FA PAL
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une menace pour elle et un instrument de vengeance pour
. l’Allemagne. Ce serait un mauvais calcul pour elle que de
sacrifier ses intérêts vitaux à l’acquisition de quelques milliers de sujets qui ne seraient pendant longtemps que des rebelles. Les Yougoslaves et les Italiens sont unis par une trop étroite communauté de souvenirs et de désirs, et ils sont les uns et les autres trop ingénieux et trop raisonnables pour ne pas apercevoir les inconvénients des rivalités qui les ont un moment divisés. |
Je ne me propose pas, dans cette étude, de rechercher les termes d’un projet d’entente. J’y serais probablement fort malhabile. Mon désir est plus modeste et plus théorique. Je voudrais simplement examiner la valeur scienti-
fique des droits des Italiens sur les terres qu’ils réclament.
La question a donné naissance à une littérature extrêmement abondañte, où les thèses contradictoires ont été exposées sous toutes leurs faces. Naturellement, beaucoup de ces ouvrages sont des travaux de circonstance assez superficiels, et il serait aussi inutile que fastidieux d'essayer d’en donner une bibliographie complète. Quelque compliqué que soit un litige, les arguments se réduisent toujours à un nombre assez limité, et ce que l’on nomme renouveler un sujet se borne le plus souvent à présenter sous une forme différente les plaidoiries anciennes. Dans un sens ou dans l’autre, les
raisons ont été complètement présentées. Le. moment
semble donc favorable pour les résumer et les discuter.
La thèse de l'impérialisme italien a été exposée, entre autres, par M. Supio Slataper (Confini oriental), par M. Gayda (L’Italia d’oltre Confini), dans la deuxième édition de Crisadi (Un Impero), et par M. Dudan (La Monarchie
des Habsbourgs). Elle a été présentée, je crois, sous sa forme
la plus intransigeante, par M. Tamaro (Jtahan e Slavi nell
Adriatico et L’Adriatico golfo d'Italia, l’italianiià di Trieste).
M. Tamaro est un polémiste de grand talent ; sa verve est
nourrie, non pas alourdie, par une érudition fort abondante, sinon toujours très méticuleuse, et son éloquence se répand en vagues bondissantes, tumultueuses et sonores, sur les pays qu’il conquiert et les lecteurs qu’il submerge. Ses
adversaires — qui n’en a pas ? — l’accusent de manquer
un peu de mesure, et ses admirateurs vantent son impétuosité, qui le pousse à occuper les positions les plus aventurées. Il ne choisit pas entre les arguments, et le flot que
roule sa torrentueuse éloquence est un peu. bourbeux et
trouble.
« L’Adriatique », nous dit-il, «est un champ d’éternelles luttes que ne suspend aucune trève. Sa possession signifie une veillée d’armes sans paix ni repos sur les côtes et sur les eaux. C’est peut-être en souvenir d'histoires grandioses que nous ne connaissons plus, peut-être par pressentiment du mystère qui fait de l'Adriatique le facteur de conflits dans lesquels se créent et müûrissent les nations et les États, qu'Eschyle, dars son Prométhée enchaîné, la nomme mer de Rhéa et qu’Apollonius de Rhodes l’appelle mer de Chronos ; ils l’unissent ainsi l’un et l’autre aux forces divines qui sont le principe de la vie et de l’histoire humaine. » |
Et voilà comment Eschyle, l'Égypte et la Grèce se trouvent enrôlés, sans avoir été consultés, — du moins que
je sache, — sous la bannière de l’irrédentisme italien. M. Tamaro a trouvé à la Convention du 26 avrild’antiques
origines et M. Sonnino n’est que l’exécuteur de la pensée de Denys de Syracuse.
« La fondation d’'Ancone, d’une part, la fondation et le déve- =. loppement de Tragurion de l’autre, la colonisation plus intense
d’Issa (Lissa) et de Pharia (Lesina), la constitution d’une flotte
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à Isso (Alessio}, la lutte contre les Étrusques et les Illyriens, la bataille navale de Pharia (383 av. J.-C.) où les Grecs vainquirent les Jadasini (Zaratins) et leurs alliés, telles furent les phases, les épisodes de la politique de Denys. Elle eut pour points cardinaux quelques principes fondamentaux et immuables. dans l’histoire de la domination de l’Adriatique : unité d’action sur les deux côtes, un centre fortifié à l’entrée, possession de Archipel, base navale dans l’Adriatique. »
L'histoire, disait Renan, est une pauvre petite science conjecturale ; et il n’attachait qu’une importance secondaire à ses assertions. Elle est bonne fille et se prête de bonne grâce aux fantaisies des journalistes qui savent s’en servir. M. Tamaro nous avertit d’ailleurs que s’il ne remonte pas plus haut que Prométhée et Denys de Syracuse, c’est uniquement par excès de scrupule. « Les époques dites antédiluviennes pourraient fournir des arguments favorables à la thèse italienne » et les restes de grands mammifères à Lesina et dans d’autres îles d’alentour prouvent, paraît-il, l’unité morphologique de la Dalmatie et de l'Italie.
M. Tamaro est moins italien que vénitien ; 1l ne se défie pas assez de son imagination orientale et Cicéron l’aurait rangé parmi les orateurs asiatiques. Il ne tient pas toujours en bride son tempérament qui est exubérant et qui lui joue parfois de méchants tours. On compromet une cause en Îa poussant à l’extrême et il faut de l’attention et quelque bonne volonté pour découvrir sous les scories les arguments sérieux, qui ne doivent évidemment pas manquer dans ses livres. Ils s'adressent d’ailleurs au sentiment plus qu’à la raison et ils font appel aux passions de la foule qui se soucie moins d’être convaincue que d’être séduite et fanatisée. À ce point de vue, il serait tout à fait injuste de contester leur mérite et de nier leur succès, même si ce succès n’est pas
toujours de bon aloi
Plus ou moins, les livres des extrémistes italiers sur la question de l’Adriatique se distinguent dans l’ensemble par des qualités analogues, — positives et négatives. De la flamme, de l’éloquence, un style imagé et brillant ; quelque confusion dans le développement, une certaine absence de critique, une hâte inquiétante à tirer de prémisses assez mal établies des conclusions excessives. On les parcourt sans ennui, on les suit avec sympathie, on les quitte sans.
regret et on les ferme sans désir de les reprendre.La plupart
de ces écrivains donnent l’impression très nette d’émigrés qui ont perdu tout contact direct avec le peuple dont ils se: donnent comme les avoués et les truchements : ils vivent dans un monde qu’a créé de toutes pièces leur imagination exaltée. Parmi ces publicistes, qui luttent avec tant de fièvre pour défendre l’italianité de la côte orientale de l’Adriatique, aucun ne nous donne l’impression d’y avoir conservé des attaches sérieuses et d’avoir joué dans les affaires un rôle de quelque importance ; on chercherait en vain dans. leurs rangs un Wetterlé et un Blumenthal.
En Italie même, leurs thèses ont rencontré des adversaires. singulièrement bien armés. M. Prezzolini (La Dalmazia, Florence, 1915) a répondu à M. Tamaro, avec une netteté
et une verdeur qui ne sont permises qu'entre compatriotes.
« Partisan convaincu de la guerre contre l'Autriche », éerit-il,
«avant tant d’autres qui se hissent aujourd’hui sur l’arbre que nous avons planté, nous ne voulons pas que: le peuple italien,
qui a voulu la guerre dans un esprit de sacrifice et d’idéalisme qui l’honore, soit co1duit à des fins qui n’ont rien à faire, ou.
plutôt qui sont en contradiction formelle avec tous les principes. pour lesquels il a pris les armes. Conquérir la Dalmatie serait un acte d’impérialisme qui ne peut pas être la conséquence d'une guerre nationale. » |
M. Prezzolini en donne les raisons historiques, politiques
& F PE vs
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et économiques, et il apporte dans son argumentation, avec non moins de chaleur que son contradicteur, plus de méthode et de sobriété, une étude serrée des textes, un sens plus serein de la réalité et une connaissance directe de la situation actuelle, en même temps qu’un plus large souci de l’avenir.
L'œuvre qu’il a entreprise pour la Dalmatie, M. Vivante l’a accomplie pour l’Istrie et Trieste dans son rrédentisme adriatique. Les Yougoslaves ont jugé le travail de Vivante si probant qu’ils en ont publié- une traduction française. L'idée était bonne. Malheureusement, la traduction est assez imparfaite. Quelque pénible qu’il me soit de contrister des hommes dont j’admire le caractère et dont l’amitié m'est précieuse, je ne me lasserai pas de leur répéter qu’ils commettent une lourde erreur en attachant trop peu de prix aux questions de forme. Bien entendu, 1l ne s’agit pas ici de fleurs de rhétorique ou d’une élégance de convention. Mais nous avons le goût, ou plutôt le besoin de la clarté.Il m'est arrivé à plusieurs reprises, en lisant la traduction de T'ergestinus, d’être obligé de me reporter à l'édition italienne pour comprendre la pensée de l’auteur. Je crains que beaucoup de lecteurs ne se laissent rebuter par ces obscurités et ces maladresses, et ce serait grand dommage. Dans le texte original, la pensée de Vivante est si précise, ses-déductions sont si rigoureuses et ses preuves si solides, qu'il laisse dans l’esprit une impression persistante. Prezzolini et Vivante ont ramassé tout ce qui est essentiel, et il est caractéristique que les nationalistes n'aient jamais sérieusement entrepris de les réfuter.. Les Yougoslaves auraient été bien inspirés en s’effaçant complètement derrière les. Italiens qui défendent si vigoureusement et avec un si robuste courage la cause de la justice. Leur intervention devait avoir pour résultat de rendre le débat plus passionné et
d'offrir aux nationalistes italiens l’occasion de se présenter ï. à la foule comme les défenseurs de la patrie menacée. Reconnaissons d’ailleurs que l’abstention des Yougoslaves 2 dans une question qui les touchait directement, si elle était parfaitement raisonnable, eût supposé de leur part une abnégation héroïque, et il n’est’pas sûr qu elle n’eût pas été interprétée contre eux. Ils auraient paru déserter la lutte et abandonner le terrain à leurs adversaires. 4 Parmi les œuvres des Yougoslaves consacrées à la question de l’Adriatique, il convient de mettre hors de pair, — ne fût-ce que pour leur développement, — le livre du comte Louis de Voïnovitch, L'Italie et l'Unité yougoslave (1707 1917) ou celui de M. Vouk Primorac, La question Yougo= slave (1). Ce sont deux travaux de nature fort différente, le : premier plus brillant, et d’une lecture plus entraînante, le: second d’allure plus méthodique, riche en statistiques, 54 abondant en renseignements ; celui-là alerte, imagé, fougueux, recherchant le trait et le rencontrant souvent, four- de millant de formules heureuses, qui amusent l'esprit et s'y gravent ; celui-ci sévère de ton, sobre de langage, modeste à devant les faits et laissant au lecteur le soin de tirer les 4 conclusions ; tous deux animés d’une ardente conviction et d’un patriotisme chaleureux, plus souriant et plus | affable chez l’un, d’une franchise un peu âpre chez l’autre. | M. de Voïnovitch porte un nom illustre parmi les You- … goslaves, et le Monde Slave a publié une ‘des pièces les plus. 4 connues de son frère ; il descend d’une famille qui, depuis … longtemps, joue dans la politique de la Dalmatie un rôle . éminent, et il est lui-même un exemple vivant de cette in-. time union qui s’est créée depuis des siècles entre les You- . goslaves et les Italiens. Par certains traits de son caractère 5
(:) Édition de la Société Yougoslavia, 20, rue Cujas, 1948.