‹ Du trésor caché dans les maladies et les afflictionsChapitre 27 sur 45 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

On répond aux plaintes de ceux qui disent que la maladie les empêche de travailler comme ceux qui se portent bien. On leur marque beaucoup de choses qu'ils peuvent faire et les fruits abondants qu'ils peuvent retirer d'une humble patience.

Ce quia été dit dans les chapitres précédents, peut servir à consoler les personnes qui, animées d'un grand zèle, s'affligent à Texcès lorsque l'infirmité les arrête et les empêche de faire les bonnes œuvres qu'elles faisaient auparavant. Il leur semble qu'elles reculent dans le chemin de la perfection, parce qu'elles ne remplissent plus le triple devoir du chrétien, envers Dieu, le prochain et lui-même. Elles doivent en effet cesser leurs pénitences accoutumées ; manger de la viande, quand les autres jeûnent ; dormir et demeurer au lit, lorsque les autres veillent et travaillent ; renoncer aux œuvres de zèle et de charité, au gouvernement, à la prédication, à la lecture, aux services des pauvres, à la récitation de 1 office divin, à l'audition de la messe et à d'autres semblables œuvres de piété.

C'est pourquoi elles s'attristent et s'inquiètent. Elles s'imaginentque Dieu est fâché contre elles et elles por-

tent envie à ceux qui s'emploient gaîment aux offices dont elles ne sont plus capables.

Ces malades cesseraient de se plaindre ; ils seraient même contents, s'ils savaient combien leur sort est heureux.

Pour leur montrer leur erreur, il faut distinguer deux sortes d'infirmités, par lesquelles Dieu éprouve les siens, afin de les sanctifier. Les premières sont de graves maladies, qui arrivent rarement et ne durent d'ordinaire, dans leur plus grande violence, que quinze jours ou un mois. Les autres sont des langueurs ou des indispositions légères mais prolongées, qui ne mettent pas le malade dans une entière impuissance de travailler.

Dieu envoie ordinairement les premières aux pécheurs, afin que la crainte de la mort et du jugement les force à se convertir. Il les envoie aussi parfois aux justes, qui sont tombés dans une certaine tiédeur, afin qu'ils se renouvellent et reprennent leur première ferveur ; ou même aux âmes ferventes, afin de les faire avancer rapidement dans la perfection.

Il est vrai que, pendant leur maladie, les âmes ferventes croient reculer dans le service de Dieu, parce qu'elles ne font plus que souffrir ; mais Dieu leur envoie ce repos afin qu'elles retournent avec plus de ferveur au travail.

Nous avons une admirable figure de ceci dans le signe que Dieu donna au roi Ezéchias pourTassurer de sa guérison. Le jour était sur son déclin, lorsque le soleil s'étant arrêté par l'ordre de Dieu, retourna vers l'Orient et recula de dix heures, sans néanmoins disparaître dans fautre hémisphère ; et il commença de

88 TRÉSOR CACnÉ

nouveau sa carrière, de l'Orient à l'Occident; ce qui donna lieu à unjour d'une longueurextraordinaire(l). Il en est de même du juste qui depuis sa conversion, et peut-être depuis son enfance, s'est toujours heureusement avancé dans le service de Dieu, en répandant autour de lui, comme un soleil, des rayons de lumière et de grâce» Comme le saint roi Ezéchias, il a observé la loi de Dieu avec un cœur droit et parfait [^j ; mais voici que, tout à coup, par la permission de Dieu, ii est saisi d'une grave maladie ou éprou\é par quelque adversité, et il lui semble qu'il retourne en arri-^-re, qu'il revient sur ses pas, qu'il n'a plus ni vertu, ni religion, ni piété ; qu'il chemine à rencontre de ce que son état et sa profession demandent.

A la vérité, quelque grande que soit son anxiété, la lumière intérieure lui reste et il ne tombe pas dans la nuit de péché. Bien plus, il se retrouve comme au commencement du jour, au matin de sa vie, dans un état où se regardant comme un novice, qui n'a encore fait nul progrès dans la vertu, il se met en marche avec une ferveur toute nouvelle et court bientôt dans la voie de la perfection.

Voilà un des principaux fruits que Xotre-Seigneur tire des maladies, des humiliations ou des disgrâces

(1 Hoc tibi ci'it ?ignum a Domino, quia faciet Domiuiis verbum quod locutus est : Ecce ego reverti faciam umbram linearum per qiias descenderat in horologio Acbaz in sole, retrorsum decem lineis. Et reversas est sol deceni lineis. per gradus quos descenderat. (Isai. xxxviii, 7-8.)

(2^ Mémento... quomodo ambulaverim coram te in veritate et in corde perfecto. (Isai. xxxviii, 3.)

qu'il nous envoie. Cette épreuve est le principe d'une vie nouvelle, comme d'une jeunesse pleine d'élan et de ferveur.

Dieu accomplit en nous ce qu'il dit parle prophète Osée (1), parlant d'une âme qui a traversé la vallée d'Achor, figure du trouble et de l'affliction : Elle chantera comme aux jours de sa jeunesse^ comme aux jours de sa sortie d'Egypte ; c'est-à-dire que la tribulation la rajeunira ; elle chantera ses anciens cantiques ; elle reprendra, avec toute la ferveur des premiers jours de sa conversion, ses exercices de piété qu'elle avait interrompus.

Ceci arrive aussi au pécheur que Dieu a soumis à force de châtiments : par la maladie, qui a consumé sa chair, il a expié ses crimes ; il est purifié ; et dès lors, il est juste qu'il retrouve sa jeunesse et sa première ferveur. Il prie Dieu, il en est regardé d'un œil favorable et il est rempli de joie à cause du changement qui s'est opéré en lui.

Job souhaitait d'être ainsi renouvelé, lorsqu'au milieu de ses douleurs et de ses angoisses il s'écriait : Qui me fera la grâce de me rétablir dans Vétat où j'ai été autrefois^ lorsque le Seigneur me protégeait et me gardait ; quand sa divine lumière resplendissait sur ma tête, et qu'à la faveur de cette lumière^ je marchais sûrement parmi les tén^bresde ce monde ; quand, au temps de ma jeunesse, il demeurait secrètement dans mon âme, s'entretenait familièrement avec moi et me comblait de

(1) Et dabo ei vinitores ejus ex eodem loco, et valleni Achor, ad aperiendam spern ; et canet ibi juxta dies juventutis sucT, et jiixta dies ascensionis siut de terra .-Egypti. (Osée, ii, io.)

délices spirituelles ; quil me donnait le lait de ses consolations en telle abondance que fen avais pour laver mes pieds ei pour purifier mes affections ; enûn^quand delapierrevive, qui est Jésus-Christ, coulaient des ruisseaux dliuile^ des torrents de grâce, dont mon âme était pénétrée (1) ?

Voilà quels étaient les souhaits de Job au milieu de ses afflictions. Dieu lui accorda enfin ce qu'il désirait ; il le consola, le guérit et lui rendit, avec la santé, le double des biens qu'il possédait avant sa disgrâce ; et si jusqu'alors il avait été un homme juste et craignant Dieu, il devint ensuite un saint achevé.

H. — Comment les malades peuvent satisfaire à leurs obligations.

Ce n'est pas au moment de ma convalescence ou de ma guérison que je dois remettre le soin de ma perfection ; pendant ma maladie même, je puis avancer beaucoup dans la sainteté, comme j'ai pu en juger par ce qui a été dit précédemment.

En effet, si je ne peux faire ce que font ceux qui se portent bien, je puis faire ce que Dieu me demande actuellement. Le mérite et la perfection du juste, dit

(1) Quis inihi tribuat ut sim juxta menses pristinos, secundum dies quibus Deiis custodiebat me ; quando splendebat lucerna ejus super caput meum et ad lumen ejus ambulabam in tenebris ; sicut fui in diebus adolescentiœ me», quando secreto Deus erat in tabernaculo meo : quando erat omnipotens mecuni et in" circuitu meo pueri mei ; quando lavabam pedes mecs butyro et petra fundebat rnihi rivos olei ? (Job xxix. 2-0.)

saint Thomas (1), ne consistent précisément ni à agir ni à pâtir, quand même on donnerait tous ses biens aux pauvres et que l'on mourrait pour la foi ; mais à agir ou à pâtir, en vue de plaire à Dieu ; c'est dans la conformité à la volonté divine qu'est, à proprement parler, la charité. Notre vie est dans la volonté du Seigneur, disait David (Ps. 29) ; et notre bonheur est aussi renfermé dans l'accomplissement de cette sainte volonté.

Or Dieu n'exige pas que je fasse les œuvres d'un homme bien portant, mais que je supporte les incommodités de la maladie. Mon mérite consiste à souffrir par obéissance, en m'humiliant et en me faisant obéissant jusqu'à la mort sur cette croix où Dieu me place ; et puisque la perfection consiste dans l'obéissance, j'ai maintenant, plus que jamais^ l'occasion de pratiquer cette vertu en choses difficiles où je dois en outre observer la patience.

Sans me plaindre, je dois souffrir les douleurs du corps, les amertumes des remèdes, la prison prolongée du lit ; être privé de tous les divertissements ; demeurer dans la dépendance continuelle des autres, dont l'aide m'est nécessaire et qui néanmoins me manquent souvent dans le besoin; endurer la soif, le dégoût de toute nourriture, etc .. et ce qui résulte ordinairement de tout cela, une sombre mélancolie.

(1) Qutecumque virtutum opéra ex hoc merituria sunt apud Deum, quod fiunt ut obe(Uatur voluntati diviu.e; nam si quis etiam martyrium sustineret, vel omnia sua pauperibus erogaret ; nisi htec ordinaret ad impletionem divinœ voluntatis, meritoria esse non possent. (Thom. 2^ ■2«, q. 104, a. 3.)

D'autre part, je suis tenu de conserver ma vie ; et pour observer ce précepte, il me faut manger sans avoir faim et même en dépit de toute aversion, et m'abstenir de boire, quoique j'en aie une extrême envie. Je dois encore obéir au médecin qui me traite et à l'infirmier qui me soigne. Et quand celte obéissance ne serait pas de précepte, elle serait au moins de consei], et il serait plus parfait de n'y pas manquer, selon cette parole de l'Ecclésiastique : « Donnez place au médecin (1) » ; c'est-à-dire, obéissez au médecin ; soyez prêt à exécuter ponctuellement ses ordonnances, quoiqu'il ordonne des choses amères ou douloureuses. Et comme cette obéissance est difficile, TEspril- Saint ajoute aussitôt : Celui qui pèche en la présence de Dieu, qui l'a créé, tombera dans les mains du médecin (2); comme s'il disait qu'en punition de son péché, Dieu lui enverra une maladie qui l'obligera à appeler le médecin, et que celui-ci, tout en exerçant son art, sera finstrument et Fexécuteur de la justice divine, par les remèdes pénibles qu'il prescrira.

De plus, durant la maladie, non seulement je ne suis pas dispensé des trois devoirs de tout chrétien bien portant, envers Dieu, le prochain et lui-même ; mais je puis m'acquitter de cette triple obligation avec autant de profit que si j'étais en santé. C'est à moi, en effet, que s'adressent ces paroles du prophète Michée : Je vous enseignerai, 6 homme, ce qui est bien et ce que le Seigneur demande de vous : gardez la justice^

(i^ Da locummeJico. (Eccli. xxxviii, 11.) (2) Qui delinquit in conspectu ejus qui fecit. eum. incidet in inanus medici. (Eccli. xxxviii, l-i.)

aimez la miséricorde^ et marchez en la présence de voire Dieu^ avec une grande crainte de Voffenser (1).

Tout d'abord, je dois garder la justice, en justifiant la conduite de Dieu et en confessant, selon les sentiments de la seconde méditation, qu^il est juste en m'envoyant ce châtiment pour mes péchés.

Après cela, je dois, dès le début de la maladie, exercer le jugement salutaire d'une bonne confession, en examinant soigneusement ma conscience, concevant un extrême regret de mes fautes et faisant venir \Q médecin spirituel ; afin que celui-ci guérisse les plaies de mon âme et en ôte la racine du mal, qui est le péché. C'est le conseil de l'Ecclésiastique à un malade : Fuyez lejoéché, dit-il; faites un ferme propos de ne plus offenser Dieu ; tenez vos mains toujours prêtes à agir^ à s'exercer dans les bonnes œuvres ; et purifiez votre cœur de toute iniquité (2), pur la pénitence et la confession.

Pour cela, je n'attendrai pas l'avertissement du médecin; je le préviendrai et je guérirai tout d'abord mon âme ; alors, l'obstacle provenant de mes péchés étant enlevé, les remèdes du médecin pourront agir plus efficacement.

Et si j'avais la coutume de me confesser souvent, je ne la perdrai pas durant la maladie, autant que la chose me sera possible ; car j'ai alors Un plus pressant

(1) Indicabo tibi, o homo, quid sit honum, et qiiid Dominus requirat a te : utique facere jiulicium, diligere misericordiam et sollicituili ambulare ciiin Deo tiio. (Mich. vij 8.)

(2) Fili, in tua infirmitate, ne despicias teipsum; sed ora Domiiium etipse curabit te. Averte a delicto et dirige manus; et ab omni delicto mimdacor timm. (Eccli. xxxviii, 9-10.)

besoin de la grâce du Sacrement de pénitence pour me préserver de tout péché.

Je dois aussi faire justice de moi-même en ce qui concerne les mortifications et accepter celles qui sont compatibles avec la maladie. La diète ou la tempérance dans les repas tiendront lieu des jeûnes que je faisais ^ mes souffrances remplaceront le cilice et la discipline dont je faisais usage. En outre, en souffrant de bon cœur ce que je ne puis éviter et le rendant volontaire par une acceptation amoureuse, j'en tirerai un grand profit.

Enfin, je garderai la justice dans toutes les visites que je recevrai, les conversations que je tiendrai ; c'est-à-dire que la maladie ne sera pas pour moi un prétexte pour murmurer contre le prochain, et que je ne laisserai pas dire ou faire en ma présence quelque chose qui puisse déplaire à Dieu, quand je pourrai l'empêcher.

La seconde chose que TEsprit-Saint me prescrit, c'est d'aimer la miséricorde et de l'exercer autant que je pourrai. Souvent Notre-Seigneur envoie la maladie à ceux qui ont le cœur dur et peu compatissant aux misères d'autrui ; afin que, réduits à un état où ils ont besoin de la compassion des autres, ils apprennent à en avoir eux-mêmes pour leur prochain.

Saint Paul nous dit que Jésus-Christ a voulu être éprouvé comme nous pour compatir ànos infirmités {i] ; ainsi un Supérieur, qui est malade ou infirme,

(1) Non enim habemiis pontifiocm qui non possit compati infirmitatilnis nostris; tentatmn aiileni per omnia pro jimilituJine, absque peccato. (Ilcbr. iv, i-i.)

compatit aux souffrances des malades ; et ordinairement, celui qui a été lui-même malade, est un infirmier plus attentif etpluschavitable. Jugez cIp. voire prochain par vous-même, dit l'Ecclésiastique (Ij ; c'est-à-dire que vos sentiments et vos désirs vous fassent comprendre ceux de votre prochain placé dans les mêmes circonstances que vous.

Ainsi donc, comme j'aime à être visité, soulagé, consolé durant ma maladie, les autres malades l'aiment aussi et je leur rendrai ces services selon mon pouvoir.

J'exercerai encore la miséricorde, c'est-à-dire la bonté, la douceur, la compassion, envers les infirmiers et les autres personnes qui me servent, en prenant garde de ne pas les fatigaer à l'excès, ni de leur demander ce qui n'est pas nécessaire. -

Je puis encore exercer la miséricorde en faisant, selon mes moyens, l'aumône aux pauvres, afia que ces amis de Dieu m'obtiennent par leurs prières une prompte guérison, comme autrefois ils obtinrent la résurrection de la charitable Tabitha, en montrant à saint Pierre les robes et les vêtements quelle leur faisait pendant sa vie i2).

Enfin, si j'offre mes souffrances pour soulager quelque àme du purgatoire, ainsi qu'il a été dit dans la quatrième méditation, cet acte de miséricorde sera très agréable à Dieu.

En troisième lieu, je dois avoir grand soin de

(1) Intellige quœ sunt proximi tui, ex teipso. (Eccli. xxxi, 18.)

(2) Gircumsteterunt Petruni omnes vidiin?, flentes et ostendentes ei lunicas et vestes quas faciebat illis Tabitha. (Act. ix, 39.)

demeurer en la présence de Dieu : ce que je puis faire de diverses manières.

D'abord, en suivant ce conseil de l'Esprit-Saint (1) : Offrez à Dieu un encens de suave odeui\ faites que votre oraison monte comme un parfum vers le ciel, en faisant les actes qui ont été indiqués dans les chapitres précédents ; ofifrez aussi à Dieu, en mémoire de votre sacrifice, de la fleur de farine très j)ure, c'està-dire le Très Saint Sacrement de l'autel, mémorial de la passion du Sauveur.

Pour cela, je ferai dire des messes à mon intention ; et s'il est possible, je communierai ce que les religieux peuvent faire plus facilement que les séculiers) ; car personne n'a plus besoin de cette divine nourriture que les malades ; et je ne m'en priverai pas, si je puis facilement là recevoir. Au moins, je ferai la communion spirituelle, en excitant en moi un vif désir de recevoir chaque jour la sainte Eucharistie pour me fortifier et me soutenir.

Enfin, je ferai en sorte que mon offrande soit grasse et parfaite, en raccompagnant de tendres sentiments de dévotion et dardents désirs de donner à Dieu ce qu'il veut avant tout, mon propre ca^ur.

Je marcherai encore en la présence de Dieu, de manière à lui plaire, si, selon la parole de l'apùtre saint Pierre : Jetez en Dieu toute votre sollicitude, parce qu'il a soin de vous (2;, j'abandonne à Dieu le

[{) Da ?uavitatem et memoriam ^hnilaginis et impingiia oblationem. (Eccli. xxxviii, il.)

(2) Omnem sollicitudinem vestram projioiente? in eum. quDniam ipsi cura e?t de vobis. (I Petr. v, 7.)

soin de toute chose : ma vie, ma santé, le boire et le manger ; les remèdes et leurs effets, ma famille et ses intérêts, mes biens et mon honneur. Car si, durant ma maladie, je ne pense qu'à accomplir sa divine volonté, il pourvoira à tous mes besoins et il m'aidera à satisfaire à toutes les obligations de mon état, selon que mes forces le permettent.

.leme souviendrai que sur la Croix, Jésus-Christ, Notre-Seigneur, ne demeura pas oisif. Ses souffrances ne Tempéchèrent pas de s'acquitter de son office de Rédempteur et d'en remplir tous les devoirs. 11 pria alors pour lui, pour les hommes et pour ses ennemis avec de grands cris et beaucoup de larmes ; il pardonna au bon Larron et lui promit le paradis ; il eut soin de sa sainte Mère et de son disciple bienaimé ; il les recommanda l'un à l'autre, et il donna Jean pour fils à sa Mère.

Pourquoi tout cela? sinon pour m'apprendre que, tout infirme ou moribond que je sois, je ne dois pas négliger entièrement ma charge, mais en accomplir les devoirs selon mes forces?

Enfin la circonspection avec laquelle je dois marcher en la présence de Dieu, m'obligea veiller sans cesse pour résister aux tentations d'impatience et de murmure venant de la chair ou du démon, ou de quelque personne que ce soit. Et s'il m'arrive d'être tenté par des personnes qui me touchent de près, je dois imiter le saint homme Job, en justifiant la conduite de Dieu.

L'exemple de Job est en effet admirable. Sa femme le voyant sur un fumier frotter ses ulcères, pour en faire sortir le pus, sans cesser de louer Dieu, lui dit

en colère : Bénissez Dieu et mourez (1). Elle voulait dire : Maudissez ce Dieu qui vous récompense ainsi de vos bonnes œuvres ; vengez-vous des maux qu'il vous envoie, en ne souffrant pas qu'il vous fasse languir plus longtemps ; il vaut mieux pour vous mourir que tant souffrir. Mais le saint homme lui répondit sagement : « Vous parlez comme une folle. Si nous avons reçu des biens de la main de Dieu, pourquoi 71 en recevrions-nous pas aussi des maux ? Non seulement je ne maudirai pas le Seigneur ; mais je bénirai éternellement son saint nom, pour les maux comme pour les biens qui me viendront de sa main. »

C'est ainsi que je repousserai foules les tentations, en m'armant du bouclier d'une invincible patience.

De ce chapitre je conclurai qu'en acceptant de bon cœur la maladie et en buvant son amer calice par amour pour Jésus-Christ, je ne mériterai pas moins que si jetais en santé. Car, dit saint Bonaventure (2), il y a plus de mérite à souffrir avec patience les adversités qu'à se dépenser pour les bonnes œuvres ; et c'est en ce sens qu'on peut prendre ces paroles de Moïse : Ceux qui boivent l'eau de la mer avec autant de plaisir que si elle avait la douceur du lait^ offrent à Dieu des sacrifices de justice '3).

(1) Dixit autem illi iixor sua : Adhuc tu permanes iu simpUcitate tua ! Benedic Deo et morere. Qui ait ad illam : Quasi una de stultis muheribus locuta es ; si bona suscepimus de manu Dei, mala cpiare non suscipiamus ? In omnibus lus non peccavit Job labiis suis. (Job. 11, 9-10.)

(2) De processu "» religionis. c. xxv.

-(3) Ibi immolabunt victimas justitiae; qui inundationem maris rpiasi lac sugent et Ibesauros absconditos arenarum. (Deut. xxxiii. lit.)

§ Il — Des biens que produit la patience.

Uq dernier motif de consolation pour les malades est que la patience leur procure une infinité de biens.

Quelle que soit leur infirmité, avec la patience, ils s'acquittent de tous leurs devoirs, remportent d'insignes victoires sur les ennemis du salut et font de grands progrès dans la perfection ; car cette vertu est la source d'une infinité de biens concernant rhonneur de Dieu, futilité du prochain et l'avancement spirituel.

On distingue trois sortes de biens : f honnête, fagréableetl'utile. La patience les produit tous les trois.

En premier lieu, elle mène au sommet de la perfection, puisque l'apôtre saint Jacques dit qu'elle fait des œuvres parfaites (1). D'elle, selon la Glose, naît la perfection à laquelle le chrétien s'élève par les huit degrés des béatitudes prêchées par Notre Seigneur sur la montagne.La patience est le dernier degré; elle est comme la pierre de touche qui fait connaître la sainteté d'une âme ; selon cette parole de l'Ecriture : On juge delà science d'au homme par sa patience (2) ; et en efïet, quiconque sait souffrir, montre qu'il possède la vraie sagesse et qu'il y conforme sa vie.

La patience est une marque certaine de notre amour pour Dieu ; car c'est pour lui que nous souffrons sans nous plaindre les maux de cette vie.

(1) Patientia autem opus perfectum habet, ut sitis perfecti et integri, in nuUo déficientes. : Jac. i. 4.)

(2) Doctrina viri per palientiam noscitur. (Prov. xix. 10.)

La patience est la tille aînée de la charité, dont saint Paul dit tout d'abord qu'e/Zc est patiente (i), ei selon le même apôtre, les premiers fruits de la charité sont la paix et la patience : la paix, dans les plus grandes afflictions ; la patience, au milieu des plus violentes douleurs.

La patience est bien un fruit de Tarbre de la divine charité, qui soutient notre esprit; et ce fruit nous fortifie au point que nous nous plaisons et nous glorifions dans nos infirmités, afin que la vertu de Jésus- Christ habite en nous (^),

En outre, la patience nous rend semblables à Jésus- Christ Notre-Seigneur, dont la vie tout entière a été un exercice de patience. Or, c'est une grande gloire de ressembler à son Chef,à son Roi et à son Dieu ; d'être revêtu de ses livrées; de les garder près de soi, au point de pouvoir dire comme TEpouse : Mon bienaimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe que je porterai dans mon sein ,3). Le désir que j'ai de l'imiter, disait saint Bernard (4), fait que je pense sans cesse à sa passion ; j'en ai toujours les instruments devant les yeux et sur mon cœur ; je les embrasse avec une tendre affection; et je porte partout sur moi ce bouquet de myrrhe dont l'odeur me réjouit.

La patience nous rend aussi semblables aux martyrs. Ceux-ci lui doivent leur couronne ; nous lui

(1) Charitas patiens est. (1 Cor. xiii, i.)

(2) Libenter gloriabor in infirmitatibus mois, ut inhabitet in me virtus Christi. (II Cor. xii, 9.)

. (3) Fasciculus mjTrhae dilectiis meus mihi ; inter ubera mea commorabitur. (Cant. i, 12.) (4) Serm. xlv. in Cant.

devrons la notre. Ce n'est pas peu de chose, dit saint Jean Ghrysostome, qu'un homme accablé de douleurs qui le provoquent à la colère et au blasphème, sache se dominer au point qu'il ne lui échappe aucune parole, aucune action indigne d'un chrétien. Voilà ce qui fait le martyr. Par là, le saint homme Job a mérité ce titre , et l'apôtre saint Jacques nous propose sa patience avec celle du Roi des Martyrs, afin qu'elle soit le modèle de la nôtre.

La patience remporte d'insignes victoires sur nos plus terribles adversaires. Selon la remarque de saint Grégoire, elle fait plus que les conquérants qui ne triomphent que d'hommes semblables à eux ; car l'homme patient triomphe et des autres et de luimême ; il dompte ses passions et devient maître de /la ; ce ^i«", selon Salomon, est chose plus glorieuse que d'emporter des forteresses (1).

Notre-Seigneur nous dit que par la patience nous posséderons nos âmes {2) ; c'est-à-dire que l'impatience nous enlève la possession de nous-mêmes. Le malade impatient se laisse vaincre par la mauvaise humeur ; il est comme un soldat qui dépose les armes et se rend à l'ennemi. Le malade vraiment patient ne s'abat ni ne se trouble de rien ; il tient sous lui toutes ses puissances, qui ne font que ce qu'il veut et ne remuent que par son ordre : « 0 patience ! s'écrie saint Augustin, tu surmontes tout ce qui est péni-

(1) Melior est patiens viro forti; et qui doininatur animo suo, expugnatore iirbiiim. (Prov. xvi, 32.)

(2) In patientia vestra possidebitis animas vestras. (Luc. xxi, 19-) ..„ ' .

ble, non en combattant, mais en souffrant ; non en murmurant, mais en rendant grâces à Dieu de tout (1). »

Cette divine vertu adoucit beaucoup les peines et les rend plus supportables ; tandis que l'impatience les augmente et les fait durer plus longtemps, parce que Dieu ne cesse pas de punir, quand on ne cesse pas de pécher. Les tourments sont intolérables et éternels en enfer, parce que les damnés n'ont pas la vertu de les supporter patiemment. Les impatients, dit saint Augustin (2 , ne fontqu'accroître leur mal au lieu de s'en délivrer ; au contraire, ceux qui aiment mieux tout souffrir que d'offenser Dieu, souffrent volontiers les moindres maux, qui sont les douleurs, et se garantissent par la patience des plus grands, qui sont les péchés. L'impatient entretient un ver qui ronge sa conscience ; son cœur est agité comme la mer et plein d'amertume ; un homme doux et patient au contraire jouit d'une grai>de paix ; et son âme, parfaitement soumise à Dieu, est comme un festin continuel.

La patience préserve encore des supplices éternels et obtient une admirable couronne de gloire dans le ciel. Elle ferme la porte de l'enfer, dit saint Augustin (3), et ouvre celle du paradis à ceux qui l'aiment sincèrement. C'est par elle, dit saint Jérôme, que s'accomplit cette parole du Sauveur : Le royaume des deux souffre violence ; et ce sont les violents qui

(1) Sennu xxxii ad Fratres in Eremo.

(2) De bono patientice, c. ii.

(3) Ubi supra.

remportent (1). Qui sont ces violents ? Ceux qui, en souffrant, se font violence à eux-mêmes. Etendus sur un lit, le corps affaibli, prêts d'expirer, ils sont forts d'esprit, et pleins de courage ; ils conquièrent le royaume de Dieu, qui consiste dans la justice, la paix et la joie de FEsprit-Saint ; et ils entrent bientôt dans le ciel, pour y régner avec Jésus-Christ.

Le patient imite Dieu, dont la toute-puissance tire le bien du mal. Pour lui, les maux deviennent l'occasion de pratiquer de grandes vertus. La patience engendre ces vertus, elle les développe, les protège et les perfectionne ; enfin, elle les couronne par la persévérance finale. En souffrant la faim et la soif, on acquiert Thabitude de la tempérance et de Fabstinence ; et le jeûne devient chose facile. En endurant les injures et les mépris, on croît dans Fhumilité et la charité. En souriant aux caresses de la pauvreté, on réprime la cupidité et on garde la justice envers le prochain.

« La patience, dit saint Cyprien, modère la colère, retient la langue, gouverne l'esprit, conserve la paix, maintientla discipline, amortit la concupiscence, abat l'orgueil, éteint Fenvie, contient la puissance des riches, soulage la misère des pauvres, protège et entretient la pureté des vierges, la continence chez les veuves, la charité mutuelle entre les époux. Elle rend humble dans la prospérité, fort dans Fadversité, doux en face des injures, prompt à pardonner les offenses et à demander pardon à ceux qu'on a

(1) Regnum cœlorum vim patitur ; et violenti mpiunt illud. (Matth. XI, 12.)

lOi TRÉSOR CACnÉ

offensés. Elle surmonte les tentations, souffre les persécutions et procure une fin glorieuse aux mar» tyrs (1). »

Ce que ce saint docteur dit de la patience est vrai à l'égard de toute sorte de peines ; mais ces effets se manifestent surtout dans les maladies et les douleurs aiguës. Alors l'àme se plaint comme Noémi, en disant : Pourquoi ni appeler Noéim^ e'est -à-dire belle, maintenant que le Seigneur m'a humiliée et que le tout-puissant m'a affligée (2) ? Et la patience lui répond : 0 àme ! de quoi te plains-tu? Les douleurs te défigurent au dehors ; mais tes vertus brillent au dedans ; et c'est moi qui te procure cette beauté intérieure. Tu es décolorée et ton corps est exténué ; mais en l'enrichissant de biens spirituels, je te communique un grand éclat et une grande force. Je convertis ton amertume en douceur ; car je te rends obéissante, humble, sobre, modeste, douce, compatissante et charitable. Cesse donc de te plaindre et consens à l'appeler Noémi, c'est-à-dire belle aux yeux du Seigneur, puisqu'il ne t"a humiliée que pour te relever ; il ne t'a ailligée que pour te consoler.

^i)De bono patientke. Scrrn. xiii.

(2) Ne vûcetis me Xoemi (id est piilchram) ; sed vocate me Mara (id est amaram) ; cfiiia amaritudine valde replevit me omnipotens. Egressa sum plena ; et vacuam rediixit me Dominus. Cur ergo vocatis me Noemi, quam Dominus humiliavit et alllixit omnipotens ? (Ruth. i. ^Û-^i.)

Page 1