LEÇON CLINIQUE DE M. LE PROFESSEUR LORAIN
SUR LE VAGINISME (1)
Vous savez que dernièrement je vous ai parlé des femmes qui ne supportaient pas le rapprochement sexuel ou qui ne le supportaient que trèsdifficilement.
J’ai encore eu l’occasion de m’en occuper tout récemment, ayant été consulté par les familles de deux jeunes gens qui se sont mariés, et qui sont partis faire un voyage de noce en Italie. Je m’étais opposé à ce voyage, ma conviction étant qu’il est toujours imprudent de s’exposer ainsi, les premières nuits de noces, dans une auberge et dans un pays souvent sans ressources. Ils m’ont raconté toute leur histoire depuis. La jeune femme a été très-ma-
(1) Qu’il nous soit permis d’adresser encore une fois nos remercîments à notre savant professeur, dont la bienveillance à notre égard ne s’est jamais démentie. 11 a bien voulu faire à notre intention cette leçon clinique que nous reproduisons presque en entier; nous la plaçons à côté de nos observations, perce qu’elle contient la relation de plusieurs cas intéressants qui pourront être comparés à ceux que nous publions plus loin. Les opinions que nous reproduisons sur la palhogénie du vaginisme différent quelque peu de celles de notre professeur; c’est un peu pour cela aussi que nous donnons sa leçon telle qu'elle a été faite à l’hôpital de la Pitié.
lade des suites des premières tentatives de rapprochements, et maintenant encore elle éprouve de vives douleurs chaque fois que son mari veut pratiquer l’acte conjugal.
Les faits de ce genre sont fréquents. J’en parlais, il y a quelque temps, devant une dame âgée, respectable, une femme d’un très-grand mérite social, illustre môme, et qui tient chez elle comme une sorte de bureau de consultations pour les jeunes femmes et pour les hommes aussi. Elle me dit : « Vous connaissez bien mon amie. Madame X..., elle a cinquante-quatre ans; vous connaissez son mari aussi; eh bien il ne l’a jamais vue !» — « Mais il me semblait qu’elle avait une grande fille ?» — « Oui, c’est vrai, elle a fait ses preuves, mais cette fille est d’un premier lit; elle avait 30 ans quand elle s’est remariée; son mari l’a emmenée en Italie; à la première auberge, il s’est mis en mesure de remplir son devoir; les premières tentatives ont été si douloureuses, qu’elle s’est mise à crier; le mari a voulu essayer de nouveau, mais jamais il n’a pu arriver à quelque chose de complet. 11 y a vingtquatre ans que cela s’est passé, et Madame X..., est encore comme le premier jour de son mariage; il n’y a pas eu d’accommodements possibles, et son 1 mari a fini par y renoncer. Ils sont bien ensemble; elle est seulement pour lui une femme à tenir sa maison; elle n’a jamais voulu se décider à consulter un médecin. »
Je vous ai raconté aussi qu’une jeune femme de Paris, mariée depuis trois ou quatre mois, était venue demander conseil à la religieuse du service. Elle ne supporte pas les approches de son mari; elle a une telle sensibilité, une telle rigueur dans la contraction du sphincter vulvaire, que chaque fois que son mari s’approche d’elle, elle se sauve et se met à crier ; malgré l’affection qu’elle a pour lui et le désir qu’elle a de le satisfaire, malgré la passion que; vu son âge et son tempérament, la jeune femme apporte dans ces tentatives, la douleur la force presque aussitôt à se soustraire à ces rapprochements; elle est venue me consulter parce que son mari qui est un ouvrier, un artisan, a fini par lui dire qu’il s’était marié pour jouir de sa femme, et qu’il irait voir les filles si ça durait; elle est venue me prier de mettre fin à sa triste situation. Je l’ai examinée et j’ai constaté qu’elle était bien conformée; elle a la taille bien faite, les apparences d^une femme bien constituée et d’un tempérament ardent; les mamelles sont suffisamment développées, l’utérus est intact, de forme normale, les règles n’ont jamais fait défaut; il n’y a point d’anomalie dans la forme des organes sexuels; il n’y a point non plus de maladies chroniques, inflammatoires ou autres; la membrane hymen a été rompue; le doigt pénètre dans le vagin, mais le sphincter se contracte aussitôt avec une grande énergie; il y a des contractions presque convulsives dans les membres inférieurs; la douleur est très-vive. Ce n’est
qu’au bout de quelque temps, en maintenant mon doigt dans les parties, que je suis arrivé à en faire supporter la présence. On peut même, au bout de quelque temps, introduire deux doigts, mais cette opération est douloureuse; cependant elle la supporte. Le mari est un jeune homme assez inexpérimenté, qui, évidemment, n’a pas su vaincre une première fois avec une énergie suffisante la résistance qui aurait cédé à la persistance du coït, et qui surtout ne se serait pas renouvelée si la satisfaction vénérienne avait été complète. C’est donc l’exagération d’une fonction, celle du sphincter de la vulve, qui demande à être vaincue.
Assez facilement, j’ai introduit des éponges préparées, afin de dilater l’anneau vulvaire et j’avais obtenu ainsi une amélioration notable. Je me proposais d’introduire un pessaire en caoutchouc, mais je ne l’ai plus revue; j’espère qu’elle se sera fait une existence possible.
Dernièrement j’ai vu une autre jeune femme, bien constituée et mariée depuis peu. Aussitôt que son mari, qu’elle aime beaucoup, s’approche d’elle, ce sont des cris épouvantables. Il n’y a encore eu que deux tentatives de rapprochement sexuel ; à la première, qui eut lieu aussitôt après le mariage, elle a demandé pardon. La seconde fois, c’était dans une maison de famille, à la campagne; elle n’a pas pu se contraindre et a poussé des cris qui ont réveillé toute la maison ; les voisins sont venus, on a dit que
c’était un accident. Elle en a fait la confidence à sa mère; son mari, qui est plein d’égards et d’attentions pour elle, est venu me trouver. Eh! mon Dieu, ils en sont réduits à des rapprochements approximatifs; mais il y a eu quelque chose, depuis deux mois, elle n’a plus ses règles ; on est venu me demander si elle pouvait être enceinte malgré cet accomplissement incomplet des fondions sexuelles; j’ai répondu que la chose était possible, mais peu probable. Depuis cette époque, j’ai revu cette jeune femme et j’ai pu constater une grossesse avancée.
Il n’y a pas longtemps j’ai été consulté par une femme, toute jeune, qui m’a dit ne pouvoir supporter les approches de son mari. Je l’ai examinée et j’ai trouvé le vagin suffisamment dilaté, sans traces de lésions inflammatoires ou autres; l’introduction du doigt n’est pas très-douloureuse et il m’a été impossible de constater une constriction notable du sphincter. C’est un vaginisme intermittent ; combien cet état durera- t-il? Je n’en sais rien.
Depuis, j’ai reçu la confidence de plusieurs femmes qui m’ont dit avoir renoncé à se laisser toucher par leurs maris, tant les approches leur étaient désagréables, pénibles, douloureuses.
11 y a des gens qui ne peuvent pas avaler une pilule, je suis de ce nombre; j’en prends, mais avec du beurre; il y a des femmes aussi qui ont ce qu'on appelle l’œsophagisme ; elles ne peuvent pas man-
ger, elles refusent tous les aliments. Il est possible qu’il y ait une certaine analogie entre les constricteurs de l’orifice supérieur du corps et ceux de la vulve. On a proposé de diriger contre le vaginisme le traitement employé pour la fistule à l’anus ; cela me paraît être une très-mauvaise méthode.
Ainsi voilà une femme qui s’est remariée à trente ans; avant, elle avait eu un enfant, et aujourd’hui, la tête d’un pénis ne peut plus passer par où est passée la tête d’un enfant.
Nous croyons qu’il serait préférable d’instituer un traitement sédatif et antispasmodique. L’emploi du bromure de potassium, déjà indiqué par Raciborski, nous paraît plus rationnel et plus efficace.
Le traitement du vaginisme est, du reste, extrêmement difficile. On a souvent affaire à des malades d’une délicatesse et d’une susceptibilité extrêmes, et c’est à peine si, dans ces certains cas, le médecin ose intervenir.
Cette affection est plus commune qu’on ne le croit généralement. J’arrive maintenant à un âge où on reçoit ces sortes de confidences; j’en reçois beaucoup. Je crois que le vaginisme n’est pas du à l’étroitesse des organes, mais plutôt à un sentiment de crainte au moment de l’introduction, et qui empêche la dilatation. Il y a énormément de femmes fort distinguées dans le monde, et qui n’ont jamais coïté. 11 y a des raisons; c’est parce qu’elles ont quelquefois affaire à des hommes qui n’ont pas
la délicatesse, le sentiment des caresses préliminaires qu’ils doivent à la femme chaque fois qu’ils s’en approchent; ce sont des gens dépourvus de tact, et qui veulent arriver brusquement sans frapper à la porte. Je n’insiste pas sur ce sujet qui est très-délicat, mais je le répète, le vaginisme est souvent causé par la brutalité ou la maladresse de certains maris. On ne saurait trop recommander aux gens qui ont des femmes nerveuses et impressionnables d’entourer l’acte conjugal de tous les ménagements possibles.
Tout n’a pas encore été dit sur le vaginisme, et il y a là un important sujet à étudier, seulement il est un peu difficile, surtout pour un jeune homme.