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PRE TE AUTRICHE, YOUGOSLAVIE 235 # \ réunissaient autour d'eux se composait d'éléments très divers : réactionnaires attachés à leur particularisme local, libéraux qui redoutaient la prépondérance du clergé, intellectuels orgueilleux de leur ancienne culture, grands bour- - geois surtout et aristocrates qui refusaient d’abdiquer leurs privilèges. Les chefs du parti national auraient facilement rallié les meilleurs d’entre eux en ménageant leur amour- «propre et en leur accordant quelques garanties. Exaspérée par la résistance qu'avaient longtemps rencontrée ses réclamations les plus légitimes, la majorité slave manqua quelquefois d’adresse et elle laissa passer le moment d’un compromis qui n’eût exigé d’elle que des concessions assez minimes et eût empêché une rupture définitive. Sommés de se soumettre sans conditions, et condamnés par le suffrage universel qui se prononçait avec une invincible persévérance pour une union étroite avec le reste des Yougoslaves, les autonomistes commirent le crime, si fréquent dans l’histoire des minorités vaincues : par vanité et par dépit, ils oublièrent leurs premiers aveux, modifièrent leur programme et préférérent leurs prérogatives à la patrie. Pour retenir une autorité qui leur échappait, ils vendirent leur âme à l'étranger.
Par pudeur ou par précaution, ils n’accomplirent leur évolution qu’avec une extrême prudence et assez de discrétion pour ne pas couper les liens qui les rattachaient au gouvernement. Ils savaient trop bien qu’ils ne conservaient une apparence de vitalité que par sa complaisance et que, s’il leur eût retiré sa protection, ils eussent aussitôt disparu. La cour de Vienne se prêtait à leur jeu : elle ne se méfiait plus des Italiens depuis que la Triple-Alliance lui garantissait les intentions de la Consulta, et le parti italo-dalmate était trop faible pour lui inspirer la plus légère inquiétude : il ne se composait en effet que de quelques dizaines de
familles ambitieuses, d’origine en général assez récente,
mais qui avaient acquis une certaine fortune et qui! grâce à .
l’appui de l’administration, réunissaient autour d'elles quelques milliers de pauvres hères, débiteurs insolvables,
fermiers besogneux ou clients obérés, populace minable
qui obéissait avec d’autant moins de serupules à la consigne des patrons que sa défaillance ne tirait pas à conséquence et n’affaiblissait guère la cause nationale. Ce parti italien, que l’on voudrait nous représenter comme persécuté par la bureaucratie, était en réalité à sa dévotion ; 11 recevait docilement ses instructions de Vienne et accablait les Habsbourgs de ses protestations. Encore au moment où l'Italie déclarait la guerre à l’Autriche, il se mettait à plat ventre devant les Habsbourgs. « Nous avons hérité de nos pères la fidélité envers notre empereur vénéré et envers les institutions de cet État. Nous sommes les citoyens dévoués de la monarchie, et notre fidélité, nous la prouverons de la façon la plus loyale. » Ce n’est pas la Neue Freie Presse qui parle ainsi, mais un journal italophile et slavophobe, IE Dalmato. | +
Ne connaissez-vous pas, nous objectera-t-on, les rigueurs de la censure autrichienne, et quelle valeur attacher à des professions de loyauté écrites sous le couteau ? — Combien de volontaires cependant, et combien de martyrs les Italiens de Dalmatie ont-ils pion à ee. cause qu'ils prétendent
servir ? — Qu'on la compare aux centaines, aux milliers de de dalmates qui, depuis le début de la lutte d’où doit sortir la Yougoslavie nouvelle,
ont donné leur vie pour la cause nationale. — Et sur qui,
dès l’ouverture des hostilités, s’est abattue la main impla-
cable de la police autrichienne, sinon sur les députés slaves,
sur les maires slaves, sur les instituteurs et les prêtres
slaves ? — Des milliers de volontaires dalmates ont rejoint
ITALIE, AUTRICHE, YOUGOSLAVIE 237 Parmée de Poutnik, et, même ‘après l’écrasement de la Serbie, ils n’ont pas déposé les armes ; ils étaient au premier rang des soldats qui, dans la Dobroudja, ont plusieurs jours arrêté la marche des Bulgares. Ce peuple, qui a traversé des siècles de domination étrangère sans que sa foi ait été altérée et sans que son courage ait faibli, serait-il si facile de l’asservir et de le dompter ?
À bout d'arguments, les nationalistes italiens invoquent la nécessité de protéger la sécurité du Royaume : la côte occidentale de l’Adriatique est menacée tant qu’ils ne sont pas les maîtres des deux rives. Ces arguments sont pour nous de vieilles connaissances. C’est la théorie du glacis, en vertu de laquelle Guillaume IT nous a enlevé Strasbourg et Metz. Qu'en est-il sorti ? La guerre actuelle. L'Allemagne même, qu'a-t-elle gagné à ces conquêtes immorales ? — Son esprit en a été corrompu, ses institutions ont été viciées, elle a attiré sur sa tête la haine de l’univers. Médiocres avantages, et peu faits pour lui valoir des imitateurs.
Sur cette voie, une fois qu’on y est engagé, on ne s'arrête plus. Les Italiens veulent aujourd’hui reculer leur frontière: jusqu'aux Alpes Dinariques, mais l’histoire prouve que, pour posséder la côte, 1l faut être maître de l’intérieur. Après avoir annexé la Dalmatie, restaureront-ils l’ancienne province romaine qui s’étendait jusqu’au Danube et à la Save ? Pourquoi pas, après tout ? — Ils y auraient les mêmes droits que sur Doubrovnik, Split et Zadar.
EN
Au moment où Je terminais cet article, je viens de recevoir un livre écrit par deux Italiens, MM. Mariniili et Salvemini ; il ne m'est pas possible de me rallier à toutes leurs
conclusions, mais leur œuvre témoigne d’un généreux effort de droiture et de loyauté, et certaines de leurs propositions sont si nettes qu’il me semble utile de les reproduire.
« En conquérant la Dalmatie », écrivent-ils, « l'Italie la priverait de toute possibilité de développement économique en la détachant de son arrière pays ; elle se condamnerait elle-même à une politique de répression et de déloyauté en face de la grande majorité de la population ; elle mériterait la haine du monde entier — comme il est arrivé à l'Autriche, — et s’attirerait l’inimitié permanente des Yougoslaves, qu’elle jetterait dans l’alliance allemande (*).. Toute conquête sur le continent dalmate serait pour l'Italie une cause, non pas de force mais de faiblesse ; pour être maîtresse de la mer et pour que ses côtes soient à l'abri de tout darger, il lui suffit de Pola, Vallona, et de quelques îles extérieures de l’Archipel dalmate... (?). Commercialement, la conquête de la Dalmatie serait funeste, et non pas utile à l'Italie » (5). | |
Le lecteur qui a quelque habitude du journalisme s’attend certainement qu'après ces citations je conclue par Îa phrase traditionnelle : l'annexion de la Dalmatie ne serait pas seulement un crime, ce serait une faute. Malgré tout mon désir de lui être agréable, je ne le dirai pas. Je le penserai peut-être, mais je ne l’écrirai pas, d’abord parce qu’en matière si délicate, il convient d’éviter avec soin tout ce qui risquerait de passionner le débat, ensuite parce qu'il faut éviter les poncifs.
J'admettrai même, si l’on y tient, que quelques-uns des -aphorismes de MM. Marinelli et Salvemini, en dépit de l’assurance avec laquelle ils nous les présentent, peuvent prêter à discussion. Je suis assez sceptique, pour ma part,
(} La questione dell Adriatica, p. 147.
P} ddém, p:179:
(5) Idem, p. 200.
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en matière de prévisions économiques, et les calculs les plus vraisemblables et les plus solidement étayés se sont trouvés quelquefois démentis par les événements. On m’accordera bien, en revanche, que les gains que les nationalistes se promettent de l’annexion de la Dalmatie sont aléatoires et que l’affaire se présente comme assez douteuse. Les . pertes, par contre, sont certaines : discrédit jeté sur la cause des Alliés par une politique contraire aux principes du droit moderne et aux exigences de la conscience contemporaine ; rancunes inexpiables des Yougoslaves et ruine de l'influence italienne dans la Péninsule ; perspective de guerres nouvelles ; nécessité, pour contenir la résistance certaine de la population, de mesures de rigueur et d’un régime de répression dont souffrira fatalement la politique intérieure du Royaume ; lourdes dépenses exigées par l’occupation militaire. Quel que soit l’art avec lequel l'Italie maniera la géographie électorale, tous les députés dalmates seront des protestataires ; les Italiens ne se font aucune illusion à ce sujet et l’habileté proverbiale de M. Giolitti lui-même ne les préserverait pas d’un semblable échec. Avoir le bonheur de n'avoir à Montecitorio que des hommes qui, au milieu de leurs divergences d’opifions, sont unis par un semblable dévouement à la patrie commune, et y introduire une opposition intransigeante, quelle misérable combinaison | — Renier l’héritage de Cavour pour revêtir la défroque de François- Joseph ! — De gustibus non est disputandus, disait Frédéric IT, qui n’était pas très familier avec la langue de Cicéron. — Tout de même, certains goûts sont étranges.
Urbain VIT Barberini écrivait des Ragusains qu'ils étaient plus unis à l'Italie par l’amour qu'ils n’en étaient séparés par l’Adriatique (magis caritate conjuncti quam mari divisi). L’injustice et l'oppression sont des barrières plus infranchissables que la mer. L'État Yougoslave, a dit M. Bis-
240 DU VARDAR A LA SOTCHA solati, se fera avec l'Italie ou contre elle. À l'heure solennelle que nous traversons, que ses hommes d'État se rappellent | la parole de Mazzini : « Quand l'Italie ressuscitera, elle ressuscitera au nom d’un principe, elle ressuscitera comme sœur de tous les peuples opprimés qui ont comme elle le droit d’être une nation. »
Les questions du Tyrol et de la Dalmatie sont relativement simples, et la solution en est facile, pour peu que l’on accepte les indications du sens commun et que l’on écarte les exagérations de quelques ultras : le Tyrol au royaume d'Italie, la Dalmatie aux Yougoslaves, les grandes lignes du futur traité de paix se dessinent assez clairement.
Il en est tout autrement pour la province qui, au nord de l’Adriatique, s’étend de la Sotcha (Isonzo) au golfe du. Quarnero. : |
En dépit des apparences, la presqu'île de l Istriè est loin d’être une région géographiquement une ; les limites ethnographiques n’y coïncident pas toujours avec les divisions physiques, et la: complexité des désignations politiques, administratives ou historiques, accroît encore la confusion des idées, en favorisant les équivoques et les tours de passepasse. — Vénétie Julienne, Liburnie, Frioul, comtés de Goritza et de Gradichca, Istrie, Littoral, autant de termes plus ou moins synonymes qui reviennent tour à tour ou simultanément dans la discussion, sans qu’on ait toujours soin
de les définir, sans qu’on se rende compte aussi des sens divers qu’ils ont pris aux diverses périodes de l’histoire. Les imprudents qui s'engagent sans être avertis dans ce maquis broussailleux s’y égarent tout de suite ; ce qui est.