PET AUD SES
scabreuse et qu’ils sentent par conséquent le besoin d’un assaut plus vigoureux. Peut-être aussi parce que l’homme dédaigne volontiers les biens essentiels pour les gains ima-
ginaires. La France s’est offert plus d’une fois le luxe de guerres de munificence, ce qui la rend indulgente pour les | . velléités ambitieuses de sa sœur germaine. Au demeurant, c’est un luxe fort coûteux, et nos aventures, — qui furent souvent héroïques, —ne nous ont pourtant pas laissé un très 1 bon souvenir. Nous y avons dépensé sans profit beaucoup d'hommes, d’argent et de temps, — ce qui compte en his- % toire. Notre exemple servira-t-il à nos voisins, ? ne Dans la Dalmatie, un fait brutal arrête aussitôt l'atten- 524 tion et tranche le débat. D’après le recensement, de 197 0, | sur 645.000 habitants, 610.000 sont Serbo-Croates et 18.000 Italiens. | 0 Les statistiques autrichiennes ne méritent sans doute 4 qu’une très médiocre confiance. M. Tamaro exagère ce- D. pendant le talent des prestidigitateurs habsbourgeois,
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quand il prétend que les Italiens sont en réalité 150.000 au moins. M. Dudan, plus modeste, se contente de 60.000. En réalité, leurs calculs ne reposent sur rien et ils sont contredits par les documents les plus précis et les plus divers. La statistique de 1833 donnait déjà 360.000 Serbo-Croates contre 16.000 Italiens, c’est-à-dire que les Italiens ne formaient que 1 /24 de la population totale. À ce moment, les luttes nationales étaient assez peu ardentes, les municipalités étaient entre les mains des Italiens et le gouvernement les protégeait, il est par conséquent impossible de supposer que les chiffres avaient été falsifiés en faveur des Slaves. Depuis lors, la proportion des Italiens a certainement diminué, parce que la natalité est moins élevée chez eux que chez les Serbo-Croates, que les citadins ont moins d’enfants que les paysans, et enfin parce que, à mesure que l’idée nationale slave s’est développée, les indifférents, les timides ou les snobs, qui en dépit de leur origine slave, par indifférence ou par vanité, se donnaient encore en 1833 comme: Italiens, sont revenus à leur nationalité véritable. C’est un fait d’ailleurs général que partout les minorités tendent à être absorbées par les majorités. En 1897, Donato Sanminiatelli, un des directeurs de la Dante Alighert, ne réclamait qu'environ 40.000 Îtaliens, «en partie de sang ou d’origine slave ». En 1896, un des chefs du parti italien disait à la Diète de Zadar : « Nous qui sommes séparés de l'Italie par . l’Adriatique entière, nous qui ne sommes que quelques milliers dispersés en îlts isolés, à travers un peuple qui compte, non pas des centaines de mille, mais des millions de Slaves, comment pourrions-nous penser à la réunion avec l'Italie ? » Au Parlement de Vienne, élu au suffrage universel, tous les députés c de la Dalmatie sont Serbo-Croates ; les candidats italiens n’ont réuni que moins de 6.000 suffrages et sur ces 6.000 électeurs, combien ont voté pour des raisons
qui ne sont pas exclusivement nationales ? M. Bonich, de
Zadar, a rallié ainsi nombre de voix par des discours et des :
proclamations en langue serbe. Sur 86 administrations communales, 85 sont entre les mains des Serbo-Croates. À la Diète, les Italiens comptent, il est vrai, encore 6 dé-
putés contre 35, mais parce que le régime électoral,
aussi compliqué qu’inégal, a été inventé pour fausser le résultat des élections.
Les Italiens n’insistent guère sur ce point ; ils préfèrent porter la discussion sur un terrain moins dangereux. Forcés d’avouer qu'ils sont actuellement une infime minorité en Dalmatie, ils affirment que, si les habitants sont slaves, la terre en quelque sorte est italienne. Elle leur appartient par droit de naissance, et leur héritage leur a été dérobé, depuis un temps relativement court, par des intrus qui n’ont dû leur victoire qu’à la protection du gouvernement autrichien, Cette population ne représente d’ailleurs qu’une foule ignorante et grossière que n’anime aucun sentiment national et qui acceptera sans résistance la domination italienne comme elle a obéi sans discussion aux ordres de la bureaucratie viennoise. L'intérêt même de cette pâte malléable et indigeste exige qu’on l’arrache à la barbarie slave, et l'Italie remplira un devoir d'humanité en l’associant à sa civilisation supérieure. |
Arguments d’une valeur médiocre, au moins au point de vue rationaliste des démocraties modernes, et en opposition flagrante avec les principes sur lesquels s’est constituée l'Italie contemporaine. Nous n’admettons plus cette
sorte d’hypothèque perpétuelle revendiquée au nom des
dominations passées sur un territoire déterminé, et nous
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condamnons sans réserve l’insolente classification en vertu
de laquelle certains peuples européens sont considérés comme inférieurs et condamnés à subir la direction héréditaire des races aristocratiques. La Dalmatie eût-elle été italienne pendant des séries de siècles, nous ne voyons pas en quoi cette longue servitude diminuerait les titres de ses habitants actuels ; et, parce que la Renaissance a brillé d’un incomparable éclat, il ne saurait s’en suivre que des nations dont le développement a été plus tardif soient condamnées à une éternelle dépendance. Il n’est pas moins vain d'affirmer que les masses profondes de la population dalmate sont in-° différentes à l’idée nationale, d’abord parce que ce sont des’ affirmations gratuites, que contredisent les faits les plus patents ; — et ensuite, parce que, dans tous les pays du monde, sans en excepter les plus avancés, l’idée nationale vit uniquement par le dévouement d’une élite morale et intellectuelle, et que la foule ne suit que de loin et péniblement l’impulsion qui lui vient d’en haut. Le Rssorgimento est certainement un des plus magnifiques mouvements de l’histoire : combien faible, cependant, était en Italie, la proportion des hommes qui, en 1860, connaissaient même le nom des Gioberti, des d’Azeglio et des Mazzini ? Si pourtant, sans nous en tenir à cette fin de non recevoir, nous essayons de discuter en elle-même la thèse des impérialistes italiens, il suffit d’un très rapide examen pour en apercevoir l'extrême fragilité. Depuis près de quinze siècles, la Dalmatie est un pays non pas italien mais slave. À partir du vire siècle, les éléments latins y ont été refoulés dans quelques villes isolées de Ja côte, où ils ont été presqu’aussitôt pénétrés et rapidement absorbés par l’immigration slave. Que le voisinage, les rapports commerciaux très. actifs, la puissance de Venise, l'éclat surtout de sa civilisation, aient, longtemps encore après la transformation
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ethnique du pays, maintenu l’influence de l'Italie sur la côte orientale de l’Adriatique, personne ne le conteste, et le contraire serait extraordinaire. Dans les ports de la Dalmatie comme sur toutes les côtes de la Méditerranée Ia « langue française » est très répandue, et la bourgeoisie a longtemps gardé pour l'italien littéraire une sorte de culte. Pendant des siècles, elle a demandé à l’Ttalie la substance de
son esprit et la forme de sa pensée, et elle lui a fourni des
artistes célèbres et des écrivains remarquables. Encore aujourd’hui, elle demeure en grande partie bilingue. C’est un phénomène. que nous rencontrons dans divers pays : la plupart des Suisses instruits manient facilement plu-
sieurs langues, les Tchèques de condition moyenne par-.
lent l'allemand aussi couramment que le slave, et personne n’osera soutenir, pourtant, que Palacky et Rieger n'étaient pas des Tchèques de bon aloi, parce qu'ils réfutaient en allemand les arguties de leurs adversaires.
Ces Dalmates, que l’on nous représente comme italia-
nisés, ont en réalité un sentiment national slave très réfléchi, très profond et très ancien ; nulle part peut-être, sauf en Bohême, l’idée slave ne s’est manifestée aussi vite,
n’a inspiré des défenseurs aussi nombreux et aussi con-
vaincus et na trouvé dans les masses une ee plus générale et plus ardente.
Ce qui est nouveau en Dalmatie, ce n’est pas l’idée slave,.
mais l’idée italienne dans le sens politique que lui donnent MM. Tamaro, Gayda et leurs amis. Elle ne date que d’un quart de siècle tout au-plus. Auparavant, les chefs de ce qui est devenu par la suite le parti italien ne représentaient qu’un parti autonomiste qui combattait non pas les Slaves mais l'union avec la Croatie. Les Italiens eux-mêmes en avaient une idée parfaitement claire, et les plus illustres
apôtres de l’unité n’ont jamais songé à revendiquer la Dal-
ne
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matie. Ils la connaissaient de près et ils avaient sur elle des idées infiniment plus réelles et plus justes que les déracinés qui risquent aujourd’hui de compromettre par leur imprudence la cause de l’italianité qu’ils croient servir. Ils avaient suivi avec une attention sympathique les durs combats par lesquels les Dalmates avaient peu à peu arraché à l’zdministration autrichienne la reconnaissance de quelques-uns de leurs droits, et ils se souciaient aussi peu de s’attirer leur inimitié qu'ils ne trouvaient glorieux de reprendre les pro- cédés de la bureaucratie viennoise. Ce qu'ils désiraient, c'était de maintenir par une politique de générosité l’influeñnce morale que l'Italie devait à sa civilisation plus avancée et à la magnanimité naturelle de sa pensée. L’histoire n’est une maîtresse dangereuse que parce que des commentateurs infidèles en faussent souvent les instructions ; si on la consulte sans parti-pris, elle nous guide et nous éclaire. Dans peu de pays, elle nous apporte des clartés aussi lumineuses qu’en Dalmatie. Le passé nous y enseigne ce que doit être l’avenir : la Dalmatie ne peut être qu'un pays slave, largement ouvert aux influences italiennes, la porte par où les idées occidentales doivent se répandre largement dans la Péninsule Balkanique.