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sa férocité bestiale, son orgueil sans limite, sa fourberie native, son mépris de l’idéal.
En lisant le livre de M. Victor Kuhne, nous revivons vraiment la grande tragédie biblique : « Et l'Éternel dit à Caïn : « Où est Abel, ton frère ? — Et Caïn répondit : « Je ne sais. Suis-je le gardien de mon frère 2»
Diverses raisons me paraissent expliquer la faveur aussi anormale que persistante dont les Alliés ont poursuivi la Bulgarie et leur obstination à interpréter sa conduite dans le sens le plus favorable, alors même qu’elle étalait avec une impudence provocante ses sympathies tourano-germaniques. |
En premier lieu, une analyse fausse et une sorte d’adoration fétichiste du principe des nationalités.
Dans son récent article sur l’Ukraine, M. Pierre Chasles a déjà attiré lPattention sur ce point. Il est nécessaire d’y
revenir, parce qu’il importe que nous voyions clair dans nos propres idées et que, puisqu'il s’agit d’un des dogmes essentiels de notre programme, nous en fixions nettement la valeur et le sens.
Un des traits distinctifs et une des qualités les plus généralement reconnues de l'esprit français, c’est le bonsens et la modération. À l’opposé des Allemands qui, après avoir posé un axiome transcendental, le plus souvent sans le vérifier, en tirent intrépidement les conclusions extrêmes Sans se laisser effrayer par leur absurdité évidente, et qui construisent le monde par déduction, nous préférons d’habitude la méthode empirique et nous acceptons les leçons de l’expérience qui nous enseigne que la vie n’est qu’une
LS EE suite de transactions et de compromis. Réserve infiniment sage et conception parfaitement raisonnable |! — Il nous arrive malheureusement quelquefois de nous laisser prendre au sophisme de nos voisins et de nous égarer à leur suite dans des sentiers moins sûrs. Par réaction contre les abus de la politique du xvini® siècle, qui n’admettait d’autre règle que les convenances des princes, et contre les décisions malheureuses du Congrès de Vienne qui avait fait litière : des aspirations populaires, l’idée de nationalité est devenue l’objet d’un culte superstitieux, particulièrement chez nous et dans les classes d’une instruction superficielle ; ellés y ont vu une sorte de panacée facile à appliquer et d’un effet également sûr dans les cas les plus divers ; elles l’ontinterprétée dans le sens le plus étroit et le plus grossier, elles l’ont faussée et avilie en la matérialisant. Il n’est que temps de réagir contre ces imaginations enfantines et simplistes. L’ethnographie et la grammaire sont des sciences parfaitement respectables, bien que leurs arrêts ne soient pas toujours au-dessus de la discussion, et il convient de tenir grand compte de leurs conclusions, à condition qu’elles ne prétendent pas à une souveraineté tyrannique. Après tout, l’ethnographie n’est qu’une branche de la géographie humaine et 1l serait absurde de tracer une carte nouvelle du monde uniquement d’après les différences dialectales. Le climat, l’orographie, la direction des rivières et les conditions économiques qui résultent de la géographie physique sont des facteurs qui ne sauraient être négligés.
Les avocats des Bulgares n’ont à la bouche qu’un sempiternel argument : au traité de Bucarest (1013), les Alliés. ont consenti qu’on enlevât aux vaincus la Macédoine que la Providence leur réservait pour les consoler de la pertede leurs déclinaisons (1). Qu'ils se fussent rendus coupables
(} De toutes les langues slaves, le bulgare est la seule qui. : D
d’une agression traîtresse, peu importe ; la grammaire est supérieure à la morale et on n’avait pas le droit de les punir en leur refusant des territoires qui leur appartenaient de par sés arrêts absolus. Sans vouloir manquer de respect aux défenseurs de Ferdinand, dont je ne voudrais pas sus- pecter la bonne foi, i] me semble que, si l’on réduit à ces termes fondamentaux leur raisonnement — et je nai Jamais trouvé chez eux d’autres arguments — il produit surtout un effet de stupéfaction. Au xvi® siècle, les théologiens menaient le monde et ils classaient les hommes en deux catégories : ceux qui admettaient et ceux qui niaient la présence réelle. Les philologues ont remplaté aujourd’hui les théologiens ; l’esprit d’intolérance et d’exclusion n’y à rien perdu. | Dès 1902, Gaulis, un des hommes qui ont le mieux connu et le plus sainement jugé les questions balkaniques, au moment de partæ pour la Macédoine, éprouvait une horreur tragi-comique « aux bruits d’ailes bourdonnantes des onze nations qui réclament le pays. Quand je dis onze, ajoutait-il, je m’en rapporte à la carte ethnographique du savant M. Kentchef, qui fut ministre de l’Instruction publique en Bulgarie. — Mais, quoique bien moins savant qué lui, j'ai découvert deux nations qui ne figurent pas dans son compte, et qui ont de bonnes, de patriotiques raisons d’être exclues : l’une est la nation serbe.» — « La Macédoine, écrivait-il plus’ loin, est depuis quelques années une académie de brigandage et d’ethnologie.. Elle forme, avec PAlbanie et la Vieille-Serbie ses voisines, la région la moins sûre de l’Europe ; mais elle est en même temps le pays
ait perdu les anciennes formes de la déclinaison ; il les remplace par l’article qui se place après le nom. Il a conservé l’ancienne conjugaison, sauf l'infinitif,
118 DU VARDAR* A LA SDrTCHS Re
du monde où l’usage est le plus répandu des arguments savantasses en faveur des droits historiques des peuples. Cette double particularité, qui crée une contradiction rare et violente, provient d’une double invasion : la Macédoine est la proie des Albanais et des professeurs, donc d’inconscients sauvages et de laborieux agents de toutes sortes de propagandes étrangères. » +
On m’accordera bien sans doute que, dans une région v24 pareille, où se sont entassés pêle-mêle les résidus des di verses populations qui ont.colonisé ou traversé la Péninsule, il est assez peu vraisemblable que les délimitations ethnographiques soient parfaitement nettes-et qu'il estpurement enfantin de parler des droits imprescriptibles des Bulgares. Il y a en Macédoine des agglomérations qui parlent un dia-
lecte bulgare ou proche parent du bulgare, comme d’autres parlent grec, albanais, turc ou serbe. Que chacun de ces, groupes jouisse de très larges libertés et qu'il porte ses. offrandes au Dieu qu’il a choisi, la justice l'exige et la prudence politique le demande ; que, dans les écoles, l’insti- ; tuteur connaisse et enseigne le parler local jusqu’au moment À où, par la force des choses, le progrès des idées, la diffusion | de l'esprit public, les jeunes générations se seront ralkées à la langue commune de l’État, personne n’y contredit. Le respect des droits d'autrui n’est pas séulement un principe de morale, il est dicté par l'intérêt bien entendu des gouvernements. Les rivalités ethniques ne sont devenues un ferment d’agitation que du moment où on a prétendu les supprimer par l’intolérance et les persécutions. Les violences en pareille matière sont d’autant plus condamnables. que des expériences réitérées démontrent l’inanité presque absolue des résultats qu’elles produisent ; depuis quatre siècles, en dépit de la politique germanisatrice des Habsbourgs, les limites du tchèque et de l'allemand en Bohême
PAHNSEONOMIE DEP BULGAMRES 119
n’ont guère varié ; on ne voit pas que les lois scolaires prüssiennes, si tyranniquement appliquées, aïent-sensiblement diminué le territoire polonais. En fait, les déplacements des frontières linguistiques sont extrêmement lents etils ont pour cause, non pas l’action réfléchie-des autorités, mais l’évolution des forces économiques et l’adhésion spontanée des habitants subissant inconsciemment la pression continue de raisons d'ordre très général, l’attraction lente «et continue d’une civilisation supérieure, l’influence d’une capitale, la vigueur physique supérieure d’une race, “etc.
Autant il est lépitime de réclamer des garanties pour Les Bulgares de Macédoine comme pour les autres“habitants, autant il est abusif de conclure de leur présenceà un droit de préemption de la Bulgarie sur la province entière. Vouloit prendre pour base d’un règlement politique des différences de dialectes qui varient de village à villageet sur le caractère spécifique desquelles les spécialistes les plus distingués ne se mettront jamais d’accord, c’est un défi au sens commun. Quelque bruyantes que ‘soient les réclamations des agents «du gouvernement de Sofia et de ses bénévoles avocats, leur voix est étouflée ‘par le mugissement de la Morava-et du Vardar qui proclame que toute la partie occidentale de la Péninsule forme un tout indivisible et a «été destiné à constituer un seul et même État.
Le fait a été mus en relief ‘par tous les géographes et il suffit d’un coup d’œïl sur la carte pour s’en convaincre. La Péninsule des Balkans est divisée ‘en deux régions parfaitement distinctes : à l'Est, la partie balkanique proprement dite, qui «est le domaine de la race bulgare ;à l'Ouest des montagnes ‘qui envoient leurs ‘eaux vers la Morava «et le Vardar, la région serbe. « Les vallées de la Morava et du Vardar, écrit M. Cvijié, qui est sans contestation possible 1e
témoin le plus autorisé en pareille matière, forment une
unité géographique ; elles sont destinées à constituer un.
État. » De là, la tendance continuelle de la Serbie morz-
vienne à s'étendre vers le Sud, d’autant plus caractéristique qu’elle est moins le fait d’un calcul réfléchi que d’une
poussée instinctive, comparable à celle qui incline la France
vers le Rhin par la Moselle et la Meuse. « Au contraire,
pour la partie orientale et bulgare de la Péninsule, la vallée du Vardar est presque sans importance. Elle en est séparée par les montagnes du Ryl, du Rhodope et de l’Osogov, qui sont parmi les plus hautes et les plus massives de la Péninsule.. La Bulgarie et la Macédoine ne sont pas une unité géographique et ne peuvent former un État que provisoirement, grâce à un concours de circonstances qui ne saurait
tenir à la longue. » (Cvijié, Questions balkaniques, pages 38
ét 40).
Les lois géographiques et la force des intérêts qu’elles créent sont autrement claires et durables que lesindications
fournies par des études philologiques à peine commencées et dont on peut affirmer d’avance qu’elles ne donneront
aucun résultat décisif, parce qu’il s’agit exclusivement de
nuances à peine perceptibles et de dégradations successives
et continues qu’il est malaisé de saisir et le plus souvent impossible de localiser avec une précision rigoureuse. Les seules langues dont le domaine soit nettement déterminé sont celles qui ont été fixées par unelongue et persistante
tradition littéraire ; les parlers populaires sont instables
par définition, mouvants et plastiques ; ils se pénètrent et
se mêlent dans une inextricable confusion, subissent sans cesse l'influence des circonstances et s’altèrent avec une extrême rapidité. Un dialecte qui n’a pas derrière lui un passé qui consacre son caractère et marque sa physionomie, est une possibilité et une espérance, non une réalité; il
OL A ET Net dE nid)
n'existe que virtuellement. Dans la Macédoine même, l’accent, la prononciation, le vocabulaire varient de vallée à vallée et les différences qui séparent le bulgare macédonien du serbe sont plus intéressantes pour le spécialiste qu’importantes dans la pratique de la vie. Un paysan des environs de Bitolyé n’est pas sensiblement plus dépaysé au marché de Belgrade qu’à celui de Sofia, et à Sofia même 1. langüe est plus voisine du serbe moravien que du bulgare oriental.
Le dialecte bulgare-oriental qui est devenu la langue littéraire est très nettement différent des parlers macédoniens, si différent qu’à divérses reprises des tentatives ont été faites pour créer une littérature macédonienne, et ces essais auraient été au moins aussi justifiés que ceux qui ont conduit à la séparation du slovaque et du tchèque. S'ils n’ont pas abouti, il ne faut chercher la cause de ces échecs que dans la pauvreté du pays et l'ignorance des habitants. Le seul travail de premier ordre que nous possédions sur les dialectes de la Macédoine est celui de Vratislav Oblak (Macedomische Situdien) publié après la mort de l’auteur par Jagic à Vienne, 1896. Que ressort-il de ces études, qui. ont été conduites selon les règles dela plus sévère méthode et avec une impartialité absolue ? — C’est qu’au point de vue purement philologique nous sommes sur un terrain où se sont successivement déposées des couches d’alluvions différentes ; elles ont été ensuite bouleversées par une longue série de secousses qui les ont si bien brassées et mélangées qu'il n’est pas moins difficile aujourd’hui d’apercevoir les signes particuliers qui séparent le serbe du macédonien que ceux qui distinguent du slovène le croate septentrional. Les paysans de la Croatie du nord, bien qu'ils continuent à.parler un dialecte slovène, ne s’en déclarent pas moins Croates et, dès qu’on leur permettra d'indiquer leurs sympathies, ils demanderont à être réunis
à l’État serbe. Il faut vraiment une foi bien aveugle dans la grammaire pour soutenir que la Serbie a violé le droît des
peuples et donné à la Bulgarie un titre de revendication .
quand elle a annexé une partie du bassin du Vardar, sans se laisser arrêter parce que, dans certains villages, les jeunes générations, sous l'influence d’une propagande de fraîche date, font usage de l’article ou ne connaissent:plus l’infinitif.
Est-ce sous cette forme matérialiste et frivole que nous
devons interpréter le principe des nationalités et n'est-il
pas manifeste que ceux qui raisonnent ainsi ont été contaminés par les habitudes et les théories grossièrement réalistes de l’Allemagne ? On ne saurait trop leur opposer la parole de Renan, qui résume avec autant de vigueur ‘que de clarté la doctrine de la Révolution, qui est la nôtre : Une nation est une personne morale ; ce qui la constitue «et la détermine, ce n’est ni la forme du crâne ni la couleur des cheveux, ni la déclinaison et le nombre des cas, c’est la volonté populaire. Les Alsaciens ont beau parler un-dialecte germanique, ils n’en sont pas moins la chair de notre chair, parce qu’ils veulent être Français. Cette volonté nationale, elle se forme peu à peu sous l’action de l’histoire, à la ‘suite des efforts accomplis en commun, des joies ressenties d’un même cœur, des larmes versées ensemble ; elle me s’est pas éveillée encore chez tous les peuples ; chez les uns, elle
sommeille, comme la conscience ‘dans l'enfant ; chez
d’autres, elle commence à poindre, confuse et tremblottante, comme les lueurs incertaines et pâles de l’aube naïssante ; les droits qu’elle crée sont en proportion directe de l’intensité des désirs qu’elle évoque, parce qu’ils sont euxmêmes le résultat de labeurs obstinés et de luttes héroïques ; développée par l'instruction, cristallisée par l’histoire, fortifiée par la douleur, elle ne devient sacrée que quand «lle est capable de résister à l'épreuve ; le crime du despote se
mesure à la soufirance de l’esclave ; la victoire devient légitime du jour où elle est reconnue par le vaincu. En Macédoine, où la linguistique est confuse et l’ethnographie ambiguë, l’histoire, aussi nettement que la géographie, «est serbe. Sur ce point, aucun doute n’est possible et les Bulgares les plus passionnés n’essaient même pas de discuter. M. Sokolovitch le constate — et il faut le répéter, parce que c’est un fait capital, — la domination bulgare dans la région du Vardar n’a été qu’un incident passager et elle n’y a laissé aucune trace. Elle remonte d’ailleurs à une époque trop reculée, puisqu'elle cesse au début du xI® siècle, au moment de la destruction de l’empire de Siméon, et elle avait été trop précaire, trop peu nationale aussi, pour que le souvenir ne s’en effaçât pas très rapidement. La littérature paléo-bulgare est très abondante, mais elle est presque exclusivement monastique. En quoi les traductions du byzantin des œuvres de piété et de théologie dont elle abonde pouvaient-elles intéresser le peuple, qui se dégageait à peine du paganisme ? Cette littérature prématurée n’a d’ailleurs à aucun degré un caractère spécifiquement bulgare : la plupart des ouvrages de cette période sortent des sanctuaires de l’Athos, où chacun des groûpes slaves orthodoxes avait son couvent : les Russes, le Par teleimonov ; les Bulgares, le Zograf ;et les Serbes, le Khilendar. Entre ces divers monastères, les relations étaient fréquentes et les échanges continus. Bulgares et Serbes se servaient uniquement de la langue d’Église, le paléoslavon, si bien que les différences qui distinguent les manuscrits paléoserbes des paléo-bulgares ne sont le plus souvent sensibles. que pour des érudits très avertis, et qu’il serait absolument fantaisiste de prétendre qu’à ce moment la Macédoine a été bulgare plutôt que serbe. Beaucoup plus rapprochés de Constantinople que les Serbes, les Bulgares ont subi plus
vite et plus profondément l’action de la civilisation byzantine, non certes pour leur plus grand profit. Chez eux, aucun sens de la réalité et de la vie. Partout l’oubli, le dédain et même la haine du peuple. Leurs écrivains, blanchis à l’ombre des monastères, confits en dévotions et gonflés de leur creuse érudition, élevés par les Grecs du Bas-Empire Fi dans le culte de l'étiquette, l’adoration de la force et le plus à É pauvre servilisme intellectuel, regardent du haut de leur | science pédantesque la foule qui copie simiesquement leurs gestes sans comprendre leurs incantations ; leur bigotisme s’épouvante des réminiscences païennes qui persistent dans la masse et leur ascétisme méticuleux se protège par des 2 exorcismes contre la vie,où elle ne découvre que tentations, souillures et inspirations diaboliques. — Comment cesenfants à peine dégrossis qu’étaient les Slaves de Macédoine auraient-ils été attirés par ces abstracteurs de quintessence, É distants et rigides, déracinés, empêtrés dans leur culture = ‘étrangère, incapables de comprendre les besoins et les désirs de leurs compatriotes, sourds à leurs appels, aveugles & à la grande lumière du sentiment national ?
On deux siècles plus ie ed de nouveau la :
puissance du basileus byzantin, lés Bulgares ne réussirent pas à rétablir leur domination. Ce que l’on appelle commu L nément le second Empire bulgare, au xHIe siècle, est en réalité un empire valaque et, dès cette époque, les influences ê serbes sont absolument prédominantes dans tout lp à de la Péninsule. Je m'excuse de m’attarder à ces Souvenirs antiques : à la différence des peuples slaves, plus conser- … vateurs et moins rationalistes que nous, nous attachons a assez peu d'importance à ces révolutions lointaines, et. il 2 nous paraît assez indifférent, au point de vue actuel, de savoir où s’arrêtaient les frontières des États de Siméon où
d'Étienne Douchan. L'idée d’une perennité de main morte au nom des âges disparus nous est étrangère ; si l’on n’avait jamais démoli les vieilles demeures, demandait l’iconoclaste Paul-Louis Courier, où trouverions-nous la place de nous loger ? Il est nécessaire que la prescription éteigne les. querelles et les passions. Nous n’admettons pas que les générations actuelles soient éternellement enchaînées aux tombes du passé.
À une condition, cependant : c’est que ce passé soit mort ; et ici il convient de marquer une distinction essentielle : Siméon le Bulgare est bien mort et oublié tandis qu'Étienne Douchan le Serbe vit encore dans la pensée des habitants. de la Macédoine ; à chaque pas on y foule les traces de la domination des Némania. Au point de vue littéraire et artistique, écrit Murko, la Macédoine est serbe. Un professeur à l’Université de Bucarest, M. Barbalescu, que l’on ne soup-
çonnera pas de chauvinisme serbe, constate que dans les pays roumains on nommait serbe non seulement la langue des livres d'Église, mais celle des documents de chancellerie. Jusqu’à l’invasion turque, les Serbes formaient le fond presque exclusif de la population ; quand, pour fuir la tyrannie des sultans, ils ont reflué vers le nord, ils n’ont pas été remplacés par des Bulgares, mais par des Valaques, des Grecs et des Albanais,et l'empreinte qu’ils avaient laissée sur le sol était si profonde qu’elle s’est imposée même aux nouveaux occupants. Ce phénomène ne saurait nous surprendre quand nous avons vu en Alsace tant d'immigrés d’outre-Rhin subir l’action du sol et s’éloigner de l’Allemagne. M. G. Millet, qui a étudié avec autant de compétence que de goût l’école grecque de l’architecture byzantine, note que ceux des monastères de Macédoine qui présentent quelque attrait artistique sont des fondations des. rois et des seigneurs féodaux serbes. « La domination bul-
gare a été de courte durée, — remarque le savant explora= teur russe Kondakov, — elle n’a laissé aucune trace, tandis que la civilisation serbe s’est extrêmement développée, et le style pictural que les Serbes ont créé représente la branche la plus brillante de l’art byzantin après la branche russe.» — « Avant tout, retenons un fait incontestable : les” héros de la poésie populaire sont exclusivement des per. sonnages serbes, et les événements dont elle s’inspire sont: des épisodes de l’histoire serbe. Dans toute la Macédoine, le peuple parle et chante de la Serbie, de ses rois, de ses
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héros, de ses femmes ; c’est coînme sa famille propre. Dans
Ne Cr ne Mat ESP LIRE CP PES NET VS.
tout ce cycle national, je n’ai rencontré que trois personnages bulgares. Encore convient-il d'ajouter qu’ils n’interviennent que dans des rôles secondaires comme auxiliaires des Serbes. » — Qui parle ainsi ? — Draganof, qui est un Bul-
gare, et même un chef de la propagande bulgare.
Quel titre les Bulgares invoquent-ils donc pour établir
leur droit de possession sur la Macédoine ? — La volonté de ses habitants ? — Quand s’est-elle manifestée ? — De quelle façon ? à L.
Un de mes amis, qui revenait du front d'Orient, me racontait ces derniers jours une visite domiciliaire dans la maison d’un notable, dans un village des environs de Bitolyé ; son attention se porta naturellement d’abord sur un de ces grands coffres que l’on trouve dans les plushumbles masures macédoniennes. Il l’ouvre et il y aperçoit — audessus — un drapeau serbe, puis un drapeau bulgare,et successivement 1l ramène des drapeaux russes, anglais, français. — La Macédoine, depuis un quart de siècle, n’a pas connu une année de répit ; elle a été ravagée etterrorisée | par des bandes de comitadjis qui ont peut-être couru aux : - armes dans un élan de patriotisme national, mais qui,*au de
bout de quelques années, sont devenus de simples batteurs
PHYSIONOMIE DES BULGARES 127 d’estrade et des bandits de grand chemin, analogues aux écorcheurs de nos grandes compagnies. ou aux chenapans des dernières. années de la guerre de Trente Ans. — Personne n’admire plus que moi les solides vertus que dé- veloppe la défense du sol natal, et je sais que les âmes héroïques grandissent par la souffrance et s’exaltent par la durée du sacrifice ; mais combien sont capables de cette continuité dans l’héroïsme ? Chez l’énorme majorité des hommes, les besoins physiques arrivés à un certain degré tuent le sentiment ; une seule idée subsiste : assouvir sa faim, boire à sa soif et jouir de la minute présente. Depuis des siècles, le paysan macédonien vivait sous la terreur turque ou albanaise ; courbé sous le fouet de maîtres implacables et cupides qui lui laissaient juste assez de pain pour qu’il ne tombât pas de misère et d’épuisement sur son ingrat sillon, il m'était jamais sûr que son champ ne lui serait pas enlevé, que sa maison ne serait pas brûlée, que sa fille ou sa femme ne serait pas violée. Au fond de son âme obscure survivait le vague regret d’une calme époque où l'existence avait été moins incertaine et moins dure ; ces souvenirs se résumaient dans quélques noms serbes, le roi Lazare, Marko Kraliévitch, Kara-Georges ; ils ne pouvaient être queserbes, parce que les Serbes avaient été les derniers maîtres du pays , parce que seuls. ils avaient continué la lutte contre les Turcs. et parce que de Serbie seulement venaient les appels à l’insurrection. Comment aurait-il songé à la Bulgarie, résignée, inerte, passive, dont personne en Europe ne soupçonnait même l’existence ? Parler de patriotisme bulgare dans cette région est aussi absurde que de parler d’un patriotisme allemand chez les paysans de Saverne ow de Haguenau en 1648. | Quand, au moment de l’insurrection bosniaque, en 1875, et pendant la guerre russo-turque en 1877, la première
lueur de la délivrance se leva à l’horizon, les populations se
souciaient en somme assez peu de savoir à quel État elles seraient rattachées ; elles étaient prêtes à accepter avec joie le nouveau souverain, quel qu’il fût, qui leurgarantirait une apparence de sécurité et introduirait dans le pays une
administration à peu près régulière. Au lieu de cettesécurité, |
si longtemps attendue et si frénétiquement appelée, elles sont devenues la proie de malandrins qui, soùs prétexte de les affranchir, ont promené de vallée en vallée, l'incendie et le meurtre. Elles n’ont eu qu’une pensée, désarmer leurs bourreaux, et elles ont arboré tour à tour le drapeau que leur apportaient les bandes successivement victorieuses. J'admets, à la rigueur que, si le hasard des événements les avait livrées pour un temps assez long à la domination bulgare, elles se seraient sans trop de résistance soumises à
leur destin et que, peu à peu, les traditions serbes qui avaient jusqu'alors formé la pâture essentielle de leur vie.
morale se seraient effacées : encore faut-il tenir compte des difficultés énormes, peut-être insurmontables, qu’auraient opposées à leur fusion définitive avec la Bulgarieles condi-
tions géographiques du sol et les nécessités économiques.
Mais prétendre, comme le font couramment des publicistes mal renseignés ou qui ne tiennent compte que de quelques signes secondaires, que le traité de Bucarest, qui a enlevé à Ferdinand de Cobourg la région du Vardar, était contraire à la justice et lui donnait droit à une compensation, c’est un
sophisme qui ne résiste pas à l’examen et ne saurait s’expliquer que par une inintelligence absolue de la situation
et par un déplorable abus des principes.
On a souvent accusé les révolutionnaires français de
s'être laissé dominer par un doctrinarisme intransigeant et d’avoir voulu transformer le monde sur un modèle uniforme.
M. Aulard a prouvé combien ces accusations sont exagérées ;
= Ra
4 PARTAE SE
mais il est certain que, parmi ceux qui se réclament de jeurs idées et se présentent comme leurs successeurs légitimes, on ne rencontre pas toujours le souci de la réalité et le bon sens qui marquent le plus souvent la conduite des Conventionnels. La lumière des principes illuminait leur route ; elle aveugle trop souvent ceux qui se donnent comme leurs continuateurs. Ferdinand de Cobourg connaissait le faible de nos idéalistes et l’aveugle idolâtrie dont ils entourent certains grimoires auxquels ils prêtent une autorité magique ; 1 a adroitement joué de leur sentimentalisme niais. Ses publicistes, bien stylés et vêtus à la dernière mode, se sont répandus de par le monde, la bourse largement garnie, en répétant : « La Macédoine.est notre Alsace-Lorraine, » Et béatement, sottement, de nombreux Français ont répété cette formule, sans s’apercevoir que ce rapprochement était à la fois une absurdité et un sacrilège.
J'insiste sur ce fait, parce que là se cache, à mon sens, le noyau initial de l'erreur de notre diplomatie. Bien qu’elle affecte d'habitude le mépris de l’opinion, elle a subi sans s’en apercevoir la contagion de l'erreur adroitement répandue par la presse cobourgeoïise ; elle est partie d’un point de départ faux et toute sa conduite en a été viciée. Elle dédaigne les savants, ce qui ne l’empêche pas d’en avoir peur, et elle a pris au tragique les affirmations pédantesques de l’ornithologue de Sofia et de ses philologues. Comme les Alliés ont écrit sur leurs drapeaüx — et en toute justice — le droit des peuples, elle a craint de se mettre en contradiction avec ses propres principes si elle refusait la Macédoine à la Bulgarie. Elle a adopté vis-à-vis d’elle une attitude de pénitente et l’a suppliée d'oublier sa déconvenue de 1913 et de pardonner aux vainqueurs de la Brégalnitza l'injustice dont 1ls étaient coupables à son égard. Elle à eu l’incroyable naïveté de s'arrêter aux gestes pathétiques des
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Ghenadiev et des Radoslavov, et elle a salué des défenseurs: de la morale internationale et du droit des gens dans ce’pibier de cour d’assises qui, pour échapper aux condamnations. de droit commun prononcées contre eux par les tribunaux de leur pays, n’avait trouvé d’autre ntoyen que de conquérir le pouvoir par effraction. — La vertu demande quelque habitude et elle exige beaucoup de tact et d'intelligence. Nos hommes d’État étaient, j'imagine, un peu novices en pareille
matière ; pour une fois qu’ils ont voulu rendre hommage à.
la morale, ils ont dépassé la mesure, et l’innocence dont ils ont fait preuve dans cette aventure serait extrêmement plaisante si elle n’avait eu pour résultat l’écrasement de la
Serbie et la prolongation-de la guerre.
NS
Hypnotisée par l’idée conventionnelle et arbitraire qu’elle
se faisait de la Bulgarie, la diplomatie des Alliés a volontairement fermé les yeux sur les tendances réelles'et les désirs. véritables de Ferdinand et de ses sicaires.
Je ne dirai pas que la question de Macédoine est absolument indifférente aux politiques de Sofia, bien que des indices assez caractéristiques permettent de le supposer. Ils sont au moins parfaitement étrangers au sentimentalisme
que nous leur prêtons ingénument. Quand, au mois.
d’août 1914, les hostilités ont éclaté entre la France et l’AIlemagne, de quel côté se sont lancés nos régiments ? — Du
. côté de l’Alsace. Il semble bien qu’au point de vue straté-
gique, cette offensive était assez peu raisonnable ; elle était dictée par un instinct irrésistible du cœur : nos officiers et
nos soldats avaient faim et soif de l’Alsace. Lorsqu'une pas-
sion est réelle et vivante chez un peuple comme chez un individu, elle exerce sur lui une invincible maîtrise ; elle inspire sa conduite entière, elle absorbe sa pensée ; il en est
vraiment possédé. Pourquoi notre frontière du nord avaite!le été négligée, en dépit des avertissements innombrables qui nous révélaient les plans de l’Allemagne ? C’est que nos regards et nos âmes étaient cloués sur Mulhouse, “Strasbourg et Metz. — En 1912, quand Ja guerre a éclaté entre les États balkaniques et la Porte, les Bulgares ont laissé tranquillement les Serbes conquérir la vallée du Vardar pour se ruer vers Constantinople, et ils ont eu raison, parce qu’ils n’auraient pas triomphé de Djavid-Pacha. II fallait, pour écraser sa résistance, d’autres chefs que Savov, Kutincev et [vanov qui se sont montrés si insuffisants à Lulé- Bourgas et à Cataldza. Il fallait même d’autres généraux que Stépanovitch ou Poutnik : il fallait que le roi Lazare sortit de sa tombe pour bénir les vengeurs du désastre de Kossovo et que Marko Kraliévitch se réveillât de son sommeil pour mener à l’assaut les héros de Prilep et de Bitolyé.
Les Bulgares ont dirigé leurs forces, non pas dans l'Ouest, mais dans l'Est, vers la Thrace et la Macédoine. — C’est que, pour eux, la Macédoine n’est pas une fin, mais un moyen, un procédé de polémique plutôt que le but de leurs efforts ; ils se soucient moins de libérer leurs prétendus compatriotes que de conquérir la domination. Ils se vantent d’être un peuple de maîtres ; et, s’ils ont si longtemps repoussé la pensée d’une alliance avec leurs voisins des Balkans, c’est qu’ils craignaient de he pas y tenir la première place. M. Victor Kuhne a réuni sur ce point une abondance de textes qui ne laisse place à aucune incertitude ; tous les partis, depuis l’opposition la plus avancée jusqu’aux mamelouks et aux bachi-bouzouks du ministère, des socialistes aux libéraux, des russophiles aux complices de la Hofburg, sont unis par la même volonté de puissance et férus d’un orgueil semblable. — Chaque Bulgare, entendez naturellement chaque Bulgare qui s'intéresse aux affaires politiques
ce —
et qui exerce une certaine action sur la vie de l'État, se réveille tous les matins en se répétant : Rappelle-toi que tu 2$ pour mission de gouverner la Péninsule, e
Comment expliquer ce phénomène morbide ? — ne fluences ataviques et persistance des instincts de proie chez cette race turco-tatare, toujours à l'affût des conquêtes et du butin et d’où sont issus les plus terribles ravageurs qui aient désolé l’humanité ? En partie. — Corruption morale aussi, résultat d’un trop long et.trop dur esclavage. On à souvent constaté que les affranchis sont les plus durs et les plus brutaux des maîtres, et rien n’est plus naturel: l’esclave est dressé à ne reconnaître d’autre loi que la force, à ne respecter que la violence ; comment lui demander de ne pas appliquer aux autres les mœurs qui sont devenues une parcelle de son âme et s’imposent à ‘lui comme une catégorie de l’esprit ?
Ajoutons à ces causes profondes et obscures d’autres raisons plus faciles à saisir. En Bulgarie,la sélection sociale s’accomplit dans des conditions anormales qui poussent au premier rang les caractères les plus énergiques et les moins scrupuleux. Dans une société régulière et assise, où le succès dépend en grande partie des relations, les qualités les plus avantageuses, et par conséquent les plus recherchées, sont les qualités moyennes, le bon goût, la prudence, la réserve, la modération, le Sens commun ; sauf d’assez rares exceptions, l’opinion publique se détourne de l’orgueilleux, s’effraye des initiatives téméraires,se défie de la force qui s'étale ou du génie qui s’impose ; les fronts se courbent au même niveau, qui est d'ordinaire assez bas ; les assemblées aiment et recherchent les médiocrités : elles ne tolèrent pas qu’on les malmène et demandent à leurs chefs plus de souplesse que de virilité. La pratique des affaires souffre souvent de cette absence de caractère, et les Bulgares, qui
nous jugent sans aménité, parlent de notre sénilité. — Mais la vieillesse n’a-t-elle pas aussi ses avantages et ses vertus’ ? La plupart des hommes qui conduisent ‘aujourd’hui les Bulgares ont grandi en pleine crise, dans une société déré- glée ; ils ont apporté au pouvoir des âmes frustes, des convoitises échevelées et la fringale de besoins trop longtemps inassouvis. [ls ont le tempérament des révolutionnaires qui peuvent sans doute servir un idéal très pur, mais dont le but immédiat est nécessairement de renverser leurs adversaires et de conquérir l’autorité sur le corps de leurs ennemis. Comment s'étonner qu’ils appliquent à la politique étrangère les idées maîtresses qui les ont toujours inspirés dans la poursuite du pouvoir ? Guechov, Danev, Todorov et leurs amis, Zankovistes, Stamboulovistes, démocrates ou socialistes, tôus, quelque divergents que soient leurs programmes, aussi bien ceux qui se réclament des pures traditions nationales que ceux qui empruntent à Occident ses plus récentes modes, ils ont la même physionomie et le même tempérament : ce sont des barbares, dans le sens historique et classique du mot ; l'expérience ne les a pas assagis, ils n'ont pas acquis cet esprit de prudence et de modestie qui naît de la mémoire des anciennes épreuves et a son origine dans les dures leçons de l’expérience. Ils se sont taillé un chemin à coups de poing et de revolver et ils ne se regardent comme en sécurité que quand ils ont abattu leurs adversaires. L’atmosphère morale est à ce point de vue sensiblement pareille chez les Jeunes-Turcs et les Bulgares et on pourrait transférer Enver ou Talaat de Constantinople à Sofia sans qu’ils se sentissent dépaysés.
Des hommes de cette trempe ont le cerveau peu solide et ils sont fatalement prédestinés à subir cette fauve griserie du succès à laquelle n’échappent guère les individus et les nations que favorise une chance trop constante. Comme
pour la Prusse, les instincts pervers et bas de la Bulgarie
ont été nourris et développés par sessuccès rapidesetparles
louanges fastueuses dont la presse européenne l a comblée sans mesure et sans interruption. Peu importe que la plupart
de ses panégyristes fussent à la solde de Ferdinand ; —« it
est vraiment bien, cet article », dit le héros de la comédie, en
savourant son éloge dans le journal qu’il subventionne. — La
vanité humaine n’a pas de bornes et les Bulgares en étaient venus sincèrement à se considérer comme une nation élue.
— «On prétend que l’ère des miracles est passée depuis longtemps, écrivait la Kambana (9 novembre 1916). Quelle
erreur |! La Bulgarie actuelle est le plus récent et le plus grand miracle du monde. »
Puisque, en un quart À. siècle, tant de progrès ont été accomplis, pourquoi s’arréterait-elle ? « On ne doit pas oublier, écrit un député du parti prétendu russophile, que la lutte entre Bulgares, Serbes et autres peuples balkaniques est aussi une lutte pour la prédominance d’une des deux langues. Notre victoire ne sera complète que lorsque la langue bulgare dominera dans la Péninsule.» | Voilà l’aveu à retenir et nous prenons le coupable : sur le fait. — Ce que réclament les Bulgares, c’est la domination, c’est l'absorption des autres peuples et des autres dialectes
de la Péninsule. — Sans doute, chaque peuple a ses chau- CE
vins ; seulement ici, il ne s’agit pas des voix isolées de quelques fanatiques sans autorité, ou des éjaculations brûlantes provoquées par l’hystérie momentanée du combat, nous sommes en présence d’un programme lentement élaboré, caressé et choyé avec une infatigable persévérance, étudié jusque dans ses derniers détails, méthodiquement poursuivi et auquel l’opposition s’est ralliée avec autant d'enthousiasme que la majorité. — « L'Allemagne, écrit encore la Kambana, entend que la place de l’Italie dans la
far
politique internatioriale soit occupée par la Bulgarie. Ses.
intérêts exigent que la Bulgarie soit très forte, pour qu’elle contrôle et régularise à l’occasion dans un avenir lointain les relations politiques de tel ou tel allié et le but de l’alliance ». — On dira que c’est de l’abérration. — Évidemment, — mais il y a des fous de par le monde, et quand on leur permet d’errer en liberté, leurs voisins n’en éprouvent d'habitude aucun agrément.
Le journal socialiste Narod à publié une interview de
Südekum : « Je crbis que la Bulgarie doit devenir dans les
Balkans le plus grand État, l’État essentiel ; la Péninsule Balkanique forme, un ensemble unique au point de vue géo-
graphique ; au point de vue politique aussi, elle doit être
un seul pays. La tranquillité ne pourra être établie dans la
Péninsule que lorsqu’elle renfermera un seul État puissant qui, soutenu par ses voisins, — l’Autriche et la Prusse, — prendra soin de ses destinées ». — Sans doute. — Absolu- ment comme il n’y aura plus de guerre dans le monde quand l'Allemagne aura rangé tous les peuples sous ses lois.
M. Yakchitch, avec son talent supérieur de polémiste, a
réuni une anthologie de déclarations analogues qui se résument toutes dans cette idée d’une Grande Bulgarie, maîtresse incontestée des Balkans, souveraine sans rivale de
l'Orient. Cet édifiant et instructif recueil s’ouvre par le
manifeste qui, après la seconde guerre balkanique, fut tiré à 100.000 exemplaires et répandu dans tout le pays : « Le Bulgare est robuste, 1l a des muscles d’acier et une
ardente vitalité ; mais la source de sa plus grande force réside dans ses vertus.
« I est tolérant, il a l’âme pure de tout chauvinisme.
« Il a l’âme généreuse. . - « Le Bulgare est modeste.
« Le Bulgare est sobre et réservé, » etc., etc.
Qui donc oserait disputer l’Empire à tant de vertus ? — |
Non pas sans doute les Turcs, qui sont inférieurs aux Bui-
gares sous tous les rapports, ni les Grecs dégénérés, ni les
Serbes, peuple fable et d'esprit étroit.
Parmi les adorateurs échevelés de la majesté bulgare,
dont M. Yakchitch, pour notre instruction, a rassemblé les
hosannas furibonds, on trouve des ministres, des députés, le vice-président de l’Assemblée Nationale, des officiers, des professeurs, un résumé complet de l'élite intellectuelle,
un spécimen de toute la flore et de toute la faune politique
du pays. — Chez tous sonne la même fanfare et revient le même hallali : hégémonie bulgare.
Notez que les documents recueillis par M. Yakchitch remontent à 1914 et qu’ils auraient dû par conséquent
mettre en garde nos négociateurs et les avertir de l’inanité de leurs espoirs et de la sottise de leurs galantes poursuites vis-à-vis d’une beauté qui mettait vraiment ses faveurs à un: prix trop élevé. Voulions-nous, pouvions-nous abandonner la Péninsule entière à Ferdinand ? — Puisqu’aucun des Alliés ne songeait à une semblable folie — et si immorale —
quelle duperie indigne que de contraindre nos amis à offrir une partie des territoires qu’ils avaient conquis et qui leur:
appartenaient légitimement à des adversaires dont la vora-
cité est sans limites l'On ne négocie pas plus avec un Fer-
dinand qu'avec un Guillaume : on le démasque, et on le: musèle. | =
Dans les actes officiels même, le tsar ne dissimulait pas
ses prétentions. Le 127 janvier 1914, en ouvrant la session du Sobranié, il parlait d'assurer à son peuple la place d’'honneur qui lui revient parmi les peuples des Balkans. — Le
président du conseil rappelait qu’il n’avait signé le traité
de Bucarest qu'avec des réserves qui avaient obtenu f’approbation de deux grandes puissances. Comme le général
L'On
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PRHYSIONOMIÉ DES BULGARES 137
Radko Dmitrief avait exprimé l'espoir que l’Union balkanique se reconstituerait, le Dnevnik protestait violemment : opinion du général lui est exclusivement personnelle, et dans les cercles officiels, personne ne nourrit de semblables désirs. |
Les faits répondaient aux paroles : le 5 juillet 1914, après. le drame de Saraïévo, lejour même où se tenait à Potsdam le célèbre conseil où la guerre européenne paraît avoir été définitivement résolue, le ministre des finances de Sofia signait avec la Disconto-Gesellschaft un emprunt de 500 millions. Le 30 juillet, au moment où les Autrichiens ouvraient le feu contre Belgrade, l’officieuse Volia, tout en se défendant d’é éprouver aucun sentiment d’hostilité contre la Serbie, rejetait sur elle la responsabilité entière dela rupture. Le 7 août, le Yournal Officiel annonçait que Radko Dmitrief, coupable d’avoir pris du service en Russie, était destitué et rayé des listes de l’armée bulgare. Le 12 août, le cabinet de Sofia repoussait sans discussion l’appel de la Russie qui lui demandait de s’unir à la Serbie, et soulignait son refus par une mobilisation partielle. En septembre, le président du trop fameux Comité Balkanique de Londres, Noël Buxton, qui brûle pour les Bulgares d’un amour qui survit à toutes les trahisons, recevait à Sofia l’accueil le plus maussade. Le 2 octobre, les Narodni Prava annonçaient offi- - ciellement que le Conseil des ministres avait refusé de permettre le transit du matériel de guerre destiné à la Serbie. Le 16 octobre, on inaugurait un service de télégraphiesans fil enire Sofia et Budapest. Au début de décembre 1914,la presse entière entonnait un cantique d’allégresse à la nouvelle que les Autrichiens avaient occupé Belgrade: « Las chute de Belgrade, écrivait la Kambana (5 décembre), ne signifie pas seulement la chute d’une dynastie de brigands et d’un État indigne ; avec elle s'écroule la barrière qui,
138 DU VARDAR A LA SOTeMNA
pendant des dizaines d’années, a arrêté l’expansion de la culture occidentale. Pour la Bulgarie, la chute de Belgrade
signifie la disparition d’un vieux nid de conspirateurs. »
CNO
Un nid de conspirateurs. Oui, Belgrade l’avait été dans les années quarante avec Garachanineet, plus tard, avec Michel
Obrénovitch. Contre qui conspiraient le ministre patriote etle souverain qu’animait une si ardente foi nationale ? — Contre les Turcs. — Qui voulaient-ils émanciper ? — Les Bulgares. — D'où étaient arrivés les premiers appels qui secouaient la torpeur des fils de ces /chorbadji qui, satisfaits des miettes du festin qu’ils ramassaient sous la table des
Turcs, dormaient depuis cinq siècles leur sommeil de
brutes ? — De Belgrade. — De quelles écoles sortaient les premiers éveilleurs de la fierté nationale bulgare ? — Des
écoles serbes. — Qui avait tracé le premier plan d’une insur=
rection, sinon un prince serbe ? — En 1876, qui avait couru aux armes pour protéger et venger les victimes des Tcherkesses ? — Les Monténégrins et les Serbes.
La reconnaissance est un fardeau trop lourd pour les
âmes chétives. Les Bulgares essayaient de s’en dégager en
rappelant la folle et scélérate agression de Milan (1885). — Mais qui donc ignorait à Sofia que Milan, dans cette équipée plus ridicule encore qu’odieuse, avait été l’instrument de l’Autriche, que la nation avait désavoué sa conduite et que sa défaite avait été causée bien moins par la valeur surfaite
d'Alexandre de Battenberg que par l'attitude de l’armée
serbe qui marchait malgré elle contre ses frères de race et de langue ? =
Les Bulgares auraient depuis longtemps oublié cet épisode sans portée et qui leur avait été en somme plus utile.
sax
Qi: