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JOSEPH DE M.VISTRE. LE LIVRE DU PAPE. QQQ

son propre terrain ce redoutable croissant qui menaçait toiUes les libertés de l'Europe, les Français lurent encore ù la tète de cette immortelle entreprise. Un simple particulier , cpii n'a légué à la postérité que son nom de baptême , orné du modeste surnom à' Ermite, aidé seulement de sa foi et de son invincible volonté, souleva l'Europe , épouvanta l'Asie, brisa la féodalité, anoblit les serfs, transporta le flambeau des sciences et changea l'Europe.

» Bernard le suivit; Bernard, le prodige de son siècle, et Français comme Pierre, homme du monde et cénobite mortifié , orateur, bel esprit, homme d'P'lat.

» On ne cesse de nous répéter qu'aucune de ces fameuses entreprises ne réussit. Sans doute , aucune croisade ne réussit, les enfants mêmes le savent ; mais toutes ont réussi , et c'est ce que les hommes mêmes ne veulent pas voir.

» Le nom français fit une telle impression en Orient, qu'il y est demeuré comme synonyme de celui d'Européen ; et le plus grand poète de l'Ttalie , écrivant dans le xvi^ siècle, ne refuse point d'employer la même expression : « Il popol franco ^^ ( Tasso ) . »

Si M. de Maistre a pu donner à M. de Lamennais l'idée de sa célèbre théorie du consentement général , il lui a donné presque toutes ses idées sur le jugement des papes dans les affaires temporelles ,

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OU plutôt les deux célèbres pliilosoplics ont trouvé dans l'histoire des faits qu'ils ont expliqués de la même manière. Le second livre du Pape est plein d'une lucidité philosophique bien rare. Cette immense question du pouvoir y est examinée avec une franchise dépouillée de ])assions; je le remarque, parce que c'est peu ordinaire chez le comte de Maistre , qui est le plus souvent un avocat plein d'ardeur et non un juge impartial.

« On a souvent demandé , écrit-il , si le roi était fait pour le peuple, ou celui-ci pour le premier. Cotte question suppose, ce me semble, bien peu de réflexion : les deux propositions sont fausses prises séparément, et vraies prises ensemble. Le peuple est fait pour le souverain, le souverain est fait pour le peuple; et l'un et l'autre sont faits pour qu'il y ait une souveraineté.

» Le grand ressort, dans la montre , n'est point fait pour le balancier, ni celui-ci pour le premier ; mais chacun d'eux pour l'autre , et l'un et l'autre pour montrer l'heure. «

Dans le livre précédent, M. de Maislro avait détruit de la même manière l'idée que le pape pouvait être au-dessus du concile, ou le concile au-dessus du pape. Personne peut-être n'a mis autant d'esprit que le comte de Maistre dans ces matières si graves. Savez-vous comment il résume le droit public de la postérité de Sein et de Cham , de l'Asie et de l'Afrique? Il prétend que ces peuples, depuis les temps primitifs jusqu'à ceux que nous voyons ,

j(>si:i'ii Di: M.visriiL. le ijvre dl vwv.. 3oi

ont dit à un homme : Fuites tout ce (jne vous voudrez , et lorsque nous serons las , nous v ous égorgerons.

Le grand but du comle de Maislre , dans le livre du Pape, est de démontrer au siècle que le jugement du souverain pontife n'est pas un droit , mais un moyen de salut invoqué par les nations dans le moyen âge, placées qu'elles étaient entre deux alumes, la tyrannie des souverains et la révolte des peuples; abimc encore ouvert sous nos pas aujourd'hui. Il s'attache à prouver humainement la supériorité du pouvoir pontifical, a Celui qui l'exerce, dit-il, est toujours vieux , célibataire et prélre; ce qui exclut les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des erreurs et des passions qui troublent les Étals. Enfin , comme il est éloigné, que sa puissance est d'une autre nature que celle des souverains temporels, et ({u'il ne demande jamais rien pour lui, on pourrait croire assez légitimement que si tous les inconvénients ne sont pas levés , ce qui est impossible , il en resterait du moins aussi peu qu'il est permis de l'espérer, la nature humaine étant donnée ; ce qui est pour tout homme sensé le point de perfection.»

Lorsque M. de Maistre arrive à défendre la conduite politique des papes, nous ne voulons pas assurer qu'il n'abandonne jamais son rôle de juge pour prendre celui d'avocat qui est dans sa nature ; toutefois il est incontestable qu'il a réfuté bien des assertions ridicules des écrivains antireligieux, et consé-

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qiiemment antisociaux, du dernier siècle. On trouve çà et là des traces de cet esprit si incisif et si mordant qui a Ijrillc depuis dans les Soirées de Saint- Pétersbourg. Je lis à la page 266 du premier 'volume :

« En feuilletant les papiers anglais, on demeure frappé d'étonnement à la vue des inconcevables erreurs qui occupent encore des têtes d'ailleurs très saines et très estimables.

» A l'époque des fameux débats qui eurent lieu en l'année i8o5 au parlement d'Angleterre, sur ce qu'on appelait l'émancipation des catlioliques , un membre de la chambre liante s'exprimait ainsi dans une séance du mois de mai :

« Je pense, et même je suis certain^ ([ue le pape n'est qu'une misérable marionnette entre les mains de l'usurpateur du trône des Bourbons; qu'il n'ose pas faire le moindre mouvement sans l'ordre de Napoléon; et que si ce dernier lui demandait une bulle pour animer les prêtres irlandais à soulever leur troupeau contre le gouvernement , il ne la refuserait point au despote. »

» Mais l'encre qui nous transmit cette certitude curieuse était à peine sèche , que le pape , sommé avec tout l'ascendant de la terreur de se prêter aux vues générales de Buonaparte contre les Anglais , répond qu'étant le père commun de tous les chrétiens, il ne peut avoir d'ennemis parmi eux; et plutôt que de plier sur la demande d'une fédération d'abord directe, et ensuite indirecte contre

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l'Angleterre, il se laisse outrager, chasser, emprisonner ; il commence enfin ce long martyre qui l'a rendu si recommandable à l'univers entier.

» Maintenant si j'avais l'honneur d'entretenir ce noble sénateur de la Grande-Bretagne, qui pense, et qui est même certain que le pape n'est qu'une misérable marionnette aux ordres des despotes qui veulent l'eml^loyer, je lui demanderais avec la franchise et les égards qu'on doit à un homme de sa sorte, je lui demanderais, dis-je, non pas ce qu'il pense du pape, mais ce qu'il pense de lui-même on se rappelant ce discours. »

Cette manière si spirituelle et si vive, qui sait répandre du charme sur les matières les plus aljstraites, fait du comte do Maistre le plus amusant des philosophes. rVprès avoir examiné toutes les grandes questions controversées depuis des siècles, et avoir jeté sur elles les clartés de sa parole , le comte de Maistre, sans se dissimuler la justice de quelques reproches adresses aux papes , démontre qu'ils ont été les sauveurs de la société européenne, et, saisi d'un transport enthousiaste , il improvise une ode en prose sur les bienfaits que la papauté a répandus dans l'univers.

Il ressort de cet ouvrage que l'époque la plus normale du monde a été celle où les souverains pontifes présidaient à tout l'ordre spirituel; que la seule espérance des peuples est dans le retour à l'unité catholique, et qu'enfin en dehors de la juridiction spirituelle des papes il n'y a que deux

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abîmes , la tyrannie des princes et la révolte des peuples.

Quoique nous appartenions à notre siècle , que nous ayons été nourri de ses théories indépendantes , nous serions loin de redouter le protectorat de Rome , si les peuples n'avaient réellement dans l'avenir d'autres moyens de salut que la force aveugle de la multitude ; mais il y a un immense danger à dire à la société qu'elle ne peut être sauvée que par un pouvoir qui , dans ses attributions de juge entre les rois et les peuples , est réellement brisé depuis quatre siècles.

Je crois fermement k la parole divine qui dit que le clirislianisme ne passera pas ; mais qui peut prévoir le rôle que Dieu lui réserve dans les pouvoirs visibles de la terre ? Il sera toujours le lien qui unit l'individu à Dieu , le grand instituteur des hommes, et conséquemment tout ce qu'il y aura dans le monde de justice et de vérité découlera de lui ; il régnera donc toujours invisiblemcnt ; mais que les peuples reviennent à invoquer le jugement des papes , c'est ce qui ne nous semble pas probable.

L'initiation sociale des nations est lente et progressive. Long-temps incapables de se diriger dans la vie politique, elles ont eu besoin d'un guide visible, parce que l'idée de justice n'était pas assez clairement aperçue de tous ; mais nous arrivons au siècle où il a plu à Dieu de livrer à l'humanité le soin de ses destinées terrestres. ]S' allons pas croirci que tout est perdu, parce qu'une vaste rénovation

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se préparc , ayons plus de foi dans la Providence et regardons l'avenir avec espoir et courage.

Ne nous effrayons pas trop des deux abîmes du comte de Maistrc. La lyrannic deviendra de plus en plus impossible, et la révolte aveugle disparaîtra avec elle.

L'élection , encore une fois , renferme tous les germes de l'avenir ; non l'élection telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui; il ne faut pour s'en convaincre que jeter les yeux sur la Chambre actuelle. Nous allons la voir languir quelques années, c'est son rôle. Et en effet, le travail intellectuel et vraiment social se fera hors de son sein , jusqu'à ce que le jour soit venu où une véritable représentation sortira de l'urne.

Tant qu'il n'y aura d'influent que l'élément social le plus impur , l'argent , on conçoit qu'une assemblée ne doit représenter que l'argent, et que, philosophiquement parlant, elle demeure étrangère à toutes les hautes questions intellectuelles. Il faut donc avant tout que l'intelligence et la vertu pénètrent dans le corps électoral. Voilà le grand enfantement auquel nous assisterons bientôt.

Ceci peut paraître impossible aux hommes positijs; mais tout leur paraît impossible, excepté ce qu'ils voient chaque jour (i).

(1) Nous renvoyons à la partie de ce livre inliltilcc Philosopitic l'examen des Soirées de Saint Pctcrsbourg de M. le comte de Maistre. Nous devons dire ici quelques mots du volume de ce cclcl>re écrivain , i)ubli6 sous ce litre ; DciÉiiliîc gallicane. Les Cuniiléra'.ions sur lal'rance, I. 20

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cl qiieituies autres ccrils de Joseph de Maistre, sont antérieurs à l'cpo- (]!ie qui nous occupe. Le livre de l'Église gallicane devait , dans l'origine, former le Ve livre i)u Pape. C'est une lutte spirituelle contre le j ausén isme et le gallicanisme: d'à nnères cri tiques de Port-Uoyal, une censure un peu passionnée de Pascal , une condamnation absolue de la Déclaration de 1682, malgré le respect qu'inspire à RI. de Maistre la grande ombre de Bossuet. C'est réellement un corollaire de l'ouvrage iirécédcnt; il offre mille preuves de la verve mordante et pleine d'élégance qui est une partie bien brillante du talent de Joseph de Maistre.

L'abbc Philippe Gerhet. —Des doclrlnes philosophiques sur la certitude.— Considéralions sur le dogme générateur de la piété catholique, — Coup d'œil sur la controverse.

Parmi les hommes dis lingues que l'on a appelés les diseiples de l'abbé de Lamennais, l'abbé Pli. Ger])et occupe le premier rang par la force logique de son esprit, sa clairvoyance métaphysique et la tendresse rêveuse de son âme.

Il publia en 182G une brochure de deux cents pages : Des doctrines philosopliiqiies sur la certitude dans leurs rapports avec les fondements de la théologie. Elle renferme plus de science philosophique que bien des œuvres volumineuses ; elle peut être considérée comme un auxiliaire puissant du second volume de \Essai sur V indijjh-ence en matihe de religion. C'est un combat contre le cartésianisme et le protestantisme, une nouvelle victoire contre la raison individuelle en faveur de l'autorité. Le disciple arrive aux mômes conclusions que son maître ; mais il augmente leur force par des moyens qui sont à lui. Il ne s'y montre pas inférieur à M. de Lamennais sous le rapport de l'enchaînement des idées et de la pénétration.

Le livre Des doctrines philosophiques sur la

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certitude eut peu de retentissement. C'est qu'il ne s'adressait qu'au raisonnement, faculté peu bruyante et dont les succès n'émeuvent pas comme ceux de l'imagination. M. l'abbé Gerbct se plaça bien plus haut dans l'opinion d'une partie de ses lecteurs par la publication des Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique. J'ai dit une partie de ses lecteurs , car il faut bien reconnaître que ce beau livre n'est pas accepté par tous. Il a des ennemis et des amis bien enthousiastes. On rencontre dans tous les publics , mais particulièrement dans le public catholique , des hommes de routine qui s'effarouchent de toute forme un peu nouvelle ; ils rejettent impitoyablement ce qui ne porte pas un cachet antique. 11 y a sur le style du dogme générateur une nuance un peu étrangère, quelque chose de l'Allemagne peutêtre, une sorte de vapeur légère à travers laquelle rayonne la lumière éblouissante. Les lecteurs craintifs sont aussi un peu dépaysés par les extraits des livres sacrés de l'Inde, que l'orientalisme moderne a déposés dans ce livre. Il faut joindre aux ennemis du dogme générateur les adversaires de M. de Lamennais ; car les premiers chapitres consacrés aux religions antiques s'appliquent à chercher dans l'univers les croyances enseignées par l'Église catholique. C'est toujours le système du maître. « Xous avons remarqué d'abord , dit l'abbé Gerbet , que le dogme eucharistique, ainsi que le culte auquel il sert de base, est le complément de la foi et du cullcî

l'amé geuret et ses ovvraces. 3o9

primitif du genre humain ; de sorte qu'on ne saurait le détacher de la religion, sans détruire le merveilleux enchaînement des vérités qui la constituent. Après l'avoir considéré dans son principe , et, si on peut le dire, dans sa semence déposée au sein de l'antique religion, nous l'avons considéré dans ses effets, dans cet amour même dont il est le principe inépuisable ; et nous avons vu que l'ordre de sentiments qu'il produit et qu'il entretient est aussi le développement complet ou la perfection des sentiments inspirés par la foi primitive ; de sorte qu'on ne saurait non plus le retrancher de la religion sans attaquer profondément Y esprit de vie. Ce mystère est le cœur du christianisme ; telle est en un seul mot la conclusion de cet écrit. »

Nous nous trompons peut-être ; mais les Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique nous semblent une œuvre très élevée de philosophie chrétienne , une œuvre qui devrait ôtre chère au poëte et au philosophe , car elle est remarquable par l'amour et surtout par la science. Que peut-on reprocher à une foule de pages d'une pensée sublime , revêtue d'un style si élégant et si pur ? Je cite : « La communion chrétienne n'est pas une simple participation à la grâce, mais à la substance même de l'homme-Dieu , s'incarnant en chacun de nous pour purifier notre âme et la nourrir. C'est l'union avec Dieu, élevée, si l'on peut parler ainsi , à sa plus haute puissance , et parvenue au dernier degré qu'il soit possible d'atteindre dans

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Ips limites de l'ordre présent : au-delà, c'est le ciel. Si, en effet, tandis que la sunslance divine se mêle à notre substance, Dieu transformait dans la même proportion notre intelligence en son intelligence et notre volonté en son amour, nous le verrions face à face , nous l'aimerions d'un amour égal à celte claire vue : le ciel n'est pas autre chose. Attendons un peu , le jour de la transfiguration approche. La vie terrestre n'est que l'enfance de l'homme »

Je lis quelques pages plus loin :

« Cette foi puissante à la présence humaine de la divinité n'ébranle notre frêle nature que pour la consoler et l'affermir; elle l'exalte avec la môme force dont elle pourrait l'accabler , et lui imprimer , si j'ose le dire , de toute la pression qu'elle exerce sur elle, un mouvement d'ascension vers ce monde supérieur , où , dans le sein de la présence divine sans voile , rintelligcnce et l'amour se dilateront sans effort.

» Le protestantisme , qui a répudié ce magnifique don , est l'absence du Christ, comme le déisme est, dans un ordre d'idées plus général , l'absence de la divinité. «

L'espritphilosophique n'abandonne jamais ra])l)é Gerbet. 11 aura été retenu par cette manière raisonneuse de notre époque. En effet, son âme ne s'épand guère en flots d'amour comme celle de François de Sales ; elle ne l'ose pas. On sent bien palpiter sous ses paroles un cœur plein de tendresse; mais le philosophe domine. Étudiez-le dans

l'abbé GERBET et ses ouvra ces. 3 11

le chapitre qui prêtait le plus à l'épanchement mystique , et qu'ilaintiUilé V ie intérieure . 11 explique presque continuellement ; et , s'il veut donner une idée de l'amour, il emprunte les paroles du vieux solitaire qui a légué au monde \ Imitation de Jésus. Toutefois, l'amour est l'àme de la pliilosopliie de l'auteur , et les pages que nous allons citer peuvent figurer, selon nous, parmi les plus belles que le siècle ait produites.

« Les merveilles du cœur sont-elles sans prix, et , si le divin existe quelque part , où le cliercherat-on , s'il n'est pas dans l'extase de la vertu? Pour moi , je prête l'oreille aux sons que rendent les âmes saintes avec plus de respect qu'à la voix du génie. Faisons silence ; écoutons-les. L'Eucharistie, disent- elles , est une partie intégrante des deux mondes , un temple placé sur les confins de la terre et du ciel. Là se trouve leur point de contact , là s'opère la jonction des symboles de l'une et des réalités de l'autre; et la communion s'accomplit comme sous le vestibule entrouvert du sanctuaire invisible où se consomme l'éternelle union. Tandis que les sens restent dans l'ordre actuel , l'àme ressent la présence de l'autre ordre ; elle y entre , elle prend possession de sa substance, comme un homme transporté soudain aux limites de cet étroit univers visible , étendant sa main au-delà , saisirait déjà les prémices d'un plus vaste monde. Alors il se passe en elle de ces choses que la parole humaine craint de profaner en les exprimant. Au murmure confus

Oia DEUXIEME PARTIE. RELIGION.

des passions qui grondent encore dans ràmc fidèle , comme le dernier bruit des agitations de la vie , succède lout-à-coup un grand silence. Bientôt une communion également forte et douce annonce la présence d'un Dieu ; et soudain les saints désirs, et la prière , et la patience , et l'esprit de sacrifice, souvent languissants , se raniment ; tout ce qu'il y a de divin en elle s'allume à la fois. Son regard s'épure et reçoit quelques rayons de cette lumière qui éclaire ce qui est au-delà du cœur. Des émotions indéfinissables, vives comme des sensations, calmes comme des idées , attestent l'harmonie renaissante de l'esprit et des sens. On éprouve dans mille autres circonstances les joies de la vertu : c'est là seulement qu'on en savoure toute la volupté. Vous cherchez ensuite cet ordre de sentiments , et vous ne le retrouvez plus. Il a passé sur l'àme pour lui laisser entrevoir le sens suprême de ce mot de bonheur, qui appartient à une langue perdue , dont l'idiome parlé par les enfants d'Adam ne contient plus que les ruines. Mais , mieux elle comprend ce mot, plus elle sent qu'il n'est pas de ce monde. Tant qu'elle n'aura pas déposé à la porte du ciel tout le fardeau des terrestres vertus , tant qu'il ne sera pas venu ce moment oîi elle sera libre enfin , même de l'espérance , l'àme captive ne connaîtra que des joies souffrantes. L'allégresse de la terre soupire , son bonheur pèse , et, pour qui connaît à fond cette vie, le plus grand miracle de la communion est de la rendre légère. Ces ravissements de l'amour, mêlés

l'aRRÉ GEP.P.ET et ses OrVRAGES. 3l3

(le Iristosso , donnenl dans ce moment solennel à la physionomie une expression sublime. Celle de la joie Test rarement : c'est que la joie est si fugitive et si fausse qu'elle seml)le communiquer à la figure humaine je ne sais quoi de l'air d'un insensé. La douleur au contraire ennoblit presque toujours la physionomie. Mais l'instinct de notre destinée primitive, froissé par ce contraste, cherche une autre dignité que celle du malheur. La vraie con- <lilion de l'iiommc est la réparation de sa misère ; et sa figure ne rcvét son plus beau caractère terrestre que lorsqu'elle est l'expression de ce m} stère de douleur et de grâce, lorsqu'elle reçoit l'empreinte d'une joie divine descendue dans l'abîme de nos souffrances. Contemplez les traits de ce chrétien qui adore en lui son Sauveur : no diriez-vous pas que , si cette bouche, fermée par le recueillement , s'ouvrait tout-à-coup , une voix en sortirait , essayant d'un ton plaintif inouï le cantique des cieux ; elle chanterait comme un ange soupire , elle gémirait comme chante un mortel. »

Platon , vivant au xix*^ siècle , n'aurait peut-être pas mieux dit.

Le dernier chapitre du livre ( Liaison de toutes les erreurs destructives de la foi à V amour divin ) est d'une grande profondeur. On ne rencontre nulle part une compréhension plus complète du monde moral, une plus lumineuse intuition de l'invisible. « La vérité étant une par son essence, toutes les négations viennent en dernier lieu se confondre en

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iino grande nogaiioR , et il n'est pas d'erreur qui n'attaque la yérité substantielle ou Dieu même. Sous ce rapport, toute erreur coupable est un déicide. » L'auteur, dans une analyse rapide, examine les idées des prolestants , des déistes et des panthéistes, et prouve qu'ils ont caché la même erreur sous des mots divers. Les premiers en niant la présence réelle, et les seconds la divinité de Jésus-Christ , ne nient que la possibilité de l'union de Dieu et de l'homme , de l'infini et du fini.

« Mais la question ne s'arrête pas à ces termes , car il est clair que les panthéistes ne font que la généraliser, en demandant à leur tour comment le fini peut co-existor avec l'infini, qui comprend tout. De là le système de l'identité absolue de toutes choses : les êtres finis ne sont plus que de simples modifications de l'être universel. »

Aussi le panthéisme est-il l'abîme où vont s'engloutir toutes les philosophies erronées. «L'homme, dit éloquemment l'abbé Gerbet , après avoir refusé de croire à l'union de Dieu avec l'homme, à son amour, à son existence, lorsqu'il se voit séparé de lui, cette solitude le désole et l'effraie , parce que le besoin de l'infini le tourmente, et au moment oii il vient de dire en son cœur Dieu n'est pas , sa raison troublée s'écrie que tout est Dieu. »

Sans doute les hommes qui ont commencé les discussions protestantes étaient loin de savoir où ils allaient ; mais n'est-ce pas une preuve de plus de la vérité enseignée par l'Église , que de voir

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