L'ORE
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er la permanence et la profondeur de la tradition nationale. Dès la première moitié du xvri® siècle, 1l existait une chro-
. nique slave que le prêtre Dioclée traduit en latin («ex scla-
vonia littera in latinam »). Au début du xv® siècle, le bénédictin de Doubrovnik, Louis Tzriévitch (Cerva) sait fort bien que les Tchèques, les Polonais et les Dalmates parlent la même langue ; il n’ignore pas que la différence de religion est la cause principale des haines qui divisent les Polonais et les Russes : il vante l’esprit militaire des Tchèques : il n’est pas de peuple, pas de pays, qui possède .de pareilles armées,et la vue de leurs soldats met en fuite les Allemands. En 1601, Mauro Orbini, sur la suggestion et avec l’appui d’un seigneur, Marine Boboulitch, publie à la gloire de ses compatriotes son ouvrage célèbre, et dont le retentissement fut si considérable, 11 regno degli Slavi ; il prie sa nation de vouloir bien accueillir avec sympathie ses œuvres, «en souvenir et témoignage de la grandeur de ses ancêtres et preuve
évidente de leur courage. »
L'idée nationale était dès lors assez forte pour étoufter même les préjugés religieux. Au milieu du xvirIe siècle, le franciscain Katchitch-Miochitch déclare qu’il ne parlera pas mal des Serbes orthodoxes, parce qu'ils sont les fils « de notre nombreuse et illustre race slave». Faust Vrantchitch
de Split publie en 1585 son Dictionnaire, et il désigne
sous le nom d’Illyrie tout le pays entre l’Adriatique, la Drave,le Danube la Macédoine et la Thrace ; et après lui paraissent de nombreux travaux de grammaire et de lexicographie dont les conclusions sont quelquefois assez aventurées mais qui prouvent, du moins, la place que la langue yougoslave tient dans la vie publique et privée, et l'intérêt qu’elle inspire aux lettrés. En 1583, Simon Boudounitch,
de Zadar, fait imprimer en caractères latins et en caractères
cyrilliques sa traduction slave du catéchisme de Canisius.
Rien de plus inexact que de supposer, comme on le fait souvent, que les écrivains yougoslaves ne s'adressent qu’à la foule et qu'ils ne se recrutent eux-mêmes que dans les classes inférieures. Il est bien évident que les ouvrages fort nombreux qui ont un caractère d’éruditioñ sont composés pour une élite de lecteurs. Parmi les autres écrivains, les poètes surtout, dont la fécondité nous stupéfie, du xVI* au xvIIIe siècles, à Doubrovnik en particulier, les patriciens
abondent, et leurs contributions à la littérature nationale
suffiraient à prouver qu’à ce moment toutes les grandes familles sont slaves et se regardent comme slaves. « La Dalmatie », a écrit Tommaseo, qui fut un des plus fervents
apôtres du Risorgimento, « tout en ayant un gouvernement
et une civilisation italiennes, n’a jamais oublié ses devoirs ni son invidualité. Elle a toujours su conserver sa propre nature, ses coutumes, son costume et sa langue. Elle s’est conservée slave mieux que l'Italie ne s’est conservée italienne.» Tommaseo était né à Chibénik en 1802 ; il connaissait à fond le pays, et l’on ne prétendra pourtant pas qu'il a pris pour du serbe un dialecte italien, pas plus qu’on ne soutiendra sans doute que c'était le gouvernement autrichien qui, en 1802, avait slavisé la contrée. |
Je ne voudrais pas fatiguer le lecteur en entassant les témoignages et les faits, mais nulle part le patriotisme ethnique et l’idée de la solidarité slave n’ont été aussi universels et n’ont inspiré autant de témoins.
C’est que nous sommes ici sur une de ces frontières où, en face de l’étranger, l’instinct vital de la conservation tend toutes les forces de résistance et où le patriotisme, trempé par la continuité de la lutte et exalté par la pensée toujours présente du péril imminent, atteint une intensité inconnue
aux peuples moins exposés. Les manifestations en sont touchantes dans leur candeur enfantine. Dans sa Christiade,
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Palmotitch se réjouit de la faveur spéciale que le Sauveur réserve à la langue slave, qui étend sa domination des flots de PAdriatique aux déserts de l’Océan arctique. Son drame, Tzaptislava, s'ouvre par un prologue qui est une apothéose de Raguse slave. Le roi Krounoslav soumet de nombreux peuples et il les laisse mener une vie paisible à condition qu’ils apprennent le släve. Quand, après d’invraisemblables triomphes, il vient chercher un repos bien gagné dans la ville d'Epidaure, d’où est sortie plus tard Doubrovnik, les Epidauriens abandonnent avec joie, à cause de lui, leur vieille langue latine, et ils donnent à leur cité le nom de la fille de Krounoslav, Tzaptislava. Le drame tout entier n’est qu’une cantate en l’honneur de l’union des Slaves, rassemblés sous la main protectrice de la Russie.
Les migrations incessantes des paysans refoulés par les Turcs brassaient dans un continuel va-et-vient les tribus de la Péninsule et maintenaient le sentiment de l’unité d’otigine. De l’Adriatique à l’Égée, les proverbes,les légendes,les contes étaient semblables. Le roi Lazare, Miloche Obilitch, Marko Kraliévitch, Yanko Sibinianin, se retrouvent dans les poètes, Goundoulitch, les deux Palmotitch, Kavanin, etc. Nicolas Zrinski, le héros croate, est aussi un héros slovène et serbe. Du x1v® zu xIx® siècles, le même thème domine toute la littérature dalmate : la gloire de la Slavie.
NN
MCE patriotisme profond, mais vague et nuageux, qui, faute d'objet concret, s'accroche à de fantastiques images, la domination napoléonienne apporte un élément mouveau, en lui donnant une forme plus concrète. Pour la première fois depuis la chute de l'empire romain, la Dalmatie se trouve réunie aux provinces de l’intérieur, et la langue slave
apparaît dans les actes administratifs. En même temps, de.
l'Italie, rassemblée sous la main du grand Empereur, et de la Serbie affranchie par Kara-Georges, arrivent les idées modernes. Les soldats de Marmont ‘apportent dans leurs gibernes la Déclaration des Droits de Homme et le romantisme exhorte les écrivains à rajeunir leur génie à la source toujours Jjaillissante de l'inspiration populaire. Le peuple, secoué de son sommeil, commence à sentir sa misère et s’éveille de sa torpeur résignée. L’occupation française, trop courte pour entraîner un changement radica!, prépare du moins l’éveil des esprits et favorise la propagande des apôtres de la Renaissance slave. Les jeunes Dalmates, qui fréquentent les Universités italiennes, en rapportent les idées nationales et libérales qui flottent alors dans l'Europe entière. Kollar, à son passage à Padoue, enflamme leur enthousiasme. Quand, vers 1830, Louis Gaï, le fondateur du mouvement illyrien, prêche l’union des Croates et des Serbes, son appel trouve aussitôt un écho en Dalmatie. C’est à ce moment que Tommaseo écrit son ode célèbre À la Dalmatie, qu’a traduite M. de Voïnovitch, et qui est tout un programme politique :
« Tu n’as jamais été ni tout à fait chose d'autrui ni tout à fait toi-même... O ma Patrie ! tu ne seras plus un pauvre.lambeau de terre entre la mer et la montagne, ni quelques îles éparses et dénudées, mais la Serbie ressuscitée. Et, confiante,
tendant à l'Italie la main droite, à l’Hellade la gauche, tu les.
uniras dans une étreinte et des danses sacrées. »
En 1848, les Zaratins envoient au Congrès slave de Prague leur salut fraternel, et parmi les signataires de leur adresse se trouvent les représentants des familles les plus connues et les plus influentes. Ce mouvement spontané,
essaiera-t-on de l’expliquer par les intrigues de la burau-
cratie viennoise ?
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En réalité, le gouvernement autrichien, quand, en 1815, il avait repris possession des Provinces illyriennes, avait aussitôt restauré les traditions de Venise et rendu à l’administration un caractère purement italien. Par habitude et tradition, François jer et Metternich n’aimaient guère modifier l’ordre de choses anciennement établi. Par calcul aussi. [ls avaient besoin de fonctionnaires pour gouverner le royaume lombard-vénitien, et ils les recrutaient facilement dans un pays pauvre et qui n’éprouvait pas pour leur. domination la haine qu’ils rencontraiént sur les rives du P6. : Même après 1860, la politique des Habsbourgs ne s’est guère modifiée.
Certains polémistes les ont.accusés d’avoir systématiquement poursuivi la ruine de l’élément italien en soulevant les classes inférieures contre la bourgeoisie urbaine. Le malheur est qu’ils n’appuient leur réquisitoire sur aucun document précis, et tous les faits vont à l’encontre de leurs affirmations. En 1862, sur les 157 écoles primaires de la Dalmatie, dans 23, l’illyrien est la langue de l’enseignement, et l’italien dans 9 ; mais dans les 125 écoles mixtes,tout l’enseignement se donne en italien, sauf l’instruction religieuse. Jusqu’en 1864, à l’école normale d’instituteurs, l’enseignement est exclusivement italien. [1 faut arriver jusqu’en 186$ pour que les ministres de l’intérieur et de la justice exigent de leurs fonctionnaires une certaine connaissance du dalmate ; ce n’est qu’en 1887 que les tribunaux-et les administrations se décident à répondre en slave aux communes qui leur écrivent dans cette langue. Chacune de ces concessions est péniblement arrachée à la mauvaise humeur du gouvernement par des luttes obstinées. La Diète demande
Er
D DUSVARDAR A LA TSOICHSS
en 1870 l'égalité des langues serbo-croate et italienne, ce qui ne saurait vraiment passer pour une exigence excessive ; malgré ses démarches réitérées et ses protestations continuelles, elle n’obtient satisfaction qu’en 1909, après trente ans d’efforts, au moment où le gouvernement, en face de l'agitation provoquée par l’annexion de la Bosnie, sent la nécessité d’apaiser les esprits par quelques concessions. Les Habsbourgs, s’ils avaient désiré favoriser les Slaves, avaient un moyen si simple et si naturel que, quelqu’inin- | telligents qu’on les suppose, ils ne l’auraient pas néghgé. Il leur suffisait de modifier le régime électoral et de lerappro- : cher du suffrage universel. Pourquoi ont-ils si longtemps. toléré queles municipalités de Split, de Doubrovnik et de Kotor restassent entre les mains des Italiens ? — Pour les déposséder, aucune pression n’était nécessaire, il n’y avait qu’à modifier la loi qui, contrairement à la justice et aux principes du droit moderne, réduisait à l’impuissance la masse de la population et faisait dépendre le résultat des élections d’une minorité infime. C’est grâce à ce régime, dont on nesait s’il est plus absurde ou plusinique,qu’à Zadar, où les Italiens ne forment qu’un tiers de la population urbaine, ils conservent encore la majorité dans le conseil municipal. — [En réahté, en Dalmatie, le gouvernement autrichien s’est toujours appuyé sur le parti italien, ou, plus exactement, le parti italien mexisté et ne s’est développé et maintenu que grâce à la connivence du gouvernement.] L’histoire de ce parti est certainement un des chapitres les plus curieux du livre de M. de Voïnovitch. Son témoignage est d’autant plus digne de notre intérêt qu’il n’apporte dans son récit aucune passion, et il parle même avec une sympathie manifeste de quelques-uns des chefs les plus éminents du mouvement italien à ses débuts; il rend pleine Justice à Bajamonti, qui fut en effet un remarquable:
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administrateur, et Split, qu’il transforma, a gardé à sa mémoire un souvenir fidèle. M.de Voïnovitch, qui a suivi de près l’évolution du parti autonomiste italien en parti irrédentiste, et qui connaît les raisons secrètes de cette transformation, n’a pas cru devoir nous les donner toutes ; il a craint sans doute de réveiller des haines mal éteintes et de provoquer d’inutiles polémiques. Discrétion louable, que ma curiosité d’historien ne saurait s'empêcher de regretter quelque peu. Ce qu'il nous dit d’ailleurs suffit pour que nous nous expliquions sans peine la suite des événements.
À l’origine, le parti qui est devenu par la suite le parti italien était simplement un groupe slave autonomiste, c’esta-dire opposé à la réunion de la Dalmatie avec la Croatie. Que cette fusion dût soulever des résistances, il fallait le prévoir, et, dans des cas semblables, de pareilles oppositions se sont toujours manifestées. Au moment de se fondre dans un organisme plus étendu, les municipalités et les provinces qui ont vécu d’une vie indépendante mesurent les sacrifices qu’elles auront à consentir, et tous les habitants ne s’y résignent pas d’un cœur également résolu. Sommé de rompre avec le passé, le cœur se serre et l’on éprouve une sorte d'horreur sacrée avant de se précipiter dans un avenir inconnu. En Dalmatie, ce retrait devait être plus accentué, parce que la vie historique avait été plus riche et plus indé: pendante. Les Dalmates répugnaient d’autant plus à sortir du « splendide isolement » dans lequel ils avaient vécu jusqu'alors qu’ils se regardaient comme supérieurs aux Croates, et que leur civilisation était plus diverse et plus brillante ; justement fiers de leur passé, épris de liberté, ils. craignaient de subir la domination d’une majorité timorée, prisonnière de préjugés étroits et qui s’affranchissait lentement de la domination de l’Église. Ces répugnances sincères et, dans une certaine mesure, respectables, s’aggravaient
de préoccupations égoïstes dans une partie de la bourgeoisie
urbaine qui avait été jusqu'alors maîtresse exclusive du pouvoir et qui tremblait pour ses privilèges. Un instinct
très sûr l’avertissait que les oligarchies ne se maintiennent
que dans des cercles étroitement fermés, et les patriciens qui gouvernaient Split ou Kotor risquaient de se trouver
perdus dans un État plus complexe. Ces tendances régio-
nalistes ne supprimaient pas chez les autonomistes le souvenir de leur origine, et ils étaient parfaitement sincères en proclamant leur patriotisme slave. Leurs déclarations, aussi nombreuses que précises, ne laissent aucun doute sur ce point. « Messieurs », disait en 1861 le président de la Diète, dont la majorité était alors italienne, « ce serait une folie de contester que, des Alpes Dinariques jusqu’à la plus lointaine de ses îles, le pays et ses habitants sont slaves. » Le gouverneur Mamula, un des meneurs du parti autonomiste, renchérissait : « La Dalmatie est une terre slave, en douter est une folie » (26 septembre 1864). Bajamonti, en qui les Ita-
liens vénèrent un des fondateurs de leur parti, n’était pas
moins net : («En combattant l’union de la Dalmatie avec la Croatie, nous n’agissons pas contre notre langue et notre nationalité. Notre programme est celui-ci : Slaves, demain ; Croates, jamais. » — Encore en 1906 M. Ziliotto, un des partisans les plus fougueux du parti italien, repoussait avec indignation toute arrière-pensée de séparatisme. L’immense majorité de la population avait admis plus vite la nécessité d’une fusion avec les Slaves des contrées voisines. Les autonomistes, qui s’obstinaient à maintenir
un passé disparu, n’avaient aucune chance de ramener la
foule, plus simpliste et par là même plus ouverte aux grands souffles de l’avenir. Leurs rangs s’éclaircissaient rapidement, et ils en vinrent à ne plus former qu’un petit groupe d’émigrés à l’intérieur. La poignée d’hommes.qu'ils