‹ Du trésor caché dans les maladies et les afflictionsChapitre 28 sur 45 · CHAPITRE y · texte numérisé non relu

CHAPITRE y

La perfection chrétienne est exposée à certains dangers durant la maladie et la convalescence ; des remèdes qu'il convient d'employer.

Après avoir montré les avantages delà maladie et les desseins excellents de Dieu qui l'envoie, faisons voir aussi les dangers que courent les malades, afin de les en prémunir ; car il arrive souvent que, par notre négligence, nous recevons un dommage là où Dieu se proposait notre bien.

Chez beaucoup de malades, Tinfirmité du corps se communique à Fâme et la fait tomber en beaucoup de fautes et d'imperfections.

Ce désordre vient, ou de ce qu'ils négligent l'exercice de Foraison ; ou de ce que leur esprit, afïaibli et comme enseveli dans ce corps infirme, ne pense plus qu'à se soulager, enlaissant libre carrière aux passions delà sensualité, de la colère et de l'impatience.

Ils murmurent, dit Hugues de Saint- Victor (1), dès qu'il leur manque quelque chose. Ils se plaignent de la maladie,, des remèdes, de la nourriture, des médecins et des infirmiers. Ces quatre choses leur sont un

(1) L. !, De Claustro .inima', c. xii.

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continuel sujet de chagrin ; et ils se laissent en outre aller à une multitude de soupçons et de jugements téméraires, qui augmentent leur tristesse et leur inquiétude. Ils accusent ceux qui les servent de manquer de soin et de charité ; ils exagèrent leurs fautes et leur en imputent d'autres qu'ils n'ont pas C(:»mmises ; enfin, par un excès de tendresse pour euxmêmes, ils font le mal Leaucoup plus grand qu il n'est en réalité.

Toutes ces fautes proviennent bien plus de la maladie de Vesprit que de celle du corps. L'esprit s'est fait esclave de la chair, et pour excuser ses fautes, il en attribue la cause, tantôt aux infirmiers, tantôt à l'excès du mal, et dans une certaine mesure, à Dieu lui-même

Il imite notre premier père Adam, qui s'excusait de sa faute en disant à Dieu : La femme que vous m'avez donnée.^ ma présenté du fruit défendu et j'en ai mangé (1) ; c'est-à-dire, vous êtes cause que j'ai mangé du fruit défendu, puisque vous m'avez donné pour compagne cette feaimequi me Ta présenté Le malade impatient dit à Dieu : La maladie que vous m'avez envoyée est la cause de mes fautes ; si vous ne m'aviez pas chargé d'un poids si lourd, je ne secouerais pas votre joug.

Mais l'excuse de cet enfant d'Adam ne vaut pas mieux que celle de son père. La maladie ne fait pas violence à son libre arbitre ; le poids de la charge n'est pas excessif ; et s'il succombe sous le fardeau, c'est

(1 Dixitque Adam : Millier, qiiaui deJisti mihi suoiam. dédit milii de ligno et comedi. (Gen. m. 12.)

qu'il a négligé de recourir au Seigneur et de lui demander aide et assistance ; c'est qu'il s'est fié à ses propres forces.

Les malades sont exposés à tomber dans deux désordres opposés. Les uns mettent toute leur confiance dans les remèdes des médecins et ils oublient Dieu Notre-Seigneur, le premier de tous les médecins. Ils imitentleroi Asa, qui^ souffrant d un mal très violent aux pieds, n" implora jjas le Seigneur durant sa maladie^ et mit sa confiance dans Vart des médecins (1). Asa ne comprit pas l'avis que Dieu lui donnait par cette \iolente douleur. Les mauvaises affections de son âme l'avaient entraîné hors du droit chemin. Le Seigneur voulait qu'il rentrât en lui-même, revint sur ses pas et changeât de conduite ; qu'il eût recours au souverain iMédecin, qui guérit à la fois l'âme et le corps. Mais en étourdi, qui va d'un coté, quand on l'appelle de l'autre, il négligea l'appel de Dieu et se tourna vers les médecins, préférant leur art si borné à la sagesse infinie.

D'autres malades, se croyant plus habiles que les médecins, veulent leur apprendre leur métier. Ils amènent le médecin àleurordonnerce qu'ils veulent et prescrivent eux-mêmes les remèdes, qui sont non selon la science, mais selon leur fantaisie. Ils ressemblent à Naaman, qui refusait de faire ce que le prophète Elisée lui avait prescrit pour la guérison de

c (1) .^grotavit enim Asa, anno trigesimo nono regni siii, dolorô pediim vehementissimo ; et nec in infirmitate sua quœsivit Dominum ; sed magis in medicorum arte confjsus est. (I Paraît, XVI, 12.)

la lèpre. Naaman désirait vivement être guéri ; mais il eût voulu que ce fut d'une autre manière 1).

Beaucoup de malades, méprisant Tobéissance, veulent aussi se substituer au médecin et être traités selon leur caprice ; mais ils ne font qu'augmenter la gravité de la maladie et sa durée.

Cette lèpre atteint ordinairement ceux qui, se piquant de raisonner sur la médecine, aiment mieux, selon saint Bernard /2), être disciples d'Hippocrate que disciples de Jésus-Christ ; ils ont passé de l'école du Sauveur à celle de Galien ; et ils mettent toute leur étude à entretenir la santé et la vie du corps, sans se préoccuper autant de la vie de l'âme. Ils tâchent pourtant de voiler leur amour-propre et de justifier le soin excessif qu'ils ont de leur santé, en s'excusantà l'aide de ces paroles de David : Seigneur^ je conseillerai mes forces, non pour moi et pour mon plaisir, mais pour vous et pour votre service (3;.

§ I. — Six remèdes contre les désordres dont on vient de parler.

Commençons la guérison de ces gens, encore plus malades d'esprit que de corps, par cette recette du divin Médecin : Si quelqu'un veut sauver sa vie, il la perdra ; mais s'il consent à la perdre en ce mondcj

(1) Iratus Xaaman recedebat. dicens : Putabam qiiod egrederetur ad me et stans invocaret nomen Domini Dei siii. et tan-' ^eret mana sua locum leprœ et ciiraret me. (IV Reg. v, 11.)

(2) Serm. ïxx, in Gant.

(3) Fortitudinem meam ad te custodiam ; quia. Deus, susceptor meus es. (Ps. lviii, 10.)

pour l'amour de moi, il la conservera pour V éternité (1). Comment la perdre ? C'est, dit saint Bernard, en se livrant à la mort, comme martyr ; ou en maltraitant son corps par la pénitence ; car c'est une sorte de martyre de mortifier par l'esprit les œuvres delà chair-

J'ôterai donc le bandeau qui est sur mes yeux, et je me persuaderai que je ne puis pas être un parfait disciple de Jésus-Christ, si je ne subis l'un de ces deux martyres, sinon tous les deux. Je dois souffrir le martyre des douleurs et des maladies que Dieu m'enverra ; ou si je vis en bonne santé, je dois souffrir le martyre des pénitences et des mortifications volontaires. Peut-être que Dieu m'envoie cette maladie, parce que j'aimais trop le plaisir, quand j'étais bien portant ; ou que je l'aimerais trop, si je jouissais d'une bonne santé.

Si j'évite ces deux sortes de martyres, je puis encore être le disciple d'Epicure, non celui de Jésus-Christ ; je vivrai, non selon l'esprit, mais selon la chair ^ dont la prudence est la mort de Vdme, dont la sagesse est ennemie de Dieu et qui est contraire à sa sainte loi (2), parce qu^elle cherche toujours à se satisfaire. Je ne dois pas rechercher la maladie et y donner occasion par ma faute ; mais je dois imiter les saints martyrs ou confesseurs, qui , après s'être dérobés par prudence, comme le dit saint Ambroise, aux recherches des

(1) Qui enim voluerit animam suam salvam facere. perdet eani ; qui auteni perdiderit animam suam propter me, inveniet eam. (Matt. xvi, 2:j.)

(2) Nam prudentia carnis mors est ; prudentia autem spiritus vita et pax. Quoniam sapientia carnis inimica est Deo ; legi «nim Dei non est subjecta, nec enim potest. (Rom. viii, 6.)

tyrans et des persécuteurs, une fois entre leurs mains, acceptaient le martyre avec joie et supportaient avec un courage invincible les plus grands tourments.

J'aurai donc la discrétion convenable pour conserer ma santé et éviter de tomber malade ; mais si Dieu livre mon corps à la maladie, j'accepterai ce martyre avec reconnaissance ; je souffrirai tout avec patience, en considérant comme un grand bonheur d'imiter ainsi le Roi des martyrs, puisque je ne puis lui offrir le martyre du sang.

Je me considérerai comme un des arbres plantés sur la montagne de la myrrhe;!), près de Jésus-Christ mon Sauveur, qui a toujours été sur cette montagne. Quand ces arbres distillent trop peu de myrrhe, on fait des incisions dans Técorce, afin qu'il en coule en abondance. Dieu fait en moi quelque chose de semblable ; voyant que. par une grande mollesse à me vaincre, je fuis les mortifications volontaires, il perce mon corps de douleurs, il y fait des incisions, afin d'en faire couler un baume précieux pour mon salut

Que je m efforce donc d'être l'arbre qui produit la mvrrhe, c'est- à-dire un arbre fertile par la patience, et que je prenne garde de ne pas le convertir en un arbre plein d'épines, en blessant le prochain par mes plaintes, mes impatiences et mes mauvais exemples. C'est moi, et non le prochain que Dieu se propose de mortifier par la maladie; et cda en quatre choses : les souffrances de corps, l'amertume des remèdes, la faim et la soif, la négligence ou le peu d'adresse des infirmiers.

(1) Vadam ad montem myrrhce. (Cant. iv, 6.)

Ce charitable père me couronne d'épines en cette vie, mais en même temps il me prépare dans l'autre une couronne de gloire, qui sera le prix de ma patience.

Cette vertu vaudra à mon corps quatre glorieuses qualités : elle le rendra immortel, impassible, subtil et lumineux. Dieu exemptera ce corps pour jamais des souffrances et il accomplira sa promesse de lui donner une couronne pour les larmes quil a versées et la cendre dont il s'est couvert (1).

Nôtre-Seigneur apparut un jour à sainte Catherine de Sienne en tenant en main deux couronnes, l'une d'épines, l'autre de roses ; et il lui dit de choisir, ajoutant que, dans l'autre vie, elle recevrait celle qu'elle aurait maintenant délaissée La Sainte, inspirée parce même Seigneur, choisit la couronne d'épines et l'enfonça aussitôt sur sa tête, afin de ressembler davantage à son époux couronné d'épines Elle laissa entre ses mains la couronne de roses, afin qu'il la lui gardât pour le ciel, où les roses ne se flétrissent pas, où les joies sont éternelles. Oh ! si je faisais un semblable choix et que j'eusse assez de courage pour souffrir sur ma tête cette couronne d'épines que mon Sauveur y a mise ! Sa charité est si grande ! Souvent, pendant qu'il enfonce les épines dans le corps, il plante les roses dans l'esprit. Il convertit même les épines en roses ; de sorte que le malade e?t plus content que ceux qui se portent bien ; il jouit de plus

(1) Ut ponerem lugentibus Sion, et dareni eis coronam pro cinere, oleum gaudii pro luctu, palliuni laudis pro spiritu mœroris. (Is. lxi, 3.)

douces consolations au milieu de ses douleurs, que d'autres en repos et en pleine santé.

Faute de comprendre cette vérité dans le monde, on perd beaucoup de mérites et on se rend malheureux. Saiomon dit que Celui qui est impatient^ se fait tort à lui-même 1) ; car en ne voulant pas souffrir patiemment un mal léger, il se condamne à de grandes souffrances pour le corps et pourfàme, en cette vie et en l'autre.

Autant la pénitence apporte de profit, autant Timpatience cause de dommage. Elle écarte du malade tous les bienfaits de Dieu, des anges et des hommes. On s'éloigne ordinairement d'un malade impatient ; au contraire, les cœurs les plus durs sont portés à compatir aux maux de celui qui souffre avec patience.

C'est ce qui arriva à Lazare : Leschiens, ditle ^d.\ixenr, venaient lécher ses plaies {'2). Il n'avait ni linge pour les essuyer, ni remèdes pour les guérir; et la divine Providence voulut que la langue des chiens lui tînt lieu de linge blanc et des onguents qui lui faisaient défaut . Dieu m'apprend par là qu'il change parfois le cœur d"hommes aussi durs et cruels que des chiens , et qu'il leur inspire de la compassion pour des malades destitués de tout secours, mais humblement soumis à sa sainte volonté.

A l'esprit de patience, le malade doit unir l'esprit d'obéissance aux médecins. Il doit obéir, même en

^1) Qui impatiens est, su>tineLit damuum. (Prov. xix. 19.) (2) Sed et canes veniebant et lingebant ulcéra ejus. (Luc. xvi, 21.)

des choses qui coûtent beaucoup à la nature, en élevant son intention à une fin plus haute que celle de recouvrer la santé ; — les païens et les pécheurs ne s'élèvent pas au delà — ; il doit obéir pour plaire k Dieu qui a. d'il : Honorez le médec'm, pour le besoin que vous en avez ; car ces t le Très-Haut qui l'a créé (1). Cet honneur ne consiste pas seulement à avoir envers lui les égards qu'il mérite, ou à lui payer ce qui lui est dû, mais aussi à obéir à ce qu'il prescrit ; car lui désobéir, c'est le mépriser en faisant peu de cas de sa science et de ses ordonnances.

Cet avis est particulièrement nécessaire aux religieux, qui sont tenus par leur règle d'obéir au médecin. Le motif de la religion, qui entre dans leur obéissance, en rehausse beaucoup le mérite. Nous lisons dans la Vie de saint Bernard, qu'ayant reçu de ses supérieurs l'ordre d'obéir à un paysan qui , s'était offert pour le guérir, il lui obéit comme à Dieu même, en soumettant son jugement, bien qu'il lui ordonnât des remèdes qui augmentaient son mal.

Toutefois, en pratiquant cette obéissance, il faut mettre sa principale confiance dans la divine Providence.

Toute la guérison dépend de Dieu. C'est lui qui guide le médecin, l'éclairé, l'empêche de se tromper ou lui fait réparer ses fautes. C'est lui qui donne aux remèdes leur etïicacité ; et Ion peut appliquer ici ces paroles de saint Paul : Ce n'est pas celui qui plante, qui est quelque chose ; ni celui qui arrose ; mais celui

(1) Honora medicum propter necessitatem ; eteniin illum creavit Aitissimus. (Eccli. xxxviii, 1 )

qui donne l'acci oissenient, Dieu lui-même (1). Ni le médecin qui prescrit les remèdes, ni Tinfirmier qui exécute ses ordres, ne rendent la santé au malade ; c'est Dieu, bien qu'il se soit servi de leur industrie ; c'est lui qui a fait opérer les remèdes. Il a rendu quelquefois la santé par des remèdes qui semblaient contraires à la maladie : comme lorsqu'il rendit la vue à un aveugle, en lui enduisant les yeux d'une boue formée avec sa salive 2;, ouqu il prit le fiel d'un poisson pour faire tomber une taie des yeux de Tobie. Si Dieu veut guérir, il donne parfois la santé par des moyens auxquels on ne pense pas ; mais le plus ordinairement, c'est par la voie de l'obéissance à des médecins prudents et chrétiens. Il ne favorise pas les malades volontaires et désobéissants, comme il ne voulut guérir Naaman qu'après qu'il eut résolu d'obéir à Elisée.

En ce qui concerne les médecins, il importe beaucoup qu'ils unissent la vertu à la science, une humble confiance en Dieu à toute leur industrie, et qu'ils implorent le secours du ciel afin qu'il fasse réussir leurs efforts. L'Esprit-Saint leur donne ce conseil : Ils prieront le Seigneur de les conduire de telle sorte que^ en récompense de leur bonne vie^ les malades soient soU' lagés et guéris par leurs soins (3).

y[) Itaque neque qui plantât, est aliquid ; neque qui rigat ; sed qui incrementum dat, Deus. (I Cor. m. 7.)

(2) Et fecit lutuin ex sputo et linivit lutum super oculos ejus. (Joan. IX, 6 )

• 3) Ipsi vero Dominum depreeabuntur, ut dirigat requiem eorum et sanitatem, propter conversationem iilorum. (Eccli. XXXMII. li.)

Il est nécessaire que les médecins prient ainsi, s'ils veulent bien remplir leur office ; autrement, ils sont exposés à commettre beaucoup d'erreurs, au préjudice de leurs malades et de leur propre crédit.

§ II. — Remèdes contre les fautes que l'on commet pendant la convalescence.

Le malin esprit a coutume de tendre aux convalescents cinq pièges très dangereux : la gourmandise, l'oisiveté, les conversations profanes, l'inconstance dans les bonnes résolutions prises au moment du danger, et l'ingratitude envers Dieu.

D'abord, la gourmandise ; on s'y laisse aller sous prétexte de refaire ses forces et Ton excède dans la nourriture, soit pour la quantité, soit surtout pour la qualité. On ne garde pas la tempérance et l'on va jusqu'à s'exposer à de dangereuses rechutes.

Vient ensuite l'oisiveté. On pense être en droit de ne rien faire, parce qu'on est trop faible. De là, excès dans le sommeil, paresse et tiédeur pour les exercices de piété, dégoût de l'oraison, de l'entretien avec Dieu, duquel cependant on vient de recevoir la santé. Les démons s'empressent d'accourir vers ces oisifs et de les tenter par de mauvaises pensées ou des désirs inutiles. Aces convalescents lâches et mous s'applique cette parole de l'Ecriture : Tout homme oisif est occupé de toute sorte de désirs (i) ; il s'imagine des choses dive; tissantes et agréables, repaît son esprit de chimères.

(1) In (lesideriis est omnis otiusus. (Prov. xxxiii. i ; juxta 70.

Bientùt Satan propose à ces esprits des miuières de passer le temps toutes mondaines, indignes de leur sainte profession. Ils s"y portent volontiers, comme si la maladie leur était un titre légitime pour se donner la liberté de tout voir, de tout entendre, de parler de tout, de faire des choses peu dignes de leur état. Les désirs de ces paresseux el les péchés dont ils sont la cause, les tourmentent l) sans cesse par des inquiétudes et des remords de conscience.

Dès lors, les plus fervents projets s'évanouissent : on devient semblable à l'olivier qui laisse tomber sa fleur (2). Pendant la maladie, Tàme, touchée de Dieu, avait poussé les fleurs de saintes résolutions ; et voici que, durant la convalescence, ces fleurs tombent, sans rapporter de fruit.

Enfin, on tombe dans le vice de l'ingratitude. Dieu avait accordé bien des grâces spéciales pendant la maladie ; il vient de rendre la santé. On oublie ces bienfaits ; ou si l'on s'en souvient, on en parle avec vanité et complaisance, au heu d'en donner toute la gloire à Dieu et de lui rendre de très humbles actions de grâces.

L'exemple du roi Ezéchias est bien propre à vous faire trembler.

Par ses prières et ses larmes il avait obtenu, comme nous l'avons dit, que Dieu lui rendit miraculeusement la santé, et il en avait aussitôt exprimé sa reconnaissance par un cantique à la louange du Seigneur.

^1; De«iileria occidunt pigrum ; nuluerunt eiiiin quidquam inanus ejus operari. (Prov. xxi, 2o.)

(2) Lsedetur... quasi oliva projiciens Ûorem suuin. Job. xv, 3.3 J

Mais la sainte Ecriture ajoute : // ne répondit jms ensuite aux bienfaits quil avait reçus ; son cœur s étant enfié d'orgueil, il attira sur lui la colère de Dieu (1).

En effet, les ambassadeurs de Berodach, roi de Babylone, étant venus avec des lettres et des présents, pour le féliciter de sa guérison et s'informer du miracle que Dieu avait opéré en sa faveur, il se livra à une vaine ostentation de tous les trésors qu'il possédait ; et il raconta les circonstances du miracle, sans en attribuer la gloire au Seigneur, sans prêcher avec zèle à ces ambassadeurs et aux autres Gentils, les grandeurs du seul vrai Dieu qu'ils devaient adorer et servir.

Irrité d'une telle ingratitude, le Seigneur lui envoya aussitôt le prophète Isaïe, pour lui montrer la grièveté de sa faute et pour empêcher que, aveuglé par la vaine gloire, il n'achevât de se perdre. Le prophète le menaça d'un prompt et terrible châtiment, s'il ne détournait la colère de Dieu par une humble pénitence (2).

Ce qui doit nous effrayer encore davantage, c'est que l'Ecriture ajoute : Dieu le laissa alors tomber dans cette tentation, afin de manifester tout ce qui était caché dans son cœur (3) ; c'est-à-dire : Il s'enorgueillit des dons qu'il avait reçus du ciel ; il les attribua à ses propres mérites, et le Seigneur permit cette ten-

(1) Sed non juxta bénéficia quee acceperat, retribuit ; quia elevatum est cor ejus ; et facta est contra eum ira, et contra Judam et Jérusalem. (II Parall. xxxii, 20.)

(2) Isai. XXXIX, 1 ; IV Reg. xx, 12.

(3) Dereliquit eum Deus ut tentaretur et nota fièrent omnia quœ erant in corde ejus. (II Parall. xxxii, .31.)

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tation. afin que sou secret orgueil fût découvert et pût être guéri.

Si un roi si zélé et si saint s'est oublié ainsi,, comment ne trembleront-ils pas ceux que Dieu a tirés des portes du tombeau et comblés de bienfaits, si, par une coupable ingratitude, ils usent mal de leur santé ?

Ne comptez pas légèrement sur les bons sentiments que vous éprouvez durant la maladie, tout ce qui brille n'est pas or. Ces bons désirs de servir Dieu ne sont pas aussi solides, aussi fondés sur Thumilité, que vous l'imaginez alors. Pour vous le faire voir, Dieu permet que, pendant la convalescence, vous soyez tenté et vaincu, même par des tentations bien faciles à surmonter, comme celle à laquelle succomba Ezéchias. Combien grande est la fragilité humaine, puisque de si petites occasions suffisent pour nous précipiter dans de grandes fautes et que nous nous servons des bienfaits mêmes de Dieu pour tomber dans de nouveaux péchés !

Il faut profiter des fautes d'autrui et faire en sorte que les fleurs des bons désirs, durant la maladie, rapportent bientôt des fruits. Pour cela, il faut se mettre sans retard à exécuter ces saintes résolutions, et être fidèle à suivre les bonnes aspirations, par reconnaissance envers Dieu qui ne nous a peut-être rendu la santé que pour nous oflYir Toccasion d'accomplir sa divine volonté.

Souvenez-vous des deux paralytiques que le Sauveur guérit en leur disant : Levez-vous, prenez voire lit sur vos rpaules et marchez (V\. Ils se levèrent à

(1) Surge. toile grabatum tuuin et aiiibula. (^Joaii. v, 8 ; Marc. II, 9.)

rinstant même, prirent leurs lits sur leurs épaules et commencèrent à marcher. En vous rendant la santé, le Seigneur veut que, plein de reconnaissance, vous accomplissiez aussitôt sa sainte volonté, quand même le fardeau qu'il impose vous semblerait lourd ; car il vous donnera aussi les forces nécessaires pour le porter.

Si le démon de la chair ou quelque mauvais conseiller vous dit de ne pas vous charger de ce fardeau, répondez ce qu'un de ces paralytiques répondit à ceux qui, sous prétexte que ce jour-là était le jour du sabbat, voulaient l'empêcher de porter son lit : Celui qui m a guéri, me Ta commandé (1) ; cela me suffit.

En manquant de fidélité en ce point, on s'expose au châtiment dont le Sauveur menaça ce même paralytique, lorsque, l'ayant rencontré dans le temple, il lui dit : Ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive un plus grand mal (2).

Imitez un saint homme, nommé Servule, dont saint Grégoire (3) rapporte qu'il était paralysé au point de ne pouvoir ni s'asseoir dans son lit, ni se tourner d'un côté à l'autre, ni porter la main à sa bouche. Il était aussi fort pauvre. Néanmoins ilne demeurait pas oisif. Avec les aumônes qu'on lui donnait, il avait fait acheter le livre des Evangiles et quelques autres livres de piété ; et comme il ne savait pas lire, il priait des rehgieux, qu'il soutenait de sa pauvreté, de venir lui faire la lecture. Il apprit si bien par cœur ce qu'on

(1; Qui me sanum fecit, ille mihi dixit... (Joan. v, H.)

(2) .Jam noli peccare, ne deterius tibi aliquid contingat. (Joan» V, 14.)

(3) IV Dial. c XIV.)

lui lisait, qu'il devint capable de le méditer seul. Dès lors, il ne s'occupa plus qu'à rendre grâces à Dieu dans ses douleurs et à lui chanter, jour et nuit, des cantiques de louange ; et il mérita ainsi d'entendre, à rheure de sa mort, la voix des Anges. Il expira en la compagnie de ces esprits célestes, tandis que son corps répandait une suave odeur, pour témoigner que son àme jouissait de la gloire méritée par son admirable patience.

Cet exemple montre qu'un fervent chrétien peut encore faire l'aumnne malgré sa pauvreté, s'occuper utilement, lorsqu'il est malade, et apprendre ce qui est salutaire pour son âme, s'il est ignorant. S'il est perclus des pieds et des mains, il a le cœur et la langue libres pour bénir et remercier Dieu au milieu de ses souffrances. Enfin, si Dieu lui rend la santé, il continue à le louer et à le bénir, avec plus de ferveur que jamais, pour ce nouveau bienfait.

Souvenez-vous aussi du Samaritain que Jésus Christ Notre-Seigneur guérit de la lèpre, ainsi que ses neuf compagnons, il fut le seul qui vint remercier son bienfaiteur, en glorifiant Dieu. La foi et la reconnaissance de cet homme plurent extrêmement au Sauveur et il le loua devant tout le peuple. Au contraire, il se plaignit de 1 ingratitude des neuf autres qui, étant Juifs et parla plus obligés qu'un étranger à la reconnaissance, n'avaient pas suivi son exemple (1).

La plupart des malades se comportent comme ces

(1) Nonne decem mundati sunt ? et novem ubi sunt ?Non est inventus qui rediret et daret gloriam Deo, nisi hic alienigena. Et ait illi : Surge, vade ; quia fides tua te salvum fecit. (Luc. XVII, 17.)

neuf lépreux. Ils sont pleins d'empressement et de ferveur pour demander à Dieu la santé ; guéris, ils sont oublieux et insouciants de le remercier.

Pour vous, soyez du petit nombre des malades reconnaissants. Ayez encore plus de ferveur pour remercier que pour demander; afin que Dieu, qui est toujours libéral envers les cœurs reconnaissants, vous fasse de nouveaux dons et ne cesse pas de les augmenter.

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