I.'ABr.r! r.ERDET ET SES OIVr.Vf.ES. 3l
ainsi tout rédifico ébranlé dès qu'on en tlélaclie une pierre; de voir qu'il n'y a pas de milieu entre la vérité et le comble de l'erreur?
Nous n'aurions qu'un moyen de faire passer dans l'ame do nos lecteurs les impressions que nous a laissées ce chapitre, qui ne renferme que quelques pages des plus substantielles que nous ayons lues ; ce serait de le copier tout entier. Car, où il n'y a pas d'objections à faire, la critique reste embarrassée de ses louanges sans compensation. L'auteur fait sortir avec la même clarté de la négation prolestante la désolante idée des matérialistes, que ce monde n'est pas régi par une souveraineté bienfaisante.
Nous en avons dit assez pour indiquer l'importance philosophique de ce petit volume. Sa supériorité est la cause la plus réelle de son peu de popularité. Si l'abbé de Lamennais avait débuté par le second volume de \ Essai , il n'eût été lu que de la partie savante du public catholique.
Les livres religieux ne sont malheureusement feuilletés que par les croyants. Puissions-nous avoir contribué à attirer sur celui-ci l'attention des esprits sérieux, quels que soient leurs systèmes et leurs doctrines !
Le Coup (l'œil su/' la controverse chrétienne, publié en i83i , par l'abbé Gerbet, est un précieux résumé des discussions religieuses qui ont rempli des milliers de volumes, depuis les commencements jusqu'aux glorieux combats soutenus par l'é-
3lG DFAXIÈME PARTIE. UELIGION.
cole catholique du \i\^ siècle. Il ressort de ce résumé qu'au fond de toutes les luttes pour et contre la doctrine du Christ, apparaît la discussion fondamentale sur la certitude, c'est-à-dire le duel de la raison individuelle et de la raison générale , du rationalisme et de l'Église. Cet ouvrage est resté dans les bibliothèques du clergé , et est à peine connu du public.
Le travail de l'abbé Gerbet qui a été le plus généralement adopté par les lecteurs catholiques est le Cours cV introduction à V étude des vérités chrétiennes ^ qu'il publie dans /'f//2iVe/\î/V6^ catholique. Le beau dialogue de Platon et de Fénelon a enchanté tout le monde. Le cours de M. Gerbet continue à enrichir ce recueil qui a reçu de si magnifiques éloges de la bouche de M. Guizot.
Publicalions de M. de Genoudc — Le Christ devant le siècle, par M. Rosclly de Lorgues. — M. Bautaia.
Au milieu delà renaissance calliolique qui brillait alors sur la France, encore émerveillée des écrits de Chateaubriand , de Joseph dcMaistre , de Lamartine et de l'abbé de Lamennais, M. de Genoude eut l'heureuse idée de traduire la Bible. Les premières parties puldiées obtinrent un immense succès : les esprits étaientpréparés à cette lecture ; les hommes du monde eux-mêmes adoptèrent la nouvelle version, souvent éclatante de poésie. En effet, si les traductions précédentes , celle de Sacy , entre autres , pouvaient soutenir la comparaison dans les livres historiques et dans les peintures douces et pastorales , les livres lyriques étaient rendus avec une supériorité incontestable. Le bruit courut qu'un des plus beaux génies contemporains avait coopéré à la reproduction d'Isaïe et des psaumes. Quoi qu'il en soit , la Bible de Genoude se vit bientôt dans toutes les bibliothèques; et quelles qu'aient été les critiques dont elle a pu être l'objet depuis, elle est restée haut placée dans l'estime générale. L'heureux traducteur conçut le projet de
3l8 DEUXIÈME PARTIE. RELIGION.
répandre dans la nation tous les grands livres du christianisme. Après la Bible, les pères de l'Église, ces pliilosoplics catholiques qui ont développé les doctrinesde Jésus , et les ont défendues contre toutes les erreurs avec une gloire digne d'une si noble cause.
Après les pères , est venue la science humaine ; c'est une noble idée que la collection qui porte le titre de Raison du christianisme ; elle a réuni les témoignages du génie humain en faveur de Dieu. Bacon, Kepler, Galilée, L'Hôpital, Grotius, Arnauld , Nicole , Pascal , Malebranche , Bossuet , Abbadie , Bourdaloue , Fénelon , Massillon , Locke , Fléchier , Leibnitz , Clark , La Bruyère , Bentley , Saint-Réal , Addisson , Newton , Domat , d'Aguesseau , Young , Vauvenargues , Bulle t , Lardner , West, Euler, Sherlock, Littleton , Bonnet, 3iontesquieu , Haîler . Pope , La Harpe , Klopstock , Kant, lîerder, Gœthe, Duvoisier, Stolberg , Erskine , Dulac , de Maistre , Schlegel, Cuvier , etc. ; telle est l'imposante assemblée qui proclame dans ce livre la raison du christianisme. Le public a entendu sa voix.
Après cette œuvre, M. de Genoude a publié le célèbre apologiste anglais Wiseman , principal du collège anglais de Rome , docteur en théologie, et professeur de l'université romaine. Ce livre pourra avoir un grand retentissement en Angleterre. Le protestantisme y est broyé sous les coups de la raison et de l'élude. Wiseman est surtout remarqua-
PUBLICATIO>S I)E M. DE GEXOUDE. Ô\Ç)
blcpar l'universalilé de ses connaissances. Il puise ses preuves non seulement dans les origines , les traditions et les littératures des peuples qu'il acludiées profondément , mais dans la géologie , rellinugrapliie, l'histoire physique de 1 homme, l'archéologie; le monde orientai lui a fourni des arguments précieux.
Tel est , avec la réimpression de Malebranclic et une traduction de Xlniitatioii de Jésus-C/irisl , l'ensemble des travaux de M. de Genoude, quia bien mérité du catholicisme et de la civilisation.
L'œuvre de Wiseman nous rappelle un volume publié en i835 par M. Roselly de Lorgnes : Le Christ devant le siècle a obtenu un brillant succès ; plusieurs éditions dans moins de trois années et des traductions étrangères l'attestent suffisamment. C'est un précieux résumé de ce que les sciences physiques et morales ont enseigné en faveur du catholicisme, surtout des découvertes les plus récentes qui ont rejeté si loin les rêveries fantastiques des Dupuis et des Volney.
Des orgueilleux qui croyaient avoir pénétré les profondeurs secrètes de la nature, tandis qu'ils n'avaient aperçu que des surfaces , se mirent à crier, il y -a moins d'un siècle, que les récits de Moïse étaient menteurs ; que la science des temps nouveaux se révoltait contre la science antique, et que les nations avaient vénéré des absurdités durant de longs siècles. Posant des bornes à la toutepuissance de Dieu, ils soutenaient que l'espace de
320 DEUXIÈME l'AUTlE. RELIGION.
six jours n'avait pu suffire à la cicalion du monde; que le déluge universel était une"fable; que les tables astronomiques des nations le plus anciennement civilisées contredisaient formellement l'àgc que la Bible donne à notre globe. Ce fut pendant un demi-siècle un risiblc triomphe de l'ignorance superbe. On était tout joyeux de ces misérables découvertes; on riait au nez des croyants qui se cachaient dans l'ombre pour adorer leur Dieu méconnu.
Après ces jours de désordres nous avons assiste à un magnifique spectacle. Des savants ont examiné les livres de la fausse science , et ils ont été frappés de leur outre-cuidanccctdc leur ignorante frivolité. Ils se sont égarés long-temps dans les déserts , souffrant le chaud et le froid , la faim et la soif; ils ont vu leurs cheveux blanchir sur les livres sacrés du berceau du monde. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas guidés par la foi , mais seulement par le noble enthousiasme de la science, par la passion de la vérité. Après un long commerce solitaire avec la nature , qu'ils interrogeaient nuit et jour , après de vastes recherches dans le ciel et sur la terre , le ciel et la terre ont répondu Dieu , et les savants se sont prosternés , parce qu'ils ont trouvé la foi dans la science.
L'ouvrage de M. Rosolly de Lorgnes résume parfaitement cette dernière renaissance scientifique; il on donne une idée suffisante aux hommes du monde, et indique aux recherches des hommes slu-
M. nOSELLV DE LORCILES. 3^1
dieux les sources où ils peuveiil puiser ces inappréciables trésors.
Nous avons remarqué au commencement de ce livre un résumé historique qui comprend le xviii<^ et le xix*= siècle; il est écrit avec une verve très spirituelle. La phrase y a une allure vraie et dédaigneuse qui entraîne ; une conviction profonde apparaît dans chaque ligne. L'auteur marche d'ailleurs appuyé sur des citations nombreuses, et puis il ne s'occupe que des folies du xviii*' siècle , de ses idées religieuses. Nous ne sommes pas de ceux qui maudissent l'œuvre entière de notre prédécesseur. Dans l'ordre politique ilafait degrandes choses : il a tué le moyen âge et les idées du cardinal de Richelieu ; il nous a débarrassés de l'aristocratie de naissance ; c'est toujours une de moins ; il a frayé la route à l'organisation sociale vers laquelle nous marchons. Mais en religion , il a partout pris l'abus pour la chose, il a montré une ignorance d'enfant et un orgueil de démon. M. Roselly de Lorgnes met en relief cette ineptie fastueuse :
« Un plan s'organisa : on résolut d'établir le culte de la raison, c'est-à-dire de l'homme. Il fallait donc démontrer que la raison se suffit, que Dieu n'existe pas. Ceci était embarrassant : la terre est un témoin insubornable , annonçant les merveilles du créateur ; et communément on croyait que le monde n'avait pu se produire lui-même. Voltaire parla , la difficulté disparut, i^ En humectant de la
farine avec de l'eaii , dit-il, et en renfermant ce mélange , on trouve au bout de quelque temps , à l'aide du microscope, qu'il a produit des êtres organisés dont on croyait ia farine el l'eau incapables. C'est ainsi que la nature inanimée peut passer à la vie , qui n'est elle-même qu'un assemblage de mouvements. » ( Voltaire, Dict. pliiL, arl. Dieu. ) Par cette savante explication , il n'était plus nécessaire de rechercher un créateur à l'univers. Les sages admirèrent cette solution sublime... Helvétius afllrme qu'on n'en finirait point si l'on voulait donner la liste de tous les peuples qui vivent sans avoir l'idée de Dieu. Nous pensons comme lui : il aurait été aussi difficile de finir cette liste que de la commence?'; car Bayle suppose que ces peuples sont situés dans des terres australes et inconnues . ^^
M. Roselly de Lorgnes continue de ce ton toute la peinture du xviir siècle. Mais il ne saurait aller plus loin dans sa critique que le tribun populaire, Benjamin Constant, disant, dans son livre de la Religion : « Les auteurs du xviiU' siècle, qui ont traité les livres saints des Hébreux avec un mépris mêlé de fureur, jugeaient l'antiquité d'une manière misérablement superficielle ; et les Juifs sont de toutes les nations celle dont ils ont le plus mal connu le génie , le caractère et les institutions religieuses. Pour s'égayer avec Voltaire aux dépens d'EzécIiiel ou de la Genèse , il faut réunir deux choses qui rendent cette gaieté assez triste : la plus profonde ignorance et lu frivolité la plus déplorable. »
M. ROSELLY DE LOllGLES. 323
^'ous ne trouvons à reprendre dans ce moreeau que la manière dont l'auleur présente le clergé de la restauration. A l'entendre , cette inlluence cléricale, qui lit tant de bruit alors, n'aurait existé que dans les calomnies des journaux et des chansons. Nous savons que les fameux articles sur les jésuites sont frappés de ridicule aujourd'hui ; nous reconnaissons leur exagération , et nous ne conce- Aons guère comment les abonnés ne sont pas morts d'ennui en lisant la même chose tous les jours; mais il est impossible de nier la réalité des projets politiques et de l'action ambitieuse de certains dignitaires ecclésiastiques de cette époque. Que chacun sonde sa conscience, et me réponde.
Nous avons surtout remarqué dans ce livre le chapitre sur les Prophètes, qui nous a semblé un traité complet et nouveau dans plusieurs i)arties. Rationalité de la prophétie : pour la nier , il faut nier l'âme et se jeter dans le matérialisme. La spiritualité de l'àme admise , aucun esprit philosophique, étudiant cette mystérieuse essence, n'aflirrnera l'impossibilité du don de prophétie , signe de l'inspiration divine du prophète , la sainteté de sa vie, et surtout l'accomplissement de sa parole. Consentement général des peuples en faveur de la prophétie : pas un seul grand événement dans l'iiistoire du monde qui n'ait été annoncé. Sainteté des prophètes hébreux : leur courage dans le martyre , leur amour de la vérité , qui est Dieu. Accomplissement dos prophéties : les diverses faces de la
queslion sont présentées avec une lucidité bien précieuse.
Le travail de M. Roselly de Lorgnes sur les preuves de raccomplissement dos prophéties, mérite de fixer l'attention de tous les hommes qui pensent. Il examine les récits des voyageurs modernes, et trouve que partout les siècles ont obéi à la voix de Dieu.
Nous terminerons cette revue des écrivains religieux de notre temps par quelques mots sur un homme dont l'enseignement a retenti en France depuis quelques années. Élève de M. Victor Cousin, et l'un des membres les plus distingués de l'École normale, M. Bautain se fil remarquer dès l'abord par sa patience , sa pénétration et son amour sincère pour la vérité. Il fut désigné pour aller prêcher l'éclectisme à Strasbourg, et devint bientôt le centre d'un mouvement catholique dans l'est de la France. Il arriva à la foi par le dégoût de la science, qui n'apprend rien de complet. <c J'ai raisonné avec Aristote, j'ai voulu refaire mon entendement avec Bacon, j'ai douté méthodiquement avec Descaries, j'ai essayé de déterminer avec Kant ce qu'il m'était possible et permis de connaître; et le résultat de mes raisonnements, de mon renouvellement, de mon doute méthodique, a été que je ne savais rien, et que peut-être je ne pouvais rien savoir. » (Discours sur la morale de V Evangile comparée a celle des philosophes^
L'élude de l'Évangile conduisit bJQ^itôt M. Bau-