ORATEURS POLITIQUES
Restauration.
La tribune régnait sur le monde antique comme la parole écrite règne sur le monde moderne. Dans les petites républiques de la Grèce , à Athènes surtout, l'orateur dominait le peuple, d'abord parce qu'une grande multitude était réunie dans l'agora ; parce que cette multitude était assez nombreuse relativement à la population de l'État pour décider des affaires ; ensuite parce que la parole écrite circulait difficilement. Que sont , au contraire , relativement à la population de Paris , les quelques personnes qui causent dans les tribunes de notre Chambre des députés , attirées par la curiosité et le désœuvrement ? En vérité, l'orateur français n'a une grande influence sur la nation que parce que ses discours sont reproduits dans les journaux; l'orateur est réellement un journaliste, et le journaliste est aussi l'écrivain dont la mist-ion
l-jl PREMIKBE PAUTIE. POLITIQUE.
a le plus de rapports avec celle de l'uratLiir antique.
En examinant les choses de près, on voit que dans l'antiquité tout rentrait dans l'art oratoire, non seulement, comme partout, la poésie théâtrale, mais toutes les autres branches de la littérature. Des rhapsodes allaient par les villes et les bourg* déclamer les vers d'Homère; Hérodote lisait sa poétique histoire aux Grecs assemblés ; les odes de Pindare étaient chantées dans les fêtes les plus solennelles de l'Hellénie ; les philosophes déclamaient dans les écoles leurs doctrines et leurs utopies ; la toute-puissance appartenait à la pensée embellie des accents de la voix humaine , comme dans le monde moderne elle appartient à la parole écrite.
Évidemment , les orateurs de l'Assemblée constituante ont été les exécuteurs testamentaires de Rousseau , de Montesquieu , de Voltaire et de tous les écrivains politiques du xviii'' siècle. Cependant tout fit silence autour de la tribune de la constituante. La nation et l'Europe semblèrent pressentir une immense rénovation , et chacun entendit les craquements du vieil édifice qui croulait. Ce nom de constituante restera dans l'histoire, quoiqu'il soit en opposition avec le rôle joué par cette assemblée, dont la mission a été principalement de détruire. Le moyen âge était depuis long-temps lézardé, il tremblait au choc du moindre vent, mais c'est la constituante qui la frappé du bé-
lier; sous ses coups il est lombc dans la poussière , au milieu des cris de joie d'une nation qui , grâce à Dieu , ne prévoyait pas les jours de sang qu'elle traverserait avant d'arriver au repos. Jamais peuple ne s'était trouvé dans un instant plus solennel. On a la maniede comparer les révolutions d'Angleterre et de France. Sans doute elles se ressemblent dans les choses extérieures, dans leur double régicide , dans leurs restaurations et leurs changements de dynasties après des efforts pour vivre sous les anciens rois; mais dans leur partie philosophique, elles diffèrent profondément, La révolution d'Angleterre a constitué , ou au moins affermi, une des plus puissantes aristocraties qu'on ait vues dans le monde. La révolution française est venue au contraire détruire l'aristocratie ; en abolissant le droit d'aînesse , elle a préparé pour l'avenir un nivellement de fortunes que l'on ne voit pas assez aujourd'hui. Si l'aristocratie anglaise suc- -^ combe un jour, ce ne sera pas sous la révolution de sa patrie , mais sous les coups des idées françaises. Les destinées de l'humanité se jouaient donc réellement au sein de l'assemblée constituante; , ou plutôt de l'assemblée destructive. Sa mission de destruction se révèle de cent manières. Examinez l'homme étonnant qui domine cette réunion d'hommes : sa vie est un mélange de tous les désordres ; le jeu , le vin et les femmes, ces trois grandes tentations humaines, l'enivrent tour à tour, ou plutôt
en même temps. Maudit par son père, criblé de dettes énormes, portant le trouble dans la vie privée , marchant d'emprisonnement en emprisonnement, il arrive à la vie publique, le cœur ulcéré par le vieil ordre social , auquel il attribue ses malheurs. Les passions amoncelées dans son sein s'élancent de sa bouche comme les laves d'un volcan ; elles brûlent tout sur leur passage ; les débris du monde féodal tombent en cendres. Jamais dans les temps modernes les paroles d'un homme n'avaient fait tant de bruit.
Souvent , en parlant des orateurs des vingt dernières années , on les compare soit à Mirabeau , soit aux autres orateurs de cette époque convulsive. Il faut , en jugeant les orateurs de ces derniers temps, avoir toujours sous les yeux la différence des deux phases sociales. Il n'y a pas eu de place de 18 10 à 1837 pour l'éloquence foudroyante de Démos thène ou de Mirabeau. La Providence fait naître les hommes selon le besoin des siècles.
La tribune française des quinze années de la Restauration a vivement occupé les contemporains, et c'est très compréhensible; mais son importance humanitaire sera , croyons-nous , assez peu de chose. En effet que sera la Restauration dans l'histoire générale ?
Il y a une certaine grandeur sombre dans la destruction ; les jours où l'âge féodal a croulé sont donc terribles et imposants. Mais nous attendons aujour-
RESTAUUATIOIN. 1 76
d'hui une autre grandeur harmonieuse et sereine , une ère d'organisation. Les quinze années de la Restauration ont été une petite convulsion d'agonie de l'âge féodal. On l'avait cru mort sous les coups de la Convention , il se réveilla un instant ; à peu près comme ces malades que l'on abandonne croyant qu'ils ont expiré, mais qui reviennent un moment à la vie pour lutter encore contre la pâle main de la mort.
Cette lutte impuissante des quinze années contre ~) le xix^ siècle sera à peine aperçue de la postérité ; elle sera ensevelie comme une vallée obscure entre deux hautes montagnes, la révolution française et l'époque glorieuse où la nouvelle société sera réel- / lement organisée. Nous marchons lentement vers x cette régénération. Les grandes choses ne vont pas / vite.
Dans le coup d'œil que nous allons jeter sur les orateurs de notre temps , nous les verrons , malgré des talents remarquables , justifier nos assertions de tout à l'heure. Ce n'est pas leur faute s'ils se sont usés dans ces combats de détails , on les y a forcés, il a fallu suivre l'ennemi sur ce terrain.
La plus rude bataille livrée par l'ancien régime au monde moderne, eut lieu dans la Chambre de i8i5. Beaucoup de royalistes arrivaient aux affaires tout froissés des douleurs de l'exil , rêvant le retour des jours d'autrefois , s'imaginant follement que le parti démocratique était anéanti,
pleins de haine contre les hommes qui avaient trempé clans des innovations sacrilèges à leurs yeux. Ces royalistes passionnés étaient en énorme majorité dans cette chambre. Les constitutionnels comptaient à peine quarante-cinq membres; les plus
m influents parmi eux étaient MM. de Serre, Royer- CoUard et Pasquier. Deux hommes politiques dominaient la majorité ; les plus fougueux suivaient
^ Il M. de Labourdonnaye , les plus habiles M. de Yillèle.
Le parti de l'ancien régime marcha enseignes déployées : la liberté individuelle fut suspendue ; les cours prévôtales furent établies , la presse enchaînée. Le parti , craignant que des juges inamovibles ne voulussent pas servir long-temps ses passions , entreprit de rendre leurs fonctions révocables. MM. Royer-Collard, de Serre et Pasquier comprirent le danger immense que courait la monîirchie dans ces tentatives insensées. Le premier commençait cette noble carrière dans laquelle il s'est montré constamment l'orateur le plus philosophique de la France , l'organe d'une raison élevée , le représentant le plus profond de \^ justice.
« Considérez, messieurs , la société en elle-même, le but pour lequel elle existe, la nature et la diversité des pouvoirs qu'elle institue pour l'atteindre; vous reconnaîtrez que l'action de tous ces pouvoirs vient se résoudre et se confondre dans l'action du pouvoir judiciaire. Les lois civiles et crimi-
UivSiAVU.MION. 1"
iicllcs lie sont que lu rèi*le des jiigeineiils. Le pouvoir, (|ui veille sans cesse à la sûreté de tous et de chacun , ne déploie la force de la société , dont il est dépositaire, (pie pour amener ceux qui la troublent devant les tribunaux; et dans ce combat de la société tout entière contre quelques uns de ses membres, les victoires de la société sont des jugements. Ce sont encore des jugemen(s qui règlent les droits incertains, qui commandent l'exécution des promesses , qui répriment les agressions de la cupidité et de la mauvaise foi. En un mot, tout les droits naturels et ci\ils de l'homuie en société sont sous la sauve-garde des juges qui répriment. En vain le pouvoir législatif promulguerait des lois, si les lois ne dictaient pas les jugements ; en vain le pouvoir exécutif instituerait des tribunaux ; en vain il les armerait du glaive , s'ils n'en faisaient pas l'usage indiqué par les lois, ou s'ils le tournaient contre l'innocence. »
'< Puisqu'on peut dire avec vérité que la société existe ou n'existe pas, selon que la justice est bien ou mal administrée , il n'y a pour elle aucun intérêt aussi grand que l'équité et l'impartialité des jugements; et, par cette raison, il n'y a pas de ministère aussi important que celui de juge. Lors({ue le pouvoir, chargé d'instituer le juge au nom de la société, appelle un citoyen à cette éminente fonction , il lui dit : Organe de la loi , soyez impassilde comme elle. Toutes les })assions fré-
178 PREMitUE PAUTiE. POLITIQUE.
miront autour de vous : qu'elles ne troublent jamais votre âme. Si mes propres erreurs , si les influences qui m'assiègent, et dont il m'est si malaisé de me garantir entièrement, m'arrachent des commandements injustes, désobéissez à ces Gommandements; résistez à mes séductions, résistez à mes menaces. Quand vous monterez au tribunal, qu'au fond de votre cœur il ne reste ni une crainte ni une espérance; soyez impassible comme la loi. Le citoyen répond : Je ne suis qu'un homme , et ce que vous me demandez est au-dessus de l'humanité. Vous êtes trop fort, et je suis trop faible : je succomberai dans cette lutte inégale. Tous méconnaîtrez les motifs de la résistance que vous me prescrivez aujourd'hui, et vous la punirez. Je ne puis m' élever toujours au-dessus de moimême , si vous ne me protégez à la fois et contre moi et contre vous. Secourez donc ma faiblesse ; aft'ranchissez-moi de la crainte et de l'espérance ; promettez que je ne descendrai point du tribunal, à moins que je ne sois convaincu d'avoir trahi les devoirs que vous m'imposez. Le pouvoir hésite : c'est la nature du pouvoir de se dessaisir lentement de sa volonté. Éclairé enfin par l'expérience sur ses véritables intérêts, subjugué par la force toujours croissante des choses, il dit au juge : Vous serez inamovible. »
M. Royer-Collard a eu de nobles triomphes depuis cette époque ; il s'est vu nommer , dans la
llESTArRATlOA. 1 -Q
iiièiiie année, par sept collèges élecloraux ; mais, à nos yeux, le plus beau jour de sa vie j)arlementaire est celui où, au milieu de cette Chambre si passionnée et si fébrile , il sauva Tinamovibilité de la magistrature par un langage si digne et si calme. Cette Chambre de 18 15 commença la grande lutte sur la loi électorale, que nous verrons se perpétuer pendant toutes les sessions des quinze années. C'est que l'élection renferme toutes les destinées des peuples modernes; c'est elle qui engendre le pouvoir ; elle est la question la plus importante qui puisse se débattre dans le sein d'une assemblée. A cette époque, elle ne produisit que des discussions sans portée philosophique ; l'opposition eut à combattre contre la colère d'un parti violent, que froissait tout progrès dans le sens constitutionnel. La Chambre de 181 5 sera célèbre , parce qu'elle avait conçu le projet insensé de reconstituer la société comme elle était avant 1789. Sa majorité fougueuse se com[)osait dliommes dont beaucoup étaient recommandables par des vertus privées, par le sentiment de l'honneur; mais ces qualités étaient obscurcies par un orgueil que rien n'appuyait , si ce n'est, chez plusieurs, l'illustration de la naissance, prisme brisé par les idées modernes. La minorité de cette assemblée se distingua par une fermeté inébranlal)le et une patience à toute épreuve. M. Royer-Collard en est Torateur le plus illustre.
l8o PUtMIÉRE PAKTIE. l'OLlTlOli:.
Lorsque , on 1 8 1 7 , le pouvoir s'occupa d'organiser réiection, ce fui 31. Royer-CoUard qui eut la plus grande part dans le travail de la nouvelle loi. L'élection directe révolta les partisans de l'ancien ordre de choses. C'était une innovation qui , selon eux , surpassait les plus funestes conceptions de l'Assemblée constituante. M. de La Bourdonnave
^ prédit que de là sortirait la ruine de la monarchie ; MM. de Yillèle, Corhière et de Bonald parlèrent dans ce sens. A la Chambre des pairs , le débat fut aussi animé. M. le duc de Fitz-James releva avec
^ éloquence ces paroles d'un ministre : Ayez des Acrtus, et vous aurez de l'influence.
«Celte espérance est consolante, sans doute, dit-il ; il faut être doué d'une belle àme pour douter ainsi de la possibilité du mal , et n'avoir en perspective que la récompense de la ^ertu; mais si des espérances si flatteuses ne sont que des erreurs, notre devoir, à nous, n'csl-il pas de réveiller le ministre sur le bord de l'abîme où il s'endort , bercé sur ces vertueuses illusions? Ayez des vertus et vous aurez de l'influence, nous dit-il ! Eh ! grands dieux! quels sont donc les siècles, quels senties peuples dont il a étudié l'histoire ? Chez qui a-t-il trouvé ces hommages rendus à la vertu? Est-ce l'antiquité qui lui a présenté ce tableau enchanteur? Est-ce Athènes, qui proscrivait son plus vertueux citoyen, parce que son peuple était importuné d'entendre toujours viui 1er le juste Aristide?
UEsTWr.ATION. l8l
Alliènos. qui laissait périr le vainqueur île Marathon au fond d'un cacîiol; qui chassait Thrmistocle; qui envoyait la mort au lieu de la couronne aux généraux vainqueurs aux Arginuses ; qui tuait la vertu même en faisant boire la ciguë à Pliocion et à Socrate? Est-ce Rome, l'ingrate Rome, qui n'eut pas les os de Scipion? Â qui dans cette ville infôme étaient réservées l'influence et les fa^eurs populaires? auxGracques, à Marins, à Catilina, à ('iodius , à César ( César , le plus vicieux des Romains, avant d'en élre le plus grand'; ; Caton était réduit à se déchirer les entrailles, et Bru lus tombait sur son épée en reniant la vertu. Et si , de ces grands peuples , je descends jusqu'à nous , trouverai-je des tableaux plus consolants? Et si j'ouvrais les annales de la révolution ?... Le ministre a donc eu le bonheur de vivre loin du monde depuis vingt-sept ans , il n'a donc pas connu les hommes qu'il était destiné à gouverner? Qui donc a-t-il vu monter au Capitole? qui donc a-t-il au monter à l'échafaud? Ah! j'aime à croire qu'au moment où, dans la Chambre des députés, il prononçait ces inconcevables paroles , si tout-à-coup les portes de la salle se fussent ouvertes, et que, du haut de la tribune où il parlait, ses regards fussent tombés sur la place fatale , sur la place du crime, j'aime à croire que sa voix aurait expiré sur ses lèvres, la vérité lui serait apparue, et à la lueur de son flambeau il aurait lu sur les pavés , en traits san~
i(S2 rnE:'riii;:iE p-aiitie. politioie.
glanls cl inoiîurable : Non, ce ncst point ici-bas, c'est dans un séjour plus élcYc que la vertu doit s'attendre à recevoir sa récompense. »
Dès le commencement de nos luttes parlementaires, la liberté de la presse tant de fois attaquée fournit l'occasion aux orateurs de l'opposition do livrer ces brillants combats qu'ils ont vaillamment soutenus pour elle. ^I. de Cbateaubriand brilla dès 1817 au premier rang de ses défenseurs. 11 n'entre pas dans mon plan de retracer l'histoire des débats parlementaires de cette époque, assez d'autres l'ont fait. Je veux seulement, pour compléter le tableau des diverses faces de l'intelligence française , donner une idée de ce qu'a été l'éloquence de la tribune durant les années que nous venons de traverser au milieu de mille vicissitudes. L'opinion libérale progressait dans les masses; en 1 8 1 8, MM. de Lafayette, Manuel et Benjamin Constant arrivèrent à la Chambre, tous trois fort redoutés des royalistes. C'était une opinion bien superficielle, mais répandue, que Lafavette aurait pu sauver Louis XYI. On ne lui tenait compte ni de sa loyauté, ni de ses souffrances dans l'exil, ni de la haine des montagnards. On ne voyait en lui que l'admirateur de la république américaine, le partisan enthousiaste des idées nouvelles. IManuel avait été le plus brillant orateur de la chambre des cent-jours; ses opinions politiques avaient fait du bruit; une haine bien stupide avait porté le conseil de discipline des avocats de Paris
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à 1(3 rayoi' du labloau. Manuel élait cV autant plus redouté, que son talent était reconnu de toute la France. Quant à Benjamin Constant , l'amitié de madame de Staël et ses talents comme écrivain avaient depuis long-temps fixé l'attention sur lui. Les royalistes lui reprochaient amèrement d'avoir accepté la place de conseiller d'État pendant les cent-jours, après avoir, dans un écrit, publié peu avant le 20 mars, protesté énergiquement contre quiconque plierait sous l'usurpateur. En 1819, la loi des élections encore remaniée amena des débats très vifs. M. de Villèle ayant eu l'imprudence de dire que le préfet du Gard avait augmenté de plus de six cents le nombre des électeurs de 1817 a 1818, M. de Saint-Aulaire, député de ce département, expliqua cet accroissement du collège électoral par regorgement de treize électeurs de l'opposition ; la terreur qu'inspira ce massacre ayant éloigné du collège pendant les premières années les hommes du parti libéral. L'exaspération fut portée au comble par ce sanglant souvenir. La salle se trouva vide sans que le président eût levé la séance.
Les passions se calmèrent durant quelques mois, ou plutôt elles furent moins apparentes ; mais un événementhorrible vint leur redonner toute l'énergie et l'aigreur des mauvais jours : le duc de Berry fut assassiné. Les royalistes se servirent habilement de ce malheur pour signaler l'opinion libérale comme portant à la haine des Bourbons et formant des as-
iS/j PP.F.MIKP.K PARTIE. POIITIQUE.
sussins. On ne craignit pas de faire remonter ees accusations jusqu'au ministre favori de Louis XVIII. Lorsque tout ce levain eut bien fermenté, ce fut encore par la loi des élections que se manifestèrent les nouvelles prétentions aristocratiques: il ne fallait pas laisser échapper cette occasion unique.
Il s'agissait de créer des collèges de département, où la grande propriété serait seule appelée à voter pour diminuer l'influence des classes moyennes. Ce projet eut du retentissement dans Paris, des troubles y éclatèrent, la voix des orateurs fut souvent interrompue par les cris du dehors.
Parmi cinquante-quatre discours qui furent prononcés dans la discussion géiièrale, nous avons surtout remarqué les paroles suivantes de M. Royer- Collard :
«La loi qu'on vous propose serait en vain votée, en vain quelque temps exécutée; les mœurs publiques la fatigueraient, la consumeraient, l'éleindraient bientôt par leur résistance; elle ne régnera pas, elle ne gouvernera pas la France! Le gouvernement représentatif ne nous sera pas enlevé, il est plus que les volontés et les desseins de ses adversaires. Avec un 1 8 fructidor on déporte les hommes : les lois fondamentales d'un pays, quand elles ont le principe de vie, ne se laissent pas déporter. Les parlements n'étaient pas aussi robustes que le gouvernement représentatif; ils ne parlaient pas au nom de la France ; mais ils défendaient quelquefois les liber-
Ils publiques, et les plain les éloquentes elcourageus(>s qu'ils éknuieiU au pied du Irône retentissaient dans la nation. Le ministère de Louis XV, nous ne l'avons pas oublié, voulut les renverser, il fut vaincu; les parlements un moment aijattus se relevèrent aux acclainations publiques; l(\s fantômes dont on a\ait i^arni leurs bancs référés disparurent. Ainsi s'é\anouira la cbambre épliémère du privilège!
»Yous vous débattez en vain, vous êtes sous la main de la nécessité; tant que l'égalité sera la loi de la société, le gouvernement représentatif vous est imposé dans son énergie et sa pureté. Ne lui demandez pas de concessions, ce n'est pas à lui d'en faire; le gouvernement représentatif est une garantie, et c'est le devoir des garanties de se faire respecter et de dominer toutes les résistances. Qu'on ne s'étonne donc pas de ce qu'il se montre partial envers la société nouvelle; car il existe pour faire triompher la Charte. Voulez-vous qu'il vous appelle? embrassez sa cause, défendez le droit contre le privilège. L'amour est le véritable lien des sociétés : étudiez ce qui attire cette nation, ce qui la repousse, ce qui la rassure, ce qui l'inquiète ; en un mot relevez d'elle, soyez populaires! C'est depuis des siècles le secret de la société andaise.
» Messieurs , en repoussant selon mes forces les mesures qui vous sont proposées , je suis fidèle à toute ma vie ; je défends encore, je revendique la légitimité qui nous est si nécessaire et que nous
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perdrions on quelque manière si nous ne la conser- , viens pure et sans tache. La légitimité est l'idée la plus profonde à la fois el la plus féconde qui soit entrée dans les sociétés modernes ; elle rend sensible à tous , dans une image immortelle , le droit , ce noble apanage de l'espèce humaine ; le droit , sans lequel il n'y a rien sur la terre , qu'une vie sans dignité et une mort sans espérance. La légitimité nous appartient plus qu'à aucune autre nation , parce qu'aucune race royale ne la possède aussi pure et aussi pleine que la nôtre, et qu'aucune aussi n'a produit un si grand nombre de bons et de grands princes.
» Les fleuves ne remontent pas vers leur source , les événements accomplis ne retournent pas dans le néant. Une sanglante révolution avait changé la face de notre terre ; sur les débris de la vieille société renversée avec violence , une société nouvelle s'était élevée, gouvernée par des hommes nouveaux et des maximes nouvelles. Comme tous les peuples conquérants, cette société, je le dis en sa présence , était barbare ; elle n'avait pas trouvé dans son origine , et elle n'avait pas acquis dans l'exercice immodéré de la force , le vrai principe de la civilisation , le droit; la légitimité, qui seule en avait conservé le dépôt, pouvait seule le lui rendre ; elle le lui a rendu : avec la race royale , le droit a commencé à lui apparaître; chaque jour a marqué son progrès dans les esprits , dans les moeurs ,
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dans les lois. En peu d'années, nous avons recouvré les doctrines sociales que nous avions perdues ; le droit a pris possession du fait ; la légitimité du prince est devenue la légitimité universelle, comme elle est la vérité dans la société ; la bonne foi est son auguste caractère : on la profane si on l'abaisse à l'astuce , si on la ravale à la fraude. La loi proposée fait descendre le gouvernement légitime au rang des gouvernements de la révolution , en l'appuyant sur le mensonge. Je vote le rejet. »
Je ne sais si la tribune a jamais doté le monde de plus nobles paroles.
1= Ce fut sous le ministère Villèle que les débats parlementaires offrirent l'intérêt le plus vif. Le parti de l'ancien régime était arrivé au sommet de sa puissance : la naissance du duc de Bordeaux avait consolidé la dynastie; la loi du double vote avait répondu à l'espoir de ses auteurs. Le parti libéral ne comptait plus que quelques hommes dans la Chambre; mais leur énergie croissait à mesure qu'ils voyaient leurs rangs s'éclaircir.
Les débats à l'occasion de la malheureuse guerre d'Espagne de 1823 furent pleins de chaleur et de force ; le ministère avait demandé un crédit extraordinaire pour subvenir aux frais de l'invasion.
Le général Foy, le plus populaire des orateurs de cette époque , se montra le plus redoutable adversaire des ministres. Il portait à la tribune une fierté toute guerrière ; plein des souvenirs glorieux
i8B rr.EMiKP.K p.viiTir.. poutioxe.
(le la grande armée , il laissait avec plaisir déborder de son amc les sentiments généreux qni l'agitaient. Il aimait la cause de la liberté avec sincérité et enthousiasme; ce n'élait pas chez lui aveugle haine contre des ennemis politiques, malgré l'opinion que l'on s'est formée sur quelques paroles imprudentes échappées de sa bouche. Pendant les campagnes impériales , Foy portait dans ses î)agagcs une bibliolhèque. Souvent, le lendemain d'une halaillc, le général s'entourait de ses livres : c'étaient Virgile, dont il aimait à déclamer les vers , les Commentaires de César, Tacite, Montesquieu. Depuis son entrée à Ta Chambre, Foy était environné de l'admiration publique ; il avait toujours marché à la tète de l'opposition ; son allure pleine de franchise et d'éclat entraînait les âmes. Peu d'oraleurs ont eu au même degré que lui l'esprit d'àpropos qui a tant d'effet sur une assemblée. Une voix imprudente l'interrompit un jour pour lui demander ce que c'étaient que les aristocrates: « Je -'j^T ■■:) ^^li^ ^'ous le dire , répondit-il avec tranquillité : l'a- \]T^ •' , ristocratie au xix*' siècle c'est la ligue , la coalition de ceux qui veulent consommer sans produire, vivre sans travailler , occuper toutes les places sans I élre en état de les remplir, envahir tous les honv^ neurs sans les avoir mérités : voilà l'aristocratie ! . . .» On croirait assister à une leçon saint-simonienne. Un autre jour, on lui disait d'aller débiter des nouvelles à la Bourse, il répondit : « Un député
lU:SÏ\Ll\ATi(i>. jS()
\i('iiUlc liie dire d'envox cr ces nou\(.'Jlcs-là à la Bourse. Je na connais point les jeux de la Bourse, je ne joue , moi , qu'à la hausse de l'honneur nalional: les cris des amis de l'étranger ne m'cfi'raieront pas plus que les armes de l'étranger. »
Lorsqu'arriva la discussion relative à la guerre d'Espagne , tout l'amour de Foy pour les peuples, son aversion contre les monarques absolus se réveillèrent. Il frémit d'indignation envoyant l'armée française devenir l'auxiliaire de la cause des Barbarcs du ISord, en songeant que le sang de la nation civilisatrice par excellence allait couler pour soutenir les idées d'un autre âge et ])our enchaîner celte liberté à laquelle il avait consacré sa vie.
L'événement a justifié les prévisions du général Foy relativement au mal qu'on allait faire à l'Espagne; il se trompa sur les obstacles qui attendaient l'armée, car ce ne fut (pi'une marche à travers les proA inces espagnoles.
Notre grand poêle était alors ministre des affaires étrangères; c'est lui qui soutint tout le poids de la discussion dans les deux Chambres, a Messieurs, disait-il aux députés, je le dirai franchement, la France ne doit point se mêler des établissemenls politiques de l'Espagne, c'est aux Espagnols à savoir ce qui convient à l'état de leur civilisation; mais je souhaite de toute mon âme à ce grand peuple des libertés dans la mesure de ses mœurs, des institutions qui puissent mettre sa vertu à l'abri des in-
igO PREMIÈUE PARTIE. POLlTI(iLE.
constances de la fortune el du caprice des îiommes. Espagnols I ce n'est point votre ennemi qui parle , c'est celui qui a annoncé le retour de vos nobles destinées, quand on vous croyait descendus pour jamais de la scène du monde. Vous avez arraché TEurope au joug que les empires les plus puissants n'avaient pu briser ; vous devez à la France vos malheurs et votre gloire ; elle vous a envoyé ses deux fléaux, Bonaparte et la révolution ! délivrez-vous du second comme vous avez repoussé le premier.
» Qu'il me soit permis, messieurs, de repousser la comparaison que l'on prétendait faire de l'invasion de Bonaparte et de celle à laquelle on contraint la France aujourd'hui, entre un Bourbon qui marche à la délivrance d'un Bourbon, et Tusurpateur qui venait saisir la couronne d'un Bourbon, après s'être emparé de sa personne par une trahison sans exemple; entre un conquérant qui marchait brisant les autels, tuant les religieux, déportant les pré- Ires, renversant les institutions du pays, et un petit-fils de saint Louis qui arrive pour protéger tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes, et qui jadis proscrit lui-même, vient faire cesser les proscriptions. »
Ces raisons étaient excellentes pour la majorité à laquelle elles s'adressaient. Mais si le général Foy s'était trompé en prédisant des désastres militaires, M. de Chateaubriand ne se trompait pas moins en annonçant à l'Espagne une ère de bonheur. On sait
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de (juelles libertés dans la mesure de ses mœurs ce pays a joui sous Ferdinand YII restauré. Hélas ! nous assistons encore aujourd'hui aux dissensions de ce déplorable peuple. Les verrons-nous finir? L'apathie de la masse des Espagnols peut éterniser leur malheur en les mettant à la merci d'une poignée d'hommes.
Ce fut pendant ce débat qu'eut lieu la scandaleuse expulsion du député Manuel : « Vous voulez sauver, disait-il, les jours de Ferdinand! Eh bien , ne renouvelez donc pas les circonstances qui ont conduit à l'échafaud ceux qui dans ce moment vous inspirent un vif intérêt, et j'ajoute pour exprimer toute ma pensée, un légitime intérêt.
jj Eh quoi, messieurs, auriez-vous donc oublié que ce fut parce que les Stuarts cherchèrent un appui dans l'étranger, qu'ils furent renversés de leur trône? que ce fut parce que les puissances étrangères survinrent en France, que Louis XYI fut précipité?
» Je ne sais si c'est l'analogie de ces faits ou leur vérité qui peut être contestée; mais à moins d'être étranger à l'histoire de son pays, au récit des faits qui ont laissé des traces si durables dans la mémoire, comment ne pas savoir que ce qui a fait le malheur des Stuarts, c'est précisément la protection que la France leur accordait; protection étrangère au parlement, protection clandestine par des fonds , des ressources , des promesses , voilà ce qui les a déterminés à se mettre en ré\ulte contre l'opi-
19^ PUEMifiu: l'ARin;. politioie.
nion piibiiquo; lopinion pi{bli([ue les a prcL'ipilés. C'est un malheur sans doute, mais ce malheur eût clé évité s'ils eussent cherché leur appui dans le sein de la nation. Ai-je besoin de dire que le moment où les dangers de la famille royale en France sont doTcnus plus graves, c'est lorsque la France, la France révolutionnaire, a senti qu'elle avait besoin de se défendre par une énergie toute nouvelle? »
Depuis long-temps des haines s'étaient amoncelées dans le cœur des royalistes contre le plus audacieux des orateurs libéraux. Ce mot célèbre, que la France avait reçu les Bourbons aACc répugnance, était colporté dans tous les salons aristocratiques. Aux dernières paroles que nous avons transcrites, les murmures sourds qui grondaient dans l'assemblée depuis quelques instants éclatèrent comme un orage.
— Laissez achever la phrase, disait la gauche.
L'imperturbable orateur répéta ses paroles a^cc un calme étonnant.
i\lors l'explosion fut épouvantable. Au milieu de ce chaos de voix on n'entendait que ces mots : Arrachez-le de la tribune, ne laissez plus souiller la tribune.
Ne pouvant se faire entendre, le président se couvre, et la séance reste suspendue pendant une heure dans le paroxisme d'une exaspération inouïe. Manuel resta immobile à la tribune avec une figure impassible qui redoublait la colère de ses ennemis.
UESTAIUATÏON. 1()'3
La séance est reprise : Manuel veiil parler, on refuse de l'enlendrc. Sa voix est couverte par les cris. La parole est accordée à M. Forbin des îssards, qui demande l'expulsion de M. Manuel. Des bravos furibonds accueillent cette proposition, et l'assemblée se sépare en tumulte.
Le lendemain, M. de Labourdonnaye accusa Manuel avec l'emportement ordinaire de son éloquence ; les orateurs de la gauche répondirent victorieusement. Le général Foy et M. Royer-Collard se distinguèrent dans cette discussion. Enlin Manuel fut entendu: il se montra froid, et discuta, comme s'il eut été question d'un autre , l'illégalilc de la mesure tyrannique prise contre sa personne. S'apercevant de l'effet produit sur l'assemblée par la fierté de son attitude, il dit: « Je sais bien que mon courage vous irrite, et qu'avec de légères concessions, qu'avec du respect, je vous désarmerais; mais je ne puis être avili par l'arrêt inique que vous allez prononcer, et je le serais par une
lâche complaisance » On se rappelle la fin de
ce discours, c'est-à-dire les dernières paroles de l'orateur à la tri])une :
« Je vous demande de quel droit vous me parlez d'exclusion. Ce n'est pas la Charte, ce n'est pas votre règlement , ce n'est pas la raison , la justice qui vous le donne; et quoi donc? où le puisezvous? dans l'esprit de parti. Vous le prenez à la mémo source que les montagnards de 98 ; c'est celui
que s'arroge le plus fort, celui qu'usurpe toute faction qui veut remplacer la justice par la tyrannie, et faire plier la raison sous une violence effrénée.
» ?se vous débattez donc plus, mes collègues, pour démontrer cette mérité. Ne la sentent-ils pas comme vous? ne savent-ils pas aussi que mes intentions ont toujours été pures? Eh! viendrais-je, si je n'étais fort de ma conscience, viendrais-je à cette tribune vous combattre et braver vos murmures improbatours? C'est elle qui soutient mon courage ; avec un tel appui , je ne crains personne, pas même ceux qui s'établissent mes juges.
» Vous voulez me repousser de cette enceinte : ([ue justice soit faite! je sais qu'il peut arriver aujourd'hui ce que nous avons vu jadis ; les éléments sont les mêmes. Je serai votre première victime : puissé-je être la dernière ! Si jamais un désir de vengeance pouvait arriver jusqu'à moi , victime de vos fureurs , je léguerais à vos fureurs mêmes le soin de me venger ! »
Toute la France se souvient encore de cette scène qui l'émut si profondément ; de cette scène de violence furieuse d'un côté , de sublime dignité de l'autre. On se rappelle que Manuel rentra avec ses collègues dans la salle, à l'ouverture de la séance suivante. On se rappelle le refus de la garde nationale de se saisir du représentant de la nation , qui fut enlevé par des gendarmes. Paul-Louis Courier écrivit : « Manuel fut grand trois jours. » Cette
RESTArRATION. IQO
fois , le vigneron a parlé sérieusement. Aucun autre orateur de cette époque n'a eu la bonne fortune d'une position si périlleuse , conséquemment aucun n'a pu déployer une force égale. Ce qui a fait, dans cette circonstance , la grandeur de Manuel , c'est qu'il représentait le droit combattant la force brutale. Sans doute, l'orateur avait usé largement de ce droit ; dans notre opinion , il avait parlé du régicide avec une impassibilité trop froide ; mais enfin il n'avait pas excédé la liberté que lui donnait sa fonction de député. L'acte de la majorité agita toutes les provinces françaises ; les classes moyennes, si puissantes , témoignèrent hautement leur admiration pour le proscrit. Il est de la nature de tout pouvoir destiné à périr , de se nuire par ses victoires autant que par ses chutes. Manuel n'a pas reparu , depuis cette époque , dans une assemblée législative.
Cet orateur n'avait pas les élans chevaleresques du général Foy ; aussi avant sa lutte corps à corps contre les députés de la droite, il était moins aimé de son parti ; mais il possédait une bien plus grande force analytique. Personne ne résumait mieux que lui une discussion et n'en approfondissait plus toutes les parties. Souvent, lorsque la Chambre épuisée de fatigue appelait le vote avec impatience, on voyait Manuel monter à la tribune , regarder ses adversaires d'un œil calme et reposé, reprendre ea sous-œuvre toute la question , et se faire écou-
igO PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
ter parce qu'il la présentait sous des faces nouvelles. Qu'était Manuel dans la vie privée? je n'en sais rien. Gomme orateur, le raisonnement dominait en lui; il avait peu la chaleur du cœur qui fait bouillonner l'éloquence , c'est pourquoi la France était plus émue de la parole du général Foy, qui approchait davantage de cet enthousiasme profond, que l'on puise dans l'amour de l'humanité. Je dis qu'il en approchait, et non qu'il ralleignait; car, si je juge bien, l'éloquence de Foy venait plus encore de l'imagination que du cœur.
Les élections de 1824 ruinèrent l'opposition dans la Chambre; les fraudes électorales du ministère Yiilèle , et la retraite d'une grande partie de la gauche, qui depuis l'expulsion de Manuel avait laissé la nation sommeiller, amenèrent une Chambre presque entièrement dévouée au ministère. Les députés libéraux n'étaient plus que dix-sept pour lutter contre cette masse. Foy, en pénétrant dans l'enceinte de la Chambre, prononça ces paroles avec tristesse et colère :
» Il n'y a plus d'élections en France ; elles ont été faites frauduleusement e^^ traîtreusement, w
L'énergie des débris de la gauche s'accrut avec le péril. Foy débuta ainsi dans son discours contre la loi de la septennalité :
« Devant une entreprise si audacieuse en apparence, sans doute la nation est en rumeur, et cette grande innovation absorbe toutes les pensées, do-
r.ESTAlT.VTfOX. IQ-J
mine loiitcs les conversations , lient en suspens Ions les esprits. Sans doute elle agite et les villes et les campagnes , et les hautes écoles de renseignement et le barreau de la place publique , tous les lieux en un mot oi^i les citoyens se rencontrent pour des intérêts communs. Sans doute des écrits brûlants s'écliappent par fiols de la presse, sont lus avec avidité, et accélèrent encore le mouvement de l'opinion. Sans doute en si grave occurrence le droit de pétition se déploie avec un éclat, une énergie inaccoutumée; peut-être même des groupes inoffensifs , mais nombreux et animés , attendentils avec anxiété, aux avenues de votre salle, le résultat de vos délibérations.
« Il en fut ainsi , messieurs , lorsque les propositions faites aux Chambres législatives étaient empreintes de sincérité; lorsqu'elles s'adressaient à des droits réels, et qu'on supposait pouvoir être librement exercés; lorsque les cœurs s'élançaient, non sans inquiétude , mais non pas aussi sans espérance vers, la prospérité du pays.
« Aujourd'hui , messieurs , tout est immobile , tout se tait. Ce n'est pas , gardez-vous de le croire, que la nation abdique le soin de ses destinées ; mais elle a vu comment on a opéré sur elle dans ces derniers temps. Un arrangement de convenance à l'usage du ministère, tout déguisé qu'il est par la solennité des formes, n'en inï|30se à personne. Pas une pétition pour ou contre la seplennalilé
n'ost parvenue à voire liiireaii ; les journaux on parlent à peine. Nous ne savons l'existence des rares écrits qui ont paru sur la matière que parce qu'on nous les distribue. Bien plus, la loi est à moitié faite, et la discussion de la Cliambre des pairs, qui parfois aussi a son éclat et son retentissement, vous le savez, cette discussion a passé pour la septennalité plus sourde et plus à huis-clos que jamais ; et moi-même , membre de la Chambre que notre Charte voulut faire élective , j'éprouve cette fois en abordant la tribune une répugnance quej'aurais eu peine à vaincre, si ce n'eût été l'occasion qui m'est offerte d'un devoir rigoureux à remplir.
» Si parmi les conseillers de la couronne qui ont entrepris l'œuvre de la septennalité, il en est un seul qui ait placé dans cette mesure , je ne dirai pas une conviction , mais seulement une idée d'ordre public, l'indifférence complète que rencontre le projet doit lui être un avertissement que nul en France ne se trompe sur la valeur des mots ; que tout y est compris et apprécié , et que l'on tient peu de compte de l'élévation du langage là où les actes politiques ne vont pas à l'unisson. Jamais le silence d'une nation n'a dit plus énergiquement à ceux qui la gouvernent : Vous avez le pouvoir, et vous disposez de la force matérielle ; mais l'action sur les esprits, la communication des sentiments et des idées, la sympathie des âmes, vous ne l'avez pas. Il n'y a rien de commun entre vous et nous. »
Lorsque M. de Villèle entreprit de donner le milliard aux émigrés, il voulut indemniser l'État en réduisant la rente. Ce projet révolta Paris dont il froissait les intérêts. C'est dans cette discussion que se révéla un orateur appelé à occuper une place bien élevée dans nos annales parlementaires. Casi- ) mir Périer n'était connu jusqu'alors de la chambre que par des mots heureux et de piquantes saillies. Il se posa dans cette occasion devant M. de Villèle / en athlète redoutable. Le l)anquier qui devait être | un jour le premier ministre d'un autre pouvoir, se \ sentait là sur son terrain. Jljcombai.tit Je. rusé pré- \ sident du Conseil. par .d.es.jçliitos , et opposa une probité politique austère au machiavélisme ministériel. L'orateur qui seconda le plus puissamment Casimir Périer , fut le chef des royalistes exaltés , le fougueux de J^abourdonnaye, qui puisait une acrimonie singulière dans son animosité contre ^TlTe Tillèle. Cette loi fut adoptée par les députés , mais elle alla tomber devant la tribune de la Chambre des pairs.
L'indemnité d'un milliard aux émigrés était une iniquité , dans ce sens que l'on indemnisait une classe d'hommes au détriment des autre classes dépouillées comme eux par les malheurs publics. Le général Foy , déjà souffrant de l'anévrisme qui devait bientôt l'enlever à sa patrie , prononça dans cette discussion ces paroles mémorables :
r)oo rr.EMiLRE paîitik. politique.
« Le droit et la force se disputent le monde ; le droit qui institue et qui conserve la société, la force qui subjugue et bouleverse les nations. On nous propose un projet de loi qui a pour objet de verser l'argent de la France entre les mains des émigrés. Les émigrés ont-ils vaincu?... non. Combien sont-ils? deux contre un dans cette Chambre; un sur mille dans la nation. Ce n'est donc pas la force, c'est le droit qu'ils peuvent invoquer. » L'orateur posa ensuite deux questions : « L'émigration fut-elle volontaire ou forcée? Qu'allèrent demander les émigrés aux étrangers ?
» Sur la première question, ils diront que la grande émigration de 1790 et de 1791 , celle qui forme à elle seule les neuf dixièmes de l'émigration totale, a été volontaire; ils le diront, parce que c'est la vérité , et parce que déclarer que l'émigration aurait été forcée, ce serait enlèvera leur cause le mérite du sacrifice.
» A la seconde question : qu'allaient demander les émigrés aux étrangers? ils répondraient la guerre. La guerre à la suite des envahissements do la France , la guerre sous des chefs et avec des soldats dont après la victoire ils n'eussent pu maintenir l'ambition et la colère.
« Messieurs, il est dans ma nature de chercher des motifs généreux à la plupart des mouvements qui se font d'entraînement et d'enthousiasme; mais les nations ont aussi l'instinct et le devoir de leur
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consorTation : les nations veulent croire à leur élernilé. Toutes et toujours, aujourd'hui comme autrefois, elles ont combattu, elles combattent encore rémigration ennemie, des peines les plus terribles dont leurs codes soient armés. Ainsi lèvent la loi do la nature, la loi de nécessité; et si cette loi n'existait pas, il faudrait l'inventer au jour des calamités de la patrie ; et la nation qui dérogerait la première à ce principe de durée et de vie , ne serait plus une nation , elle abdiquerait l'indépendance, elle accepterait l'ignominie, elle consommerait sur elle-même un détestable suicide. »
Dans la Chambre des pairs j'ai remarqué un discoursbien spirituel deM. de Chateaubriand qui, partisan de la mesure , blâmait les tripotages par lesquels l'habile ministre cherchait à couvrir l'État de cette immensesommicCediscours se terminaitainsi :
« Je voudrais savoir , messieurs , de quel temps nous sommes. On vous propose des règlements religieux dignes de l'austérité du xii'^ siècle, et on vous occupe de projets de finances qui semblent appartenir aune époque beaucoup plus rapprochée de nous; il faut pourtant être d'accord avec nousmêmes. Nous ne pouvons pas être à la fois dcs~T joueurs et des chrétiens ; nous ne pouvons pas I mêler des décrets contre le sacrilège à des mesures { d'agiotage. Si notre morale est relâchée , que notre-^ religion soit indulgente; et si notre religion est sévère , que notre morale eu soutienne la rigidité;
aoa PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
autrement notre inconséquence , en frappant tous les yeux , ôterait à nos lois ce caractère de conviction qui doit les faire respecter des peuples. Je crains, messieurs, que le projet de loi de l'indemnité , suivi du projet de loi de la conversion des rentes , derrière lequel on entrevoit un troisième projet de loi de réduction, n'ait été conçu, contre l'intention de ses auteurs, d'après un système dont la France deviendrait la victime. Il serait dur que la Providence eût ébranlé le monde , précipité sous le glaive l'héritier de tant de rois , conduit nos armées de Cadix à Moscou , amené à Paris les peuples du Caucase , rétabli deux fois le roi légitime , enchaîné Bonaparte sur un rocher , et tout cela afin de prendre par la main quelques obscurs étrangers qui viendraient exploiter à leur profit une loi de justice, et faire de l'or avec les débris de notre gloire et de notre liberté. »
C'est à la loi du sacrilège que M. de Chateaubriand faisait allusion en parlant du xn" siècle. Elle mit à nu toute l'ardeur inconsidérée d'une partie des catholiques d'alors. Cette loi était une entreprisebienaveugleet bien antichrétienne. M. de Bonald s'emporta jusqu'à dire dans la Chambre des Pairs : « Si les bons doivent leur vie à la société comme service , les méchants la lui doivent comme exemple. Un orateur a observé que la religion ordonnait à l'homme de pardonner, mais en prescrivant au pouvoir de punir ; car, dit l'apôtre , ce
n'est pas sans cause qu'il porte le glaive. Le Sauveur a demandé grâce pour son peuple; mais son père ne l'a point exaucé ; il a môme étendu le châtiment sur tout un peuple. Quant au sacrilège , par une sentence de mort vous le renvoyez devant son juge naturel. » M. Pasquier s'écria, saisi d'indignation : « Ces paroles m'ont rappelé les cris de l'inquisiteur contre les Albigeois : Tuez, tuez toujours ; Dieu saura bien reconnaître les siens. »
A la Chambre des députés, plusieurs orateurs se distinguèrent dans cette discussion; mais M. Royer- Collard pénétra jusqu'au cœur de la question , et prononça son plus beau discours peut-être :
« Non seulement le projet de loi introduit dans la législation un crime nouveau , mais il crée un nouveau principe de pénalité , un ordre de crimes , pour ainsi dire , qui ne tombent pas sous nos sens , que la raison humaine ne saurait découvrir ni comprendre , et qui ne se manifestent qu'à la foi religieuse éclairée par la révélation.
» Il s'agit du crime de sacrilège ; qu'est-ce que le sacrilège? c'est, selon le projet de loi, la profanation des vases sacrés et des hosties consacrées. Qu'est-ce que la profanation? c'est toute voie de fait commise volontairement et par haine ou mépris de la religion. Là s'arrêtent les définitions du projet de loi ; il n'a pas voulu ou n'a pas osé les pousser plus loin ; mais il devait poursuivre. Qu'est-ce que les hosties consacrées? Nous croyons, nous ca-
204 rP.FMIKP.E PARTIF.. POLITIOIE.
tholiques, nous savons par la foi que les lioslics consacrées ne sont plus les hosties que nous voyons, mais Jésus-Christ, le saint des saints, Dieu et homme tout ensemble, invisible et présent dans le plus auguste de nos mystères. Ainsi la voie de fait se commet sur Jésus-Christ lui-même. L'irrévérence de ce langage est choquante , car la religion a aussi sa pudeur ; mais c'est celui de la loi. Le sacrilège consiste donc, j'en prends la loi à témoin, dans une voie de fait commise sur Jésus-Christ. Je n'ai point parlé des voies de fait commises sur les vases sacrés , parce que cette espèce de sacrilège dérive de l'autre.
« En substituant Jésus-Christ , fds de Dieu , vrai Dieu, aux hosties consacrées, qu'ai-je voulu, messieurs, si ce n'est établir par le témoignage irrécusable de la loi d'une part, que le crime qu'elle poursuit sous le nom de sacrilège est l'outrage .direct à la majesté divine , c'est-à-dire, selon les anciennes ordonnances , le crime de lèse-majesté divine ; et d'une autre part que ce crime sort tout entier du dogme de la présence réelle , tellement que si votre pensée sépare des hosties la présence réelle de Jésus-Crist et sa divinité , le sacrilège di^ paraît avec la peine qui lui est infligée? C'est le dogme qui fait le crime, et c'est encore le dogme qui le qualifie.
w J'ose avancer que toute l'habileté qui a été déployée dans la défense du projet de loi devant l'au-
UESTALTiATiON. ÛOO
Irc Cliamijrc a consiste à conioiidro, avec un arlqui n'a jamais ctc en (léî\uU, l'outrage à Dieu avec l'outrage à la société; celui-ci punissable, celui-là inaccessible à la justice humaine, et à se servir de l'un pour fonder la pénalité, et de l'autre pour la justifier. La religion vaguement invoquée a merveilleusement prêté à cette confusion.
» Voilà le principe que la loi évoqua des ténèbres du moyen âge et des monuments l»arbares de la persécution religieuse; principe absurde et impie, qui fait descendre la religion au rang des institutions humaines, principe sanguinaire, qui arme l'ignorance et les passions du glaive terrible de l'autorité divine.
» Je sais bien que les gouvernemen ts ont un grand intérêt à s'allier à la religion, parce que rendant ks hommes meilleurs, elle concourt puissamment à l'ordre, à la paix et au bonheur des sociétés; mais cette alliance ne saurait comprendre de la religion que ce qu'elle a d'extérieur et de visible, son culte et la condition doses ministres dans l'État. De quelque manière que l'alliaocesoit conçue, elle est temporelle, rien de plus ; et c'est pourquoi elle varie à l'infini, réglée par la prudence selon les temps et les lieux, là étroite, là très relâchée.
)) Depuis trois siècles que la religion chrétienne est malheureusement déchirée en catholique etpr* testante, le dogme de la présence réelle n'est vrai qu'en-deçà du détroit ; il est faux et idolâtre au-
delà : la vérité est bornée par la mer, les fleuves et les montagnes; un méridien, comme dit Pascal, en décide. Il y a autant de vérités qu'il y a de religions d'État. Bien plus, si dans chaque État et sous le même méridien, la loi politique change, la vérité, compagne docile, change avec elle, et toutes ces vérités, contradictoires entre elles, sont la vérité immuable et absolue , à laquelle , selon votre loi , il doit être satisfait par des supplices qui toujours et partout seront également justes.
»0n ne saurait pousser plus loin le mépris de Dieu et des hommes , et cependant telles sont les conséquences naturelles et nécessaires du système de la vérité légale-, il est impossible de s'en relever dès qu'on admet le principe du projet de loi. Autant de fois qu'on le dira, je répéterai que le projetde loi admet le sacrilège légal, et qu'il n'y apoint de sacrilège légal envers les hosties consacrées , si la présence réelle n'est pas une vérité légale. »
Cette haute raison philosophique fut sans puissance sur une majorité, qui ne pouvait et surtout ne voulait pas comprendre , mais elle reste comme un monument de la profondeur de pensée à laquelle peut arriver le langage parlementaire. L'éloquence ordinaire de la tribune se fane lorsque le temps a passé sur les circonstances politiques d'une époque; mais la pensée philosophique est toujours belle et neuve.
Nous retrouvons toute la pénétration de M. Royer- Collard dans son discours sur la loi Pcyronnet , si
RESTAUKATIOK. 20 7
connue dans le public sous le nom de loi de justice et cVamour.
«Dans la pensée intime de la loi, dit-il, il y a eu de rinipré\ oyanco, au grand jour de la création, à laisser riionime s'échapper libre et intelligent au milieu de l'univers; de là sont sortis le mal et l'erreur. Une plus haute sagesse vient réparer la fautede la Providence, restreindre sa libéralité imprudente, et rendre à l'humanité , sagement mutilée, le service de l'élever enfin à l'heureuse innocence des brutes.
» Ce ne sont pas , messieurs , des conséquences qu'il faille comme arracher au projet de loi ; elles se produisent d'elles-mêmes , et elles sont proclamées comme découverte honorable dans les apologies officielles, non par une jactance étourdie, mais par la nécessité. Juste punition d'une grande violation des droits publics et privés, qu'on ne puisse la défendre qu'en accusant la loi divine....
«Avec la liberté étouffée doit s'éteindre l'intelligence, sa noble compagne. La vérité est un bien, mais l'erreur est un mal ; il ne faut pas ménager le bien quand on attaque le mal ; périssent donc ensemble et l'erreur et la vérité. Comme la prison est le remède naturel de la liberté, l'ignorance sera le remède nécessaire del'intelligence; l'ignorance est la vraie science de l'honneur et de la société. N'étaitil pas animé et comme illuminé de la loi, cet inquisiteur qui, dans la guerre des Albigeois, jetait dans les mêmes flammes les orthodoxes avec les héréli-
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ques, pour se mieux assurer que pas un de ceux-ci ne serait épargné? Et que serai l-ce si j'éclairais de cet horrible flambeau toute la législation révolutionnaire? C'est qu'il y a au fond de toutes les tyrannies le même mépris de l'humanité, et quand elles daignent philosopher , ce mépris se déclare par les mêmes sophismes.
» La loi ne proscrit que la pensée, elle laisse la vie sauve ; c'est pourquoi elle n'a pas besoin de faire marcher devant elle , comme les Barbares , la dévastation , le massacre et Tincendie; il lui suffit de renverser les règles éternelles du droit peur détruire les journaux ; il faut rendre illicite ce qui est licite , et licite ce que les lois divines et humaines ont déclaré illicite ; il faut annuler les contrats, légitimer la spoliation, inviter au vol ; la loi le fait.
» Messieurs , une loi qui nie la morale est une loi athée ; une loi qui se joue de la foi donnée et reçue est le renversement de la société ; l'obéissance ne lui est pas due ; car , dit Bossuet , il n'y a pas sur la terre de droit contre le droit. Hélas! nous avons traversé le temps où l'autorité de la loi, ayant été usurpée par la tyrannie , le mal fut appelé bien, et la vertu crime. Dans cette douloureuse épreuve , nous n'avons pas cherché la règle de nos actions dans la loi , mais dans nos consciences : )ious avons obéi à Dieu plutôt qu'aux hommes ! Fallait-il sous le gouvernement légitime nous ramener à ces souvenirs déplorables? Nous v serons
lîdèles. Nous sommes les mêmes hommes qui ont fabriqué des passeports et rendu peut-être de faux témoignages pour sauver des vies innocentes ; Dieu nous jugera dans sa justice et dans sa miséricorde.
» Votre loi, sachez-le, sera vaine, car la France vaut mieux que son gouvernement ; il y a parmi nous assez de nobles sentiments, assez de religion, d'honneur, de probité, pour que vos corruptions soient repoussées. Les contrats seront exécutés, chacun paiera religieusement sa dette. Quel est celui de vous, messieurs, qui, dans sa pensée, n'imprime la note de l'infamie sur le front du dépositaire infidèle qui userait de Todieux privilège qu'on lui offre? Oh ! qu'il est dangereux de mettre en opposition la conscience publique et la loi ! Quel avenir cette imprudence prépare ! »
A cette grande morale politique , les défenseurs de la loi , entre autres MM. de Sallabery et de Frenilly, n'opposèrent que de ridicules lieux communs, par exemple celui-ci, que la presse était une huitième plaie dont Dieu avait oublié de frapper l'Egypte.
Le principal orateur de la droite, M. de La Bourdonnaye, foudroya l'œuvre de la congrégation.
Le parti de l'ancien régime voulut réaliser alors le plus audacieux de ses projets , mais , il faut le reconnaître , le plus indispensable à laccomplissement de ses vues générales sur l'avenir de la société. En se plaçant au point de vue des hommes du vieux monde , on jugera comme eux que leur
société ne peut subsister sans une aristocratie puissante, et qu'il n'y a pas d'aristocratie possible avec l'héritage égal entre tous les membres d'une famille. Avec un peu plus de clairvoyance, on aurait reconnu dans la nécessité de reconstituer le droit d'aînesse , une nécessité plus impérieuse , celle de renoncer à la contre-révolution, d'accepter les faits accomplis et de chercher à diriger le siècle , c'està-dire à modérer le mouvement social , mais en le suivant. Telle n'était pas la destinée d'une faction ardente et aveugle. Un projet de loi sur le droit d'aînesse fut bravement présenté à la Chambre des pairs par M. de Peyronnet. D'un bout de la France à l'autre , la société en fut émue, et l'opposition la plus âpre put se remarquer même au sein des familles aristocratiques.
L'article premier, qui contenait toute la loi, tomba sous les coups de iMM. Siméon , Mole, Pasquier , de Barante et de Broglie.
M. Roy prou^a que l'extrême division de la propriété avait été très favorable à l'agriculture. La Chambre haute rendit à cette grande mesure des temps modernes, l'égalité dans l'héritage, une justice éclatante. Il fut proclamé que cette loi était d'une moralisation profonde; et en effet elle contient tout l'avenir du monde , elle a commencé l'exécution des systèmes de tous les théoriciens célèbres : que deux générations se succèdent encore , et les grandes fortunes territoriales auront presque entièrement disparu. Examinez ce qui se passe dans le
sein des familles où régnent encore les idées de l'âge féodal ; avant peu d'années , presque tous les membres de ces familles seront forcés do subir la grande loi du travail , car leur patrimoine ne suffira plus à leur existence. Dans le monde commercial , l'immense concurrence qui froisse tant d'individualités aujourd'hui a aussi une portée qu'on ne lui reconnaît pas assez , c'est d'empêcher les grandes fortunes antipathiques à l'avenir des sociétés.
De ce nivellement, qu'aucune force humaine ne saurait plus empêcher, naîtront le besoin d'association et la décroissance de l'égoïsme hideux qui fait de la société d'aujourd'hui un spectacle repoussant.
La France célébra par des cris de joie la victoire de la raison ; ce qu'il y a d'étrange , c'est que la France ait eu peur.
Hélas ! peu d'années après ces folies , les députés délibéraient sur la vacance du trône, et l'antique dynastie tombait sous l'enthousiasme aveugle de ses partisans, qui ont beaucoup plus auK'iié sa ruine que cette grande conspiration libérale dont il a été fait tant de bruit. Non que je nie l'existence d'une conspiration permanente; mais que l'on compte, s'il est possible, les carbonari français, on verra en quelle minorité ils étaient dans la nation ; quant aux comités qui se bornaient à empêcher les fraudes électorales, ils nous semblent aussi légitimes que le carbonarisme nous semble blâmable.
Cette lutte contre la Restauration, c'est-à-dire contre les convulsifs efforts de l'ancien régime aux abois , lutte que l'on put croire un instant éloignée par la sagesse de Louis XYIIÏ, s'étant terminée en i83o, nous allons entrer dans une ère nouvelle, dans un combat contre la démocratie débordante ; là s'arrêtera notre tàclie. Espérons que va s'ouvrir bientôt une ère plus large et plus glorieuse, une ère véritablement organisatrice, où nous marcherons affranciiis des mesquines passions de partis qui enchaînent encore aujourd'hui l'éloquence de la tribune.
Mais nous devons, avant de nous occuper des débats parlementaires ({ui ont sui^i la révolution de i83o, essayer de caractériser ici quelques uns des plus célèbres orateurs politiques de la Restauration.
Benjamin Constant n'était pas un orateur écialant comme Foy , analyseur et âpre comme Manuel ; c'était un esprit très fin et souvent gracieux, d'uiie acrimonie mesurée, qui s'arrêtait toujours dans la limite posée par le tact le plus sûr. Benjamin Constant avait dans sa jeunesse habité diverses contrées; il s'était mêlé à bien des hommes. Son père, caractère bizarre, après avoir essayé de lui donner une éducation domestique , le lit promener d"Oxford au fond de l'Allemagne, de là à Edimbourg, où il fut honoré de l'amitié de Macldntosh, de Lamy, de .Wilde , de Graham et dl>skine. Plus tard , à Paris , il loge chez Suard , qui recevait ha-
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bituellement Morellet, Marmontel, Lacrelelle, La Harpe. La conversation de ces hommes, l'étude de diverses langues, sa connaissance profonde des écrivains de l'Allemagne , avaient de bonne heure formé l'esprit de cet orateur éminent. Plus tard , sa liaison célèbre avec un des plus beaux génies de cette époque , madame do Staël , continua ces habitudes d'aristocratie littéraire , ce commerce intime avec les esprits élevés.
L'éloquence de ce tribun était le plus souvent une conversation dun ton élégant; ses discours auraient été presque toujours d'excellents articles de journaux. Il avait tout l'esprit nécessaire pour impressionner les masses , qui ne comprennent pas les intelligences plus profondément philosophiques. Ces derniers mots me rappellent un nom célèbre pour lequel nous n'avons pas dissim^ulé nos sympathies dans le cours de ce chapitre. M. Royer Coîlard est le véritable penseur de la tribune fran çaise depuis la dernière résurrection du gouvernement représentatif. Aussi , pendant que Foy remuai l les imaginations bouillantes , que Manuel s'adressait au raisonnement, mais au raisonnement pratique , si je puis m'cxprimer ainsi ; tandis que Benjamin Constant, et au-dessous de lui, MM. de Girardin, Chauvelin, et quelques autres, attiraient le sourire sur les antagonistes des idées modernes , la pensée de Royer-Collard allait chercher dans la nation les intelligences scrutatrices; il pénétrait dans le secret des choses, ne se bornait pas aux
Ql4 PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
surfaces, étudiait le monde invisible, cherchait toujours le mystère moral caché au fond des apparences. Aussi M. Royer-Collard est-il l'orateur français dont les discours perdent le moins à la lecture en i838. Lisez le plus brillant de tous pendant la Restauration , le général Foy , et comparez ce que vous éprouvez avec ce que sentaient en 1 824 les auditeurs entraînés par cette voix et ce geste , tout remplis des passions du moment. Il faut que par un effort de mémoire vous ressuscitiez ce passé , si vous voulez ressaisir ces impressions fugitives. Les discours de M. Royer-Collard, au contraire, vous impressionnent aujourd'hui presque autant ([u'alors , parce qu'il puise ses idées dans l'immuable, dans la vérité philosophique. Dans ces régions sublimes de Tintelligence , la parole humaine ne vieillit pas. Nous pensons que l'éloquence de M. Royer-Collard peut donner une idée de ce que sera l'éloquence de la tribune dans l'avenir. Plus les peuples vieilliront, plus les tribuns devront pénétrer le sens caché des choses. IVous arrivons à une époque où d'immenses essais d'organisation sociale appelleront des méditations savantes; le cliquetis de paroles qui signale toutes les mesquines disputes de passions personnelles fera hausser les épaules de pitié. On peut appliquer au silence de M. Royer-Collard dans ces dernières années, les paroles de Mirabeau sur le silence deSieyès -. C'est une calamité publique.
Les plus grands talents de la Chambre des dépu-
RESTAURATION. QIO
tés ont appartenu à l'opposition libérale. Cependant le côté droit renfermait des hommes distingués. M. de La Bourdonnaye, bien autrement fougueux et âpre que les plus fougueux de ses adversaires , frappant presque aussi souvent sur son parti que sur la gauche, s'élevait quelquefois à une éloquence réelle. M. de Yillèle n'était pas éloquent dans la véritable acception du mot; mais que de finesse, d'habileté, quel imperturbable sang-froid! Comme il laissait se fatiguer son terrible adversaire en finances , Casimir Périer, dont nous parlerons bientôt! Quel contraste entre ces deux natures, l'une bondissante de passions , l'autre froide et calculant chaque parole! Il ne faut pas oublier non plus que M. de Yillèle pouvait bien puiser la force qui le rendait maître de lui dans la majorité dévouée qui l'appuyait si aveuglément. MM. de Peyronnet , de Conny et d'autres ont donné plusieurs fois des preuves de talent. MM. Laine et Serre ont laissé des noms bien honorables.
A la Chambre haute, les forces intellectuelles étaient plus également réparties. MM. de Chateaubriand , Fitz-James , de Broglie , Mole et quelques autres occupaient les premières places. D'ailleurs les nuances des partis politiques étaient moins tranchées , et c'est seulement depuis la révolution de i83o qu'il y a une différence bien marquée entre MM. de-Broglie et Chateaubriand , par exemple.
Orateurs ijoliliques. — Révolution de 1830.
Une dynastie avait été renversée; pendant plusieurs mois les imaginations, enivrées de la victoire populaire, s'étaient élancées dans les espaces infinis du rêve. Toutes les réalisations de la plus large démocratie avaient été prédites, et cependant quand on aborda la plus importante de toutes les lois organisatrices, la loi électorale, il fut facile de voir que le progrès dans les véritables idées sociales serait lent et combattu encore. En effet quels si grands changements ont été apportés dans cette discussion de i83i ?
On a persisté dans l'erreur fondamentale, qui fait de l'argent la seule base du droit électoral. Les orateurs qui avaient linstinct des démocraties, c'est-à-dire de l'avenir, le général Lafayette, par exemple, appuyèrent avec une sorte de honte un amcjidement qui réduisait à deux cents francs le chiffre qui fondait l'électorat. Ils sentaient qu'il n'y avait pas beaucoup plus de raison philosophique dans quarante pièces de cinq francs que dans soixante.
Le rejet de la proposition d'adjoindre au corps électoral les capacités basées sur les professions
. RÉVOLUTION DE l83o. 217
qui exigent des études, est une des plus lourdes inepties qui aient stigmatisé une assemblée législative. Les représentants de la nation civilisatrice par excellence déclarèrent dans ce vote qu'ils faisaient plus de cas, intellectuellement parlant, d'un homme qui avait acquis, reçu, ou même volé une propriété payant deux cents francs , que de celui que son état obligeait à une instruction incontestable. Cette innovation était, à nos yeux, d'une importance énorme, car elle introduisait dans le pouvoir rintelligence, qui en est brutalement chassée comme indigne. C'était le premier pas dans une route qui mènera les peuples à des destinées meilleures ; on ne voulut pas le faire. Cette Chambre n'eut , comme Harpagon , d'entrailles que pour Targent. Elle maintint un cens élevé pour l'éligible ; abus criant s'il en fut , car il éloigne de la tribune les hommes qui sont naturellement le plus émus des maux du pauvre, eux qui ont été froissés dans leur jeunesse par une position gênée. Un homme qui occupe une place éminente dans l'histoire parlementaire de nos dernières années , M. Odilon-Barrot , combattit le cens de l'éligible avec un talent remarquable.
Après avoir démontré que le cens n'était pas une garantie de capacité , l'orateur ajouta : « Il faut , dans toute société, une force qui prévienne le triomphe de la force sur le droit , de l'anarchie sur la loi , de la paresse sur le travail , c'est-à-dire qui s'oppose à la dissolution sociale. Cette force ne
peut être dans nos institutions. La dynastie que nous avons élevée n'a pas reçu la consécration du temps ; elle n'a pour appui ni un clergé puissant, ni une noblesse dévouée , ni une force étrangère , ni une armée liée à son chef par le prestige de la victoire, ni une administration forte et expérimentée. Le gouvernement est en présence d'une société non classée, d'une nation individualisée, se levant comme une armée, et se portant tout entière, selon qu'elle est agitée de telle ou telle passion, de telle ou telle prévention, ou contre l'étranger, ou contre le pouvoir intérieur. Enfin, la France offre table rase; pas de point d'arrêt, pas de moyen de résistance pour un gouvernement quelconque. De là cette inquiétude générale , cette incertitude de l'avenir qui travaille notre société , encourage nos ennemis du dedans et du dehors, et nous offre en perspective une catastrophe et le despotisme. Voilà le mal ; je n'en nie pas les éléments ; mais quel remède proposez-vous?
» Vous proposez votre système de présomptions de capacités et de restrictions. Ainsi, fractionnant la population comme une opération arithmétique, vous prenez le dixième de la population pour les droits municipaux, un deux centième pour les droits électoraux, un millième pour les di'oits d'éligibilité. Et c'est ainsi que vous prétendez organiser votre société ; c'est par des résistances à ce que vous appelez l'élément démocratique ; c'est là ce qui vous semble \\n mp}en d'arrêt: vaille ej.
RÉVOLUTION DE l83o. QI9
folle tentative ! Désabusez-vous , messieurs ; l'expérience en a déjà été faite , et ce ne fut pas sans danger pour la France.
» En 1814, on avait songé aussi à arrêter cet élément démocratique qui , selon une voix éloquente, débordait de toutes parts. On voulut organiser des résistances contre cet élément, c'est-à-dire contre le sentiment de liberté et d'égalité, contre le mouvement progressif. On eut une Chambre des pairscomposéedes illustra tionsdetouteslesépoques, et fortifiée par l'hérédité. On chercha des secours dans un clergé puissant , dans la grande propriété , dans une administration fortement centralisée , dans une Chambre des députés sans initiative, avec un cens électoral de trois cents francs et un cens d'éligibilité de mille francs, avec l'âge de quarante ans pour les députés , de trente ans pour les électeurs, et surtout avec la quinquennalité. Que de garanties accumulées contre l'élément démocratique !n
«El cependant qu'est-il arrivé? on a bientôt reconnu leur impuissance , et on a voulu y ajouter encore. On a senti toute la faiblesse d'une pareille organisation , et alors on s'est écrié qu'avec la liberté de la presse il était impossible de gouverner. De là cette lutte continuelle contre la liberté de la presse. La liberté de la tribune , elle-même , a paru un moyen de mort pour celte organisation , et elle reçut aussi de violentes atteintes. Mais tout cela fut encore reconnu impuissant.
» Il a fallu créer le double vote , fractionner les élections , former des bourgs pourris , descendre aux fraudes électorales, et tout cela encore sans succès. L'élément démocratique allait sans cesse grossissant et débordant de toutes parts , jusqu'à ce qu'enfin un appel à la force ouverte vînt attester l'impossibilité de soutenir cette lutte prolongée entre la force des principes démocratiques et les vaines barrières qu'on lui opposait. Vous savez le résultat. Voulez-vous recommencer l'épreuve ? »
» Et remarquez qu'aujourd'hui les circonstances seraient bien moins favorables. En i8i4 le gouvernement recueillait une nation épuisée de sang et d'énergie. Aujourd'hui , vous recueilleriez une nation pleine de force et de vie, une nation qui a une soif ardente de liberté et de droits politiques. Et c'est sur elle que vous allez faire vos essais de restrictions et d'exclusions ! Et dans quel moment? Lorsque vous allez être obligés peut-être de demander à chaque père de famille son dernier enfant, à chaque citoyen la dernière goutte de son sang pour défendre rindé})endance et l'unité de la France. »
La chambre de i83i fut bien loin de porter dans la discussion de la loi électorale les connaissances profondes qu'elle exigerait ; M. Odilon- Barrot fut l'orateur qui comprit le plus son importance. Plusieurs fois il reprocha à M. Royer- Collard son silence obstiné. L'orateur philosophe
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de la Restauration n'osait pas sans doute dire sa pensée. Il comprenait que pour donner quelque portée à la loi électorale , il fallait détruire la base de la loi delà Restauration. Ce travail se fit, comme tous les travaux d'alors, dans les préoccupations de la peur. Les séances étaient tumultueuses, coupées d'injures personnelles, et même suspendues par les hurlements del'ém-eute.
Le parti libéral , si homogène . si remarquable par son unité , tant qu'il eut à combattre les prétentions aristocratiques, se scinda en fractions hostiles dès qu'il fut maître du champ de bataille. Le peuple , dans un délire barbare , se rua sur les croix civilisatrices, saccagea Sain t- Germain l'Auxerrois en face d'une autorité qui n'osa pas s'opposer à ce désordre sacrilège. Le ministère Lafitte disparut dans ces orages , accusé de faiblesse démocratique. Il faut reconnaître qu'il avait traversé des circonstances terribles, et que tout pouvoir né d'une victoire populaire est à son origine dans l'esclavage de la multitude.
Ce fut dans ces circonstances qu'un homme célèbre par ses luttes parlementaires contre M. de Yillèle, un orateur connu par l'énergie emportée et fébrile de son caractère , arriva à la présidence du conseil. Casimir Périer , Tami du général Foy, Casimir Périer qui avait combattu quinze années pour les libertés publiques, était déjà après quelques mois de révolution désigné comme un aristocrate qui craignait le peuple; et à vrai dire, on
pouvait supposer que ce brillant représentant de l'aristocralie de l'or était plutôt un oligarque quun démocrate. L'aristocratie de naissance reléguait sa caste au second rang, il la combattait à outrance; une fois au sommet de l' échelle , serait-il très préoccupé des intérêts populaires? On ne le croyait pas. Mais il arrivait aux afi'aires dans un moment où une masse énorme de la nation était dominée par l'épouvante du peuple. Ce qu'on lui demandait, c'était une main ferme capable de museler l'hydre en fureur.
Le 18 mars i83 1 , il entra pour la première fois dans la Chambre comme président du conseil. Il était pale et profondément ému , sourdement travaillé déjà par la maladie de cœur qui devait le conduire au tombeau quelques mois après. Le discours qu'il prononça eut du retentissement en France , une foule immense se rallia sous ce drapeau ; mais les passions démocratiques s'en aigrirent davantage.
Le ministre commença par poser ses principes ; c'était d'une haute importance, surtout aux yeux des cabinets étrangers.
« Le principe delà révolution de juillet, par conséquent du gouvernement qui en dérive, ce n'est pas l'insurrection. Le principe de la révolution de juillet, c'est la résistance à l'agression du pouvoir. On a provoqué la France , on l'a défiée, elle s'est défendue, et sa victoire est celle du bon droit indignement outragé. Le respect de la foi jurée, le res-
RÉVOLITSO.N DJÙ l83o. '3q3
pect du droit , voilà donc le principe de lu révolution de juillet, voilà le principe du gouvernement qu'elle a fondé »
Jetant ensuite indirectement le blâme sur le pouvoir qui l'avait précédé, le ministre disait :
« Notre ambition est de rétablir la confiance ; nous adjurons tous les bons citoyens de ne pas s'abandonner eux-mêmes ; le gouvernement , loin de les abandonner , n'hésitera jamais à se mettre à leur tète.
« Qu'ils se fient dans notre ferme résolution de ne souffrir aucune atteinte à la tranquillité publique, aucun empiétement sur l'autorité de la loi. La France a conquis ses droits , elle est libre ; mais elle cesserait de l'être réellement par le désordre : point de désordre sans oppression ; cl le pouvoir qui maintient la paix publique assure en effet la liberté.
)) Toute sédition est un crime , quelque drapeau qu'elle arbore »
Telles sont les phrases que Casimir Périer jetait d'une voix menaçante à la face d'un peuple encore palpitant des émotions sanglantes de la victoire. Comme toute hardiesse , ces paroles étonnèrent et fuûent approuvées d'une grande partie de la France. Dans la Chambre, les centres applaudirent avec enthousiasme; la gauche, surprise, resta silencieuse.
Mais , quelques moments après , le général La-
fayette monta à la tribune. Les relations extérieures étaient alors l'objet des discussions les plus ardentes. La guerre était dans toutes les imaginations; la fièvre militaire brûlait le sang de cette jeunesse française qu'animaient encore les souvenirs des merveilles impériales. L'opposition de gauclie transportait journellement l'Europe en armes sur nos frontières. Les ministres parlaient avec un imperturbable aplomb du bon vouloir des puissances. Ce jour-là, le général Lafayette, qui était alors une espèce de second pouvoir dans l'Ëtat , fit connaître à la Chambre des lettres de Nicolas et de plusieurs grands personnages russes, qui témoignaient singulièrement leur bienveillance pour la nation française. Mais un des orateurs qui embarrassaient le plus le pouvoir dans cette question des relations extérieures était, sans contredit, le général Lamarque.
La révolution de juillet le fit orateur. Ses discours sont empreints d'une chaleur d'àme réellement digne d'un tribun ; ses expressions sont brillantes et fortes ; il a l'emportement qui convient aux grandes crises. Dans la séance du 4 avril i83 1 , après avoir comparé l'Europe de 1 789 et l'Europe de i83o, il s'écriait :
« D'où peut donc naître l'aveugle confiance de nos ministres ? Qui peut leur inspirer cette imperturbable sécurité? Seraient-ce des promesses que les faits démentent? Ne voient-ils pas la Prusse organiser ses corps d'armée , appeler ses landwehr ,
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former ses magasins, et se tenir prélo à débouclicr sur nous? Ne savent-ils pas que, dans ce momcist môme, vingt-quatre mille Hanovriens-Brunswickois entrent dans le Luxembourg, au nom de la confédération du Rhin? îgnorenl-ils qu'à pas précipilés marchent vers le Milanais des colonnes autrichiennes parties de la Styrie et du fond de la Gallicie? N'entendent-ils pas les insolentes clameurs que pousse le fanatisme de l'autre côté des Pyrénées? Croient-ils que sur les ruines sanglantes de Praga , les Cosaques du Don n'auront pas poussé le cri: Paris!... Paris!... Espèrent-ils que leur principe de non-intervenlion , proclamé à cette tribune avec tant d'assurance , expliqué depuis avec une si déplorable ambiguïté, sera respecté quelque part? Attendez quelques jours, et vous verrez comme les pandours et les manteaux rouges respectent les droits des nations. De Modènè, dont vous croyiez que la réversibilité leur permettait l'entrée, ils sont allés à Bologne, où les appelait la voix du père des chrétiens ; de là , dédaignant ^os supplications ou bravant vos menaces , ils iront dans le reste de la Romagne , à moins que votre ambassadeur ne prenne l'engagement d'accomplir luf-meme la contre-révolution qu'ils exigent. Ensuite, ils iront, s'ils croient que leur puissance y est nécessaire , à Florence et à Naples , que des liens de parenté recommandent à la sollicitude de l'Autriche. La Prusse, la Russie, finiront par suivre cet exemple. Peuvent-elles, en effet, souffi'ir que
le beau-frère de l'autocrate soit dépouillé du plus beau fleuron de sa couronne? Non; elles invitoront les Belges, repoussés, joués par yous, à renouer l'anneau de leur chaîne : on leur offrira quelques concessions , on satisfera quelques ambitions , et quand les peuples , autour de vous , seront bien soumis, quand toutes les sympathies seront éteintes, quand le sang de vos seuls amis aura coulé sous le fer de leurs bourreaux , alors viendra le moment où les rois conjurés demanderont compte de sa conduite à la nation perturbatrice qui renverse les irônes, s'insurge contre la légitimité, el ose proclamer que l'espèce humaine n'est pas faite pour obéir à quelques despotes! »
Plus loin le général Lamarque disait : « Je ne parle point de promesses que M. le président actuel aurait faites ; qu'il cesse de représenter com.me des perturbateurs , des anarchistes , de farouches républicains , des hommes qui . franchement dévoués à notre roi constitutionnel , ne cherchent qu'à maintenir le nouvel ordre de choses , mais qui sont convaincus qu'une dynastie nouvelle ne peut pousser de racines qu'en s'enveloppant d'une auréole de gloire; que, sortant de ce juste milieu, qui n'est qu'un principe , il s'appuie sur la partie forte de la nation , et marche avec elle. Qu'il n'aille plus chercher l'expression de la vraie opinion publique dans les calculs de quelques hommes toujoufs prêts à sacrifier l'intérêt général à leurs intérêts privés ; que partout le pouvoir confié à des hommes fran-
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< homonl dévoués aux principes de notre révolution, rallume les flammes qu'on a éteintes ; qu'au lieu d'appeler de nouvelles conscriptions, qui ôtent à l'agriculture des bras utiles, il forme des bataillons de volontaires où s'enrôle l'exubérance de la population des villes , et où trouveront place et les vainqueurs de juillet et cette jeunesse ardente qui ne sait à quoi employer l'activité qui la dévore. Ces bataillons n'auront pas l'expérience de nos vieux régiments: mais c'est sans expérience qu'ils ont vaincu les Suisses et la garde royale, qui mieux qu'eux sans doute savaient former leurs jxdotons et marcher en bataille. De leurs rangs sortiront de nouveaux Desaix, de nouveaux Marceau , de nouveaux Saint-Cyr, et l'étranger apprendra qu'elle sera toujours féconde en héros, cette terre deFrance ! Non, elle ne succombera pas ! Qu'on donne le signal ! et de Dunkerque à Bayonne retentiront ces mots , qu'en courant au combat répète le soldat polonais : « Patrie ! ô patrie ! tu ne seras jamais sans défenseurs ! »
Cette énergie de langage se retrouve toujours dans le général Lamarque; le i4 mars i832 , répondant à M. Dupin aîné, qui avait demandé que la patrie accordât la même reconnaissance au guerrier et au magistrat, l'orateur s'écriait :
«Messieurs, si lorsque l'Europe coalisée attaquait notre indépendance , et que quatorze armées couraient pour la défendre-, si lorsque tous les. cœurs français battaient avec force aux succès de
Jemmapes et Fleiirus; si lorsque la France entière s'enivrait de la gloire de ses enfants vainqueurs de l'Italie, vainqueurs de l'Egypte, et dominateurs de l'Europe , on était venu vous dire qu'un jour vien- * (Irait où l'on comparerait à cette tribune l'assiduité du magistrat aux hasards des batailles, les vertus du substitut aux bivouacs des camps, les infirmités contractées dans les bureaux aux mutilations des boulets et de la mitraille, vous vous seriez refusés à croire qu'on pût ainsi ériger l'ingratitude en dogme , qu'on cherchât à étouffer tout dévouement , loufc élan de gloire , et vous auriez plaint le Thémistocle de la robe qui, courbé sous le poids des jtalmes de l'éloquence et des couronnes civiques , aurait encore jeté un coup d'œil d'envie sur quelques branches d'un laurier teint de tant de sang. Que n'embrassait-il notre carrière ? il s'y fut distingué sans doute , car je n'ai jamais cru à Démoslhène fuyant et abandonnant son bouclier. Il avait du courage, l'orateur ennemi de Philippe , quand il disait aux Athéniens : « Tsation dégénérée, vous abandonnez vos amis , vos alliés , dans la crainte de la guerre : eh bien! vous serez riche de ce qu'on étale dans les boutiques , de ce qu'on vend sur les places publiques ; mais vous aurez perdu l'honneur, la gloire, la considération que vous avaient légués vos aïeux , et aucune richesse ne remplacera ces trésors. »
M. Dupin aîné répondit avec son talent accoutumé.
HÉVOLUTIO DE l83o. 229
Je ne sais comment il se fait que son nom ne se soit pas encore rencontré dans ces pages. Cette grande célébrité du barreau a cependant joué un rôle important dans notre histoire parlementaire. M. Dupin aîné sait beaucoup et parle avec une finesse souvent bien rare. Je ne sais quelle brusquerie un peu sauvage donne à sa manière un caractère parliculier. Nous l'avons vu plusieurs fois sous le coup d'animadversions que nous comprenons jusqu'à un certain point ; elles viennent de ce que M. Du})in aîné, au lieu de s'attacher comme J)eaucoup d'hommes politiques à un parti, et de marcher constamment avec lui, obéit à ses impulsions , j'ai presque dit aux caprices de son jugement. Ce qui me plaît en lui, c'est précisément cette personnalité; c'est qu'il prend un principe pour guide. M. Dupin aine me rappelle l'homme des parlements ; il est aussi fier de sa robe que le soldat le plus enthousiaste l'est de son épée , ou le poëte de sa couronne.
Dans ces années les débats parlementaires furent souvent un orage. Il y avait autant de haine entre les diverses fractions du parti libéral que nous en avons vu sous la Restauration entre les royalistes et les libéraux.
Casimir Périer excita bien des enthousiasmes et bien des rancunes. Le redoutable adversaire de M. de Villèle , devenu à son tour le pouvoir, put en savourer toutes les amertumes. L'énergie fébrile de son caractère , le dédain de sa parole habituée
îi3o PREMIÈRE PARTIE. POLITIQUE.
à l'opposition, échauffaient encore ses amis et ses ennemis. Pendant les premiers mois de i832 , qui furent les derniers de sa vie , il eut de terribles fatigues à supporter. Que de fois nous l'avons vu haletant sous la fougue du général Lamarque , impatienté de l'autorité vertueuse de Lafayette , qu'il se croyait forcé de ménager , supportant plus difiicilement encore les accusations si développées de M. Mauguin , et surtout la parole calme et forte de M. Odilon-Barrot. !
Qu'on se rappelle cette séance sur les troubles de Grenoble , où M. Barrot improvisa un discours empreint de toute la tranquillité d'une méditation. L'habile orateur ne s'emporta pas une minute ; il fut impassible comme la justice, et accusa froidement le ministre qui écumait sur son banc , déguisant parfois sa colère sous un rire convulsif.
Casimir Périer mourut peu de temps après , excitant les regrets profonds de la partie modérée de la nation , et l'estime de tous , car chacun se plaisait à reconnaître la force un peu nerveuse de cette àme.
Il ne saurait entrer dans mon plan de retracer une histoire parlementaire. J'ai seulement besoin d'indiquer les idées sociales qui ont été remuées par ces discussions , de rechercher leur valeur, d'étudier le présent pour essayer de faire entrevoir l'avenir. Je veux aussi jeter un coup d'œil sur les orateurs influents que la révolution de i83o a enfantés ou agrandis, et, pour cela, je ne saurais mieux
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faire que d'étudier une de ces discussions solennelles où tous les maîtres de la parole se donnent rendez-vous comme des paladins en champ clos. Les débals sur l'adresse de i834 nous arrêteront quelque temps.
Nous rencontrerons dans cette arène tous les liommes les plus puissants de l'assemblée : MM. Berryer , Guizol , Tliiers , Odilon-Barrot, Mauguin, Dupin aine , Lamartine.
Dès le début, l'opposition radicale répand sa colère par la bouche de M. Garnier-Pagès.
L'orateur aborde la question la plus profonde et la plus vive de cette époque , celle du prolétariat; il peint sa misère , demande pour lui les droits électoraux ; mais il ne réussit pas à échauffer ces débats qui , dans les premiers jours du moiiis , restent calmes et souriants.
Nous ne sommes plus au temps où ios prédications guerrières , grâce au ciel toujours démenties, précipitaient l'Europe armée sur la France ; où les clameurs sauvages de l'émeiile étoiilîaient la voix de la tribune ; on sent que le sol ne tremble plus sous nos pieds ; la terreur religieuse qui saisit l'àme k ridée des grandes catastrophes des peuples a fait place à l'appréciation froide et spirituelle des choses. La parole de M. Mauguin a perdu l'àpreté des jours de crise. MM. Odilon-Barrot, Guizot et Thiers 4)nt assaut d'esprit , de bon ton parlementaire ; s'il y a encore des passions sous ces mots , elles sont dérobées par l'élégance de la foj-mo.
M. Odilon-Barrot attaque le premier le ministère avec une malice voilée , qui a peut-être donné le ton aux commencements de cette discussion célèbre.
«Que s'il arrivait, messieurs, un ministère qui n'aurait même pas de système politique, qui obéirait à je ne sais quel sentiment de conservation personnelle, un ministère où se trouveraient réunis des éléments appartenant aux -origines les plus différentes (je ne parle pas des origines sous le rapport de la naissance , mais des origines politiques ) ; s'il arrivait un tel ministère , dont l'un des membres serait parti dcrécole républicaine et démocratique, et aurait consacré à l'éloge de la démocratie les plus belles pages qui aient été écrites sur cette époque de la révolution; dont les autres au contraire auraient consacré tous leurs talents et toute leur éloquence à faire ressortir les avantages du gouvernenement aristocratique, et auraient professé cette doctrine dans les cliaires , à la tribune et dans les lettres , je mr dcniand<M'ais comment ces éléments si divers se trouveraient fondus en un seul tout , formeraient une homogénéité telle qu'on peut dire qu'un tel ministère pense, agit , marche comme un seul homme , et qu'il renferme en lui , dans toute sa vivacité, dans toute sa force, l'expression de la majorité parlementaire , ce serait un phénomène étrange , un phénomène qui ne s'est pas réalisé. •
« Que résulte-l-il de ce défaut d'identité ? C'est que le ministère ainsi divisé laisse dévier la pensée gou-
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vornemenlalo contre ses doctrines et ses opinions autrefois professées; reporte ailleurs, en quelque sorte, la responsabilité du gouvernement et de l'administration , et qu'il fait intervenir une magistrature qui ne doit , qui ne peut changer , tandis que lui peut et , je l'espère , doit changer. » M. Tlîiers répond à M. Odilon-Barrot :
« Quant à notre origine , il est vrai qu'elle n'est pas la même ; moi , simple homme de lettres , que des travaux assidus, consciencieux, ont amené à parler quelquefois devant vous à cette tribune, j'ai eu l'honneur d'être appelé aux conseilsdu roi , à côté d'hommes qui avaient un grand nom , une haute position sociale , qui avaient gagné des victoires ; il est très vrai, messieurs, que notre origine n'est pas la môme. Eh bien! dans ce gouvernement qu'on accuse d'avoir un esprit aristocratique , n'est-ce rien que de ^oir un ministre qui , sinqde homme de lettres, a (juelquofois porté la parole devant vous comme député? je le demande, est-ce là l'esprit aristocratique qui , dit-on , nous caractérise aujourd'hui ?
» Maintenant , quant à nos opinions , on me permettra de dire quelques mots qui me sont personnels. On a dit que sous la Restauration j'ai été partisan de la démocratie , que j'avais écrit des pages, qu'on a qualifiées d'éloquentes, sur les efforts de la démocratie, sur sa gloire et sa grandeur, et qu'aujourd'hui je viens tristement m'asseoir à côté d'hommes qui ont soutenu des doctrines cou-
traires. Je ne suis pas ici devant l'Académie , je ne devrais point parler d'un ouvrage que j'ai publié sous la Restauration. Cependant , à cause de la gravité des attaques que l'on appuie sur ce livre , je dois dire quelques mots; car ce serait un grand scandale qu'il y eût assis sur les bancs ministériels, parmi les hommes qui sont chargés de faire triompher l'ordre public , un homme qui aurait fait l'apologie des crimes de la démocratie , comme on m'en accuse. Je donne un démenti formel à cette assertion.
i' Il y a des gens qui ont entendu dire par les journaux que M. Tliiers a fait une histoire de la révolution, et qu'il donne aujourd'hui , comme ministre , des démentis aux principes qu'il a professés comme écrivain. Cet ouvrage a un grand défaut; c'est qu'il a dix gros volumes. Il y a des gens qui, après en avoir lu quelques pages , croient avoir tout lu. Je défie qui que ce soit de trouver dans ces dix volumes une ligne qui excuse le crime parce qu'il a fait de grandes choses. «
Dans les hauteurs de la politique , M. Guizot alfecte d'employer pendant cette séance le langage d'une causerie familière : « Je regarde, dit-il , le gouvernement de juillet, non comme quasi légitime, mais comme pleinement légitime , comme étant le gouvernement le plus légitime dans son origine, le gouvernement qui a été le plus l'œuvre de la raison publique et de la nécessité, le gouvernement qu'on ne pouvait se dispenser de faire, qui
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était le seul possible , le seul bon , le seul légitime pour la France. Je me serais bien donné garde d'employer un mot pareil.
» Voici ce que j'ai pensé, et je dis que quand la portion de destruction de la révolution de juillet a été faite ; que quand il a été évident qu'en vingt-quatre heures le gouvernement de Charles X était tombé , au même instant , par cette électricité du bonheur , il a été évident que la France était monarchique, qu'il fallait un gouvernement monarchique, qu'il était impossible de chercher son salut hors de cette condition. Ne fait pas de rois qui veut. Il n'est pas au pouvoir même de trentedeux millions d'hommes d'aller prendre au milieu de la foule le premier venu et de le faire roi.
« Il y a deux manières de faire des rois : comme l'a fait iS'apoléon , on se fait roi soi-même, par la guerre, parla gloire, parce qu'on a sauvé son pays. Et puis, on arrive à la couronne, parce qu'on est né prince, qu'on est sur les marches du trône, qu'on est (je vous demande pardon de l'expression) du bois dont on fait les rois. Eh bien! messieurs, le prince qui nous gouverne , par une bonne fortune que la Providence réserve aux peuples qu'elle favorise, en même temps qu'il était né prince, il se trouvait par ses sentiments et par sa vie entière d'accord a>ec les sentiments généraux du pays ; il se trou^ait incorporé dans la cause nationale de- ■* puis bien des années. »
Au milieu de cette con\ersalion parlemeniaire,
236 PREMIÈRE PARTIE. POLITIQtE.
>î. Tliierseutuii beau mouvement. On avait cherché à comparer ce temps à l'an viii.
a Vous avez parlé de l'an viii, dit-il ; personne n'a eu la folie de comparer les choses de ce temps-ci aux grandeurs de l'an viii ; mais , à côté des grandeurs , savez-vous ce qu'il y avait, messieurs? Il y avait le despotisme. Certes , nous ne le regrettons pas ; le despotisme calme vite , mais ce n'est pas pour long-temps ; c'est un moyen de violence, et il conduit à Moscou et à Waterloo. La liberté! c'est un moyen de ménagement , de modération qui parvient au bien avec le temps et grâce à l'énergie de ceux qui savent persévérer dans la ligne de conduite qu'ils ont adoptée malgré les dégoûts et les injustices qu'on leur prodigue.
» Aujourd'hui vous ne voyez pas des batailles de Marengo , mais vous ne voyez pas non plus les faits dont l'histoire de cette époque est ensanglantée ; vous ne voyez pas deux cents patriotes enlevés ilans Paris sur une liste du ministère de la police et déportés dans les déserts ; vous ne voyez pas un prince enlevé en pays étranger et fusillé dans un fossé. Voilà ce que vous ne voyez pas et ce dont nous sommes ilers.
)5 Nous essayons ce qui n'a jamais été essayé, ce qui ne pouvait même pas l'être avec votre système : la liberté franche , sincère , la liberté pour tout le monde. Nous avons gouverné avec la liberté de la presse et sans lois d'exception ; quand
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VOUS nous A\ez proposé les lois d'exception , nous les avons repoussées.
» Nous ne nous enorgueillissons pas de ce résultat. Savez-vous de quoi nous sommes fiers? Nous sommes fiers d'appartenir à notre temps , de participer à sa raison , de nous être associés à son bon sens ; nous sommes fiers de ne nous être pas faits les parodistes d'une autre époque , de n'avoir pas été révolutionnaires. Nous avons compris notre époque : voilà notre gloire ; et cette gloire, elle est celle de la majorité qui nous a appuyés et qui nous appuiera encore. »
Ceci sembla jeter l'assemblée dans les voies solennelles. M. le général Bugeaud amena les débats sur le serment, en mentionnant que deux députés avaient signé le manifeste de la Société des droits de l'homme.
MM. Yoyer d'Argenson et Audry de Puyraveau développèrent leurs idées audacieuses sur le serment: c'était une profession de foi purement républicaine. L'assemblée s'agita , et M. Berryer , qui se sentait atteint dans la partie la plus délicate de sa position , monta à la tribune ; il improvisa avec l'énergie et l'élégance qui lui sont propres , abordant avec une étonnante aisance les questions dans lesquelles on supposerait qu'il dût être embarrassé:
« Nous avons donc cette situation triste et déplorable, disait-il, qu'il est plus d'un parti, plus d'une nuance d'opinion, qui divisent notre malheureux pavs. Et en peut-il être autrement, quand un
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grand peuple a été secoué par un événement comme la révolution de 1 7B9 , quand il a été traversé par tant de systèmes qui se sont succédé , par tant de gouvernements établis depuis l'Assemljlée constituante , à travers l'affreux comité de salut public , le consulat, le glorieux empire, jusqu'à la pacifique et prospère restauration.
« Quand un peuple a fait un tel chemin , a été remué par tant d'idées, quand il lui reste tant de souvenirs, on peut s'affliger toujours, à quelque opinion qu'on appartienne, par cela seul qu'on est de son pays , et qu'on a au fond du cœur l'amour de la patrie.
» Tandis que les hommes du parti populaire se trouvaient en présence d'hommes dévoués au principe monarchique , ces derniers, obéissant aussi à ce qu'on a appelé l'électricité du bon sens , lorsqu'on a cru devoir appeler à la couronne le prince le plus près du trône , pensaient qu'on allait le chercher trop loin. Ces hommes, messieurs, je le répète encore une fois, prolestèrent hautement contre la réAolution qui s'opérait. La révolution l'emporta , la loi fut faite.
» Eh bien! ces hommes , gens d'honneur, gens qui ne dissimulaient rien de leurs sentiments , c'est au moins un hommage que vous êtes disposés à rendre à celui d'entre eux qui est devant vous, ces hommes profondément convaincus qu'une révolution qui passait sur le territoire ne détruit pas le droit inhérent à la qualité de citoyen , de Français,
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ces hommes n'ont pas conçu la pensée qu'ils pussent renoncer à l'exercice de leurs droits politiques , alors que la loi fondamentale du pays permettait de les étendre.
« Leur serment au roi des Français a été à leurs yeux l'engagement formel , l'engagement sacré de respecter les lois , de repousser , non seulement par eux-mêmes, mais encore par leur influence auprès de ceux de leurs amis politiques qui pourraient ne pas partager tous leurs sentiments , toutes leurs convictions, de repousser, dis-je, toute attaque, toute tentatiAC d'attaciue illégale contre l'ordre établi , contre les pouvoirs constitués ; ils ont considéré que ce serment au roi des Français les obligeait k la stricte et consciencieuse exécution des lois; que ce serment les ferait regarder comme infâmes, s'ils se jetaient dans une de ces conspirations odieuses que la loi punit de ses rigueurs...
»Ne souriez pas, messieurs, aux accents de ma voix; si elle s'anime, c'est que mon âme est profondément émue , comme mon esprit est profondément occupé. Il s'agit ici de mes convictions les pbis profondes , de l'honneur démon intelligence, de l'honneur de ma conscience , et je parle avec chaleur! Oui, sans doute.
«Ces hommes dont je parle ont cru aussi que le serment à la Charte était pour eux une garantie sacrée du droit inviolable de manifestation libre, de proclamation franche de toutes leurs opinions politiques.
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» C'est cependant cette question du droit de discussion, du droit de manifestation de toutes les opinions, alors même que ces opinions, par leur émission, par les professions de foi qui s'y rattachent peuvent et doivent tendre à changer le système du gouvernement établi ; c'est ce droit de discussion , qui émane du principe en vertu duquel tout existe aujourd'hui, c'est ce droit de discussion qu'on vient disputer, dont on se plaint, et avec lequel M. le garde-des-sceaux disait tout à Theure qu'il n'y a pas de gouvernement possible. Eh! qui vous dit le contraire?... »
Les bornes de ce livre me forcent à m'arrétcr; M. Berryer, avec cette autorité de parole et de geste qui le distingue, développa les causes de l'impossibilité du gouvernement. Il chercha à prouver que les principes opposés contenus dans le pouvoir né de la révolution de juillet coml)attaient son existence, il le fil avec une assurance et un éclat qui sentaient la conviction. L'assemblée en fut troublée, des groupes se formèrent, et dos discussions ardentes suspendirent la séance quelque temps.
M. Guizot, alors ministre de l'instruction publique, parut à la tribune, et un silence profond se rétablit aussitôt. Le début de l'orateur est des plus remarquables , adressé à un rival aussi terrible et au moment que la Chambre est tout émue de sa parole.
« Messieurs , si nous étions des enfants , si nous n'avions aucune connaissance de ce qui s'est passé
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dans le monde depuis qu'il existe , je comprendrais le débat qui nous occupe en ce moment ; mais en vérité , avec quelque expérience des hommes , avec quelque connaissance de l'histoire , je ne le comprends pas ; et avec quelque talent qu'il ait été soutenu , je ne puis le trouver digne d'occuper l'attention d'hommes sensés.
» Il y a eu des révolutions dans le monde , des révolutions qui ont changé les sociétés , qui ont renouvelé les formes du gouvernement et les formes de la société elle-même. Il y en a qui ont réussi , qui ont pleinement réussi ; qui ont fondé des sociétés nouvelles , des gouvernements nouveaux. Je le répète : si cela n'était jamais arrivé, si nous étions des enfants, si nous étions à l'origine du monde , l'honorable orateur qui descend de la tribune aurait le droit de dire tout ce qu'il a dit; mais l'expérience est contre lui ; l'expérience déjà plus d'une fois a prononcé que ce qu'il déclare impossible était possible , que ce changement profond des gouvernements et des sociétés pouvait réussir.
w Messieurs , c'est qu'il n'y a rien d'infaillible , c'est qu'il n'y a rien d'immortel dans ce monde , c'est que les meilleurs principes peuvent s'user ou se corrompre ; c'est que ce principe, par exemple, de l'hérédité monarchique que nous professons tous , qui est dans nos mœurs et dans nos lois, peut tomber en de telles mains , peut être associé à une telle cause , que tout ce qu'il y a de bon périsse dans
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cette alliance ; qu'ainsi l'hérédité monarchique , quelque bonne, quelque salutaire qu'elle soit à la société , succombe par la faute de ceux dans les mains de qui le principe est déposé.
» Faudra- l-il pour cela abandonner le principe? faudra-t-il que la société renonce à ce qu'il a de vrai , de salutaire? Non , messieurs ; la société, si elle est sensée, si elle est éclairée, si elle est forte, séparera le principe et les hommes qui en sont dépositaires ; la société se débarrassera des hommes qui compromettent le principe, et reprendra le principe au milieu de ses propres ruines pour le relever et en refaire le fondement de la société.
» Je sais , messieurs , que de telles œuvres sont difficiles , sont périlleuses , qu'elles coûtent très <;her à la société; aussi je ne lui conseillerai jamais de les entreprendre de gaieté de cœur et sans une nécessité absolue -. ce n'est pas pour donner raison à tel ou tel système de philosophie , à telle ou telle forme de gouvernement, qu'il faut entreprendre de renouveler ainsi les gouvernements et les sociétés; il faut y être condamné.
» Mais quand on y est condamné , condamné par la nécessité, il y va du salut, de la dignité d'un peuple d'accepter cette condamnation , cette tâche terrible, cette entreprise redoutable, et de Faccomplir , quels qu'en soient les périls et les souffrances. »
La discussion sur les affaires étrangères amena M. de Lamartine à la tribune; il arrivait alors de
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ce voyage d'Orient qui lui a inspiré tant de belles pages. La Chambre , peu habituée à des vues aussi grandes , les traita d'utopies ; mais le brillant poëte avait jeté dans la société dos idées qui germeront peut-être un jour :
« Regardez autour de vous , messieurs , disait-il , au milieu de ses progrès merveilleux , la société gémi t et se plaint ; quelque chose lui manque , qu'elle demande aveuglément à la politique, à la guerre, au travail , et que vous ne pouvez lui d onner ! Sa civilisation croissante, ses lumières multipliées , son instruction descendue plus bas, son activité excitée par des passions nouvelles, lui ont créé aussi des besoins nouveaux , des besoins immenses , que son état présent ne peut satisfaire.
)) Il lui faut deux choses , messieurs ! une morale que la lumière lui donnera ; vous travaillerez plus encore à satisfaire au premier besoin du peuple ! il lui en faut une autre , messieurs , une sphère d'action plus large et plus proportionnée aux forces et aux ambitions que l'instruction développe et développera de plus en plus en elle ! un aliment à son infatigable activité, cà sa soif de travail et de richesses , des colonies !
» Croyez-vous que si Rome n'avait pas possédé le monde, si elle n'avait pas répandu incessamment sur l'univers romain , comme une ruche trop pleine, sa surabondance de force , de vie et d'action ; si elle n'avait pas eu des provinces à donner à gouverner à ses démagogues , des terres à partager à ses
vétérans ; croyez-vous qu'elle n'aurait pas péri cent fois , déchirée par ses propres mains , étouffée par son propre excès de vitalité et d'énergie? Elle le sentait , messieurs , et son instinct fut la conquéle.
» L'Europe moderne est ce qu'était Rome. Son instinct est le travail et la civilisation ; instinct sublime , aussi supérieur à celui de Rome que notre religion de morale et de charité est supérieure à l'esclavage , droit public de la barbarie. Eh bien ! messieurs , que l'Europe se comprenne elle-même ; qu'elle colonise l'Asie et l'Afrique; qu'elle se répande sur ces rivages déserts avec le superflu de son activité , avec ses nobles passions , avec sa civilisation et sa religion progressive ; qu'elle déborde sur ces régions désertes qu'une politique jalouse et suicide voudrait lui interdire à jamais ; et vous , messieurs, mettez -vous à la tête de cette sainte croisade d'humanité, en adoptant l'idée qui germe déjà dans tout l'Orient , et que je n'ai eu que l'honneur d'apporter le premier devant vous.
» Je finis , messieurs , par une seule et derT^ière considération. Vous avez couvert les mers de vos vaisseaux , vous vous êtes soumis, comme toutes les nations européennes, au droit humiliant de visite ; vous avez sacrifié presque vos colonies , poussés par cet instinct tout-puissant d'humanité , plus fort que les intérêts mêmes , et tout cela pour empêcher le trafic de quelques misérables noirs vendus à la tyrannie par la cupidité; H, quand il s'agit d'affranchir une moitié du monde et de tarir à jamais la source
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même de l'esclavage et de multiplier l'espèce humaine sur des rivages qui la dévorent, hésiteriezvous ? et un pareil résultat ne serait-il pas digne de quelques généreux efforts ? »
Nous trouverons partout M. de Lamartine animé de cette générosité et de ce grandiose. Que ne pouvons-nous citer tout ce que cet orateur a laissé tomber de nobles paroles depuis qu'il siège à la Chambre ! On a dit souvent de lui qu'il était un rêveur, que c'était de la poésie à la tribune , et quelques autres phrases banales à l'usage des hommes qu'on appelle positifs. Il y a déjà bien assez de législateurs à s'enfermer dans les bornes de la légalité, à s'amoindrir dans de mesquines ambitions de partis. Les poètes comme M. de Lamartine jouent dans une assemblée politique un rôle sublime. Ils sont là pour rappeler sans cesse aux hommes qu'au-dessus du pouvoir humain il y a un pouvoir qui vient de Dieu , une justice éternelle et immuable qui plane sur la justice écrite et variable des sociétés terrestres. Le rôle de M. de Lamartine , dans la Chambre actuelle, ressemble assez pour le fond à celui de M. Royer-Collard sous la Restauration , sauf les progrès que le temps a apportés. Tous deux sont pénétrés de l'idée de réintégrer Dieu dans la législation.
M. de Lamartine grandit chaque jour dans l'opinion publique. Il a été nommé dans trois collèges aux dernières élections. Il grandira encore à mesure que nos petites factions perdront leur déplorable importance , et que la nation s'éclairera.
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M. Berryer est peut-être l'homme qui réunit au degré le plus éminent les qualités essentielles du tribun : fierté de poses, abondance, langage élégant , aisance parfaite , rare habitude des affaires , présence d'esprit singulière. Le malheur de M. Berryer, selon nous, est d'appartenir avec autant d'éclat aux opinions légitimistes. Il a ainsi peu d'effet sur la nation, qui sent qu'il ne peut jamais approuver le gouvernement actuel. On admire son habileté, mais toujours sous son opposition s'aperçoitl'arrièrepensée du retour d'Henri V. La position de M. de Lamartine est au contraire excellente , en ce qu'il n'a pas de parti pris d'avance , en ce qu'il est entièrement libre d'approuver ou de blâmer le pouvoir , en ce qu'il veut seulement le plus grand bien possible pour tous , et qu'il ne part pas de la conviction que le gouvernement ne saurait faire le bonheur de la France.
MM. Odilon-Barrot et Guizot sont tous deux pleins de gravité et de mesure. La dignité de leur parole impose. Tous deux d'ailleurs sont considérables , l'un par ses connaissances de jurisconsulte, l'autre par sa science d'historien. On se sent disposé à écouter des hommes sérieux qui ont étudié les matières dont ils parlent. Ce qui manque à ' leurs discours, à l'orateur de l'opposition comme à l'ancien ministre , c'est l'instinct démocratique , i l'amour des classes souffrantes, l'idée sans cesse f -présente que la mission de la politique consiste aujourd'hui principalement à donner à la nation une
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éducation religieuse et sociale , et à améliorer le sort des travailleurs. M. Guizot , quoiqu'il ail le plus fait peut-être pour le peuple par sa loi sur l'instruction primaire , a cependant manqué de hardiesse dans la conception de cette loi ; avec sa haute position dans la Chambre , il eût obtenu d'elle de plus grands sacrifices en faveur des instituteurs qui tiennent dans leurs mains les destinées de l'avenir. La démocratie s'avance : si vous voulez qu'elle ne soit pas dévastatrice , instruisez-la.
M. Thiers n'a pas la dignité calme des deux précédents orateurs; il est inégal et remuant. Souvent son discours dégénère en une causerie assez vulgaire; puis tout-à-coup il s'élève aux hauteurs de l'éloquence. M. Thiers est singulièrement spirituel; il possède toutes les ruses de la tribune. S'il est parfois embarrassé , ce n'est jamais visible. Une de ses tactiques habituelles est de ne pas se défendre. Quand il était ministre , et que ses actes étaient violemment attaqués, que faisait-il? S'il répondait à MM. Mauguin ou Odilon-Barrot, il attaquait à outrance l'opposition de gauche, occupant ainsi chez lui l'ennemi qui voulait l'envahir; aux yeux de M. Berryer il déroulait les fautes delà Restaui'ation , et atteignait ainsi la fin de la séance au milieu des applaudissements des centres.
M, Thiers a été l'historien passionné de la démocratie; aujourd'hui il serait difficile de démêler ses doctrines politiques : il nous semble devenu un homme d'action , un homme dalfaires, viAant iiu
peu au jour le jour. Il a peut-être perdu toute foi dans les théories. A-t-il été amené là par le célèbre diplomate dont quelquefois on le dit l'élève? Cependant il est de toute nécessité qu'un homme d'État non seulement voie bien le mouvement qui emporte la société sur laquelle il est destiné à agir , mais encore il faut qu'il soit convaincu du bien qui résultera des tendances qu'il doit seconder. Le pouvoir s'est brisé jusqu'à ce jour pour avoir eu des opinions contraires au siècle ; il ne suffit pas de ne point le contrarier , il faut être plein de foi dans son avenir. Il faut diriger les idées , mais les diriger avec amour , avec dévouement.
Les travaux législatifs ont été bien entravés depuis huit ans par les difficultés énormes, extérieures et intérieures , qui ont accompagné la révolution de i83o. Ce sont de mauvaises années pour créer des lois que celles où l'émeute ensanglante les rues de notre capitale, où la guerre civile menace nos provinces , où la seconde ville du royaume tombe deux fois au pouvoir de la révolte, où l'Europe entière bouillonne de la fièvre des révolutions. On ne saurait fermer les yeux sur ces obstacles ; c'est à eux qu'il faut attribuer surtout le peu de résultats que la civilisation française a obtenu jusqu'à ce jour de notre dernière crise nationale.
Mais il est permis d'espérer que nous touchons à la fin de cet orage. Sachons conjurer ceux qui grondent dans le lointain. Plus de ces tournois parlementaires où les orateurs combattent comme des
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paladins en champ clos , de ces cliquetis de paroles brillantes, bonnes seulement pour amuser un peuple : ce n'est pas le rôle des législateurs. Plus d'opposition systématique blâmant tout ce qui émane du gouvernement , plus de parti ministériel approuvant de son côté tout ce que le gouvernement propose ; mais une discussion profonde , lente et de bonne foi. Est-ce trop espérer de l'humanité? et les hommes positifs ne vont-ils pas nous jeter aussi à nous l'épithète de rêveur et d'utopiste?
Que l'on cesse de se croire capable de représenter une nation parce que l'on paie cinq cents francs d'impôt , et que l'on conduit passablement une usine ou un bureau de banque. L'ignorance est une des plus terribles plaies du peuple le plus cwilisé de la terre.
On est législateur pour améliorer le sort d'une \ nation , et non pour faire ses affaires et se mettre à I la suite d'un parti ou d'un homme. C'est un pi- \ toyable spectacle qui nous a été donné assez long- | temps. -
Les partis qui divisent la France aujourd'hui \ n'ont aucune valeur réelle , et ne méritent pas qu'on les serve. Ils ne peuvent rien pour le bon- "^ heur des peuples ; ils ne s'appuient que sur des ^ ambitions personnelles , de vaines théories , ou de vieux préjugés devenus ridicules. »
Encore une fois l'avenir des peuples est tout entier dans une éducation sociale basée sur la reli-
gion , et dans une meilleure organisation de l'industrie.
Que l'on y songe , c'est le seul moyen de conjurer de nouveaux orages.
On nous reprochera de ne nous être pas occupé de la Chambre des pairs depuis 1830. Quoiqu'elle ait été mutilée, elle renferme des hommes éminents,et même des noms glorieux ; mais noire silence vient peutêtre de ce qu'elle ne présente aujourd'hui aucune grande ligure parlementaire.
Qucliiues mois sur le Génie du christianisme. — L'abbé de Lamennais. — Essai sur l'indifférence en matière de religion.
Au commencement du siècle, Chateaubriand avait ranimé l'idée chrétienne par la poésie. Le Génie du Christianisme , brillanle production d'un des plus poétiques peintres de la France , s'était adressé à l'imagination et au cœur. Il avait excité l'admiration pour le culte qui savait inspirer de si belles et de si touchantes pages. A la puissance que ce livre aurait eu dans tous les temps , se joignit celle de. Tétonnement et du contraste : il venait en effet au milieu des bruits discordants d'un philosophisme aussi opposé à la poésie qu'à la religion. Au sein de ce désert aride et desséché, le Génie dit Christianisme fut comme une oasis de fraîche verdure et de fleurs parfumées. Toutes lésâmes qui n'avaient
pas encore été éteintes s'épanouirent à ces douces émanations de l'imagination humaine. 'La religion apparaissait parmi les abjections du matérialisme , la poésie grande et rêveuse parmi les cris de la débauche ou les petites voix musquées des poètes de boudoirs et de ruelles. Il y eut un élan d'enthousiasme que s'efforça en vain de retenir la critique de profession , trop souvent inepte et passionnée.
Le cœur de l'homme avait été remué; mais Chateaubriand s'était peu adressé à notre autre faculté fondamentale , le raisonnement. En cela , il n'avait sans doute fait qu'obéir à l'instinct de son génie : mais , en examinant , il est facile de reconnaître que le développement religieux de notre siècle devait commencer ainsi. L'humanité , comme l'individu , arrive à la foi par le cœur. Les larmes d'espérance et d'amour précèdent toujours le travail de l'intelligence.
Lorsque environ vingt années plus tard , Lamennais jeta son regard scrutateur sur le monde , il trouva déjà les cœurs refroidis ; il comprit qu'il fallait attaquer corps à corps la raison de l'homme ; qu'en laissant ainsi l'intelligence sommeiller , l'imagination cl le cœur se jetteraient en des rêveries vagues , impuissantes à dompter les passions cupides ; il entreprit de convaincre la faculté la plus rebelle et la plus subtile de notre nature , le raisonnement.
Toutefois , il s'en faut bien que l'auteur de Y Essai soit un esprit purement philosophique , comme Des-