‹ Du trésor caché dans les maladies et les afflictionsChapitre 25 sur 45 · SIXIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

SIXIÈME MÉDITATION

NOUS SOUFFRONS PEU DANS LES MALADIES EN COMPARAI- SON DE CE QUE JÉSUS-CHRIST NOTRE-SEIGNEUR A SOUF- FERT DANS SA PASSION.

Une chose est bien capable de me consoler et de m'encourager dans les maladies, c'est la vue des souffrances de Jésus-Christ, qui, étant Dieu, s'est fait homme mortel et passible, homme de douleurs, dit le prophète Isaïe, et connaissant par expérience nos infirmités (1),

11 est vrai que l'Homme-Dieu n'a pas pris les maladies qui viennent du dérèglement des humeurs ; mais il a ressenti les douleurs et les dégoûts qui accompagnent nos maladies et beaucoup d autres tourments très cruels.

Premier Point.

Je considérerai d'abord que Notre-Seigneur a fait pour lui-même deux choses qu'il a coutume de faire chez les saints qu'il éprouve parla maladie.

Il) \irum dolorum et scientcm infiimitat^'in (Isai. lui. 3.)

TRESOR CAC

Il s'est privé des douceurs et des consolations sensibles, qui servent beaucoup à fortifier la chair ; et il a excité, dans la partie sensible de son être, de violents mouvements de tristesse, de crainte et d'ennui, jusqu'à tomber dans une mortelle agonie.

L'apùtre saint Paul souffrit ainsi. Car, bien qu'il ait écrit aux Corinthiens qu'il surabondaU de consolation dans ses souffrances (1), il avoua néanmoins qu'un jour il se sentit accablé de maux ; de contradictions au dehors, de frayeurs au dedans ; et que son affliction fut si grande qu'il était las de vivre (2). En effet, quand rinfirmité du corps s'augmente au point d'abattre l'esprit,* elle devient si pénible que, dans une véritable agonie, on est contraint de s'écrier avec David : Mon Dieu, sauvez-moi ; car les eaux de la tribulation ont pénétré jusque dans mon âme (3).

Oui, les eaux amères des tribulations n'ont pas seulement inondé le corps, elles sont entrées dans le fond de l'âme et y ont causé des craintes, des tristesses et des dégoûts.

Si Dieu me réduit à cet état, je me consolerai par la pensée que je bois le calice tout pur de la douleur, sans aucune consolation, comme mon Sauveur l'a bu pour m'instruire et pour me racheter. Il suffit, pour me con.^oler, que je ressemble à mon Roi éternel, que

(1; nuuiiiam. sicut aLundant passiuiies Christi in nobis, ita el perCliristum abundat consolatio iiostra. (II Cor i, o.)

(2) Non eniin volumus ignorare vos, fratres, de tl'iJjulatione nostra.quœ facta est in Asia, qiioniam supra modum gravati sumus supra virtutem.ita ut tœderet nos etiam vivere. (II Cor i, 8.)

(3) Salvum me fac, Deus, quoniani intraverunt aquœ usque ad qniniani meam. (Ps. lxviii. 2.)

je sois attaché à la même croix ; d'autant plus que si je m'offre sincèrement à lui pour souffrir, il adoucira aussitôt ma peine, car il a coutume d'en user avec ses amis, comme avec le bon larron, qui lui tenait compagnie sur la Croix, et auquel il promit que ce jour-là Jiiême Userait avec lui dans le paradis (1).

Etre en paradis, c'est être parfaitement heureux, et j'y serai dès aujourd'hui; carc'est là un des merveilleux effets que Dieu opère dans les justes affligés ; il laisse le corps sur la croix ; et en même temps, il donne à l'âme son paradis.

Aussi il y a lieu de croire qu'après avoir entendu cette consolante parole, le bon Larron commença aussitôt à goûter quelque douceur du ciel ; et cet avant-goût du paradis lui remplit le cœur d'une telle joie qu'il fit paraître sur la croix une admirable constance, jusqu'au moment où on lui rompit les jambes et il expira.

Etant languissant dans un lit, je me figurerai donc que je suis crucifié à côté de mon Sauveur. J'adorerai sa justice ; j'avouerai que je mérite d'être ainsi traité et je manifesterai une entière soumission à sa volonté.

Alors, peut-être me dira-t-il, au fond du cœur, une parole de consolation, qui sera comme une assurance que,danspeude temps,je serai avec lui dans le paradis.

Sa croix est le bois miraculeux qui rend douces les eaux arriéres (2). « Si vous avez bien présente à Tes-

(1) Amen dico tibi. hodie ineoum cris in par.iiliso. (Luc. xxiii. 43.)

{'2) Populus clamavit ad Dominum, qui ostendit ei ligniim, quod, cum misisset in aquas, in dulcedinem versae sunt. (Exod. iv, 25.)

TRÉSOtt CACHÉ. 3

prit la passion de Jésus-Christ, dit saint Grégoire, il n'y aura rien de si pénible que vous n'enduriez avec patience » et même avec joie. Mêlées avec le sang de l'Agneau, les eaux amères des tribulations perdront leur aniertume et deviendront aussi douces que le lait.

Deuxième Point.

Le nombre, le poids et la mesure des douleurs que Jésus-Christ choisit pour lui-même, surpassent tout ce qu'il y a eu de souffrances en ce monde. Il souffrit en effet, non parf<)rce, mais par un pur mouvement de sa charité infinie et dans la vue de satisfaire pour tous les péchés du monde, dont le nombre, le poids et la mesure excèdent toute pensée ; et il voulut, par ses souffrances, nous montrer la grandeur de son amour et l'abondance de sa rédemption.

Je considérerai d'abord la multitude de ses souffrances. EUesfurent innombrables, commenospéchés. Tout conspira pour le maltraiter : les démons avec leur chef Lucifer, la populace de Jérusalem et de toute la Judée; les scribes, les prêtres et les princes des prêtres, Anne et Caïphe, les soldats d'Hérode, les gardes de Pilate. Tous, à Tenvi, le tourm.entèrent cruellement et sans relâche, jusqu'au dernier moment de sa vie. Je compterai, si je le puis, les soufflets, les crachats, les coups de pied et de poing, les railleries, les injures et les blasphèmes, qu'il endura dans la maison de Caïphe. Dieu seul, dit saint Jérôme, sait ce qu'il souffrit chez ce grand prêtre, durant cette

triste nuit ; et le jour suivant, il subit le même traitement dans le prétoire de Pilate.

Durant sa flagellation, les bourreaux dépassèrent le nombre de coups fixé par la loi, qui était de quarante-neuf; et certains auteurs disent qu'ils allèrent jusqu'à cinq mille.

Sa tête sacrée fut percée de soixante-douze épines. Sur le Calvaire, aucune partie de son corps ne fut exempte de douleurs ; et si, selon l'Ecriture, on put compter ses os (1), on ne put compter ses douleurs, qui furent innombrables.

Quant au poids de ces souffrances, il fut tel que tout autre qu'un Homme-Dieu ne Teût pu porter ; car il devait égaler le poids des péchés du monde, dont ce divin Sauveur s'était chargé pour en décharger les coupables. La seule pensée du poids de ces souffrances l'impressionna si fort, au jardin de Gethsémani, qu'il sua du sang en abondance . Parlant des fouets qui lui déchirèrent le corps, il disait, par la bouche de son prophète, que les pécheurs avaient bâti sur ses épaules (2)^ comme s'ils eussent élevé une grosse tour sur son dos.

Comme la couronne d'épines qui ensanglantait son visage pesait sur sa tête ! Que la Croix, sous laquelle il trébuchait et fléchissait et qu'on dut l'aider à porter, lui fut un pesant fardeau ! Combien son corps, suspendu à la Croix et pesant sur ses pieds et ses mains, lui fit souffrir un cruel tourment I

(1) Dinumoraverimt omnia o>sn mea. (Ps xxi, 180

(2) Supra rlor!?um meimi fabricaverunt peccatores (Prf. cxxvni, 3.)

Je mesurerai enfin ses douleurs. L'Evangile nomme sa passion un excès, parce qu'en effet ses souffrances furent excessives ; parce que la mesure fut non seulement pleine et pressée, mais surabondante et débordante. Et cependant, quelque grand que fût le calice, quelque amers que fussent la myrrhe et le fiel que son Père y avait mêlés, il le but, sans en laisser une goutte. Il voulut même goûter le vinaigre qu'on lui présenta un moment avant sa mort, afin d'accomplir, jusqu'à la moindre circonstance, ce qui avait été prédit de sa passion par les prophètes.

Pourrai-je considérer ces choses avec attention et ne pas me sentir encouragé à souff"rir avec patience toutes mes afflictions ?

Pense:, me dit saint Paul, à celui gui a souffert tant de contradictions et d'injures de la part des pécheurs, afin de ne pas vous décourager et de ne pas défaillir dans vos tribulations {\). Pensez au nombre, au poids et à la mesure des contradicticns éprouvées par votre Sauveur Jésus, et vous verrez que ce que vous souffrez, est peu de chose en comparaison.

Pour me consoler pendant cette maladie, je considérerai que mon lit est le bois de la croix ; que les remèdes sont le fiel et le vinaigre ; les saignées et les cautères, les plaies des pieds et des mains: les maux de tête, la couronne dépines ; les dégoûts de la nourriture, l'agonie et la sueur de sang de mon très doux

Maître,

(1) Recogitate eniin eum qui talein sustinuit a peccatoribus adversum semetipsum contradictionem, ut ne fatigemini animis vestris déficientes. (Ileb. xii, 3.)

DANS LES MALADIES ET LES AFFLICTIONS / i

De la sorte, j'accompagnerai Jésus-Christ dans sa passion ; et lui aussi me tiendra compagnie durant la mienne ; et il m'enrichira de sa grâce et de ses dons, afin que je puisse la supporter avec patience et même avec joie.

Troisième Point,

Je contemplerai enfin l'extrême charité de Jésus- Christ, durant sa passion.

Personne ne le soulageait. Il s'en plaint par la bouche du prophète : J'attendais quelqu'un qui compatît à ma douleur et nul ne s'est présenté ; j'ai cherché quelquun qui me consolât et je nai trouvé personne (1).

La présence de sa sainte Mère, la vue de ses amis ne faisaient qu'augmenter sa douleur. Saint Laurent Justinien (2) dit que son avidité pour les souffrances lui avait fait prendre sur lui toutes les infirmités, toutes les douleurs, toutes les afflictions de ses élus. Dans le jardin de Gethsémani, il les sentit aussi vivement que les siennes propres ; et pour fortifier par sa grâce les justes affligés, il leur appliqua dès lors les mérites de sa passion ; et il unit leurs souffrances aux siennes pour les rendre plus agréable aux yeux de son Père. 0 profondeur de la charité de Jésus- Christ ! 0 abîme sans fond de sa divine miséricorde ! N'aviez-vous pas assez de peines à souffrir, ô mon Jésus, sans y ajouter celles d'autrui ? Mais votre cha-

(1) Et sustinui qui simul contristaretur et non fuit; et qui consolaretur, et non inveni. (Ps. lxviii, 21.)

(2) De spirituali Ghristi agone, (G. xxix.1

rite est semblable au feu qui dévore tout et ne dit jamais : C'est assez.

Que vous rendrai-je pour tant d'amour? Je m'approprierai vos souffrances ; j'en serai touché plus que des miennes ; j'unirai les miennes aux vôtres, afin qu'elles soient mieux agréées. Je vous offre donc la soif ardente qui me dessèche, en union avec celle qui vous dévorait sur la Croix; la lassitude et l'ennui extrême que j'endure sur ce lit , en union avec les douleurs mortelles que vous endurâtes sur le lit beaucoup plus dur de la Croix. Agréez cette offrande et faites qu'en vous imitant dans votre sainte passion, je me rende digne d'entrer un jour dans la participation de votre gloire.

De tout ceci j'apprendrai encore à 7?e y as trop me mépriser dans la ma/a(/ie(l): puisque Jésus-Christ, Notre- Seigneur,a eu tant de considération et d'amour pour les malades qu'il n'a pas été moins sensible à leurs misères qu'aux siennes et qu'il veut qu'on les considère comme sa propre personne : J'étais malade et vous ne m'avez pas visité (2).

Dans cette pensée je dirai : 0 mon Sauveur Jésus, si vous prenez tant de part à mes maux que vous commandez à vos serviteurs et à vos amis de me visiter quand je suis malade, faites-moi la grâce de me visiter souvent vous-même, et ne vous éloignez pas de ce lit où vous m'avez attaché. Car si vous m'aban-

(1) Fili, in inlirmitate tua, ne despicias teipsum ; sed ora Du'iiinum, et ipse curabit te. (Eccl. xxxviii, 9.)

(2) Infirmus (eraui]. et in carcere, et non visitastis me. (Matt. XXV, 43.)

donniez, les visites des liummes ne me serviraient de rien ; et si vous demeurez près de moi, je n'en aurai plus besoin.

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