans la Charte, je n'eusse imaginé de parler au public de ce qui l'intéresse. Robespierre, Barras et le grand Napoléon , depuis plus de vingt ans , m'avaient appris à me taire ; Bonaparte surtout. Ce héros ne trompait pas ; il ne nous baillait pas le lièvre par l'oreille; jamais il ne nous leurra de la liberté de la presse, ni d'aucune liberté. Un peu Turc dans sa manière , il mettait au bagne ce bon peuple , mais sans l'abuser le moins du monde, et ne nous cacha point sa royale pensée, qui fut toujours d'avoir en propre nos corps et nos biens seulement. Des âmes , il ne faisait pas de cas. Ce n'est que depuis lui qu'on a compté les âmes. Voulant parler tout seul , il imposa silence à nous premièrement, puis à l'Europe entière; et le monde se

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lut: personne ne souffla, homme ne s'en plaignit, ayant cela de commode , qu'avec lui on savait du moins à quoi s'en tenir. J'aime cette façon et j'ai tâté de l'autre. La Charte vint; on me dit : Parlez, vous êtes libre; écrivez, imprimez: la liberté de la presse et toutes les libertés vous sont garanties. Que craignez-vous? Si les puissances se fâchent, vous avez le jury et la publicité , le droit de pétition, vos députés à vous, élus, nommés par vous; ils ne souffriraient pas que l'on vous fasse tort. Parlez un peu, pourvoir; dites-nous quelque chose. Moi , pauvre , qui ne connaissais pas le gouvernement provocateur , pensant que c'était tout de bon , j'ouvre la bouche et dis: Je voudrais, s'il vous plaisait, ne pas payer Chambord. Sur ce mot, on me prend, on me met en prison. Sorti, je ne pus croire, tant j'étais de mon pays, qu'il n'y eût à cela quelque malentendu.^ Ils m'auront mal compris , me disais-je , assurément. Un peu de sens commun (chose rare) eût suffi pour me tirer d'erreur ; mais , imbu de ma Charte et de mes garanties , persuadé qu'on m'écouterait sans mauvaise humeur, cette fois, je hasarde une autre requête. Si c'était , dis-je tenant mon chapeau à deux mains, si c'était votre bon plaisir de nous laisser danser devant notre logis, le dimanche Gendarme , qu'on le mène en prison ; maximum de la peine , amende , etc. Du jury, point de nouvelles.

CHAINSOÎNS POLITIQUES DE BÉUAINGEU. l65

droit de pétition , chanson ; mes députés, ils sont à moi , comme mon préfet, à peu près. »

. C'est par ce charme de style que Paul-Louis Courier vivra; ses pamphlets sont un modèle inimitable : il était né pamphlétaire. Les noms les })lus imposants de la littérature sont vaincus par lui quand ils abordent la brochure politique. Dans son style, tout est à louer; quant au fond, nous l'avons déjà dit , c'est un sens exquis dans les choses qui ne sont pas au-dessus de sa portée, mais il touche souvent à des questions immenses dont il n'aperçoit que quelques détails ; par exemple , l'odieuse affaire de Maingrat lui suffit pour condamner le célibat ecclésiastique. Après cela que ce même célibat soit une source infinie de dévouements , de grandes actions , de bienfaits étonnants , qu'importe à Courier? il ne le voit pas.

Les chansons de Déranger ont eu plus d'influence encore sur l'opinion publique que les pamphlets de Paul-Louis ; le chansonnier a été réellement un terrible adversaire pour la Restauration. Nous reparlerons ailleurs de Béranger comme poëte , ici nous dirons seulement quelques mots de la partie politique de son œuvre. Béranger , comme Paul-Louis, avait tous les préjugés et toutes les passions du parti libéral; il n'y a qu'une grande diflerence entre eux , c'est leur opinion sur Napo-

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léon Bonaparte : le rocher de Sainte-Hélène avait désarmé le chansonnier , la poésie de cette grande chute avait impressionné son âme ; Béranger était sous ce rapport plus complètement du parti libéral que Courier ; car ce parti se recrutait alors des débris de l'empire et professait une ardente admiration pour l'empereur. Au reste , chez le poëte comme chez le prosateur , nous retrouvons la haine de l'étranger, des courtisans, des nobles et des

I I jésuites ; le Vilain^ le Marquis de Carabas, la Mar-

II guise de Prétintaille , les Réi^érends pères , et tant "' ^ d'autres chansons , nous offrent des satires sanglantes des puissances d'alors.

Je viens de relire cette partie du recueil de Béranger , et je dois dire que son ironie est loin de celle du pamphlétaire. Paul-Louis est tout à la fois bien plus élégant et incisif; il y a dans sa plaisanterie une grâce de bon ton que je ne saurais trouver dans les chansons dont je viens de citer les titres.

Ce qui offre des beautés réelles dans l'œuvre politique de Béranger , c'est sa partie sérieuse ; les souvenirs de l'empire lui ont inspiré de très beaux vers qui enflammaient les âmes et les faisaient prendre le présent en profond dédain :

Je ne puis rien , rien pour ta délivrance , Le temps n'esl plus des trépas glorieux. Pauvre soldat , je reverrai la France ; La main d'un fils me fermera les yeux.

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