ITALIE, AUTRICHE, LORS LOASVET EE
but d’abord de s’assurer le D OPOIS du commerce en se débarrassant derivales dangereuses, et,plus tard,de trouver dans les pays soumis des marins pour ses flottes et du bois pour ses vaisseaux. Même à l’époque où elle est maîtresse incontestée de l’Adriatique, depuis le xi® siècle jusqu’au moment où Bonaparte met fin à son existence par le traité de Campo-Formio, ellé ne se préoccupe jamais que de ses intérêts matériels les plus directs, et les nationalistes italiens qui veulent enrôler les doges sous leur bannière témoignent surtout ainsi de leur complète mésintelligence de l’histoire. Il serait moins déraisonnable d’affirmer que Dupleix et Clive désiraient accroître les domaines de l'anglais et du français quand ils intervenaient dans les querelles du Grand-Mogol et de ses vassaux.
Dans toutes les annales de Venise, pas un bite qui indique la moindre velléité de s’opposer à l’achèvement de la slavisation du pays qu’elle occupe. Ajoutons pour son excuse — s’il en était besoin — qu’on ne voit pas comment elle s’y serait essayée. Les villes du Moyen-Age étaient pittoresques, mais les bourgeois d’alors se piquaient assez peu d’hygiène. La moyenne de la vie était faible et les épidémies fréquentes ; la peste noire de 1348 désola les cités du littoral et emporta ce qui restait encore des anciennes familles, Sans doute, dans les actes publics, le latin et l'italien restent en usage, et, en 1472, le Sénat de Doubrovnik interdit l'emploi du . slave dans les débats publics ; le latin y demeurera la langue officielle jusqu’au moment où la fière et glorieuse république perd son indépendande et est rattachée par Napoléon aux Provinces illyriennes (1809). Il s’est conservé plus longtemps dans la Diète hongroise sans que personne se soit avisé de prétendre que les Magyars sont des Italiens.
Les invasions turques qui durèrent trois siècles continuèrent l’œuvre des pestes antérieures et précipitèrent la
222 DU VARDAR A LA So Cie | RCA ONE transformation déjà fort avancée. Devant les bandes ottomanes, les habitants de l’intérieur fuyaient en masses vers les côtes et cherchaient un asile derrière les remparts des
cités ; leurs flots sans cesse renouvelés achevèrent de submerger ce qui pouvait rester de l’ancienne population romaine. Si l'italien, ou plus exactement le vénitien, qui a remplacé peu à peu l’ancien dialecte romain, reste la langue des affaires et de l’administration, le slave est la langue maternelle, celle qui remonte naturellement aux lèvres dès que la passion agite les cœurs. — Prezzolini en cite quelques exemples caractéristiques. En 1571, la foule se rassemble sur la place de l’Église de Split, et. une femme commence à énumérer ses misères «en sa langue » ; arrive un maître de la Commune, et, comme on ne veut pas le laisser passer, il s’emporte et injurie celui qui l’arrête : Magaratz(âne!). Dans
toutes les bouches se trouve une piesma dont on ignore
l’auteur : c’est peut-être, ajoute le chroniqueur, l’œuvre de Betuli, « qui est poète et lettré » (1574). Les mendiants demandent l’aumône en slave : « Que Dieu te donne une 4
bonre santé, ma bonne dame. — Bog ti dd lipo zdravlié,
moïa gospodaritza. » — La République fait une distribution, un vieux soldat vient chercher sa part ; (après l’avoir reçue, il part en chantant en slave la chanson du Roi Marko, et toute la foule l’accompagne, parce que tous savent cette chanson ». « En somme, conclut Prezzolini, le peuple discute, se plaint, se querelle, supplie, rena grâces et chante dans une langue qui n’est pas l'italien. » a Au xvi® siècle, nous dit Jireéek, les Dalmates parlaient exclusivement serbe dans leurs familles. Le Florentin Serafino Ratazzi remarque que les jeunes gens de Raguse vont plus volontiers aux sermons slaves des franciscains et des ‘ dominicains qu’à la cathédrale où l’on prêche en italien, 4 « langue qu’ils ne comprennent pas bien ». Le Vénitien TA
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Giustiniano nous a laissé des notes de voyage très curieuses : « Le dialecte de Split a la même réputation chez les Dalmates que le toscan en Italie ; les habitants parlent la Angua
- franca, et quelques-uns s’habillent à la mode italienne, mais
les femmes ne parlent que leur langue maternelle, bien que quelques-unes s’habillent à l'italienne ; à Troguir,les habi-.
tants savent l’italien, mais, chez eux, ils ne se servent que
du slave, « à cause des femmes, parce que peu d’entre elles savent l'italien, et, si quelqu’une l'entend, elle ne veut parler que sa langue maternelle. » — Mais comment s’arrêter, remarque M. Tamaro, à des notes fragmentaires et à des observations que Giustiniano, qui était chargé d’une mission militaire, a négligemment jetées au hasard sur le papier ? — M. Tamaro ferait peut-être bien de méditer la parole de Talleyrand : surtout, pas de zèle.
À Zadar, vers 1527, les actes publics nous donnent en face de 328 noms slaves une vingtaine de noms italiens. On a conservé pour la même cité un recensement très précis et très complet de,1608 : dans les villages du littoral, les îles et les faubourgs, tous les noms sont slaves ; dans la ville même, quelques noms italiens : fonctionnaires, haut clergé, quelques rares marchands et artisans. Tableau extrêmement suggestif et qui nous donne une idée parfaitement claire et exacte de la situation : sur la masse slave, un petit nombre d'étrangers, attirés par leurs affaires ou attachés à l’administration. -En 1732, le provéditeur Grimani, à propos du recrutement de l’armée, écrit : « Le gouvernement s’occupe déjà beaucoup de chercher les Italiens, mais pas en Dalmatie, où 1l serait impossible d’en trouver. » En efret, pendant toutes les campagnes du XVI® au xvIIIe siècles, les bandes qui guetroient contre les T'urcs sont exclusivement slaves’ et c’est tout au plus si les chefs sont Vénitiens. En 1798, quand les Autrichiens occupent Zadar, le général
demande en slave aux habitants s’ils veulent prêter serment de fidélité à l’empereur, et il leur adresse un discours véhément : (« Moï dragui Dalmatinetai.» Le peuple, qui est venu assister à l’arrivée des Autrichiens, n’est pas médiocrement étonné, nous dit un témoin oculaire, d'entendre ces soldats parler le serbe comme lui, et porter les prénoms qui lui sont familiers. Quelques semaines auparavant, pour exciter la
population contre les Jacobins de Venise, les franciscains
et les aristocrates avaient répandu dans la ville une proclamation en langue slave adressée «à la noble nation croate. » Que peut-il bien survivre aujourd’hui des anciennes
maisons romano-italiennes ? — Presque rien. — À Raguse, Jirecek note l’existence de descendants de neuf familles
nobles qui étaient établies dans la ville avant le célèbre tremblement de terre de 1667, qui marque le début de la période de décadence. Il faut y ajouter queiques rares héritiers des familles de marchands des xve-xvI® siècles ; à Zadar, le comte Begna et le comte Fanfogna ; ailleurs! à peu près personne. La population rurale, elle-même, a été presque complètement renouvelée. Les paysans qui s’étaiert établis dans ces régions au Moyen-Age ont été exterminés ou se sont enfuis ; ils ne se sont maintenus que sur quelques points où ils trouvaient une protection dans la nature du pays, et dans le voisinage des principales cités, sur le territoire de Doubrovnik, par exemple, ou dans la région accidentée de Polyica, près de Split et du golfe de Kotor. D’où sont venus les nouveaux habitants ? — Pas d'Italie dans tous les cas ; mais de l’intérieur, de l’Herzégovine surtout et de la Bosnie, qui, comme notre Massif Central, a toujours
été un réservoir de peuples. L’inondation slave n’est même … pas arrêtée par l’Adriatique : les bandes dalmates transportent leur langue à Venise, où les gondoliers conservent leur idiome serbe. Le voyageur français Paul de Bourgoing,
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note, en 1845, que devant le Palais des Doges, comme à
Moscou, on se sert des mêmes expressions pour indiquer
les directions : à droite, à gauche, na pravo, na lievo.
co La tolérance indifférente et dédaigneuse avec laquelle Venise a toujours contemplé les progrès des Slaves, bien qu’elle ne s’inspirât pas de vues très généreuses, n’en eut
pas moins des résultats très favorables. Quoiqu’elle ait
abominablement exploité ce pays, sa domination fut acceptée sans révoltes, et elle n’a laissé chez les habitants aucun sentiment d’hostilité.Les Italiens exagèrent quand ils parlent de la douleur profonde avec laquelleles Dalmates auraient accueilli le traité de Campo-Formio, et il est certain, dans tous les cas, qu’ils se consolèrent vite ; mais une existence commune de plusieurs siècles avait créé des liens
étroits entre la métropole et ses sujets.Les Vénitiens avaient
aidé les Dalmates à défendre leur foi contre les Turcs, et ils n'étaient guère intervenus dans leurs affaires intérieures ; ils avaient respecté leur langue et leurs coutumes. Les habitants n’en demandaient pas davantage.
Comme leur nationalité n’était pas menacée et qu'ils n'avaient aucune raison de se mettre en défense, ils accueillaient avec joie les idées et les modes qui venaient de l’Italie et ils se mettaient volontiers à son école. Du xvI® au xvirIe siècles, ils lui ont fourni une foule d'écrivains et d'artistes, dont quelques-uns sont célèbres. À leur sujet, M. de Voïnovitch a écrit quelques pages très brillantes et très suggestives, qui ne m'ont pas cependant complètement convaincu. [1 découvre dans les œuvres littéraires des Dalmates qui ont écrit en italien et dans les productions des artistes qui sont nés sur les côtes orientales de l’Adriatique,
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un caractère spécifique slave, qui « atteste à merveille la puissance et la persistante fraîcheur de la race ». En dépit de Guillaume Roifs, dont M. de Voïnovitch invoque l’autorité, est-il bien sûr que le palais des ducs d’Urbin nous dénonce les origines dalmates de Lucien Laurana ? Et la technique d'André Médoulitch suffiräit-elle à nous révéler sa naissance, si nous n’étions pas avertis par son surnom, l’Esclavon ? Ces remarques subjectives sont sujettes à controverses et mieux vaudrait, peut-être, écarter de la discussion ces arguments impressionnistes. — Mais les raisonnements des Italiens ne sont-ils pas aussi frivoles, quand, pour revendiquer la possession de la Dalmatie, ils tracent le long catalogue des artistes qu’elle a fournis à la Renaissance, ou constatent que les styles de Venise ont inspiré les sculpteurs et les architectes de Doubrovnik et de Split ? Les faits sont exacts et personne ne les nie ; l’explication seule est fantaisiste et les conséquences inadmissibles. L’art a ses modes et nous ne prétendons pas annexer |
toutes les villes où nos maîtres maçons ont construit des
églises ogivales, ou toutes les résidences qui se sont élevées sur le modèle de Versailles.
Il est naturel que beaucoup d’écrivains dalmates se soient servis de l'italien. Leurs œuvres, qui s’adressaient au public instruit à qui l'italien était familier, avaient ainsi des chances d’atteindre des lecteurs plus nombreux. Ce qui est remarquable — et ce qui a une tout autre portée, — c’est que beaucoup de ces auteurs écrivent aussi en slave et que, en
dépit de la mode et des influences étrangères, l’idée slavese ©
maintient vivante et ininterrompue. Malgré les divers travaux déjà publiés sur la littérature yougoslave, nous n’en connaissons encore l’histoire qu’assez superficiellement, \ mais il suffit de parcourir le livre de Perwolf sur les rapports réciproques des Slaves, si incomplet qu’il soit, pour consta- : E