CHANSONS POLITIOIKS DE BÉRANGER
Ah ! ce rocher repousse l'espérance ; L'aigie n'est plus dans le secret des dieux.
Sa gloire est là comme le phare immense D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux.
Voilà des beautés incontestables, grandes et touchantes à la fois ; ce refrain :
Pauvre soldat, je reverrai la France; La main d'un fils me fermera les yeux
tirait des larmes par la comparaison du sort du sol? dat obscur avec celui de la victime immortelle mourant loin de la France et de son fils.
Tout ce que Béranger réveillait ainsi d'amour pour le conquérant tombé se tournait en haine contre les Bourbons.
Ces inspirations se retrouvent dans le Vieux drapeau , les Enfants de la France , dans le Vieux sergent, et dans bien d'autres chansons encore. Je me rappelle deux couplets du Vieux sergent qui sont d'une poésie forte et toute guerrière :
Qui nous rendra , dit cet homme héroïque.
Aux bords du Rhin , à Jemmape, à Fleurus,
Ces paysans, fils de la répuhlique,
Sur la frontière à sa voix accourus !
Pieds nus , sans pain , sourds aux lâches alarmes ,
Tous à la gloire allaient du même pas.
Le Rhin lui seul peut retremper nos armes:
Dieu , mes enfants , vous donne un beau trépas !
De quel éclat brillaient dans la bataille Les habits bleus par la victoire Ufés!
l68 PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
La liberté mêlait à la mitraille
Des fers rompus et des sceptres brisés.
Les nations, reines par nos conquêtes ,
Ceignaient de fleurs le front de nos soldats.
Heureux celui qui mourut dans ces fêtes !
Dieu, mes enfants , tous donne un beau trépas !
Dans le deuxième volume de ce travail , nous retrouverons Béranger quand nous parlerons de la poésie de cette époque. Je n'ai voulu que rappeler ici l'énorme puissance politique de ces chansons ,
/ 1 qui étaient les refrains chéris de toutes les réunions d'hommes alors. Quand nous serons à l'examiner comme poëte , nous aurons bien des choses à louer et à blâmer en lui.
La poésie se mêla avec bonheur encore au mouvement politique par l'organe de MM. Barthélémy et Méry sous le ministère Villèle. La Villéliade et les petits poèmes qui la suivirent eurent un grand retentissement en France. Beaucoup d'esprit et une remarquable facilité distinguaient ces oeuvres légères qui n'ont pas survécu au pouvoir qu'elles / combattaient. Aujourd'hui la France ne chante plus ;
^ le refrain politique est-il mort avec la Restauration ? C'est probable. Une fois la poésie a reparu dans l'arène par la voix de M. Barthélémy : les serpents de Némésis n'ont pas sifflé long-temps ; le public se serait promptement lassé de les entendre : Dieu merci, la fureur ne saurait être longue. C'est comme la fièvre cérébrale , on en guérit ou l'on en meurt.