CHAPITRE I
Pourquoi Dieu nous envoie des maladies, et comment il les fait servir à la perfection de ses élus.
Si les ouvriers du Père de famille, qui règne dans les cieux, n'étaient employés qu'au travail du corps, comme les laboureurs et les moissonneurs, il faudrait qu'il leur donnât de la santé et des forces ; autrement ils ne pourraient accomplir leur tâche. Mais comme leurs principaux exercices sont spirituels et qu'on ne mérite pas moins en souffrant qu'en agissant, le Seigneur a coutume de les conduire, par deux voies différentes, à leur fin, qui est la perfection chrétienne.
Aux uns il donne une vigoureuse complexion, une santé à Fépreuve des plus grands travaux, afin qu'ils
TRESOR CACIIE
s'emploient à des œuvres extérieures, où le corps a une grande part, et à d'autres œuvres qui, tout en étant plus propres à l'esprit, s'exercent cependant mieux et plus facilement quand le corps est sain et robuste.
Aux autres il envoie des maladies; et il semble vouloir les accabler de douleurs ; mais il fortifie tellement leur esprit que, le corps demeurant tout languissant, ils sont capables de pratiquer les plus héroïques vertus. Celles-ci sont en effet toujours accompagnées de la patience; et la patience^ selon saint Jacques, produit des œuvres parfaites (1). On peut donc dire que, d'une certaine manière, souffrir c'est agir; que les plus patients sont les meilleurs ouvriers; et qu'on est parfait, lorsque, joignant l'action à la souffrance, on avance dans la vertu, aussi bien dans la maladie que dans la santé.
Qui pourra expliquer les secrets de la Providence divine, au sujet de ces deux voies si différentes ?
D'une manière générale. Dieu aimerait mieux que les hommes fussent en santé et le servissent joyeusement, sans souffrir, ni de corps, ni d'esprit. Il créa nos premiers parents dans l'état d'innocence, avec des corps qui devaient être immortels et exempts de toute sorte de maladies. Adam, après sa chute, et ses enfants, pécheurs comme lui, jouirent longtemps d'une assez parfaite santé. Les Israélites furent quarante ans dans le désert, sans quil y eût, dit David, un seul malade dans toutes les tribus. (Ps. 104.) Dieu les conserva de la sorte, afin que rien ne les empêchât de
(l! Patientia autein opus perfectum habet. (Jac. i, 4.)
gagner la terre promise, après avoir attaqué et vaincu les nations puissantes, qui leur en disputaient l'entrée.
En outre, on ne peut nier que la santé et les forces corporelles, quand on en use selon Dieu, aident beaucoup à traverser le désert de ce monde, jusquà ce qu'on arrive à la terre promise, au repos éternel. Elles servent à combattre vigoureusement le démon et Tamour-propre; à entreprendre des choses très utiles pour nous et pour le prochain, et d'une grande édification pour toute l'Eglise; à faire de rigoureuses pénitences; à pratiquer toutes les œuvres de miséricorde, soit corporelles, comme de servir les malades et de recevoir les étrangers; soit spirituelles, comme de prêcher, de diriger les consciences et d'exercer d'autres semblables ministères.
Aussi saint Thomas a sagement remarqué que le Sauveur, ce nouvel Adam descendu du ciel, a bien pris les misères du premier Adam, mais non les maladies qui étaient incompatibles avec un tempérament aussi excellent que le sien. Il a également préservé des infirmités du corps la sainte Vierge, sa Mère, saint Jean-Baptiste, son précurseur, et d'autres saints qu'il destinait à de grandes entreprises, car ils n'auraient pu en venir à bout, s'ils n'eussent eu des corps robustes et endurcis au travail.
Ceux qui ont reçu ce don du ciel, doivent, selon le conseil de saint Basile, s'efforcer de le conserver et dire comme David : Seigneur^ tout ce que j'ai de force, je le conserverai pour vous, parce quevous êtes mon Dieu[i).
(1) Fortitudinem meam ad te custodiam, quia Deus susceptor meus es. (Ps. lyiii, IH.)
Ce saint roi savait que, fortifié d'en haut, il avait fait des prodiges, étranglé des ours, déchiré des lions, vaincu des géants, défait des armées (1). Jugeant donc qu'il ne devait pas ruiner indiscrètement ses forces, qu'il devait au contraire les ménager pour des occasions importantes : « Seigneur, disait-il, je veux conserver mes forces, non pour moi, mais pour vous; je veux les employer, non à me procurer du plaisir et de la gloire, mais à vous honorer et à vous servir. >)
Si nous usons bien de la santé que Dieu nous a donnée, nous pouvons dire la même chose; nous serons assez forts pour surmonter nos passions, qui sont souvent plus furieuses que les ours et les lions; triompher des démons, qui sont plus terribles que des géants; vaincre nos vices, qui sont plus redoutables que des armées; exécuter enfin de grandes choses, au3si utiles aux hommes que glorieuses pour Dieu et salutaires pour notre âme.
Mais la corruption de notre nature est telle que, le plus souvent, nous nous servons de la santé pour offenser Dieu, et non pour le servir; et qu'au lieu de l'employer à acquérir les vertus, nous l'employons à entretenir nos vices, surtout l'impureté et l'intempérance, que saint Grégoire appelle des vices charnels, parce qu'ils régnent dans la chair et n'ont pour objet que le plaisir des sens.
Trop d'embonpoint dans un corps nourri avec délicatesse, porte celui-ci à la volupté; et les fautes dans
(1) ]psc est... qui octingento5 interfecit impetu une. ill Reg. xxm, 8.)
DANS Lb:S iMALADIES ET LES AFFLICTIONS D
lesquelles -ont tombés une infinité de gens à cet égard, doivent nous faire connaître et redouter notre faiblesse. Les Israélites abusèrent de la parfaite santé que Dieu leur conserva dans le désert. Venaient-ils à manquer d'eau '! ils s'en prenaient à iMoïse, éclataient en violents murmures et allaient jusqu'à vouloir le lapider (1). S'ils manquaient de pain, ils se plaignaient d'avoir été tirés de l'Egypte et disaient qu'on aurait mieux fait de les laisser finir leurs jours dans la servitude, plutôt que de les mettre en liberté pour les faire mourir *de faim (2). S'ils avaient de la manne en abondance, ils s'en dégoûtaient et regrettaient les oignons et les poireaux cV Egypte. Penddini que Moïse était avec Dieu sur la Montagne, ils s^assirent pour manger et pour boire ; après quoi ils se levèrent pour jouer (8); et leur jeu se termina par une infâme idolâtrie. Une autre fois, pour corrompre plus facilement des femmes étrangères de la terre de Moab, ils n'hésitèrent pas à fléchir le genou devant leurs idoles. Enfin, ce peuple si chéri de Dieu., qui était dans V abondance de toute chose, se soûlera contre son Seigneur (4). Voilà à quels excès conduit l'abus d'une bonne santé ! Un cheval fort et vigoureux, qui obéit à la main, fait honneur au cavalier et le tire des plus mauvais pas ; mais sil est vicieux, il l'entraîne malgré lui dans les précipices. De même, un corps robuste et
(1.) Adhuc paululum et lapidabit me. (Exod. xvii. 4.)
(2) Cur eduxistis nos in desertum istud, ut occideretis omnem multitudinem famé ? (Exod. xvi, .3.)
(3) Sedit populus manducare, et bibere ; et surrexerunt ludere. ^Exod. XXXII, 6.)
(4) Incrassatus est dilectus, et recalcitravit. (Deut. xxxii.lo.)
plein de sanlé, qui se laisse conduire par le frein de la raison, augmente le mérite de Tàme, et on peut le comparer au cheval dont il est parlé dans Job, qui s'élance à la rencontre de l'ennemi, traverse ses rangs et revient couvert du sang des vaincus (1); mais s'il n'est pas bien dompté, il précipite Tàme en toute sorte de vices.
L'inteiïipérance porte un homme qui fait un dieu de son ventre à tous les excès. La violence de la passion du voluptueux pour les plaisirs sensuels, ou du joueur pour son divertissement favori est telle que si Ton veut s'opposera leurs désordres, on se heurte à des murmures et à des emportements.
Mais le mal est beaucoup plus grand s'il s'agit de personnes riches et puissantes ; car la santé, la richesse et la puissance réunies ouvrent la porte à tous les vices et ruinent souvent toutes les vertus : Il y a trois choses, dit le sage, fjui troublent le monde ; et il yen a une quatrième qu'on ne saurait supporter : un esclave sur un trône ; un fou qui est ivre ; une femme de mauvaise humeur,, et une servante héritière de sa maitresse (2).
Quel est cet esclave roi, sinon le corps qui réduit l'âme à le servir ? Quel est ce fou enivré, sinon l'appétit brutal qui abuse de la nourriture et des boissons?
(1) In occursum pergit armatis, conteinnit pavorem, nec cedit gladio... fervens et tremens sorbet terrain. ;Job, xxxix, 21-24.1
(2) Per tria movetur terra ; et quartum non potest sustinere : per servum, cum regnaverit ; per stultum. ciun saturatus fuerit cibo ; per orliosam niuliereni cum fuerit in niatrimonium a-^sumpta ; et per ancillani, cuni fuerit hieres doniin.e sua-. (Prov. XXX. 22-23.)
Quelle est cette fâcheuse femme, sinon la concupiscence qui, loin d'obéir à Fesprit, ne lui donne nul repos qu'il n'ait accordé ce qu'elle réclame? Quelle est enfin cette servante héritière de sa maîtresse^ sinon la chair qui, dans l'abondance de tous les biens, ne cherche qu'à satisfaire ses passions ?
Ces quatre chosestroublent les consciences, mettent le désordre dans les familles et dans les Etats ; parce qu'elles renversent l'ordre établi par la Sagesse éternelle et qu'il n'est pas juste de donner le commandement à celui qui doit obéir, ni de nourrir dans les délices celui qui doit être mortifié par l'abstinence et le jeûne.
Prions donc la divine Miséricorde de corriger ce dérèglement et de ne pas permettre que la santé du corps, qui doit servir à pratiquer la vertu, devienne, par notre faute, l'instrument de toute sorte de vices.
§ I. — De l'utilité des maladies.
On ne peut assez admirer la sage conduite de la divine Providence. Sachant que plusieurs de ses élus sont tombés dans de grands désordres pour avoir fait un mauvais usage de leur santé, ou prévoyant que la santé sera pour certains une cause de perdition. Dieu envoie aux siens des maladies pour les préserver de ce malheur et leur faire mériter par la patience une infinité de grâces. La maladie dompte le corps, assujettit les passions, empêche l'appétit de dominer la raison : tandis que, comme le- dit saint Grégoire, la chair qui n'est pas habituée à
souffrir ne peut résister à la tentation (1 . Une passion criminelle est bien plus dangereuse que la fièvre ; donc celui qui en est l'esclave, no saurait se plaindre d'une maladie qui aura la vertu d'amortir et d'éteindre le feu qui le consume.
Dieu disait à Job, au fort de ses douleurs : Souvenez-vous de la guerre et ne parlez plus (2). Vous dites peut-être : un corps abattu parla maladie est comme un cheval fatigué qui bronche à chaque pas et tombe enfin au beau milieu du chemin. Mais Dieu se sert de cette maladie pour empêcher l'àme de suivre la pente du vice et pour l'aiguillonner dans le chemin de la vertu. Souvenez-vous, dit saint Grégoire, que le prophète Balaam, ce méchant homme, étant monté sur une ânesse et allant maudire le peuple de Dieu, fut arrêté enchei- "j narTànesse elle-même, qui vit Fange du Seigneur la me d .ant, une épée nue à la main. Il eut beau la frapper avec un bâton ; loin d'avancer, elle lui serra fortement le pied contre le mur et enfin s'abattit sous lui. Balaam, abandonné de son ânesse et blessé au pied, frémissait de colère en se voyant contraint de demeurer là. Alors l'ange fit parler l'ânesse ; en même temps, il fit voir au prophète le danger extrême où il se trouvait. Balaam en fut si effrayé que, se prosternant aux pieds de l'ange, il consentit à faire tout ce qu'il lui ordonnerait (3).
Cela veut dire que. quand la chair souffre et que la douleur l'abat, elle soutient 1 esprit, l'empêche de se porter au mal, corrige ses égarements et lui fait ouvrir
(1) Lib. XXXIII, c. VII.
(2) Mémento belh, nec ultra addas ioqui. (Job. xl, 27.)
(3) Xum. XXII, ■22-35; II Petr. ii, 1.V16.
les yeux ; enfin, voyant Dieu prêt à le châtier, le pécheur s'humilie devant cette majesté suprême et lui témoigne son sincère désir de quitter le mauvais chemin pour prendre le bon.
Les maladies produisent ordinairement le même effet que les jeûnes, les disciplinas et les autres mortifications corporelles chez les personnes qui se portent bien. Mais elles opèrent d'une manière plus sûre et plus parfaite ; car la propre volonté n'y a aucune part, la vaine gloire aucune satisfaction ; et elles mortifient encore plus Tesprit que la chair.
Cependant, si de soi elles ne sont pas volontaires, elles le deviennent, en quelque sorte, par le moyen de la grâce, qui d'une chose nécessaire nous fait un sujet de mérite et qui fortifie tellement les saints dans leurs maladies, que souvent, non contents des douleurs que Dieu leur envoie, ils ont le courage d'y ajouter beaucoup de mortifications de leur choix.
La vie exemplaire que mena Job, pendant qu'il était riche et en parfaite santé, lui acquit beaucoup d'estime et de louanges. Mais le démon, dit saint Jean Chrysostome, ne faisait pas grand cas de sa vertu, parce qu'il lé voyait dans Tabondance ; et lorsqu'il l'eut dépouillé de tous ses biens, il s'étonna peu encore des marques de patience héroïque qu'il donna dans sa pauvreté, parce que, tout pauvre qu'il était, il ne souffrai t rien dans son corps ; mais lorsque , par la permission de Dieu, il l'eut affligé de cruelles douleurs et couvert, de la tête aux pieds, d'horribles ulcères (i),
(1) Egressus igitur Satan a facie Doniini, percussit Job ab ulcère pessimo, a planta pedisusque ad verticem ejus, qui testa saniem radebat, sedens in sterquilinio. (Job. ii, 7.)
iO iiiEsoi^ CACHÉ
sans ébranler sa constance, il ne dit plus mot, se crut vaincu et n'osa plus attaquer un homme qui s'était montré aussi ferme dans l'adversité que dans la prospérité.
Et que faisait cet homme accablé de douleurs ? // faisait sortir le pus de ses ulcères^ en les frottant avec un morceau de pot cassé. Il eût pu. sans doute, essuyer doucement ses plaies avec un linge; non, il les frotte rudement avec un morceau de pot cassé ; ce qui fait voir que, loin de chercher à diminuer ses douleurs, il veut plutôt les augmenter. Aussi disait-il : Qui m'obtiendra cette grâce du Seigneur, qu ayant cornmencé à me châtier, il me broie entièrement ; qu il étende sa main sur moi, et que, sll le faut, il me retranche du nombre des vivants 1) ? 0 admirable patience ! 0 résignation héroïque I 0 heureuse afïïiction, qui sert à perfectionner la vertu 1
Je ne m'étonne plus que saint Timothée. sujet à de fréquentes maladies et pressé d'une douleur d'estomac, ne bût que de Teau (2), pour entretenir son mal plutôt que pour le guérir. Je ne m'étonne pas non plus que Dieu n'ait pas voulu délivrer saint Paul de Taiguillondela chair. Selon saint Augustin, cet aiguillon était une espèce de maladie, ouune douleur aiguë ; et Notre-Seigneur semble l'insinuer par ces paroles : La vertu s" accroît et se perfectionne dans Vinfirmité f3).
{i\ Quis det lit veniat petitio mea, et quod expecto, tribuat mihi Deus ? Et qui cœpit, ipse me conterat ; solvat manum suam et succidat me ? (Job. vi, 8-9.)
(■2i Tim V, 23.
(3) Virtus in infirmitate perficitm\ (II Cor. xii, 9.) S. Aiig. ia Psalm. VI.
DANS LES MALADIES ET LES AFFLICTIONS il
Il n'indique aucune vertu en particulier, pour nous faire entendre que dans la maladie, toutes les vertus sont pratiquées et qu'elles y trouvent leur perfection. En effet, Tamour de Dieu s'y perfectionne, dans la proportion où l'amour propre est mortifié; la charité, en compatissant aux maux du prochain ; l'obéissance, en conformant sa volonté avec celle de Dieu ; la patience, en supportant avec joie les plus sensibles douleurs. En un ip^ot, toutes les vertus morales, semblables à l'or, qui est épuré par le feu, acquièrent,, par cette épreuve, d'autant plus d'éclat qu'elles ont de plus grands obstacles à surmonter.
En outre, combien la maladie est efficace pour purifier fàme de tout ce qui peut l'exclure du ciel ! Croyez que, comme Lazare mérita par sa patience d'être porté par les Anges dans le sein d'Abraham, vous mériterez par de longues maladies, souffertes patiemment et vous tenant lieu de purgatoire, qu'au moment de votre mort, net de tout péché et quitte de toute dette, vous serez incontinent admis au ciel.
Si Dieu vous rend la santé, au moins vous retirerez de la maladie cet avantage que, dans les rechutes, vous saurez ce qu'il faut faire pour en profiter. Vous vous souviendrez du conseil si salutaire que Notre- Seigneur donna au paralytique de la piscine aprèsl'avoir guéri : Prenez votre lit et marchez (l). Votre corps, en effet, est, selon saint Ambroise(2), comme le lit où l'àme repose ; de sorte que si l'âme éprouve quelque infirmité spirituelle, et se laisse emporter au
(1) Surge, toile grabatum tuum et amhula. (Joan m, 8 )
(2) Serm. 28 in id : Erant duo uno lecto.
vice par la nature corrompue, on peut dire que le corps l'entraine et la fait aller au gré de ses passions brutales. Mais quand elle est bien portante, elle gouverne le corps ; elle le porte, pour ainsi parler ; elle le meut de telle sorte qu'il la suit partout.
Que veut donc dire le Sauveur par ces paroles : Prenez votre lit et marchez ? Il veut dire : Vous avez enduré avec beaucoup de patience de grandes souffrances, des maladives douloureuses et prolongées ; maintenant, je vous rends à la fois la santé du corps et celle de lame ; et je veux que l'àme ait un empire sur le corps, qu'ils agissent toujours de concert et, allant de vertu en vertu, arrivent au comble de la sainteté.
Toutefois, quelque sain que vous soyez, ne vous croyez pas hors de tout danger ; craignez la rechute ; vous pouvez encore abuser de la santé qui vous a été rendue, soit parla vertu du Sacrement des Malades, soit par un miracle ; n'oubliez jamais le dernier avertissement que Jésus donna au paralytique : Vous voilà guéri. Gardez-vous bien de retomber dans le péché, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire (1). Ecoutez encore ce que vous dit le sage, interprété par le grand saint Grégoire : y<i sacrifiez pas votre honneur à des étrangers, et ne donnez pas vos années à un cruel ennemi : de peur que vos biens ne deviennent la proie de ces étrangers, que vos travaux ne servent qu'à les enrichir et que, sur le point de mourir, vous ne gémissiez d'avoir consumé inutilement toutes les forces
(1) Ecce sanus factus es; jam noli peccare, ne deterius tibi aliquid contingat. (Joan. v, 13.)
de ro^/'e cor/;.y (1). C'est-à-dire : Ne dégénérez pas jusqu'à devenir l'esclave de vos ennemis et de Satan, leur capitaine. Si Dieu vous donne des forces pour travailler, il n'est pas juste que des étrangers vous dérobent les fruits de vos labeurs ; et que ceux-ci, au lieu de vous enrichir, vous méritent Tenfer, où en punition de Tabus que vous aurez fait de votre santé et de vos forces, vous serez éternellement tourmenté.
§ II. — Comment les saints ont supporté les maladies.
La toute-puissance de Dieu fait dans les saints quelque chose d'admirable, lorsquelleles éprouve par la maladie. Car souvent elle les fortifie de telle sorte que tout malades et languissants qu'ils soient, ils ne laissent pas de travailler à la gloire de Dieu. C'est en ce sens qu'on peut prendre ces paroles de saint Paul : Je ne suis jamais plus fort que dans mes infirmités (2) ; parce que la grâce soutient ma faiblesse et supplée aux forces défaillantes du corps par la vigueur de Tesprit.
Qui n'est pas surpris des grandes choses qu'ont exécutées certains saints, tout infirmes qu'ils fussent ? Un saint Grégoire, par exemple, que l'Eglise loue en ces termes : Les choses qu'il a dites, faites, écrites ou
(1) Ne des alienis honorern tuum et aiiiios tuos crudeli, ne forte impleantur extranei viribus tuis ; et labores tui sint in domo aliéna ; et gemas in novissimis, quando consumpseris carnes tuas et corpus tuum. (Prov. v, 9-li.) (S. Greg. in admonitione 13^.)
(2) Cum enim infirmor, tune potens sum. (II Cor. xii. 10.)
14 TRÉSOR CACUÉ
ordonnées, sont d'autant plus admirables, qu'il avait une mauvaise santé et souffrait continuellement de violentes douleurs '1). Saint Bernard, saint François, sainte Claire, sainte Catherine de Sienne et beaucoup d'autre? ont également été conduits par des voies admirables, Dieu leur apprenant à agir et à souffrir en même temps, de sorte qu'ils se servaient aussi bien de la maladie que de la santé, pour acquérir la perfection. Parfois, il permettait que la maladie augmentât, afin d'accroître leurs mérites ; parfois il en diminuait Tintensité, pour qu'ils fussent capables de travailler davantage.
L'apiHre saint Paul souhaitait d'être conduit ainsi, lorsqu'il écrivait aux Corinthiens : Faisons voir, en toute occasion, que nous sommes de fidèles ministres de Dieu, par une grande patience dans les tribulations^ la 'pauvreté^ l^ oppression, les tourments, les prisons, les séditions, les travaux, les veilles et les jeihies... employons, avec le secours de Dieu, les armes de la justice pour combattre à droite et à gauche, soit quon nous honore, soit quon nous méprise (2). La droite et la gauche, ce n'est pas seulement Thonneur et l'opprobre ; mais aussi la santé et la maladie, la force et la faiblesse : parce qu'il n'est pas d'état où le soldat de
(1) Admirabilia siint qiue dixit, fecit, scripsit, decrevit, preesertim infirma semper et a^gra valetudine. (Breviar. iect. vi*.)
(2) Sed in omnibus exhibeamus nosmetipses sicut Dei ministros, in multa patientia, in tribulationibus, in necessitatibus, in angustiis. in plagis, in carceribus, in seditionibus. in laboribus, in vigiliis, in jejuniis;... in virtute Dei, per arma justitia; a dextris et a sinistris ; per gloriam et ignobilitatem. (II Cor. vi, 4-7.)
DANS LES .MALADIES ET LES AFFLICTIONS la
Jésus-Christ, qui aspire à la perfection, ne doive être prêt à signaler son courage.
Nous voyons maintenant pourquoi Dieu afflige les justes de grandes et douloureuses maladies. Saint Jean Chrysostome nous en dit le motif, à l'occasion deTimothée. ce disciple de saint Paul qui, malgré ses infirmités presque continuelles, ne cessait pas de travailler à la propagation de l'Evangile. Ce qui est surprenant, dit-il, c'est que le disciple ne demandait pas à son maître de lui rendre la santé, comme il la rendait à tant d'autres ; et que le maîlre, qui guérissait tous ceux qu'on lui présentait, ne songeait point à guérir son cher disciple ; mais sachant qu'il ne buvait que de l'eau, il lui ordonnait pour tout remède d'y mêler un peu de vin, à cause de la faiblesse de son estomac. Ils savaient bien l'un et l'autre que les maladies ne viennent pas sans Tordre de la Providence et ils s'y soumettaient avec plaisir. Saint Chrysostome indique alors huit raisons pour lesquelles Dieu exerce par des maladies la patience des plus grands saints, comme saint Paul et saint Timothée.
Tout d'abord, c'est afin qu'ils ne s'enorgueillissent pas à cause. des grandes choses que Dieu opère par leur ministère, mais que, convaincus de leur faiblesse, ils s'humilient et s'anéanlissent devant le Seigneur.
En second lieu, c'est afin que tous ceux qui sont témoins de leurs actions héroïques et de leurs miracles, voient qu'ils sont de la même nature que les autres hommes, puisqu'ils sont sujets aux infirmités de tous ; et qu'ils rendent gloire à Dieu pour les choses extraordinaires qu'ils aperçoivent.
Troisièmement, Dieu veut faire voir quelle est l'efficace de sa grâce, qui par de si faibles instruments opère tant de merveilles, en suppléant à ce qui leur manque de force.
Quatrièmement, c'est afin que le monde voie avec admiration la patience de ces hommes généreux et la pureté avec laquelle ils servent Dieu ; ils le servent en effet sans consolation pour eux-mêmes, parce que Dieu étant ce qu'il est, mérite d'être aimé et servi, quelque rigoureux qu'il paraisse .
Cinquièmement, c'est afin de nous faire considérer les couronnes magnifiques qu'il réserve à ses saints dans leciel, etla gloire dont il les récompensera à lafin des siècles. Car au dernier jour qui sera celui de la résurrection générale, il ferarevivre leurs corps et il les leur rendra, non plus sujets aux infirmités de la vie présente, mais glorieux, immortels et impassibles. Il leur donnera alors justement des marques insignes de sa douceur et de sa bonté, puisque, en ce monde, il n'aura, le plus souvent, payé leurs services qu3 par des croix. Quel maître renvoie, sans les payer, les ouvriers qui ont travaillé à sa vigne ou à sa maison et ont achevé l'ouvrage qui leur avait été confié ?
Sixièmement, l'exemple des saints nous console, lorsque nous tombons dans des infirmités semblables aux leurs; la pensée de la récompense qu'ils ont reçue après une vie pleine de croix, et qui nous attend nous-mêmes, nous excite à imiter leur patience.
Septièmement, Dieu veut que lorsqu'on nous propose pour modèdes saint Paul, saint Timothée, ou quelque autre saint, nous nous souvenions qu'ils
étaient des hommes sujets aux mêmes faiblesses que nous ; et que, si nous participons à leurs souffrances, nous aurons part à leurs mérites et à leur couronne. Voilà pourquoi saint Jacques nous exhortant à imiter la foi et la ferveur d'Elie dans l'oraison, dit quil était semblable à nous, passible comme nous (1) ; c'est-à-dire qu'il n'était, lui aussi, nullement exempt des misères de cette vie : et que néanmoins, par sa prière, il faisait tomber la pluie du ciel et il l'empêchait de tomber. Salomon disait de lui-même : Je suis en vérité. m,oi aussi, un homme mortel, semblable à tous les hommes ; j'ai été conçu, je suis né, j'ai pleuré, j'ai passé ma première enfance comme eux ; et cependant je n^ai pas plutôt demandé à Dieu Vespritde sagesse que j'ai obtenu ce don infiniment plus précieux que tous les trésors de la terre {i). Ce sage prince vouait nous apprendre qu'étant hommes comme lui, nous pouvons espérer de la bonté de Dieu la même grâce, si nous nous en rendons dignes comme lui.
En dernier lieu, Dieu afflige les justes par de graves maladies pour leur apprendre qui Ton doit appeler heureux ou malheureux sur la terre ; pour leur montrer que le vrai bonheur ne réside ni dans la santé, ni dans les honneurs, ni dans les richesses, mais dans les solides vertus; et que le vrai malheur ne consiste ni dans la maladie, ni dans les opprobres, ni dans la pauvreté, mais dans le péché et les vices. De sorte
(1) Elias homo erat similis nobis, passibilis. (Jac. v, 17, | (-2) Sum quidem et ego mortalis homo, similis omnibus... et invocavi et venit in me spiritus sapientiee ; et pnieposui illam regnis et sedibus ; et divitias nihil esse duxi in comparatione illius. (Sap. VII, 1-7.)
que les hommes sains et les riches sont malheureux, s'ils sont vicieux ; que les malades et les pauvres sont heureux, s'ils sont vertueux; et qu'il n'y a enfin rien de plus souhaitable à un chrétien que les souffrances.
L effet des souff'rances,àil saint Paul, est la patience; par la patience la vertu s'éprouve ; l'épreuve est suivie de r espérance ; et V espérance n'est jamais trompée^ parce que Vamourde Dieu, que le Saint-Esprit répand dans le cœur de ceux qui souffrent, les remplit de consolation et de joie (1). Et le même apôtre se réjouissait de ses propres infirmités [2'i, dans la pensée qu'elles produiraient et conserveraient en lui la vertu de Jésus-Christ.
De là, chez les justes, certaines plaintes causées par une sainte jalousie que l'amour de la perfection leur inspire. Ceux qui se portent bien, envient à ceux qui sont malades les nombreux mérites qu'ils acquièrent en souffrant; ils croient avoir trop peu de vertu pour supporter de semblables épreuves et, honteux de ce que Dieu les épargne, ils s'en prennent à eux-mêmes ; et pour se dédommager, ils se consument de travaux et de pénitences.
D'autre part, les malades envient à ceux qui jouissent d'une bonne santé, les grandes actions par lesquelles ils procurent la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise. Ils regardent leurs infirmités comme des châtiments du ciel, Dieu les leur envoyant parce qu'ils
(1) Scieiites quod tribulatio patientiam operatur ; j)atieiitia autem probationem ; probatio vero spem ; spes autem non confumlit ; quia charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per spiritum sanctum, (Rom. v, 3 5.)
(2) Gaudemus autem quod no? infirni sumus. (II Cor. xiii, 9.)
DANS LES MALADIES ET LES AFELlCllO.NS 11>
abuseraient de la saalé. Ils ne se plaignent jamais de ce qu'ils souffrent et rien ne leur fait plus de peine que Fincommodilé et les fatigues qu'ils occasionnent à ceux qui les servent. S'ils sont religieux, ils voudraient pouvoir jeûner, veiller, pratiquer, en général, tous les exercices de la religion, comme leurs frères, sans s'exempter des charges communes. En même temps, ils savent profiter de la maladie, en s'en faisant un sujet d'humilité et de patience, se persuadant que Dieu les veut en cet état et qu'ils ne peuvent rien faire de mieux que de se soumettre aux ordres de la Providence divine. En effet, de même que Jacob, sur le point de mourir, s'mclina devant le bâton de commandement de Joseph (1) ; de même, chacun doit adorer la souveraine puissance de Dieu et jusque dans les maladies, ne souhaiter que l'accomplissement de sa volonté, puisqu'il ne veut rien qui ne soit pour le bien de ses élus.
(1) Fille Jocob, moriens, singulos filiorum Joseph benedixit, e adoravit fastigium virgfe ejiis. (^Hebr. xi, 21.)