‹ Du travail intellectuel en FranceChapitre 17 sur 22 · SM · texte numérisé non relu

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a fondé une des plus belles renommées de celte époque. Je méloime aujourd'hui de l'eYo/z/zeme/zZ causé par cette introdudion, qui m'était restée dans la mémoire comme un morceau d'une couleur un peu forcée peut-être : maintenant que ce style est entré dans nos habitudes , nous n'y apercevons plus aucune étrangeté. N'est-ce pas de la poésie simple que ce début célèbre ? » Le siècle le plus malade n'est pas celui qui se passionne pour l'erreur , mais le siècle qui néglige , qui dédaigne la vérité. Il y a encore de la force , et par conséquent de l'espoir , là où l'on aperçoit de violents transports ; mais lorsque tout mouvement est éteint , lorsque le pouls a cessé de battre , que le froid a gagné le cœur , et que l'haleine du moribond ne ternit plus le miroir qu'une curiosité inquiète approche de sa bouche, qu'attendre alors, qu'une prochaine et inévitable dissolution?

M. de Lamennais est éloquent lorsqu'il met à nu les misères du cœur atrophié par l'indifférence religieuse -.«Lésâmes énervées fuient les réflexions , frémissent comme un œil malade. » Toute la peinture des déplorables effets de l'indifl'érence religieuse sur l'àme de l'homme me rappelle aujourd'hui la poésie sombre de l'auteur de Conrad et de Lara. M. de Lamennais est très remarquable par une des plus rares qualités de l'écrivain , la faculté de sentir les maux qui lui sont étrangers personnellement. Son àme a toujours été trop passionnée pour être atteinte par l'indifférence, et voyez ce-

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pendant avec quelle /orce il décrit cette léthargie effrayante. Les maux du pauvre qui l'émeuvent aujourd'hui sont également étrangers à sa vie ; lorsque l'auteur s'est bien étendu sur la plaie de l'indifférence religieuse , il se demande relativement à quoi l'âme est devenue indifférente. Alors se présente un magnifique développement du christianisme , de ses bienfaits , de ses infatigables luttes contre les tyrans et contre les hérésies , contre la matière et le spiritualisme égaré : « Un de ces hommes qui découvrent de loin , dit-il, parce qu'ils savent se placer à une grande hauteur , Bossuet, observant que déjà tous les dogmes avaient été tour à tour attaqués sans succès , prédisait , il y a plus d'un siècle , ce que nous voyons s'acconqîlir sous nos yeux. Faibles esprits , qui, témoins de l'effet, tâchez encore d'en méconnaître la cause , écoutez les paroles prophétiques de l'orateur chrétien : « Je prévois que les libertins et les esprits forts pourront être discrédités , non par aucune horreur de leurs sentiments , mais parce qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires. » Vous l'avez entendu ; regardez maintenant autour de vous , et répondez. Qu'apercevez-vous de toutes parts? qu'une indifférence sur les devoirs et sur les croyances, avec un amour effréné des plaisirs et de l'or, au moyen duquel il n'est rien qu'on ne puisse obtenir. Tout s'achète parce que tout se vend : conscience , honneur , religion , opinions , dignités, pouvoir , considération , respect même : vaste nau-

frage de toutes les vérités et de toutes les vertus , dont l'infâme cupidité, qui trafique de tout, marchande froidement les délîris sur les rivages funèbres où les jette une mer en courroux. »

Nous avons voulu donner une idée du style de cette introduction qui ouvre l'œuvre de l'un des plus célèbres écrivains de ce siècle. Il faut dire toute notre pensée : si ce style est bien loin de mériter les censures aveugles dont nous avons parlé plus haut , il n'est pas non plus , selon nous, entièrement digne des éloges enthousiastes d'autres critiques. Il y a dans ce morceau un luxe d'épithètes qui s'éloigne trop de la sévérité du style philosophique. Ceci est encore loin d'assouvir les désirs (qu'on me pardonne celte expression) comme certaines pages de Bossuet , qui sont ce que la langue française a produit de plus monumental. Nous parlerons de ce grand homme ici , parce qu'on l'a souvent cité à propos de l'illustre philosophe de la Bretagne.

Les divisions du premier volume de V Essai sur t indifférence en matière de religion annoncent un esprit lucide , mêlé aux choses de son temps. Le philosophe répond d'abord à la phrase des cafés , que la religion est bonne pour le peuple.

Puis il s'attaque aux hommes qui , tenant pour douteuse la vérité de toutes les religions positives, croient que chacun doit suivre celle oii il est né, et ne reconnaissent de religion incontestablement vraie que la religion naturelle. Enfin il s'adresse à

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ceux qui font un triage dans les vérités d'une religion dont ils admettent l'origine divine.

C'est suivre l'erreur dans toutes ses ramifications ; M. de Lamennais la combat en athlète vigoureux. Le succès fut grand dans le monde comme dans l'Église. Le clergé, trop souvent méticuleux dans ses adoptions, s'enthousiasma franchement; on trouvait ce premier volume sur la causeuse des belles dames qui ne le lisaient guère. M. de Lamennais devint dès lors un des coryphées de la littérature contemporaine.

Ce livre offrait des beautés véritables , de sévères et larges tableaux. On raconte que l'auteur ne trouva pas de libraire pour éditer l'ouvrage ; l'esprit des financiers de la littérature n'avait pas su découvrir ce que cachaient ces mots à indifférence en matière de religion ; ils n'avaient pas prévu que sous ce titre le prêtre éloquent entendait développer toutes les époques importantes du christianisme. Même après Montesquieu , son tableau de l'empire romain en dissolution , celui de la réforme de Luther et des ravages qu'elle enfanta , sont des pages historiques du premier ordre. Dans une peinture de l'indifférence religieuse des gouvernements, on voit apparaître cette ironie mordante que M. de Lamennais a plusieurs fois maniée depuis avec tant de bonheur : « S'il pouvait y avoir ([uelque chose de ridicule, quand le sort des nations est compromis, ce serait de voir ces niais contempteurs du bon sens et de l'expérience, prodiguant Xas protections à

Qo8 DEUXIÈME PARTIE. RELIGION.

toutes les folies soi-disant religieuses qui ont jamais dégradé l'esprit humain, et formant des collections de cultes , comme on rassemble des tableaux dans un muséum. Grâce à cette neuve idée, la religion publique n'est que l'assemblage de toutes les religions particulières. On paye des ministres pour enseigner que Jésus-Christ est le sauveur du monde, et on en paye d'autres pour le nier. Le sacerdoce avili, et placé comme un mineur sous la tutelle de l'administration , dépend des caprices du dernier commis ; et tandis que chez les païens il n'était pas un temple qui n'eût ses revenus sacrés, pas une divinité que ses adorateurs n'eussent rendue en quelque sorte indépendante en dotant ses autels , le dieu des chrétiens, à peine admis à une solde provisoire , figure chaque année sur un budget outrageant , comme un salarié de l'État, en attendant sans doute que le moment soit venu de le réformer.

» Que la politique du siècle sourie complaisamment à ce sublime résultat de ses maximes ; qu'elle s'applaudisse de la paix qu'elle a su établir entre des religions ennemies , il n'y a pas lieu de s'étonner, mais de gémir. La paix, une profonde paix, régnait aussi dans les champs lugubres où Germanicus trouva confondus les ossemen ts des Germains et des soldats de Yarus. »

Au milieu des rires sardoniques et des cris insultants du philosophisme du dernier siècle, un homme avait été doué d'une parole enchanteresse ;

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ses livres , pleins d'une ravissante mélancolie et souvent d'une éloquence admirable qui remue le cœur de l'homme dans ses profondeurs , ont eu sur le monde une influence énorme. Nous avons tous dans notre première jeunesse savouré la poésie qui découlait des lèvres de ce mortel inspiré , nous répétions avec bonheur plusieurs lettres d'Héloïse et les rêveries si douces du promeneur solitaire. M. de Lamennais, plus près que nous de Rousseau par son âge , me semble en avoir été impressionné vivement dans les années qui ont précédé sa vive pratique du christianisme, il compare la voix de cet homme à celle des sirènes; il a senti que le plus sur moyen d'amener à la foi les jeunes générations était de convaincre d'inconséquence l'écrivain le plus puissant du xviir siècle par les facultés de l'imagination et du raisonnement ; car rien n'a approché de l'influence de Rousseau que l'ironie terrible de Voltaire, terrible malgré sa frivolité, parce qu'elle s'adressait à une nation d'étourdis. Le combat s'engage d'abord entre M. de Lamennais et Jean-Jacques sur cette idée , que la vérité de toutes les religions positives étant douteuse , chacun doit suivre celle où il est né. Quand on a lu le philosophe de Genève en se laissant entraîner au charme enivrant de sa parole , on demeure étonné des contradictions qu'y découvre un examen sérieusement philosophique. Et à la réflexion pourquoi s'étonner? Quand l'homme abandonne la voix de la science enseignée par les livres

inspirés , quel que soit son génie , nous le verrons toujours tourbillonner dans un orage d'erreurs: ce même Rousseau qui a reconnu qu'au milieu de toutes les religions une seule devait être véritable , dit quelques pages plus loin que l'on doit suivre la religion où l'on est né! « Ainsi, dit M. de Lamennais , en matière de religion la naissance décide de tout. Ici , c'est un devoir d'être polythéiste; et là , c'est un devoir de n'adorer qu'un dieu. La foi doit changer avec les climats , varier selon les degrés de latitude : autant de pays , autant de devoirs opposés. Chrétien en Europe , musulman dans la Perse, idolâtre au Congo, vous rendrez sur les bords du Gange les honneurs divins à Yishnou. Votre père un peu crédule adorait une pierre , un oignon ; conservez ce culte domestique : un fîls n'a jamais tort de suivre la religion de son père. Mais cette religion est indigne de Dieu et dégradante pour l'homme ; n'importe , vous y êtes né ; en professer une autre serait une inexcusable présomption , selon l'expression de Rousseau. »

En suivant cette imposante discussion , c'est avec un sentiment de honte qu'on aperçoit l'abime où tombait le philosophisme incroyant du dernier siècle. Cetto secte qui parlait tant de l'affranchissement de l'homme, a écrit avec la plume de son plus éloquent interprète cette phrase incroyable : « Puisque plus les hommes savent , plus ils se trompent , le seul moyen d'éviter l'erreur est l'ignorance. Ne jugez point , vous ne vous abuserez jamais. C'est

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la leçon de la nature aussi bien que de la raison. » Emile, t. II.

Après avoir foudroyé le philosophisme du dernier siècle , M. de Lamennais remonte plus haut , et recommence la même guerre contre le protestantisme. Nous ne le suivrons pas dans cette discussion, parce que nous n'avons pas assez d'espace pour analyser tout ce livre , et que d'ailleurs cette méthode porte avec elle une sécheresse et un ennui inévitables. Obligé de dépouiller chaque pensée de la poésie des paroles qui la recouvrent , je pourrais à peine me faire suivre de quelques lecteurs , et l'immense majorité m'abandonnerait. J'ai cru devoir toutefois m'arrêter sur la lutte de M. de Lamennais contre Rousseau , parce que les erreurs de notre grand écrivain ont pour nous une bien autre importance que celles de Luther , Mélanchthon ou Jurieu.

M. de Lamennais , après avoir démontré l'absurdité de tous les degrés de l'indifférence religieuse, aborde la science de la vie. Son chapitre De C importance de la religion par rapport à F homme est un magnifique discours sur le bonheur, bien supérieur à tout ce que la philosophie antique a produit sur ce sujet. Non que M. de Lamennais soit supérieur à Platon , mais c'est qu'il s'éclaire continuellement de la grande lumière qui nous est venue des rives du Jourdain. 0 puissance de la vérité ! j'avais perdu ce chapitre de vue depuis bien des années déjà ; je viens de le relire après toutes les théories

essayées dans ces derniers temps par les disciples de Saint-Simon et de Fourier : quelle différence ! comme le prêtre catholique saisit toutes les parties de l'existence de l'homme sur la terre et au-delà !

« Connaître, aimer, agir, voilà tout l'homme, dit M. de Lamennais... L'objet propre de l'intelligence ou de la faculté de connaître est la vérité : donc l'ignorance , état d'imperfection , et l'erreur, état de désordre, sont contraires à la nature de l'être intelligent, et incompatibles avec le bonheur.

» De même que le vrai est l'objet de rintelligence, le bien est l'objet de l'amour, et l'amour dérive de rintelligence , parce qu'il faut connaître le bien avant de l'aimer , et que l'amour n'est que la jouissance intime de la vérité connue.

» L'intelligence est donc le principe de l'amour, et l'amour , principe d'action , tend à réaliser au dehors son objet , c'est-à-dire le bien ou la vérité ; et il est dit de la vérité suprême , revêtue de notre nature par l'effet d'un amour infini , qu'elle passa en faisant le bien : transiit bene faciendo. »

Le bonheur ne saurait être que l'harmonie entre toutes les facultés constitutives de notre nature. Dès que les sens ne sont plus gouvernés par l'intelligence , il y a anarchie et malheur. L'homme, comme disait un jour devant nous l'auteur de \ Essai sur r indifférence , l'homme écartelé à deux mondes vit alors dans un paroxisme terrible , qui ne cesse que lorsque l'harmonie est rétablie. Mais , hélas ! pour que l'homme puisse soumettre ses sens aux

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lois intellectuelles , il faut qu'il ait reçu un enseignement précis sur ce qu'il doit croire. Évidemment , pour obéir à des lois il faut les connaître. De là l'impuissance de la philosophie sur le bonheur de l'homme , parce qu'elle flotte dans un immense doute : aussi M. de Lamennais appelle-t-il la philosophie l'idolâtrie de l'homme, c'est-à-dire que l'homme adore sa propre pensée.

« S'il est un spectacle digne de pitié, c'est assurément celui d'une créature faible , ignorante , calamiteuse, qui, ayant perdu de vue sa véritable fin , remue avec une opiniâtre ardeur ce fond immense de misère pour y trouver son bien et son repos. On la verra, cette créature infortunée, parcourant l'aride désert de la vie , tressaillir d'allégresse à la rencontre du plus abject plaisir, des plus viles jouissances, comme les premiers hommes poussaient des cris de joie , lorsqu'errant affamés au milieu des âpres forêts, ils avaient découvert quelques fruits sauvages ou lès restes dégoûtants d'une proie abandonnée. »

Que de belles choses je trouve dans ce chapitre sur ce besoin de l'infini qui dévore l'âme humaine , sur ses amers dégoûts lorsqu'elle demande aux choses créées un bonheur que le Créateur seul peut lui donner ; idées que Salomon exprima par une admirable poésie dans le vieux monde oriental, mais qui sont toujours neuves , parce que l'homme roule éternellement dans ce perpétuel orage. Une femme éloquente a dernièrement , dans un livre

d'une nudité trop primitive, reproduit avec un rare bonheur toutes ces douleurs du cœur de l'homme. Après le néant de l'orgueil , le néant de la volupté : « J'ai vu , et le souvenir m'en sera toujours présent , dit M. de Lamennais, j'ai vu de ces malheureuses victimes d'une passion dévorante , offrir à la fleur de l'âge la dégoûtante image d'une complète décrépitude : le front chauve , les joues hâves et creuses-, le regard plein d'une tristesse stupide, le corps chancelant et comme courbé sous le poids du vice, épuisées dévie, dépensée, d'amour, déjà hideusement en proie à la dissolution ; à leur aspect on croyait entendre les pas du fossoyeur se hâtant de venir enlever le cadavre.

» Les affections elles-mêmes sont brisées par le temps, par les intérêts, par la mort. Souvent il ne reste que cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine , selon l'expression de Bossuet. 0 homme , quand seras-tu donc convaincu que tu ne peux atteindre un bonheur solide qu'en le cherchant en toi-même, qu'il faut que ce trésor soit à l'abri des malheurs qui nous frappent sans relâche, et qu'il ne peut venir que de Dieu! »

Je trouve ici quelques lignes bien belles : « La religion commence par ouvrir devant nous l'éternité dont le temps n'est que le portique , et nous montre dans ses profondeurs comme une suite infinie de degrés par lesquels notre intelligence s'élevant sans cesse doit s'approcher à l'aide d'une durée sans bornes de la source ineffable de l'éter-

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nelle vérité; et déjà cette vérité infinie, elle la donne , elle la livre à notre âme dont elle est l'aliment et la vie, et qui dès ici-bas la possède tout entière par la foi , par l'amour ou par l'espérance; car l'espérance, modification passagère, et relative à l'état présent d'un sentiment naturel et indestructible, n'est qu'un amour qui croit. »

Je voudrais pouvoir citer toute la fin de ce chapitre sur le bonheur que la religion répand dans l'âme; mais mon sujet est si vaste que je suis forcé de résister à ce désir.

Je dois placer ici une observation : j'ai reproché aux moralistes modernes , saint-simoniens , fouriéristes et autres, d'avoir toujours oublié la vie à venir dans leurs théories ; pour eux , le bonheur de l'homme est tout entier dans sa condition présente. Erreur étrange chez des hommes qui ont conspué le matérialisme du dernier siècle , et professent sur Dieu et sur l'âme les idées élevées, hors desquelles il n'y a qu'abjection et mensonge. Les écrivains catholiques ont repoussé avec l'énergie de la vérité cette idée , que la société pouvait parvenir à un état de perfection tel , que chacun de ses membres arriverait au bonheur. Quoi que l'on fasse , l'homme souffrira toujours sur celte terre , et sans la croyance si salutaire et si vraie d'une autre vie , qui sera la récompense ou le châtiment de celle-ci , il n'y aura jamais ici-bas que désespoir et désordre. Mais les écrivains catholiques de ce temps , pleins de cette grande idée de

Dieu qui est une énorme partie du bonheur terrestre , ne se sont pas assez occupés des effets de l'argent sur le sort de l'homme.

C'est sous ce rapport au contraire que ïessaintsimoniens et les fouriéristes sont intéressants à étudier. On me répondra que la charité chrétienne peut suffire à tout. Oh! sans doute , et largement, si tous les chrétiens étaient charitables; mais Dieu sait s'il en est ainsi ! Il faut donc que la législation, que l'organisation politique , soient pénétrées des idées de charité, qu'elles poursuivent avec ardeur l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Point de bonheur sans religion, ceci est un axiome incontestable. Mais si l'on ne peut dire que la fortune fait le bonheur, on peut hardiment avancer que dans la misère , le bonheur , môme avec la religion , est presque impossible pour l'homme qui vit au sein de la civilisation. Et sans descendre jusque dans l'antre infect et sombre de la misère , que d'existences froissées , détournées de leurs voies , que d'hommes et de femmes tombent dans le désordre , parce que tout chemin leur a été fermé au sein de nos sociétés encombrées et dévorées d'ambition.

Que les législateurs, qui sont généralement dans une position assez commode en ce monde , au lieu de repousser d'un geste dédaigneux les théories des rêveurs , comme ils disent , daignent les étudier avec conscience.

Les écrivains modernes nous ont trop entretenus

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d(is douleurs qui tourmentent les imaginations du riche. Le système des compensations dans les destinées humaines a des côtés vrais sans doute, mais ils ne sauraient être pris pour une vérité rigoureuse. L'orgueil et la volupté sont les passions dominatrices du cœur humain , les deux plus grands obstacles au bonheur. Un enfant naît dans une famille riche ; au sein de la société actuelle surtout , ses désirs orgueilleux sont, dès ses premières années, abondamment assouvis ; il marche entouré de flatteries et de toutes les caresses du luxe. Dès la jeunesse , il trouve dans le mariage un abri contre les fougueuses passions de la volupté. A moins de malheurs exceptionnels , par quelles épreuves a passé cette créature ? L'ordre social est en vérité excellent pour elle. Au contraire, l'enfant né dans une famille pauvre est irrité pour ainsi dire dès le berceau par les souffrances des êtres dont il tient la vie. L'envie , cette passion terrible qui ronge l'âme, se glisse en lui à l'aspect du luxe des enfants qui l'entourent. Arrivé à la jeunesse , il lui faut le })lus souvent refouler au fond de son cœur les plus naturelles passions; le mariage, cette grande institution religieuse, qui légitime les appétits sensuels , lui est interdit par le malheur du temps ou l'imperfection de l'organisation sociale dans laquelle il vit. De là dans les deux sexes des désordres qui ne réussissent qu'à faire le malheur de ceux qui s'y livrent et de la société au sein de laquelle ils souffrent. Que si au contraire les jeunes gens pauvres

q68 deuxième partie, religion.

se marient en bravant tous les inconvénients de la gêne et même de la misère , qu'arrive-t-il ? au lieu de ces douces joies de la famille , toutes riantes des grâces d'un luxe élégant , ils ne connaissent que les âpres dégoûts, que les inquiétudes qui torturent jusqu'aux heures du sommeil. Pères de famille , au lieu des suaves espérances que le riche conçoit pour ses enfants , ils voient en frémissant les leurs grandir pour être opprimés par une société aveugle et barbare. Qui ne sent qu'il faut une grande force d'âme , une surnaturelle grâce de Dieu , pour supporter patiemment ce martyre de toutes les heures ! Oh ! bien peu d'hommes en vérité peuvent conserver en eux quelques fleurs de poésie et de religion , lorsqu'ils se trouvent continuellement en contact avec ces fatigantes réalités de la vie. Ne voyez-vous pas combien, sur cette pente rapide, la créature est facilement entraînée au mal ; dites, vous tous qui avez condamné le pau vre exténué de faim et de labeur, si vous n'avez pas senti murmurer une voix au fond de votre conscience, et si cette voix ne vous disait pas : nous sommes peut-être tous coupables de ce vol ? Le mal et le malheur sont presque une même chose, comme ils sont presque un môme mot, et selon nous la religion doit autant que Ihumanité, remercier les penseurs qui, comme Saint-Simon et Fourier , ont cherché à améliorer le sort des pauvres, en perfectionnant l'organisation du travail. Sans doute, la richesse n'est pas le bonheur. Mais que les puis-

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sants et les riches le sachent bien, le manque de fortune est la source de la plus grande partie des maux qui pèsent sur l'humanité. On ne saurait trop leur dire ces choses, car beaucoup d'entre eux n'ont jamais été à même de les apprendre. Que les législateurs, qui appartiennent presque tous aux classes privilégiées, n'attendent donc pas que de déplorables passions éclatent; tout doit tendre à diminuer l'effrayante inégalité des conditions humaines. iSous sommes de ceux qui ne croyons à la science sociale que lorsqu'elle augmente la somme des joies innocentes et des vertus. Oh! qu'elle progresse donc cette science ; mais, quels que soient ses efforts, l'humanité aura toujours bien des larmes à répandre, et la religion seule pourra les essuyer.

Dans son chapitre De ï importance de la religion par rapport a la société^ M. de Lamennais n'a guère fait que reproduire les idées répandues par les écrits de MM. de Bonald et de Maistre. C'est la même aversion pour toute société sans Dieu, la même colère contre l'homme qui s'adore lui-même, contre la souveraineté de la raison humaine ; c'est le même dédain ironique des constitutions écrites. Le philosophe catholique a de grandes vues d'unité qui font souvenir de Grégoire YII, pour lequel il devait manifester dans la suite une profonde admiration. « L'unité est l'essence de l'ordre, dit-il, car l'objet de l'ordre est d'unir, et la société, même dans sa notion la plus générale, n'est que l'union des êtres semblables. Où il n'y a pas d'unité, il y a sépara-

lion, opposition, combat, désordre et malheur. Pour qu'il y ait unité sociale , il faut que chaque partie soit ordonnée par rapport au tout, chaque individu par rapport à la famille, chaque famille par rapporta la société particulière, dont elle est membre, chaque société particulière par rapport à la grande société du genre humain, et le genre humain lui-même par rapport à la société générale des intelligences dont Dieu est le suprême monarque. »

M. de Lamennais attaque ici la politique de Rousseau comme il a attaqué ailleurs ses idées religieuses. L'étude de ce chapitre est très curieuse pour les lecteurs de i838 : c'est le point de départ politique de M. l'abbé de Lamennais. Il y avait alors en lui une haine profonde contre le gouvernement d'une multitude aveugle; avec l'énergie ordinaire de sa parole , il lançait l'anathème sur ce droit de révolte qui devait , disait-il , perdre les sociétés. De ces idées au Croyant de 1 834 il Y a tout l'espace qu'un esprit d'homme peut parcourir. Certes il nous serait facile de faire ici sur M. de Lamennais lui-même le travail qu'il nous a donné sur Jean-Jacques Rousseau , et de réfuter les idées d'une année parles idées d'une autre ; nous verrions ainsi venir à nous beaucoup de suffrages que nous ambitionnons très peu.

Il n'y a qu'une chose immuable dans la loi du monde, c'est Dieu; nous apprécions très peu l'immobilité de la pensée humaine au milieu des so-

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ciétés qui marchent sans cesse ; nous dirons plus, elle nous parait presque toujours la preuve de facultés assez bornées. Lorsque M. de Lamennais publia le premier volume de \ Essai su?- VindiJ- Jcrence, il était, selon nous, très arriéré en politique ; bien supérieur au parti libéral d'alors en tout ce qui concernait les grandes théories du pouvoir, il n'avait pas comme lui l'instinct de la société nouvelle. Leprètre catholique était encore effrayé de l'affreux cataclysme qui avait submergé l'autel et le trône. Il faut bien le dire , cet effroi obscurcissait sa vue , et le coup d'œil qu'il jetait sur le passé n'apercevait pas toute la vérité historique. J'en atteste ce petit poëme sur l'ancienne monarchie -. «Il existait il y a trente ans une nation gouvernée par une race antique de rois , d'après une constitution la plus parfaite qui fut jamais, et selon des lois qu'on aurait pu croire, à plus juste titre que celles des anciens Romains, descendues du ciel , tant elles étaient sages, pures, bienfaisantes et favorables à l'humanité. >>

Cette sorte d'idylle sur la royauté française était déclamée dans le temps par les vieux serviteurs de la monarchie , qui depuis ont jeté tant de malédictions sur les paroles du prêtre démocrate.

Nous qui n'avons pas admiré cette peinture un peu musquée des anciens temps , nous n'avons pas non plus maud it les dernières manifestations de la pensée de M. de Lamennais. Il y a en nous des passions contre les hommes qui cherchent à saper la puissance de

Dieu et de la justice; mais il y a dans la politique tout un ordre de faits sans vérité absolue ; monarchie , aristocratie , démocratie , toutes ces choses sont des formes plus ou moins passagères , vérité en deçà des Pyrénées , erreur au-delà , comme dit Pascal. MM. de Bonald, de Maistre et de Lamennais ont beau faire ressortir l'absurdité de la souveraineté du peuple, quelles que soient les très graves difficultés de cette théorie , elle nous semble en vérité plus rationnelle que la théorie de la monarchie héréditaire , et cependant celte dernière offre d'assez brillantes époques dans l'histoire. Si, comme tout porte à le croire, l'avenir du monde est démocratique , nous sommes loin de nous en épouvanter. L'important est de raviver l'idée religieuse dans les âmes , d'enseigner à chaque enfant que tout pouvoir vient de Dieu, et que la justice et la charité doivent présider à tous les actes des magistrats. La religion porte dans son sein des remèdes à tous les maux prévus. Que les gouvernements y songent, l'éducation religieuse de l'enfance est aujourd'hui le plus rigoureux de leurs devoirs.

Si M. de Lamennais n'a fait comme publiciste que répéter dans ce chapitre les idées de MM. de Maistre et de Bonald , il s'y élève comme écrivain à une grande hauteur. Sa peinture des horreurs de la révolution française rappelle la sombre solennité des prophètes ou du Dante ; nous ne citerons que ces lignes: «Pour peindre cette scène épouvantable de désordres et de forfaits , de dissolution et de

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carnage, cetlo orgie de doctrines , ce choc confus de tous les intérêts et de toutes les passions , ce mélange de proscriptions et de fêtes impures , ces cris de blasphèmes , ces chants sinistres , ce bruit sourd et continu du marteau qui démolit, de la hache que frappe les victimes , ces détonations terribles et ces rugissements de joie, lugubre annonce d'un vaste massacre, ces cités veuves, ces rivières encombrées de cadavres , ces temples et ces villes en cendre; et le meurtre, et la Volupté, et les pleurs et le sang; il faudrait emprunter à l'enfer sa langue, comme quelques monstres lui empruntent ses fureurs. »

La bienfaisante influence du christianisme sur les mœurs et sur la législation est éloquemment retracée dans ce chapitre. C'est là qu'on trouve ce portrait du prêtre catholique qui a été cité tant de fois :

«Savez-vous ce que c'est qu'un prêtre, vous que ce nom seul irrite ou fait sourire de mépris? Un prêtre est par devoir l'ami , la providence vivante de tous les malheureux, le consolateur des affligés, le défenseur de quiconque est privé de défense, l'appui de la veuve, le père de l'orphelin, le réparateur de tous les désordres et de tous les maux qu'engendrent vos passions et vos funestes doctrines. Sa vie entière n'est qu'un long et héroïque dévouement au bonheur de ses semblables. Qui de vous consentirait d'échanger, à son exemple, les joies domestiques , toutes les jouissances , tous les

biens que les hommes recherchent si avidement, contre des travaux obscurs, des devoirs pénibles , des fonctions dont l'exercice brise le cœur et rebute les sens , pour le plus souvent ne recueillir d'autre fruit de tant de sacrifices, que le dédain l'ingratitude et l'insulte amère? Mollement étendu sur un lit voluptueux , vous êtes encore plongé dans un sommeil profond, que déjà l'homme de charité, devançant l'aurore, a recommencé le cours de ses bienfaisantes œuvres. Il a soulagé le pauvre, visité le malade, essuyé les pleurs de l'infortune, ou fait couler ceux du repentir, instruit l'ignorant, fortifié le faible , affermi dans la vertu des âmes troublées par les orages des passions. Après une journée toute remplie de pareils bienfaits, le soir arrive, mais non le repos. A l'heure où le plaisir vous appelle aux spectacles , aux fêtes , on accourt en grande hâte près du ministre sacré : un chrétien touche à ses derniers moments ; il va mourir , et peut-être d'une maladie contagieuse. >''importe, le bon pasteur ne laissera point expirer sa brebis sans adoucir ses angoisses , sans l'environner des consolations de l'espérance et de la foi , sans prier à ses côtés le Dieu qui mourut pour elle, et qui lui donne à cet instant même, dans le sacrement d'amour, un gage certain d'immortalité. Yoilà le prêtre; le voilà, non tel qu'en en jugeant sur quelques exceptions scandaleuses votre aversion se plaît à se le figurer , mais tel que réellement il existe au milieu de vous. »

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Le premier volume de l'Essai se termine par des considérations très élevées sur l'importance de la religion par rapport à Dieu. A la rigueur, c'était un ouvrage fini, et, comme nous l'avons dit déjà , une des plus éloquentes apologies du christianisme que nous ait léguées l'esprit humain. Deux années après, en 1819, le deuxième volume fut publié. Les gens du monde, peu familiarisés en France avec les éludes métaphysiques, abandonnèrent l'auteur comme inintelligible. La question de la certitude souleva bien des orages; M. de Lamennais eut à combattre -en même temps les philosophes et le clergé. Les philosophes se passionnèrent pour la raison individuelle dont M. de Lamennais démontrait l'incapacité à acquérir une certilude; on s'imagina que le philosophe catholique proscrivait l'usage de la raison individuelle. En vérité, on l'accusa presque textuellement de cette extravagance , tandis qu'il avait seulement voulu prouver que chaque être isolé ne pouvait arriver à la certitude philosophique. Ici , comme presque partout , les hommes discutent sur les mots. Eh quoi ! vous vous courroucez contre un écrivain parce qu'il énonce une vérité banale! A quoi donc tout philosophe est-il parvenu jusqu'à ce jour , si ce n'est au doute? et comment se fâcher de ne pouvoir découvrir la certitude philosophique , puisqu'avec un peu de sens et de bonne foi on verra clairement qu'il n'y a pas pour l'homme de certitude philosophique? Qui ne voit que s'il y en avait, le voile

'2^6 DEUXIÈME PARTIE. KELIGIOX.

mystérieux qui couvre les yeux de l'homme sur la terre serait levé? c'est-à-dire que la condition humaine serait changée, que l'homme ne serait plus un être borné, qu'il serait presque Dieu. M. de Lamennais a été réellement poursuivi par les philosophes rationalistes , parce qu'il avait dit que l'homme était ce qu'il est, c'est-à-dire un être déchu qui cherche, et dont la raison ne peut trouver que des lambeaux de vérité. Comme c'est ici ce que M. de Lamennais a créé de plus fondamental , comme cette théorie de l'autorité ou du consentement général est la grande idée de sa philosophie, il est important cpie nous nous y arrêtions un instant.

Après les combats pour la raison individuelle, sont venus ceux contre la certitude basée sur le consentement général. Et d'abord , comment connaître ce consentement de tous les peuples et de tous les siècles? Les livres sont sujets à bien des interprétations ; chaque philosophe y trouve des preuves en faveur du système qu'il prêche. Dupuis et Lamennais s'appuient sur Homère; d'ailleurs, c'est bien vague, ce fondement de la vérité, divisé et épars dans l'immensité des temps historiques ; comment recueillir tous ces fragments pour enfermer un ensemble? qui enseignera cette vaste science aux hommes ?

Ces objections ne sont pas sans force. Le consentement général ne fournit pas non plus de ce/dtude philosophique ; non certes , dans la rigueur

l'abbé de LAMENNAIS ET SES OUVRAGES. 277

du mot, mais il offre une grande probabilité. Quel que soit le penchant des philosophes à faire plier les textes à leurs systèmes , la mauvaise foi seule peut nier que les mêmes grandes vérités nécessaires à la vie du genre humain se trouvent dans les religions , dans les croyances de tous les peuples : l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, les peines et les récompenses , la déchéance de l'humanité, sa rédemption par un médiateur. Il est raisonnable dédire que, rencontrant ces idées enseignées par tous les peuples , la raison de chaque homme est le plus souvent amenée à admettre leur probabilité. La philosophie doit-elle porter ses prétentions au-delà de cette prol)a]>ililé ? nous croyons que ce serait de sa part orgeuil et aveuglement.

Que si nous nous plaçons au point de vue catholique , nous trouverons cette doctrine du consentenient général i\\%i(iXïïQï\i blâmée parle Saint-Siège en tant que critérium de la vérité. Les catholiques, au milieu du vaste doute dans lequel flotte l'humanité , croient fermement que Dieu a donné à l'Église mission d'enseigner les vérités religieuses. Les philosophes rationalistes eux-mêmes ont cent fois reconnu que nul pouvoir spirituel n'avait jamais approché de la majesté imposante de l'Eglise catholique. Ily a donc un immense danger à substituer à cet enseignement précis et constitué d'une manière si admirable, l'enseignement vague et indécis du genre humain. Pour tout catholique, il

n'y a de vérité que celle enseignée par l'Église. Main tenant M . de Lamennais a-t-il voulu substituer le consentement général à l'enseignement de l'Église, ou a-t-il voulu dire seulement: «La raison individuelle est impuissante à prouver la vérité. L'Église instituée par Jésus-Christ et perpétuée jusqu'à nos jours par une suite non interrompue de papes , d'évêques et de prêtres qui tous ont reçu les mêmes pouvoirs, a la mission divine de conserver et d'enseigner la vérité. Ceci suffit aux croyants. Mais pour les hommes que la foi ne lie pas à l'Église catholique, n'y a-t-il pas un moyen puissant de les amener à la foi catholique, et ce moyen n'est-il pas le consentement général? N'y at-il pas une forte raison de croire à l'infaillibilité de l'enseignement de l'Église, lorsqu'on trouve les vérités enseignées par elle répandues dans le monde entier et enseignées par la religion de tous les peuples; lorsqu'on voit qu'elle n'a fait que développer ces vérités et les dépouiller des erreurs qui les obsc|ircissaient ; lorsqu'on voit enfin que son divin fondateur était attendu et annoncé par toute la terre? »

Mais il est important de placer ici les paroles de M. de Lamennais.

« Nous prouverons donc dit-il, (tome II, p. 208): ); 1" Qu'avant Jésus-Christ il existait une société spirituelle et visible, société universelle, maispurement domestique , qui conservait le dépôt des vérités nécessaires ; en sorte que la vraie religion se

l'abbé de LAMENNAIS ET SES OUVRAGES. ^79

composait des dogmes et des préceptes originairement révélés de Dieu et attestés par la tradition de toutes les familles et de tous les peuples ; que cette religion , qu'on pouvait dès lors facilement distinguer des erreurs particulières et des superstitions locales, reposait évidemment sur la plus grande autorité, sur le témoignage du genre humain, manifestation permanente de la raison générale ;

» 2** Que la religion primitive s'étant développée, selon l'attente universelle fondée sur des promesses divines, la société spirituelle s'est développée pareillement; que, perfectionnée dans sa constitution et dans ses lois, elle est devenue société publique; que depuis ce moment ou depuis Jesus-Christ , la société chrétienne eut toujours incontestablement la plus grande autorité ; d'où il suit que tout homme à portée de la connaître doit obéir à ses commandements et croire à son témoignage ; qu'à l'égard des traditions antiques, elle se confond avec le témoignage du genre humain , et n'est sur le reste que le témoignage de Dieu même;

» S** Que parmi les diverses communions chrétien, nés, le caractère essentiel de la plus grande autorité appartient visiblement à l'Église catholique; de sorte qu'en elle seule résident toutes les vérités nécessaires à l'homme, la connaissance complète des devoirs ou des lois de l'intelligence, la certitude, le salut, la vie. »

Il me semble qu'il suffit de lire cette dernière phrase pour affirmer que M. de Lamennais n'a rien

'j8o deuxième partie, religion.

voulu substituer à l'infaillibilité de l'Église catholique. Mais enfin clans le public le bruit a circulé que l'auteur de l'Essai avait établi que le critérium de la vérité était dans le consentement général des peuples; des écrivains d'une certaine gravité ont répandu cette opinion, au lieu de celle-ci, quen l'Église catholique seule résident toutes les vérités nécessaires à l' homme, et que l'on trouve éparses dans le genre humain les principales vérités enseignées par l'Église, ce qui est pour les non-catholiques la plus grande autorité qui soit sur la terre et la plus puissante preuve en faveur de l' infaillibilité de l'Église catholique.

La première opinion a fait un énorme bruit dans le monde religieux, et Rome a du déclarer que cette opinion, de quelque part qu'elle vînt, était fausse et condamnée par elle.

Il faut s'arrêter ; il est impossible que nous présentions sur les autres volumes de l'Essai le travail que nous venons d'essayer. Nous avons trop de choses à faire entrer dans ce livre. D'ailleurs toutes les doctrines de l'Essai sont renfermées dans les deux premiers tomes ; le reste n'est plus que le développement des principes posés. Nous aimerions à citer d'éloquentes pages sur le peuple juif et sur l'idolâtrie ; il y a un beau chapitre intitulé Jésus-Christ. L'auteur somme l'antiquité de répondre à sa voix , et il puise partout des preuves de l'universalité des croyances enseignées par l'Église. C'est un noble spectacle que cette grande li Itéra-

l'abbé de LAMENNAIS ET SES OUVRAGES. 28 1

ture grecque interrogée par l'un des plus éloquents écrivains du christianisme. Nous croyons en avoir assez dit pour marquer la place que doit occuper M. de Lamennais parmi les écrivains religieux de cette époque, et pour montrer son influence sur la société française. C'est la tâche que nous nous étions imposée.

Du livre de M. de Lamennais , intitulé : De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil.

Il est de la nature des esprits éminents d'exciter autour d'eux des luttes violentes. Leur œuvre n'est jamais acceptée sans opposition passionnée. Lorsque M. de Lamennais publia Y Essai sur l' indifférence , il parut un volume de critique amère non seulement sur les idées , mais sur le style de l'auteur. En 1826, le livre De la religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil , excita toute une tempête , et le pouvoir d'alors se crut intéressé à prouver par une amende l'erreur du philosophe illustre. On était au fort de la grande bataille que le parti libéral livrait an parti prêtre ^ à la congrégation, aux jésuites. L'influence cléricale dominait le trône lui-même , mille bruits circulaient dans Paris et dans la France sur la dévotion du roi , sur la dépendance où le tenait la congrégation toute-puissante, lorsque M. de Lamennais , avec cet inattendu qui a marqué chaque pas de sa carrière, vint dire à ce pouvoir : ïu es athée !

On se rappelle comment avec cette logique irrésibtilde qui brise chaque fait , chaque obstacle qui

l'abbé de LAMENNAIS ET SES OUVRAGES. 283

s'oppose à sa marche , M. de Lamennais prouve cette proposition, que la religion en France est entièrement hors de la société politique et civile, et que par conséquent l'État est athée.

Les hommes du gouvernement maudirent le prêtre audacieux ; les libéraux de leur côté s'acharnèrent sur ce chapitre, où M. de Lamennais examine le rôle de la papauté dans le moyen âge. On le représenta comme un homme rétrograde qui voulait courber de nouveau les citoyens sous le joug détesté des prêtres.

Qu'avait donc fait M. de Lamennais? En étudiant l'histoire du moyen âge , il avait trouvé une grandeur inouïe dans cette institution qui pouvait ramener les peuples à l'unité par des moyens tout spirituels. L'idée de Charlomagne et celle de Grégoire YII ont une ressemblance frappante. L'un marchait à son but par la guerre, l'autre par l'intelligence. Pourquoi tant d'admiration pour l'un , tant d'injustice pour l'autre? uLes passions ou les intérêts arment les peuples contre les peuples , et les hommes contre les hommes , dit M. de Lamennais; l'erreur les divise, les isole, et dissout ainsi la société jusque dans ses éléments. Que fit le christianisme? il ranima la foi presque éteinte , il promulgua de nouveau la loi des croyances et la loi des devoirs ; et pour en assurer l'empire , il constitua sur les débris des sociétés humaines destinées à renaître bientôt sous une autre forme , une société divine et impérissable. Ce n'est ni à l'Église

ni h ses ministres qu'on doit demander raison de l'influence qu'elle exerça, mais à Jésus-Christ, mais à Dieu qui voulut sauver le monde et le renouveler par elle. Considérée particulièrement sous le point de vue politique , son action , qui, nous le répétons , n'était que le développement du principe même de son existence , tendait à tout ramener à l'unité, à coordonner les nations, comme les membres d'une seule famille dans un système de fraternité universelle par l'obéissance au père commun, et à établir la prééminence du droit sur les intérêts en substituant partout la justice à la force. Il faudra bien convenir qu'il serait difficile d'imaginer un but plus noble , plus généreux, plus utile à l'humanité ; et quand on pense qu'on a pu espérer de le voir atteint , on est peu disposé à juger avec rigueur ce que les hommes peut-être ont mêlé quelquefois de faiblesse et de torts personnels à l'exécution d'un si magnifique dessein. »

M. de Lamennais , qui avait prévu l'orage qu'exciterait cette appréciation du jugement de la papauté sur les peuples , citait l'historien Jean de Muller , M. Ancillon , M. Sismondi, comme ayant publié des opinions analogues à la sienne. Le grand nom de Leibnitz, lui-même, venait lui prêter l'appui de sa gloire. }*iais les hommes étourdis qui combattirent alors le philosophe de la Bretagne ne furent pas arrêtés par ces autorités imposantes , et 3L de Lamennais, le démocrate de 1 83 1 , passa alors pour un partisan aveugle du pouvoir théocratique. On

l'abbé de LAMENNAIS ET SES OUVRAGES. tiSo

lui disait qu'il ne ranimerait jamais le passé ; que les peuples s'étaient affranchis pour toujours ; mais il répondait avec sa supériorité accoutumée que les doctrines nouvelles n'avaient réussi qu'à détruire et que l'organisation n'était pas dans leur nature. « La politique n'est plus , disait-il , que la force dirigée par l'intérêt. » Il est difficile de nier la vérité de cette assertion. « Les nations , ajoutait l'auteur, divisées par leur intérêt, seule loi qu'elles reconnaissent en tant que nations, n'ont aucun lien commun , et au lieu de former entre elles une société véritable , vivent à l'égard les unes des autres dans un état d'indépendance sauvage. Voilà ce que la politique humaine a substitué à l'institution européenne que le christianisme avait déjà presque réalisée ! Entre les peuples divers il n'y eut plus qu'un droit , la force brutale et aveugle ; entre le pouvoir et ses sujets, la force brutale et aveugle. »

L'histoire confirme les paroles du philosophe catholique : la guerre a été la seule logique des peuples et des rois. Jamais nous ne pourrons comprendre que des hommes intelligents croient à l'infaillibilité de la guerre , et que l'on remette ainsi les destinsdes nations au jugement des boulets.

La guerre a été imposée au monde comme une expiation ; mais depuis le divin sacrifice du fils de Marie , il est permis d'entrevoir la cessation possible de cette terrible calamité. Le genre humain a encore bien des pas à faire. Mais nous allons revenir sur cette question à propos de M. de Maistre.

l.e Livre du Progrès de la révolution. — L'Avenir. — Les Paroles d'un Croyant. — Le Livre du peuple.

La puissance de la forme est immense. Les idées qui font le sond des Paroles d'un Croyant, se trouvent dans le livre des Progrés de la révolution , publié par M. de Lamennais en 1829. «Le christianisme, y est-il dit p. 5, montra dans le souverain le ministre de Dieu , le représentant du Christ , mais en l'avertissant que son droit, fondé sur la loi divine qui l'obligeait comme ses sujets, expirait aussitôt qu'il se révoltait contre le chef suprême de qui dérivait son pouvoir. Les mêmes préceptes réglaient les rapports des particuliers entre eux et des particuliers avec l'Ëlat. Il n'existait point deux morales , l'une publique, l'autre privée; et quand la force abusait d'elle-même , l'Église intervenait pour protéger le faible et le garantir de 1 oppression. Ce n'était point à l'homme qu'on obéissait , mais à Jésus-Christ. Simple exécuteur de ses commandements , le souverain régnait en son nom , sacré comme lui, aussi long-temps qu'il usait de la puissance pour maintenir l'ordre établi par le sauveur roi; sans autorité, dès qu'il le violait; ainsi

l'abbé de LAMENNAIS ET SES OUVRAGES. 287

la justice et la liberté constituaient le fondement de la société chrétienne. La soumission du peuple au prince avait pour condition la soumission du prince à Dieu et à sa loi ; charte éternelle des droits et des devoirs contre laquelle venait se briser toute volonté arbitraire et désordonnée. »

Je ne sais si je m'abuse; mais de cette obligation pour les rois d'obéir à la justice me paraît découler , lorsqu'ils lui désobéissent, la nécessité d'une déposition par le peuple , dans une époque où les nations ne reconnaissent plus à aucun pouvoir spirituel visible le droit de décider entre elles et leurs gouvernements. A quelques pages de distance , l'auteur réclame la liberté de la presse , d'association et de l'enseignement. Nous concevons donc à peine l'étonnementqui se manifesta dans une partie du pulïlic lors des articles de ï Avenir, car ils étaient tous renfermés dans le volume de 1829.

Personne , que je sache, n'a parlé avec une profondeur comparable du parti si nombreux que l'on désignait alors par le mot libéralisme : « Nous le disons sans détour , ce mouvement est trop général, trop constant, pour que l'erreur et les passions en soient l'unique principe. Dégagé de ses fausses théories et de leurs conséquences , le libéralisme est le sentiment qui, partout où règne la religion du Christ , soulève une partie du peuple au nom de la liberté. Ce n'est autre chose que l'impuissance où toute nation chrétienne est de supporter un pouvoir purement humain , qui ne relève

.288 DEUXIÈME PARTIE. UELIGION.

que de lui-même et n'a de règle que sa volonté. Jamais une pareille domination ne s'établira d'une manière durable sur ceux que la vérité , que Jésus- Christ a affranchis. »

Selon l'abbé de Lamennais , il n'y a de repos dans l'État qu'à condition d'obéir à la loi du Christ, telle qu'il l'a définie dans l'autre page que j'ai citée; et malgré les prédictions dont nous sommes assaillis chaque jour, je crois que la paix ne peut rentrer dans la société qu'avec l'idée chrétienne, qui, ainsi que je l'ai dit tant de fois dans le cours de ce livre, n'est nullement inféodée à une forme politique ou à une autre. Elle est la source de tout bonheur social ; sans elle il n'y a que maladie et convulsion , parce que seule elle peut aujourd'hui allier les deux notions de droit et de devoir, également indispensables à la vie de l'humanité.

Le livre des Progrès de la Révolution est remarquable surtout , parce qu'au milieu des cent pamphlets qui se succédaient alors et s'arrêtaient tous aux surfaces, lui seul allait au but. Non seulement il annonçait les douleurs du monde social , mais au lieu de les attribuer aux causes frivoles ordinaires aux publicistes de cette époque , il remontait à la cause réelle, à l'affaiblissement de l'idée religieuse en Europe. C'est ainsi que les hommes éminents savent, en traitant des questions de circonstance telles que les ordonnances de Charles X sur les sociétés religieuses, voir le fond des choses, et faire jaillir la vérité de ces disputes ordinairement si vaines.

l'abbé de LAMENNAIS ET SES OLVIVAGES. 289

Les Letlros à monseigneur rarclieveV|ue de Paris ne sont à proprement parler qu'une défense du livre Des progrès de la révolution. C'est une démonstration nouvelle des idées fondamentales de l'ouvrage ; un spirituel et mordant pamphlet contre le libéralisme et le gallicanisme, en tant ([u'ils isolent le pouvoir de toute dépendance religieuse, et par cela seul le livre aux dangers qui acconqiagnent l'exercice d'une puissance arbilraire. M. de Lamennais a peut-être regretté plus tard d'avoir si vivement attaqué le gallicanisme ; à l'époque où Rome le condamna, il se fût peut-être retranché dans cette forteresse , s'il ne l'avait pas préalablement démantelée. Tout le monde remarqua dans les deux lettres à monseigneur l'archevêque de Paris une ironie impatiente de toute autorité qui annonçait déjà le prêtre révolté de i834. La colère bouillonne dans chaque ligne, quoiqu'elle n'éclate pas encore. Paul-Louis Courier n'aurait pas parlé autrement des hauts dignitaires ecclésiastiques.

Lorsque survint la révolution de juillet, les dernières clartés furent portées dans l'esprit du prêtre catholique ; il vit qu'il fallait rompre avec le passé, accepter les ûiits, et enter l'idée religieuse sur la démocratie. Puisque définitivement la vieille société s'écroulait, puisque cette monarchie qu'il avait tant aimée dans sa jeunesse disparaissait de nouveau après les infructueux efforts de quinze années de restauration, fallait-il abandonner le catholicisme sur cette terre de France où germe l'ave-

iiir du monde, inféoder une vérité éternelle à une institution humaine en ruines? ne fallait-il pas plutôt défendre Dieu en embrassant la cause de la liberté? On se rappelle avec quelle énergie de talent /Va^re////' parla à la France. De tous côtés une foule de jeunes intelligences nourries des idées de liberté, mais fatiguées de l'incroyance du siècle, accoururent pour se ranger sous les drapeaux du prêtre éloquent.

On ne savait alors on quelles mains le pouvoir allait tomber. L'émeute hurlait sur nos places, les souvenirs sanglants de g3 épouvantaient les imaginations. Qui pouvait prévoir ce qu'amènerait, je ne dis pas l'année, mais le mois qui commençait alors? M. de Lamennais s'empressa de réclamer avec ardeur la liberté d'enseignement; au nom de la liberté, il revendiquait toutes les sûretés pour les hommes religieux de la France ; il expliquait les haines qui avaient divisé jusqu'alors les catholiques et les libéraux, il prédisait leur extinction , et l'union des deux grandes idées , la religion et le progrès, Dieu et la liberté.

Ce journal, sans contredit le plus élevé qui ait jamais parlé à la France , enthousiasma les intelligences d'élite, mais sans atteindre un grand nombre d'abonnés. Nous avons vu depuis deux journaux faire bien une au Ire fortune avec leur donnée économique. Les masses comprennent mieux une tipargne de quarante francs que l'alliance de la religion et de la liberté.

l'abbé de LAMENNAIS ET SES OUVRAGES. SQl

Cependant les doctrines nouvelles, l'ardeur des écrivains à poursuivre le Gzar qui torturait alors la Pologne régénérée , l'audace de leur parole , conimencèrent à émouvoir le clergé catholique; des plaintes s'élevèrent de l'épiscopat , l Avenir lut susDondu,et M. de Lamennais inclina son front de prêtre devant le Saint-Siège , et supplia le pape de décider entre lui et ses adversaires, se soumettant avec une profonde humilité au jugement du souverain pontife.

Il partit pour Rome avec deux de ses plus chers disciples.

Ceci était une grande imprudence : il allait forcer Rome à se prononcer sur des questions terribles qui avaient ensanglanté cette époque , sur ce droit de révolte, par exemple, si plein de mystères et de terreurs ; Rome , ce pouvoir spirituel gardien des doctrines de Jésus , qui ne doit être influencé par aucun fait contemporain et ne peut faire plier sa loi au gré des révolutions des peuples. Le pouvoir doit être juste , et les gouvernés doivent obéir , voilà la loi du Christ.

Quand le pouvoir abandonne la justice, il commet un crime énorme qui en attire d'autres , les massacres d'une révolte populaire. Dans le temps où les peuples reconnaissaient l'arbitrage du pape, il a déposé des pouvoirs iniques ; mais de là à dire au peuple qu'il a le droit lui-même de se faire justice , il y aune distance énorme. Quel danger ! Lamultitude

292 DEUXIÈME PAUTIE. IIELIGION.

sera donc juge de l'injustice du pouvoir , et frappera dans la fermentation de ses haines !

Je crois que tout homme sérieux qui examinera cette question hésitera à prononcer que le Saint- Siège doive ériger ceci en principe.

Mais comme les abus du pouvoir peuvent être intolérables, dès que la révolte a triomphé, dès qu'elle est devenue pouvoir , Rome la reconnaît, et accepte les faits accomplis. C'est tout ce qu'elle peut sans doute.

A son retour de Rome, M. de Lamennais se relira en Bretagne , dans la romantique solitude delà Chenaye. C'est là que je lui fus présenté par un de mes plus chers amis. Quoique j'aie approché bien des hommes célèbres de ce temps, ce jour occupe une place à part dans mes souvenirs. 11 y avait réellement dans cette demeure silencieuse, au milieu des bois , un parfum de religion et de génie.

Il était évident que M. de Lamennais conservait toutes ses convictions démocratiques , malgré le silence gardé sur les affaires en question alors. Il nous lut avec sa voix sombre et accentuée l'élégie sur la Pologne , et des fragments qui ont paru bien plus tard dans le volume des Affaires de Rome. En errant le soir dans les bois , et aux bords dos étangs de la Chenaye, avec l'illustre abbé Gerbet, nous remarquâmes la multitude de rossignols qui s'étaient donné rendez-vous dans ce feuillage. L'oiseau artiste semblait attiré par la voix mélodieuse du grand écrivain. Cependant la condamnation de

L ABP.É de LAMENNAIS ET SES OlYRAGES. 9.C)?j

Rome ne larda pas à paraître. M. de Lamennais essaya une soumission conditionnelle. Rome exigea une soumission entière et sans restriction aucune. La position devenait critique. On attendait avec anxiété la décision du prêtre philosophe. Les incroyants le poussaient au schisme , les catholiques étaient effrayés. M. de Lamennais se soumit en termes absolus. Il y eut un cri de joie dans l'Église. Au dehors une foule de jeunes gens qui étaient revenus aux idées religieuses, attirés par leur alliance avec la liberté, se séparèrent violemment. L'agence pour la défense de la liberté religieuse fut dissoute. Tout rentra dans le silence. Le public, entraîné par les mille passions d'alors , par les craintes , les rêves de religions nouvelles , la misère qui ensanglantait et livrait aux flammes la seconde ville du royaume , le public oubliait le prêtre éloquent et soumis , lorsque tout-à-coup un grand cri fut poussé qui plongea les uns dans un étonnement douloureux , les autres dans un paroxisme d'enthousiasme. Les Paj'olcs cVun Croyant furent publiées.

Jamais tant de bruit ne se fit autour de quelques pages tombées de l'esprit d'un homme. Quelle en était la véritable cause ? La forme des Paroles est loin d'être neuve. Depuis Job et Isaïe , on a bien des fois essayé ce langage ; on n'y avait jamais vu qu'une imitation plus ou moins heureuse. Les œuvres de M. de Lamennais lui-même présentent , comme style, des pages supérieures à celles du Croyant, et l'accueil qu'elles ont reçu n'a pas eu

294 BFA'XIKME PARTIE. RELIGION.

ce fougueux emporlement. C'est que les Paroles répondaient aux passions qui bouillonnaient alors dans l'àme de milliers d'hommes froissés par l'ordre social et d'autant plus impatients et en fermentation cnic l'événement de juillet avait ouvert aux imaginations brûlantes toute l'immensité du rêve. Jeunes et vieux , ouvriers et étudiants, déclamaient cet écrit qu'ils appelaient l'évangile des peuples nouveaux. Il y avait bien au milieu de cette explorion des juges cjui admiraient peu , mais leur voix était couverte par les cris de la foule. La plupart des puissants et des riches maudissaient l'auteur et le livre , les noms de Babeuf et de Marat furent prononcés. Aujourd'hui que la société française est plus calme , que le fleuve débordé rentre peu à peu dans son lit, la colère et les haines qui tachent les Paroles cVun Croyant seraient moins comprises. Le doux et profond livre de Silvio r;ervira mieux et plus long-temps la cause des peuples.

Mais comment expliquer l'apparition des Paroles après la soumission absolue du prêtre? M. de Lamennais était alors en rapport avec les exilés de l'héroïque Pologne , avec de nobles cœurs italiens tout brisés par le deuil de la patrie ; de vives douleurs , de sanglantes plaies furent étalées à sa vue; il frémit d'indignation et de pitié, il oublia qu'il était catholique et prêtre, et ne fut un moment que patriote et proscrit. Je ne l'excuse pas : il eut tort ; mais cette désobéissance, cette inconséquence

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