‹ Du vagabondage et de la transportationChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Réfonnes nécessaires. — Isolement des détenus. — Transportation. — Son mode d'application aux vagabonds libérés. — Ses avan-

Ge n'est pas que ces vices n'aient été aperçus et signalés. Mais les propositions de réformer ce système répressif, les études, les expériences, les débats publics qui se sont produits à ce sujet n'ont pas abouti.

Sans entreprendre ici un examen de la question pénitentiaire, nous nous expliquerons sur les mesures qui pourraient, suivant nous, être appliquées utilement à la catégorie des condamnés pour vagabondage :

Le système, de l'isolement des détenus, importé d'Amérique, a séduit tous les criminalistes.

Il avait été adopté, le 10 mai 1844, par la Chambre desoDéputés; il était soumis à la Chambre des Pairs, et des prisons cellulairas avaient été construites lorsque la révolution de 1848 interrompit ces travaux.

Il est pratiqué aujourd'hui en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Portugal.

L'Assemblée nationale fut saisie de cette question et nomma, le 25 mai 1872, une commission de 19 membres dont le rapport fut favorable.

L'application au vagabond de l'emprisonnement cel-

lulaire à séparation de jour et de nuit, nous présenterait ce double avantage :

Il subirait au moins Tennui que cause naturellement à tout homme Tentière solitude, l'interdiction de tout commerce avec ses semblables. Là se trouve la seule peine qu'il soit en état de ressentir, qui puisse constituer la sanction de la loi à son égard, la punition de sa faute ; toute autre souffrance morale lui est indif* férente et Thumanité ne permettrait pas qu'il fût l'objet de privations ou de tourments corporels.

Il serait préservé du danger de la corruption, de la contagion du vice qu'engendre la promiscuité de la prison et nous n'aurions |)lus cette chose triste : l'école du mal édifiée et entretenue par la société même. Cet isolement protégerait ce qui subsiste généralement encore de bon en lui; car il est bien rare que la nature humaine soit absolument pervertie. Dans ce recueillement, n'étant plus soumis aux influences, aux excitations malsaines qui l'ont perdu, livré à ses réflexions, en môme temps qu'il éprouverait le châtiment, conséquence de sa vie passée, il reverrait le néant de cette vie, ses misères, ses rigueurs, ses hontes, et il en viendrait, sans doute, à souhaiter de commencer une autre existence.

Ainsi la séparation individuelle des détenus serait propre à corriger les vices de la peine de l'emprisonnement : son efficacité, la démoralisation qu'il produit. Ajoutons à cela que le condamné, dans l'isolement de la cellule, n'ayant pas d'autre distraction, s'appliquerait plus volontiers a l'occupation qui lui

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serait livrée, pourrait acquérir des habiludes labo-rieuses. Le moyen d'activer plus sûrement son travail serait encore de lui permettre de consacrer son gain au rachat de sa liberté, à abréger, dans une certaine mesure, la durée de sa détention.

Quant à la surveillance de la haute police, elle est mauvaise en soi, de quelque fagon qu'elle soit réglée, elle est vicieuse dans son principe, en ce qu'elle gène pour vivre des individus abandonnés d'ailleucs à euxmêmes : délaissée de plus en plus dans la pratique, elle doit faire place à une mesure préventive d'un autre caractère.

A ce titre, la transportation parait actuellement être agréée par l'opinion, vivement frappée surtout par l'expérience qui en a été faite par l'Angleterre, et un projet de loi sur le point d'être déposé par le gouvernement propose de l'appliquer aux récidivistes et aux vagabonds.

Telle que nous la comprenons à leur égard, la transportation ne serait pas, à proprement parler, une peine: elle viendrait après la peine et aurait pour objet d'assurer ïa sécurité publique et de moraliser le condamné libéré.

Elle serait prononcée par les tribunaux ; car ils sont le mieux à même d'apprécier la situation et l'état normal du coupable, et, de plus, il ne peut appartenir qu'à une décision judiciaire de porter une atteinte si grave k la liberté d'un citoyen.

Les juges auraient la faculté de la prononcer contre l'individu reconnu vagabond, alors qu'il aurait eti-

c(mr% antérieureiTient deux condamnations pour ce délit; la double récidive établirait généralement d'une façon suffisante que ce genre d'existence est de sa part une habitude invétérée puisqu'il y aurait persisté sans que les peines déjà subies aient exercé sur lui aucune influence.

Succédant au châtiment et n* ayant plus pour objet de punir, son exécution ne pourrait consister que dans le transfert des condamnés dans quelque possession coloniale ; là ils ne pourraient être soumis ni à Fintemement ni au travail forcé ; ils devraient, après qu'ils y auraient été établis, être laissés à leur propre initiative, dans la condition de colons volontaires, contenus seulement par une police fortement organisée et par une surveillance exercée aux points d'embarquement.

File serait perpétuelle ; car il n'y aurait aucune utilité de les éloigner pour les rapatrier bientôt dans le môme état de dénûment et de besoin, et l'espoir du retour leur ferait négliger de se créer aux colonies une situation régulière.

Cette transportation serait un incontestable bienfait pour la société et le seul mode possible de sauvetage pour toute une classe misérable.

Elle rejeterait du territoire cette population envahissante d'ôtres oisifs et malfaisants, délinquants de profession, véritables ennemis de l'intérieur ; elle arrêterait sûrement ce progrès de la récidive qui effraie les meilleurs esprits et l'accroissement annuel du nombre des délits : précieux résultats que la société

ne saurait payertrop cher, qu'elle a le droit indéniable d'assurer par ce moyen! Elle n'est pas tenue, assurément, de garder et de protéger ceux qui repoussent obstinément sa discipline et se mettent en état permanent de rébellion vis-à-vis d'elle, d'entretenir, leur vie durant, aux dépens du trésor, ou de laisser s'entretenir aux dépens de ses membres ceux qui refusent de subsister par le travail suivant la loi commune.

L'exil perpétuel, pour de simples délits déjà expiés, pourrait être un arrachement trop douloureux à ceux qui auraient des racines dans un sol natal, qui auraient vécu entourés d'affections, qui laisseraient une famille à jamais perdue, et il y aurait alors à mettre en balance d'un côté la considération de ces sentiments, de l'autre l'utilité publique. Mais le vagabond n'a jamais été tenu par de pareilles attaches ou il les a rompues voloritairenient ; il n'est fixé à rien : c'est là son délit môme. Loin qu'il redoute le voyage et l'éloignement, souvent des vagabonds prient instamment qu'on les envoie dans les colonies, déclarant qu'en France ils retomberont fatalement dans les mêmes fautes, et d'autres commettent un délit grave ou un crime dans l'intention d'encourir une condamnation à la transportation ; sans doute c'est le changement, l'aventure, l'attrait du lointain qui les séduit ; mais n'est-ce pas, en même temps, uninstinctvrai qui leur fait connaître dans des reconditions nouvelles d'existence la possibilité de leur rédemption ?

Le milieu, en effet, et les circonstances extérieures

influent sur le caractère et sur les mœurs. C'est là une vérité psychologique : un changement de sol et de climat, des objets, des physionomies qui Tenvironnent transforme Thomme lui-môme. Le vagabond, enlevé du vieux monde, y laisserait le théâtre et les souvenirs de son ancienne existence et, sur la terre nouvelle où il serait transporté, ne trouverait plus Toccasion de s'y livrer de nouveau. A la vie de vagabondage il faut, pour se soutenir, le milieu d'une société dense, des foules où le déclassé se faufile et passe inaperçu, des richesses accumulées, des productions acquises sur lesquelles il glane sa subsistance, des contrées peuplées où il rencontre secours et asile, où il trouve à demander ou à prendre.

Mais dans une région inculte et n'offrant pas de ressource à l'oisiveté, le transporté serait réduit à accepter de travailler ou ë périr de besoin : des instruments seraient dans ses mains, une concession lui aurait été livrée ; la propriété le fixerait quelque part et il se prendrait à aimer ce morceau de terre qui serait sien. Il aurait de plus une famille, si le gouvernement voulait faciliter l'émigration de ces filles qu'une faute a flétries et perdues sans retour selon nos mœurs, et qui consentiraient à changer leur vie de misère et de honte. Donner au condamné le travail, la propriété, la famille, serait le moyen le plus sûr d'opérer sa moralisation et son reclassement.

Les éléments vicieux et nuisibles dont serait purgée la métropole serviraient au dehors sa grandeur et sa fortune. La transporta tion se trouve à l'origine

des colonies les plus florissantes : des repris de j ustice furent les premiers colons de TAmérique anglaise, l'Australie fut fondée par les convicts ; « elle » est le fruit de la transporlation, comme le procla- » malt le ministre sir G. Grey, à la Chambre des com- » munes, elle est l'œuvre de ce système pénitentiaire. » La création de nouvelles possessions et de nouvelles richesses, l'extension de domination et d'influence, la propagation delà race et de l'esprit national, un développement du commerce et de la marine, de pareils résultats vaudraient les quelques millions qui seraient dépensés chaque année pour le transfert et l'établissement de trois ou quatre mille condamnés. Ces sommes mêmes ne seraient peut-être pas supérieures à celles que coûtent actuellement ces individus en frais de procédure et de jugement et pour leur entretien dans les prisons.

Enfin le sol ne nous manquerait pas pour fonder un lieu de transportation. Dans le Pacifique delà Nouvelle Calédonie, la colonisation pourrait gagner les Nouvelles-Hébrides dont nos intérêts réclament depuis longtemps l'annexion, puis, de proche en proche, les îles nombreuses et fertiles qui s'étendent de là à la Nouvelle-Guinée, et cette terre dont la partie méridionale est encore inoccupée. Ce monde nous est ouvert : il est vierge de toute civilisation. Il ne renferme aucune société établie. « La transportation, dit Rossi, » infeste de tous les scélérats que vomit une grande » métropole une innocente colonie, un territoire étroit, » une population peu nombreuse et qui a besoin plus

» que tout autre d'ordre, de régularité de mœurs et 9 d'économie ; elle nuit à des innocents à Toccasion D des coupables. » Mais une société n'est pas formée avant nombre d'années, et cette objection ne nous serait pas de sitôt opposable. Elle témoigne du succès môme de la transportation, des résultats acquis par elle, après un long usage : grief, formulé par Franklin, des provinces unies d'Amérique, motif des réclamations de l'Australie, elle marque le jour où d'un ramassis de criminels est issue une nation saine et fière.

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