AS LS
déc
grâce les remèdes qu’ils leur offrent et qui sont bénins, bénins, bénins : on les soupçonne d’ambition, on leur prête des projets annexionnistes. Pures calomnies, inventées per la méchanceté de Lloyd George ou la perfidie de M. Ribot ! Que veulent-ils ? Le bonheur de leurs voisins. Les Slaves les accusent d’arrière-pensées malveillantes ? C’est qu'ils les ont mal compris. D’un geste concerté, les émissaires de Guillaume IL battent leur coulpe, confessent leurs maladresses. — Que voulez-vous ? Ils n’ont pas l’artificieuse perfidie des Latins qui enveloppent de séduisantes formules leurs avidités. égoïstes ; candides enfants de l’innocente nature, ils mettent trop de brusquerie dans leurs témoignages d’affection ; mais leur cœur est aussi pur que le ciel de la Grèce par un beau jour de printemps ; ils ne nourrissent pour les Slaves que les intentions les plus bienveillantes et les plus droites ; leur seul désir est de les aider à parfaire leur éducation ; ils leur offrent le secours le plus désintéressé ; ils reconnaissent leurs hautes qualités, l’esprit de travail et de méthode des Tchèques, la bravoure des Serbes, leur ténacité et l’ardeur de leur patriotisme, la fidélité des Croates et des Slovènes à leur langue, qui est presque égale à celle des Allemands eux-mêmes. Réconcilions-nous. Unissons-nous dans un travail fécond ; associons-nous dans un commun effort où chacun conservera sa complète autonomie.
Mais les dizaines de milliers de cadavres qui pourrissent dans les cimetières de Dalmatie, de Bosnie, de Slavonie, les victimes innocentes que vous avez envoyées à la mort, les femmes que vous avez insultées, les enfants que vous avez assassinés, Les trésors que vous avez irréparablement détruits, les souvenirs sacrés que vous avez déshonorés ! — Fâcheux malentendu ! Erreur regrettable ! Jetons un voile et passons l'éponge. Le malheur, c’est que nous ne nous connaissons
pas mutuellement. Pour éviter le retour d’incidents aussi pénibles, travaillons à dissiper l'ignorance populaire.
Dans cette intention, quelques éditeurs, empressés à suivre les conseils partis d’en haut, se sont adressés à un certain nombre d’écrivains slaves et'les ont priés de parler aux Allemands de leurs concitoyens. Si l’on veut mon opinion vraie, ces écrivains slaves auraient mieux fait de déclinet l’appel qui leur arrivait ; aux invites des Hohenzollern et de leurs complices, une seule réponse convient, celle des Russes, qui crachent et se détournent ; J’ai reconnu en tout temps au patriotisme le droit d’être exclusif et ombrageux ; aujourd’hui, la moindre compromission avec l’Allemagne nous inspire un insurmontable dégoût. Avouons cependant que les Slaves qui n’ont pas repoussé la tâche qu’on leur proposait peuvent invoquer des circonstances atténuantes. D'abord, la discrétion excessive des Alliés qui s’enveloppent trop souvent de formules sibyllines et qui encore aujourd’hui n’osent pas parler franchement de la destruction de l'Autriche. Dans ces conditions, eût-1l été sage de rompre les ponts ? Aprés tout, puisque l’occasion s’offrait de rendre témoignage à leur peuple, pourquoi les patriotes slaves se seraient-ils abstenus ? — C’est ainsi que M. Krek, député de la Carniole au Reichsrat et un des principaux chefs du parti catholique slovène, a écrit pour les Allemands un livre sur les Slovènes. Il n’a pas eu beaucoup à se féliciter de sa bonne volonté. Bien qu'avec une humilité un peu excessive il eût évité avec soin les questions scabreuses, son essai n’a pas eu l’heur de plaire à la censure ; il a été saisi d’abord pour la durée de la guerre, et plus tard d'une façon définitive. Logique allemande ! Au moment où ils prétendent ramener les Slaves, il suffit qu’un écrivain en parle sans injure pour que son impartialité le Me à la vindicte publique.
Quelques-uns de mes collaborateurs de la Nation Tchèque m'avaient parlé de l’opuscule de M. Krek avec de grands éloges. Je l'avais lu sur leur conseil et javais eu le regret de ‘ne pas partager leur opinion. Je viens de le relire dans la traduction française et je continue à ne pas être tout à fait satisfait de cette esquisse.
Il est vrai que la traduction n’est pas très heureuse. Je suis choqué par la maladresse de certaines phrases. « Au milieu du bassin, il y a un reste de l’époque glaciaire, le lac oies de Bohiny (Wodein) qui incite tant aux médita- tions » (p. 23) ; « La construction des voies terrées a fait dans * ces dernières années des progrès très rapides, bien que, comme il va de soi, la formation montagneuse dù pays ait CHÉÉ beaucoup d'obstacles » (p. 25). D’autres passages sont incompréhensibles : (II va de soi que nous ne donnons pas Trieste comme un facteur compétent et nous ne le citons que pour être complets ». — « Les chiffres ne sont pas si élevés dans la région des Sudètes en Allemagne, mais dans les derniers temps ils ont fait des progrès rapides. » Parmi les mines de mercure, Idria, «avec son extraction de 800 tonnes par an, occupe la deuxième place en Europe et prend part pour 50 °/, dans la production mondiale ». — Comment Tdria peut-elle fournir la moitié de la production totale du monde et n’avoir que la seconde place en Europe ? — « Le défaut des conditions de perfectionnement fait que cette industrie attend encore une évolution dans le sens d’amélioration et de raffinement ». Nous ne sommes pas habitués à appeler l’époque de la philosophie : l'ère de l’éclaircissement, et bien que je n’éprouve qu’une sympathie modeste pour Kopitar, je trouve qu’on lui fait tort en nous disant qu’ «il écrivit, à la base de la langue populaire, une excellente grammaire slovène ». I] n’est pas correct d'écrire : l’état S ’empire, etc., etc. — Je regrette d’être obligé d’attrister
- ERNEST DENIS. | ÿ
le traducteur qui est évidemment un homme de bonne vo-.
lonté, et un vieux professeur tel que moi ne s'expose pas. sans tristesse au reproche de pédantisme, qui ne me sera pas épargné. Mais il s’agit d’une question de principe et de méthode. Le français est un instrument précieux et délicat, qui a été lentement façonné par des maîtres ouvriers et que
nous n’avons pas le droit de laisser déformer. On nous invite
beaucoup pour le moment à nous américaniser et à renier nos traditions ; j'avoue qu’elles né sont pas également excellentes et surtout je reconnais que, dans beaucoup de cas, nous en avons perdu le véritable sens. Est-ce à dire que nous devions rompre avec notre passé, renoncer à nos qualités. essentielles, répudier les vertus et les qualités qui ontétabli notre influence ? Le lecteur français est exigeant et difficile ; il a un sens naturel de la justesse de l’expression et de l’harmonie de la langue ; quand on choque son goût, 1l se défend par l’abstention et l’oubli. Pour retenir son attention et conquérir sa sympathie, il ne suffit pas d’avoir raison ; il n’est jamais tout à fait convaincu s’il n’est pas un peu charmé.
Ce sont des défauts, si l’on veut ; libre à nos ennemis de
nous en railler. Ils ne nous convertiront pas et ce serait dommage. |
En lui-même, le livre de M. Krek n’a rien qui doive séduire : assez mal composé, il a trop l’apparence d’un article de dictionnaire. Je sais bien qu’en pareille matière la tâche de l'écrivain qui essaye de nous faire connaître un peuple dont nous ne savons à peu près rien, pas même la place qu’il occupe sur la carte, est ardue et délicate ; comment donner au lecteur la sensation d’une vie intellectuelle intense, sans. multiplier les noms ; mais ces noms qui ne’représentent rien, se perdent alors dans un fouillis obscur et ne laissent aucune trace dans la mémoire. Dans un ouvrage de propagande destiné au grand public, il importe peu d’être complet
et un auteur adroit se résignera à des coupes sombres ; il supprimera sans pitié les écrivains de second ordre, fussentils de ses meilleurs amis et ne citera que quelques noms vraiment représentatifs. En revanche, il s’efforcera de marquer de traits distinctifs les rares élus qu’il retiendra, analysera leurs principales productions et appuiera ses jugements de citations probantes. ; M. Krek n’est évidemment pas un maître ee l’art la vulgarisation. T'el qu’il est cependant, son essai rendra quelques services. jetés par un destin hostile à l’extrême avant-garde des Yougoslaves, menacés par les Allemands dans la Styrie et la Carinthie et par les Italiens en Istrie et sur le littoral de l’Adriatique, les Slovènes. occüpent une des régions dont le sort sera le plus discuté après la guerre. Leurs désirs sont certains et ils les ont fnanifestés à de nom-
-breuses reprises de la manière la plus formelle. Trop faibles
pour constituer un État indépendant, — ils sont tout au plus 12 à 1.500.000. — rattachés d’ailleurs aux Croates et aux Serbes par leur origine, leur passé et leur langue, — le slovène est un simple dialecte croate, et la fusion littéraire avec les Serbes serait depuis longtemps accomplie sans les résistances du gouvernement viennois, — ils demandent à être réunis au futur royaume serbo croate. Par leur esprit de méthode, leur application, leurs remarquables aptitudes commerciales, ils y deviendront un élément de stabilité et de richesse. Depuis dix siècles, ils supportent sans faiblesse
lassaut des innombrables colonnes d’attaque de la Ger-
manie ; depuis la guerre, ils ont donné des preuves multiples de leur ardente sympathie pour la cause des alliés ; les persécutions terribles auxquelles ils ont été soumis n’ont ni ébranlé leur courage, ni affaibli leur foi. Lors des dernières séances du Reichsrat, leur représentant Korochetz a vaillamment réclamé son poste de combat à côté des
Tchèques et, malgré les hurlements des groupes allemands, il a demandé sans ambages la réunion dans un même État de toute la race serbo-croato-slovène. Leurs vœux sont conformes à la justice et aux principes du droit moderne.Ïls ne téclament que leur dû et ils se déclarent prêts à accepter sans réserves la décision d’un plébiscite loyalement pratiqué. Quels : sophismes invoquera-t-on contre eux? J’espère du moins que, dans les pays de l’Entente, il ne se trouvera pas un diplomate assez mal avisé pour opposer à leurs revendications légitimes les pauvres arguments d’un impérialisme suranné, Leur cause eût pu être mieux défendue ; mais elle est bonne et c’est tout de même l’essentiel.
AITAT AT AT AT AT AT ATY AT ATTAITATTATTAT AT AT AL AT ATTA TATTALC ATTATTA LCA
| D ANS une de ses dernières séances, la Chambre s’est occupée de la diplomatie française, de ses méthodes
qui ne sont pas toujours appropriées aux besoins nouveaux,
de son personnel qui est un peu trop fermé à l’esprit mo-
derne et se défie des principes ou plus exactement des
mœurs démocratiques. Le débat, qui était indispensable,
a été fort brillant. M. Georges Leygues, qui préside avec
tant de bonne grâce et d’autorité la Commission des affaires
extérieures, a amorcé la discussion en lui imprimant ce
caractère de haute courtoisie et de discrète précision que
l’on regrette de ne pas trouver plus souvent dans les dis-
cussions parlementaires ; sans méconnaître la bonne vo-
lonté générale de nos représentants au dehors et le rare
mérite d’un petit nombre d’entre eux, il a indiqué la néces-
sité de modifier dans une assez large mesure l’esprit de la
Carrière. La Chambre, dont il traduisait visiblement les
idées, l’a écouté avec une sympathie manifeste et elle a paru éprouver un sensible plaisir à retrouver en lui un des plus
(!} Paru dans Le Monde Slave, novembre 191 -
remarquables représentants de la grande tradition républicaine ; M. Leygues est un fin lettré, et il apporte à la tribune quelques-unes des plus précieuses qualités de l'esprit français, la mesure et l’élégance, la clarté de la pensée et la grâce de l’expression. - ur
Les orateurs qui lui ont succédé à la tribune n’ont pas été moins bien inspirés. M. Ribot est depuis lontemps l'honneur et la parure de nos assemblées ; il perpétue dans notre ère démocratique la lignée de cette grande bourgeoisie française, qui, un peu timide peut-être dans ses allures, un peu fermée à l’appel de l’avenir, garde dans la politique, les affaires et la vie privée le respect d'elle-même et qui, au milieu d’une époque de laisser-aller moral, d'entreprises hasardeuses et de relations risquées, conserve précieusement, avec le souci de sa dignité personnelle, le dépôt des vertus sévères qui forment la couronne d’un peuple et la solidité d’un pays. Lettré de grande marque, liseur acharné, M. Ribot a trouvé le meilleur moyen de résister à la vieillesse : l’obstination dans le travail ; du haut de sa grande taille et de ses soixante-quinze ans — il est né en 1842 — il domine son auditoire, qui, même quand il n’est pas absolument convaincu par ses paroles, hésite à l’avouer en face de ce robuste vieillard qui n’a jamais donné que de bons exemples, entre autres celui de savoir durer. M. Ribot avait ce jour-là la partie belle, et il l’a constaté avec une bonne grâce qui n’était pas sans malice. Les interpellateurs avaient en effet mis tant d’indulgence dans leurs critiques et enguirlandé leurs plaintes de si délicats compliments que le ministre n'avait aucune peine à repousser des critiques si aimablement présentées. ; He
Déjà M. Leygues n'avait pas été bien dur et, s’il prenait place à son tour dans ce célèbre bureau du quai d'Orsay où, à ce qu'on affirme, fréquente encore l’esprit de M. de Ver-
tPAVSTONOMIE DES BULGARES 103
gennes, aucune alarme intempestive ne troublerait l’âme de ses subordonnés. M. Briand a quitté depuis trop peu de temps le pouvoir pour ne pas garder dans toute sa fraîcheur la mémoire des agréables rapports qu’il a entretenus avec son personnel et il est monté au Capitole en conduisant d’une main légère et nonchalante le quadrige des frères ‘Cambon et de MM. Barrère et Jusserand. On s’est félicité
quele navire de l'État fût dirigé par des pilotes aussi expé-
rimentés que clairvoyants ; on s’est congratulé ; — une vraie séance Lamourette.
Ces intermèdes de répit sont agréables, ils rappellent le ‘Grand siècle et la Comédie-Française, et ils ne süunt même “pas complètement inutiles ; il est regrettable que l’on ne parle jamais que de nos échecs et de nos défauts, et, en dépit de l’opinion courante, nous ne sommes pas uniquement gouvernés par des sots, des viveurs ou des concussionnaires. I] suffit de se rappeler le Livre faune pour être reconnaissant à M. J. Cambon du calme et de la dignité qu’au milieu de ses angoisses de patriote il a conservés pendant les terribles semaines qui ont précédé la rupture ; il a prononcé tous les mots qui devaient être dits, il y a mis-
l’accent nécessaire, et ses conversations avec M. de Jagow
devraient être connues de tous nos collégiens. M. Briand était sûr de récolter les applaudissements unanimes de l’Assemblée en affirmant que, dans les circonstances graves, nos intérêts étaient confiés à des mains expertes et sûres. Les amis d’un député de la Constituante lui reprochaient un jour d’avoir voté, en dépit de ses promesses formelles, une résolution qui avait été défendue par Mirabeau ; ils excusaient cependant sa palinodie par l’action qu'avait exercée sur lui la parole du grand orateur.— «Que diriezvous donc, reprit le député, si vous aviez entendu le monstre
lui-même ? »— M. Briand ne s’offusquera pas si j’ose évo-
quer à son propos le souvenir de Mirabeau, qu'il rappelle
par plus d’un côté. I1 lui ressemble dans tous les cas par le
charme qui se dégage de sa personne, et ses ennemis les plus acharnés évitent d'ordinaire de l’attaquer en face. Ceux qui ont eu le malheur —ou la chance, comme on voudra, — de ne pas l’entendre l’autre jour, et qui ont conservé ainsi quelque liberté de jugement, ont regretté que son intervention ait fait dévier le débat. Que la Carrière compte nombre
d'hommes distingués, personne n’a jamais songé à le nier.
et j'en connais pour ma part quelques-uns que je regarde comme des esprits vraiment supérieurs. Il s’agit seulement de savoir s’ils occupent toujours la place que leur assigne
leur mérite, si les nominations ne sont pas trop souvent dé-
terminées par des raisons secondaires et accessoires ; leurs
rapports sont-ils toujours lus aussi avec l’attention néces-
saire et leurs avertissements sont-ils écoutés ? Leursinstructions sont-elles parfaitement cohérentes et précises ? Certaines traditions regrettables ne leur imposent-elles pas un travail excessif et inutile? Ce ne sont pas les individus qu’il conviendrait de changer, ce sont les TS qu’il importerait de modifier.
Pour ne prendre qu'un exemple, mais qui est typique,
les laïques admettent difficilement que les diplomates .
soient comme les vins, qui, si nous en croyons la légende, gagnent à voyager. On a conservé au Quai d'Orsay les habitudes surannées ; les jeunes gens qui se destinent à la
diplomatie sont en général fort bien préparés à leur tâche ;
ils étudient avec ferveur les livres d’Albert Sorel, et je ne
saurais que les en louer. Peut-être cependant ne se rendentils pas un compte bien exact des énormes changements qui.
se sont accomplis depuis 1789 et même depuis 1848. Le monde des Vergennes, des T'alleyrand, des Nesselrode et des Metternich était un microcosme ; la politique était diri-
PHVSLONOÔOMEE DES BULGARES. 1I0O$S
gée par quelques coteries d’aristocrates qui constituaient comme une famille assez étroite ; on s’y disputait avec âpreté et on aimait à s’y tendre des pièges ; mais les querelles et les réconciliations s’y déroulaient suivant un protocole uniforme et d’après des règles immuables. Il n’y avait à ce moment aucun inconvénient à ce qu’un ambassadeur passât de Stockholm à Constantinople, ou de Madrid à Munich ; quelques mois lui suffisaient pour-se mettre au fait des intrigues locales, apprendre la valeur de la tabatière qui amadouait la vertu du favori et savoir si la maîtresse du souverain préférait les diamants ou les perles. — Ils étaient semblables, si l’on me permet cette comparaison irrévérencieuse, aux voyageurs des wagons-lits qui, de Paris à Constantinople ou à Vladivostok, mangent le même menu et jouent au bridge avec les mêmes partenaires.
Aujourd hui personne n’ignore que les hommes d’État sont de mœurs plus sévères, et les sceptiques les plus invétérés qui seraient tentés de mettre en doute cette hausse de la vertu avouent que, même dans les pays les plus autoritaires, le pouvoir des ministres et des maîtresses est moins. libre et moins illimité que jadis. L'entrée en scène d’un. acteur nouveau a bouleversé les règles conventionnelles du jeu : le peuple, avec ses instincts primordiaux, ses passions. simplistes, ses colères et ses besoins ; les intérêts économiques ont pris une place qui, pour n'être pas aussi prépondérante que le soutiennent les apôtres du matérialisme historique, est cependant considérable. Un diplomate, si éminent qu'il soit, ne rendra aucun service s’il ne demeure pas assez longtemps dans un pays pour en connaître et en comprendre les caractères essentiels, en constater directement l’évolution et distinguer, au-dessous des agitations de surface, les courants durables et profonds. Comment y parviendra-t-il s’il n’en comprend pas la langue ? Le public a
ainsi quelque peine à admettre qu’un diplomate qui a par exemple rendu de grands services à Belgrade — je cite un
nom au hasard — soit par là même désigné pour défendre
nos intérêts à Pékin.
L'erreur capitale des hommes qui sont à la tête de notre
diplomatie, c’est que, malgré l’évidence, ils se refusent à croire à l'avènement de la démocratie ; ils continuent
comme jadis à supposer que l’on conduit le monde par lPin-
trigue, ils confondent les Cabinets avec les nations et les
couloirs des Chambres avec l’opinion publique,— qui sont
deux choses différentes, pour ne pas dire opposées. Je ne nie pas que leurs manœuvres souterraines et leurs pourparlers clandestins puissent obtenir quelques succès apparents, mais ces succès sont éphémères, et, dès qu’une ques-
tion grave surgit, leurs habiletés mesquines sont emportées comme un fétu par l'insurrection des âmes.On a souvent
remarqué que le gouvernement prussien n’atiré en somme
qu’un assez médiocre profit de son système d’espionnage,
si admirablement organisé qu’il fût, ou même qu'il à été complètement trompé par ses renseignements, qui étaient cependant véridiques et sincères. Pour me servir du proverbe
allemand, les arbres l’ont empêché de voir la forêt. : il n’a.
prévu ni l’intervention de l’Angleterre, ni le soulèvement
unanime de la France, ni l’entrée en scène de l’Italie et.de
la Roumanie, ni la déclaration de guerre du Président Wilson. Ces fâcheuses expériences n’ont pas corrigé nos voisins ; avec leur obtuse opiniâtreté ordinaire, ils poursuivent méthodiquement leur petit travail de machiavélisme en-
fantin et enchaînent laborieusement les mailles de leur filet ; ils n’ont pas encore compris que les Alliés, après avoir
tout fait pour éviter la guerre, sont résolus à la pousser jusqu’à la victoire absolue et définitive et que l’homme d’État
le plus populaire ne serait plus qu’un aventurier isolé, s’il
WuPHYSIONOMIE DES BULGARES 107
essayait de parler de paix avant l’écrasement complet d: nos adversaires. ; É
Il est plus étrange que chez nous quelques attardés, captifs de préjugés frivoles ou de vaines considérations théoriques, s’imaginent encore, tout en reconnaissant que les Alliés forment un bloc indissoluble, qu’il est possible de diviser nos adversaires. De temps en temps reviennent ainsi Sur l’eau des projets de négociations séparées avec lAutriche ou avec tel ou tel autre des complices de Guillaume IT. L'événement aurait dû cependant apprendre à ces incorrigibles maquignons ce qu'il en coûte de s’abandonner à de folles chimères. Le temps des ménagements et des distinctions est passé, et nous n'avons d’autre règle à suivre que celle, fort simple, qu’a posée M. Gauvain et qui lui a permis de signaler dès les premiers jours à notre diplomatie- les écueils qui sillonnaient les chenaux où elle s’aventurait imprudemment : combattons sans pitié nos ennemis et soutenons nos amis sans arrière-pensée et de toutes nos forces.
NO
Pour avoir cherché le plus fin, nous avons laissé à la Turquie le temps de se joindre à nos adversaires et nous avons favorisé l’écrasement de la Serbie. Les renseignements que la censure a laissé filtrer semblent permettre de supposer que, dans les fautes impardonnables qui, en 1014 et en 1915, ont été commises dans la Péninsule des Balkans, les responsabilités les plus graves ne reviennent pas à la France. Nos hommes d’État, cependant, se sont-ils gardés dès les premiers jours d'illusions que nous avons payées cher et qui n’auraient pas approché de leur esprit s'ils avaient été mieux instruits et plus perspicaces ? Les avertissements ne leur avaient pas manqué et il était manifeste
“pour quiconque connaissait tant soit peu l'atmosphère de Sofia et les personnes qui y dirigeaient les affaires, que la Bulgarie se déclarerait contre nous, dès que les circons- tances lui paraîtraient favorables. On ne pouvait agir sur les ‘Bulgares et sur leur prince que par la menace et la peur ; la moindre marque de bienveillance était considérée par eux comme un signe de faiblesse et chacune de nos concessions resserrait davantage les liens qui les rattachaient à l’Allemagne. La postérité s’étônnera de notre longanimité vis-àvis de leurs rebuffades, de la candeur infinie de nos espérances, comme elle demeurera stupide des sympathies bizarres qui leur réstent fidèles après leurs actes réitérés de perfidie, les odieuses insultes dont ils nous ont abreuvés et les infamies dont ils se sont souillés sur les territoires envahis. En Les peuples comme les individus sont capables de folies et de crimes, et il ne suffit pas pour les ramener à la raison et à la justice de leur adresser d’éloquentes exhortations. Les fautes commises doivent être châtiées, et la souffrance seule réveille chez les coupables la conscience endormie. Les Bulgares ne viendront à résipiscence que quand ils auront subi la dure leçon de l’adversité. Comme les Allemands, si la guerre finissait avant leur défaite radicale et s’ils gardaiert un seul village du sol qu’ils ont traîtreusement conquis et abominablement exploité, ils se croiraient justifiés par le succès. . ae = La seule excuse qu’il soit possible d’invoquer en leur faveur, c’est qu’ils ont été encouragés dans leurs desseins par la longanimité béate des Alliés et les concessions réitérées que nous leur avons bénévolement offertes. Elles les ont ancrés dans l’opinion que la force est la raison suprême et “que les relations entre les peuples ne doivent être détermi-. nées que par l’égoisme le plus bas et l’ambition la plus
éhontée. On n’a jamais désarmé un voleur de grand chemin - en lui abandonnant la moitié de la bourse qu’il vous réclame le poignard sur la gorge ; le seul procédé raisonnable est de le prévenir à temps et de lui saisir le bras avant qu’il vous ait frappé. Au début des hostilités, après les premières victoires des Serbes, les Alliés étaient maîtres de la situation et ils étaient en état de dicter leurs conditions. Du moment où ils ont consenti à discuter avec le cabinet de Sofia des réclamations qui ne se fondaient sur d’autre titre que la rapacité et la haine,la partie était perdue pour eux. Ils ont persisté, cependant, dans des pourparlers sans issue, avec un aveuglement qui aujourd’hui nous cause une véritable douleur. Ils ont fermé les yeux aux signes les plus éclatants, ils n’ont pas voulu entendre les aveux des Bulgares qui ne faisaient pas mystère de leurs véritables intentions et leur crachaient au visage leurs sarcasmes furibonds.
L'histoire de ces négociations ne saurait être faite d’une façon définitive tant que les archives n’ont pas révélé leurs secrets. Les Alliés auraient été bien inspirés d’en publier les pièces principales ; elles ne feraient probablement aucun honneur à leur perspicacité ; du moins elles montreraient jusqu’à quel point ils ont poussé leur débonnaire esprit de conciliation et elles mettraient fin une fois pour toutes aux
tentatives de justification où se hasardent encore quelques traînards isolés, incapables de s’affranchir de leurs premières
erreurs.
Dans le silence où s’abrite la déconvenue des Cabinets, un assez grand nombre de brochures et de livres nous ont apporté de précieuses indications, grâce auxquelles nous
arrivons à nous faire une idée assez Juste et assez précise
des événements qui ont précédé l'invasion de la Serbie par
les Bulgares.
M. Seton-Watson, qui a consacré sa vie à l'étude des .
questions yougoslaves et dont l’autorité est universellement reconnue, dans son remarquable ouvrage — The rise of nationality in the Balkans,1917,— et M. Vladislav Savitch, qui a vu les choses de près et dont le livre — The reconstruction of south-eastern Europe — nous apporte l’impression
directe des événements, nous avaient fait connaître déjà les
faits essentiels qui expliquent la catastrophe de 1915.— La question même des rapports de la Bulgarie avec les Alliés vient d’être reprise avec plus de détails dans deux brochures d’une solide documentation et d’une irréfutable force de déduction. M. de Sokolovitch, dont nos amis ont lu ici même l’éloquent appel à la Russie, a réuni les articies qu'il avait donnés à la Revue d'histoire diplomatique : Le mirage bulgare et la guerre européenne. Pour quiconque sait lire, il est évident que le pseudonyme de Sokolovitch cache un témoin qui a été à même, de par sa situation, de connaître au jour le jour la suite des erreurs commises par l’Entente ; son témoignage a une double valeur, parce qu’il joint à l’expérience de l’homme d’État la méticuleuse et méthodique conscience d’un érudit de profession. Son travail, qui a plutôt un caractère général et psychologique, est très heureusement complété par la brochure de M. Dimitrievitch : L'Alliance de la Bulgarie avec la Germanie devant le jugement de la Russie libre ; Faits et Documents (en russe), Petrograd, 1917. Écrite avec une extrême modération de forme; appuyée sur des textes authentiques, elle forme contre le Cabinet de Sofia le plus terrible et le plus probant réquisitoire. À côté de ces ouvrages essentiels on trouvera nombre de renseignements curieux dans les volumes d'Henri Bonnet, Les dessous de la politique en Orient, traduit de l’an-
LS
plais, Paris, 1914 —, et de Harry Sturmer, Zwei AE Ci in Konstantinopel, Lausanne, 1917 (:).
La liste pourrait être facilement allongée. Je me bornerai à citer encore trois noms, mais de premier ordre.
D’abord une courte brochure de M. Yakchitch, La Bulgarie et les alliés. La brochure de M. Yakchitch, qui avait d’abord paru dans la Revue hebdomadaire, ne compte que 47 pages, elle est composée presque. exclusivement de textes ; elle n’a qu’un défaut, c’est qu’elle est trop mince et qu’on ne la retrouve pas facilement dans les rayons d’une bibliothèque. Après l'avoir lue, il ne saurait rester aucun doute dans l'esprit : dès les premiers jours de la guerre, la Bulgarie avait lié partie avec Vienne et Berlin et les négociations . qu’elle à traînées en longueur n’ont jamais eu d'autre but que de lui permettre de choisir le moment favorable pour l’attaque qu’elle préméditait.
C’est que, depuis 1886, la diplomatie de Sofia n’était plus que l’instrument du Ballplatz, et Ferdinand de Co- bourg n’a jamais été que le fourrier de la pénétration germa-
nique dans les Balkans. Au moment où la plus grande partie de la presse française, habilement travaillée par les agents de Sofia, chantait à pleins gosiers les louanges du petit-fils de Louis-Philippe et où, avec des larmes dans la voix, elle nous. dépeignait la petite bourse d’argent dans laquelle il conservait pieusement quelque poussière du sol français, un journaliste éminent, M. Gauvain, qui joint à une rare clarté de
(*} En dehors de ces ouvrages écrits dans un esprit favorable aux Alliés, il ne sera pas inutile de consulter quelques ouvrages. allemands, Franz Kochler, par exemple, Der neue Dreibund, 1915, ou D? A. Ritter, Berlin-Bagdad, 1916, et Rudolf Wahn Der Weltkrieg, 1914-1916, und sein Zusammenhang mit der
Orient-Krise, 1916.
112 DU V'AR D'À RLASES SOTCHA
ee
vues le plus haut courage moral et que ses remarquables : campagnes classent hors de pair au premier rang des publicistes contemporains, nous mettait en garde contre les illusions dangereuses où nous nous abandonnions. Nous espé-
rons qu'après la paix M. Gauvain publiera ceux de ses ar-
ticles; — fort nombreux —;, qui ont été interdits par la censure ; l’opinion constatera alors quel abus déplorable nos ministres ont fait d’une institution qui n’avait été établie |
que dans l’intérêt de la Défense nationale et qui a étélamentablement détournée de son but ; elle s’étonnera de la rigueur insensée avec laquelle on a traité un homme dont la pénétration et la modération sont hors de discussion, et elle les comparera avec l'étrange complaisance dont ont bénéficié le Bonnet Rouge, la Tranchée républicaine, l Union des Métaux et les abominables factums du Comité pour la reprise des relations internationales. La France et même l’Europe auront alors le aevoir de demander un compte sévère aux
hommes qui ont poussé l’impéritie ou la faiblesse jusqu’à
un point où elles se confondent avec la trahison.
La censure, quelle que fût son impitoyable vigilance, n'avait pas heureusement le pouvoir de supprimer le passé et, si elle empêchait M. Gauvain d’instruire et d’avertir chaque jour ses lecteurs, ses études précédentes suffisaient à quiconque sait tirer d’expériences récentes les enseignements qu’elles contiennent ; par une analyse méthodique des mobiles qui avaient jusqu’alors dirigé la politique des Bulgares, il criait casse-cou à nos diplomates qui espéraient les amadouer en les courtisant. Avertissements d’autant moins négligeables que les faits en avaient vérifié la valeur. Il est bien rare que des recueils d'articles conservent encore quelque intérêt plusieurs années après le moment où ils ont été écrits. L'Europe avant la guerre (Paris, Armand Colin, 1917), où M. Gauvain a réuni ses chroniques de la Revue de
rh
Paris de 1911 et 1912, et L'Europe au jour le jour : 1. La Crise bosniaque (éditions Bossard, 1917), où il a rassemblé ses . principaux articles du Journal des Débats pendant les années 1908-1909, demeurent des documents essentiels que l’on consultera longtemps et que l’on méditera comme nous méditons aujourd’hui les Mémoires de Mallet du Pan sur la Révolution Française ou les Lettres de Joseph de Maistre sur l’état de la Russie au début du xix® siècle.
C’est que M. Gauvain se place loyalement en face des faits et des hommes, et il ne se laisse pas décevoir par les mots quand ces mots sont démentis par les réalités et contraires à la tradition entière d’un peuple. Il m'a pas la naïveté de supposer qu'un figuier longtemps stérile va tout à coup se couvrir d’une abondante floraison de fruits et il attache aux promesses d’un Bethmann-Hollweg, d’un Cobourg, ou d’un Radoslavov leur importance réelle, qui est égale à zéro. Il sait que les caractères ne se modifient que lentement sous la pression de circonstances impérieuses et que, si le pécheur s’est repenti sur la croix, c’est qu’il n’avait plus guère d’autre ressource. |
Non pas que nous croyions à une sorte de fatalité qui condamne certains peuples au vice et à la perdition éternelle ou que nous entendions frapper les Bulgares d’une indélébile ftétrissure. Rien n’est plus loin de notre pensée. Même parmi les Serbes, qui nourrissent contre leurs bourreaux les ressentiments les plus légitimes et qui ne sauraient sans déchéance oublier leurs griefs, nombreux sont ceux qui : entrevoient, dans un avenir lointain, une réconciliation durable entre les Slaves de la Péninsule. Il est possible comme il est désirable que la Ligue balkanique, dont la durée a été si courte et la destinée si tragique, se reconstitue un jour sur des bases plus solides et dans un sincère esprit d'égalité et de fraternité. Le temps est galant homme et
ERnNEsT DEnris, 8
tout vient à point à qui sait attendre. À vouloir précipiter
les choses on compromet le succès.
Aujourd’hui le tempérament- des Bulgares, la nature de
leurs institutions, leur éducation politique et leurs tradi-
tions anciennes et récentes les rattachent indissolublement
à nos adversaires, comme ils les ont jetés dans leurs bras. M. Victor Kuhne nous l’a montré dans son livre Les Bul-
gares peints par eux-mêmes. Documents et commentaires.
(Lausanne et Paris, Payot, 1917).
M. Victor Kuhne appartient à la vaillante phalange des
écrivains suisses qui, dès le début des hostilités, ont éprouvé. une généreuse indignation en face de la brutale provocation
de l'Autriche. Son livre : Ceux dont on ignore le martyre, (Genève 1917) est un implacable réquisitoire contre l’imbé- - cile férocité des Habsbourgs et, avec M. le professeur Reiss de Lausanne, qui, le premier, a dénoncé à l’indignation de
l'univers et établi sur des preuves irréfutables les procédés
barbares de. l'invasion austro-magyare, nul n’aura plus contribué à rendre impossible le maintien de cette monarchie danubienne qui a si odieusement failli à la tâche d’union et de paix que lui désignait sa situation et qui, fondée sur la fourberie et le mensonge, ne s’est maintenue que par les faux, les procès criminels et les pendaisons. Le nouvel ouvrage de M. Kuhne — et de là vient sa valeur durable —
est une compilation où l’auteur à réuni une masse énorme .
de textes, empruntés surtout aux sources bulgares, et qui nous permettent de nous faire une idée exacte du caractère. actuel du peuple et de ses chefs. La lecture en est pénible, comme est pénible et triste la visite d’un hôpital d’aliénés, et il n’a pas fallu à M. Kuhne un médiocre courage pour se condamner pendant des mois à entasser et à classer ces documents. — Grâce à son labeur acharné, devant nous se
dresse en pied l’image de la Bulgarie contemporaine, avec