PARA LEB AUTRICHE, YOUGOSLAVIE
pire, les polémistes trop habiles s’établissent avec une assurance de conquérants sur ce terrain difficile et, forts de quelques témoignages obscurs et contestables, après
avoir donné à chacun de ces termes le sens qui plaît à leurs desseins, ils tirent d’un passé hypothétique les plus redoutables conséquences pour l'avenir. En fait, l’incertitude même et les variations de ces souvenirs historiques reflètent. les vicissitudes d’un pays tiraillé entre des influences contradictoires et disputé depuis des siècles par des races différentes.
Quelle est la frontière politique de l’Istrie ? — Sur ce point déjà, les opinions divergent. Les extrémistes italiens la poussent jusqu’à ce qu’ils nomment la frontière géogra-
phique, de manière à y comprendre la Liburnie avec son
__ port de Riéka (Fiume). — Les géographes les plus autorisés | admettent au contraire que, dans la région carsique, les limites naturelles sont si difficiles à fixer qu’il est puéril de leur attribuer une valeur Apeconque, et les écrivains mili-
> taires les plus sérieux reconnaissent que la meilleure ligne . de défense est formée par le Monte Maggiore et le Caldiero, | qui constituent une frontière « haute, courte, dominant les passages qui conduisent à la AE et les vallées qui des-
: cendent vers l’Adriatique ».
1 Le gouvernement italien ne semble pas être arrivé sur …. ce point à une doctrine précise. Dans le Traité du 26 avril, …. il réclame Kastav, Matouglié et Volosco ; du moins il s’est 4 séparé des nationalistes les plus intransigeants, puisqu'il … abandonne Riéka (Fiume), concession importante, qui rend — Je débat beaucoup plus facile à résoudre.
3 Actuellement Riéka, à la suite d’un faux qualifié contre
ErNEsT DENIS É 16
lequel les Croates n’ont jamais cessé de protestér, est rattaché à la Hongrie propre. Dans la cité même, la majorité
est italienne (24.000 contre 15.000 Slaves) ; mais Riéka
n’est séparée que par un ruisseau insignifiant, la Rétchina, de son faubourg Su$ak (Souchak) qui fait administrativement partie de la Croatie, et dont la population est à peu près exclusivement slave. Dans le groupe urbain Riéka-Susak, qui forme un tout indissoluble (60.000 habitants), les Slaves sont sensiblement plus nombreux que les Italiens, et leur. supériorité s’accroît de jour en jour par l’afflux des campagnes voisines, exclusivement slaves. Le développement | de Riéka est tout récent, et elle doit sa rapide prospérité à la politique du gouvernement magyar, qui voulait s’affranchir de l’Autriche et posséder sur la mer une sortie qui lui appartînt en propre. Pour équiper le port et assurer ses
communications avec l’intérieur, il n’a reculé devant aucune
dépense, et ses sacrifices n’ont pas été infructueux, puisque
le tonnage est passé de 300.000 tonnes en 1871 à plus. de:
6 millions en 1912. Dans une cité ainsi improvisée, les souvenirs historiques laissent assez indifférents les esprits, absorbés par leurs intérêts économiques. Les Italiens de Riéka savent le croate, le parlent volontiers, entretiennent
avec les Slaves d’excellentes relations d’affaires et s'unissent sans difficulté avec eux pour des entreprises communes : il
n’y a pas dans la ville de parti irrédentiste, parce que l’union
avec le royaume d’Italie compromettrait l’avenir du port. “0 Elle rencontrerait d’ailleurs l’opposition très vive des Juifs,
qui sont maîtres aujourd’hui de la banque, de l’industrie, : et qui jouent un rôle de premier plan dans la navigation et | le commerce. Actuellement, ils se couvrent du drapeau À magyar, mais ils s'intéressent surtout à leurs affaires, et le : gouvernement italien qui, par la force des choses, serait » amené à favoriser Trieste à leur détriment, trouverait en 4
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eux des adversaires irréconciliables. D’un travail manuscrit
que M. de Martonne a bien voulu me communiquer, se dégagent certaines conclusions d’autant plus dignes d’être retenues que l’auteur ne s’est laissé dominer par aucune
préoccupation nationale.
« Le port de Fiume », écrit-il, « exporte plus qu’il n'importe : . des bois, des sucres, des farines, des légumes. Ses compagnies subventionnées vont chercher au loin les produits coloniaux. Entre les mains d’une puissance dont la frontière ne dépasserait pas les crêtes calcaires qui dominent la ville, son sort ne semble pas douteux. À moins d’une entente douanière étroite avec les pays de l’intérieur, c’est la ruine. Réunie à un État yougoslave, Riéka semble au contraire destinée à un brillant avenir. Dût-elle perdre l’arrière-pays magyar, il lui resterait la Croatie, la Slavonie, les riches plaines de la Bosnie et de la Choumadia, peut-
être même le Banat, sans parler des relations possibles avec la Roumanie, »
Dès à présent, les Croates tiennent une place importante
dans le mouvement économique de la ville : les principaux
armateurs Sont croates, de même que tous les marins, équipages et officiers ; dans les grandes compagnies dé navigation, les actionnaires sont/en grande majorité slaves ou
juifs, et les Italiens n’occupent qu’un rang très secondaire ;
les principales banques sont croates.
Les annexionnistes avouent avec une franchise un peu
3 cynique qu’ils ne désirent posséder le port de Riéka que
pour le ruiner et supprimer ainsi une concurrence dange-
“ reuse pour Trieste. De semblables aveux sont décisifs. Ils … nous ramènent en plein Moyen-Age, quand Venise se ré-
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servait le monopole du commerce de l’Adriatique. Depuis
» lors, il n’est pas bien sûr que l’humanité soit devenue beau-
coup meilleure, et les pessimistes trouvent dans la guerre actuelle d’assez nombreux motifs pour justifier la morose
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sévérité de leurs jugements. Sur un point cependant, un . certain progrès est visible. Si chacun de nous.est toujours : prêt à trouver des arguments pour excuser ses propres usurpations et démontrer que ses intérêts sont conformes aux principes, la conscience universelle est devenue plus délicate et plus chatouilleuse, et l'opinion publique accepte avec moins d’indulgence qu’autrefois certains abus de la force. Saluons avec la modestie qui convient ce léger développement de la motalité politique, ne le dédaignons pas cependant sil marque la naissance d’une époque nouvelle, plus soucieuse de justice et moins docile aux arrêts de la : violence. Ce sentiment des droits de l’humanité, qui condamne sévèrement certaines opérations que pratiquait sans scrupules la diplomatie de l’ancien régime, les rend plus difficiles et plus aléatoires, et il oppose aux ambitions : excessives une digue qui suffit quelquefois à les contenir. 2 Le respect humain est souvent une faiblesse, et la peur du qu’en dira-t-on est une des mesquineries de la bourgeoisie. C’est un frein utile cependant, et qui arrête sur la pente du vice plus d’une âme hésitante que l’amour de la vérité n’au-. rait pas toujours suffi à protéger. — Nous voulons annexer … Riéka pour la ruiner ! — II était difficile au gouvernement :
italien d’endosser la doctrine des extrémistes, et il a préféré .
renoncer à une conquête dont il ne saurait tirer aucun.
profit.
Si l’on déblaye ainsi peu à peu le terrain, en écartant. quelques agités, qui soulèvent beaucoup de poussière, mais : n’ont derrière eux à peu près personne, et dont les politiques se servent surtout pour occuper le tapis et augmenter le. prix des concessions auxquelles ils sont résolus d'avance . le litige qui divise les Yougoslaves et les Italiens se réduit 4
PÉTALIÉ AUTCRICHE, YOUGOSLAVIE 245
la seule province de l’Istrie, priselans son sens étroit. Aucun homme d’État italien de sens rassis ne saurait songer sérieusement à la Dalmatie ou à Riéka. Les prétentions qu’ils mettent en avant sur ces pays n’ont évidemment d’autre | objet que de se les réserver comme une monnaie d’échange, pour décider les Yougoslaves à leur abandonner toute la | région septentrionale. Le malheur, c’est que les Yougoslaves se refusent, — et l’on ne saurait s’en étonner — à voir ‘une concession dans cette prétendue générosité de l’Italie : ils trouvent injuste que, pour leur remettre l’héritage qui leur est incontestablement acquis, on rie d’eux l’abandon de certains de leurs droits.
Ces finesses diplomatiques n’ont eu jusqu’à présent pour effet que de compliquer le débat, et il serait préférable de laisser de côté ces procédés qui rappellent un peu trop les procureurs du xvII® siècle. Mieux vaut étudier isolément et en elle-même la question de l’Istrie. Elle est des plus compliquées, si grosse de difficultés que, si on l’aborde avec une réelle loyauté, on n'arrive e a une conclusion nette et qui s'impose nécessairement à à l'esprit. Aujourd’hui, la région qui s’étend entre l’Adriatique et les contreforts occidentaux des Alpes Juliennes, de l’Isonzo (Sotéha) au Quarnero, est subdivisée en trois provinces autonomes, qui ont chacune une diète distincte, mais sur qui ‘s'étend l’autorité d’un même gouverneur ,le comté de Goritza et Gradichca, le margraviat d’Istrie et la ville de Trieste. D’après le recensement ae 1910, la population est ainsi
répartie :
Slovènes et croates Italiens ne ot ue tue ce 154.000 90.000 RÉ di once de e 59.000 119.000
Les Slaves forment donc incontestablement la majorité 4 mais cette majorité n’est pas très forte, et il y aurait une brutalité évidente à s’appuyer sur ces chiffres pour décider. à du régime futur de ces pays. Summum jus, summa injuria. — S'il est vrai qu’en théorie et au point de vue de la justice absolue une majorité quelconque, quelqu’écrasante qu'elle … soit, ne saurait imposer à un groupe de citoyens l’abandon de sa nationalité, dans la pratique quotidienne de la vie nous sommes bien forcés de compter avec la réalité, et les minorités se soumettent d’habitude avec une résignation paisible aux nécessités inéluctables. Quand, cependant, la disproportion des forces n’est pas telle que la résistance soit impossible, le seul moyen d’éviter des luttes éternelles est de chercher un compromis. | LS
Les Italiens contestent d’ailleurs l'acide des statis-. 4 tiques officielles. Mais, si leurs doutes sont parfaitement justifiés par les pratiques courantes de la bureaucratie habs- 3 bourgeoise, dans le cas particulier, ils semblent assez mal fondés. En réalité, il est au contraire extrêmement vraisemblable que les opérations du recensement ont abaissé outre mesure le nombre des Slaves. Il a pour base, en effet, non. pas la langue maternelle, mais la Umgangssprache, la langue usuelle. Un pareil système est évidemment favorable aux classes qui disposent de l'influence sociale. Les Italiens, de plus, sont surtout représentés dans les centrés urbains, où. . ils détiennent l'autorité, et ils y ont souvent abusé de la si- à tuation avec une telle exagération que, devant les protes- | tations indignées des habitants, le pouvoir central a été plus 4 d’une fois obligé d'intervenir. Je ne dis pas que les Slaves auraient été plus scrupuleux à l’occasion, et les partis sont . partout les mêmes ; mais la matière leur faisait en quelque sorte défaut, puisque, dans beaucoup de districts où ils
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il leur a été impossible de diminuer des minorités qui n'existent pas. 7
Quelques faits significatifs montrent l’absence de scrupules des municipalités italiennes. Le recensement de 1900 indique pour trois districts 2.700 Slovènes ; dans ces districts, en 1908, on compte 1.820 électeurs slovènes, c’est-àdire 1.820 hommes au-dessus de 24 ans. C’est beaucoup sur une population totale de 2.700 ! — À Goritza,où les Italiens affirment être plus de 15.000 contre 9.000 Slaves, ils ne conservent la majorité qu’en se coalisant avec les Allemands. À Pola, que l’on nous présente comme une ville italienne en très grande majorité, aux dernières élections, le candidat slovène a obtenu 3.245 voix contre 3.576 au candidat italien. Dans la ville de Trieste, en 1908, 11.000 voix se
sont portées sur les candidats slovènes, ce qui prouve que le chiffre des habitants slovènes indiqué par le recensement n’a été nullement grossi. À la suite des conférences récentes qui ont marqué un râpprochement si heureux entre les Italiens et les Yougoslaves, il est permis d’espérer que les . Journalistes renonceront à des arguments dont la futilité est manifeste et qui enveniment inutilement le débat.
Il est aussi puéril de £ontester la majorité des Slaves en Istrie que d’attribuer leurs progrès à la protection du gouvernement de Vienne, alors que les faits les plus patents démontrent sans contestation possible que la bureaucratie habsbourgeoise ne leur à jamais témoigné que des sentiments d’hostilité. En 1885, le sous-préfet de Poretch (1), dans un toast retentissant, buvait à la victoire du candidat italien et, de 1889 à 1897, les Slaves étaient combattus avec une implacable violence par le gouverneur Rinaldini. — Les Italiens accusent le gouvernement d’avoir arbitrairemer.t
(} En italien : Parenzo.
fixé les limites des circonscriptions électorales dans l’intention de favoriser leurs adversaires. Ils oublient que cette répartition électorale, dont ils se plaignent et qui est en effet très singulière, est leur œuvre propre et que leurs représentants n’ont pas reculé devant l’obstruction pour l’imposer aux ministres ; grâce à elle, ils ont dans la Diète autant de députés que les Slaves, bien qu’ils ne forment dans le pays . qu’une minorité. Sur onze écoles secondaires de la région julienne, quatre sont allemandes, cinq italiennes ; le gymnase de Goritza est allemand avec des classes parallèles d’italien et de slovène, enfin le gymnase de Pisino (1) est croate. : . :
Les Italiens ont protesté avec indignation et dénoncé :
comme un criant abus de justice la création de ce gymnase croate dans un arrondissement où les Croates forment plus de 94 ° /, de la population. C’est en 1899 seulement que les autorités ont consenti à l’établir, et c'était la première école secondaire instituée pour les 225.000 Slaves de Plstrie. Était-ce donc une marque extraordinaire de bienveillance
D Ne En A PER ONOE FRVEE EREE 5
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que de créer un lycée dans une cité qui, suivant la remarque, de Vouk Primorac, compte 1.500 Italiens contre 2.500. Croates, alors surtout que l’arrondissement est habité par 42.000 Croates ; et les Italiens étaient-ils bien inspirés quand ils organisaient des meetings d’indignation contre un acte de si tardive justice? Pour sauver Goritza de la slavisation, écrit le même auteur, l'Autriche a réuni administrativement le Frioul italien, qui se trouve au delà de l’Isonzo (la Sotcha) et est habité exclusivement par des Italiens, à la province de Goritza, En faisant de cette ville le chef-lieu d’une agglomération absolument artificielle. Est-ce aussi par sympathie pour les Slaves que l’adminis-
es En serbo-croate: Pazine.
; en -
PÉALTE AUTRICHE, YOUGOSLAVIE- 249
tration conserve l'italien comme langue officielle de la flotte ; que, dans toutes les écoles de marins, l’instruction
‘est uniquement donnée en italien et que, dans le «gou-
vernement maritime » de Trieste, on n’emploie pas d’autre
Jangue ?
Un seul fait suffit à démontrer le véritable caractère de la politique autrichienne en Istrie. Pour assurer la prépon-
dérance aux Slovènes qui possèdent dans la province une majorité numérique considérable, le gouvernement n'aurait
eu qu’à modifier les lois électorales, qui, en dépit de toute équité, laissent aux Italiens une majorité factice. Si aujourd’hui encore, à la Diète d’Istrje, les Italiens (147.000) disposent de 25 voix contre 19 aux Slovènes (223.000), ils le doivent au système des curies, en vertu duquel cinq députés
sont nommés par 107 grands propriétaires et deux par 13 membres de la chambre de commerce de Rovigne. Même “en 1908, ainsi que le remarque encore M. Vouk Primorac,
quand on a introduit une cinquième curie avec le suffrage universel, les Italiens ont été traités avec une bienveillance singulière : une circonscription slovène compte 21.000 électeurs, en face d’un collège italien qui en a moins de 6.000. La bureaucratie viennoise-a vraiment des façons étranges de manifester sa sympathie pour les Slaves !
Les Italiens ont lancé de virulents anathèmes contre la politique du gouverneur, M. de Hohenlohe, le fameux prince rouge. Il est fâcheux qu'ils se soient toujours soigneusement abstenus de préciser leurs griefs contre lui. En réalité, le prince rouge était un politique fort avisé, qui cachaït sous des manières populaires une extrême finesse
et l’art de ménager ses chefs. Il connaissait la vraie pensée de l’autocrate François-Joseph, et s’il lui arrivait, à l’occasion, de rudoyer les Italiens quand ils dépassaient la mesure,
dans la pratique des affaires il les ménageait fort et s’arran-
‘de Vienne, qui n’ont absolument aucun rapport avec celles
apprenions aux Albanais l'italien et rien que l'italien, que
geait pour ne pas leur donner de griefs légitimes. « Sur ee terrain brûlant de Trieste », écrit Chlumecky, qui n’est pas suspect de partialité pour les Slaves, « il réussit à se faire bien venir de la population » ; — ce qui prouve sans doute, qu’il ne menaçait pas bien sérieusement la situation de la majorité. |
La politique de l’Autriche en | Albanie, où elle se heurtait directement à la concurrence du cabinet de Rome, confirme d’une manière éclatante les dispositions réelles de la cour
que lui prêtent MM. Tamaro et Gayda. « Est-il vraiment nécessaire », demandait Chlumecky en 1907. « que nous
nous leur envoyions des missionnaires italiens et des prêtres . italiens ? — Nous avons préparé le sol où par la suite les. Italiens ont jeté leur semence ». Chlumecky est un ennemi de l’Italie, je le sais ; mais les faits qu’il rapporte sont palpables et faciles à vérifier ; les Italiens, d’ailleurs, ne les contestent pas. Dans les écoles des jésuites, entretenues par les larges subventions de Vienne, quelle était la langue obligatoire ? — L’italien. — Le directeur de l’école était un Italien. M. di San Giuliano, dans ses lettres sur l’Albanie, : à nous a raconté avec une délicate ironie l’émotion qu’il ressentit quand, dans cette ville de Skàdar où l'influence de l'Autriche était jadis absolument prépondérante, il fut accueilli par les enfants des écoles aux accents de la marche +0 royale et aux cris de : Viva l’Italia e viva il Re | — ES
Que cette politique fût très heureusement inspirée, c’ est une autre affaire. Mais, en Autriche plus encore que. dans n'importe quel autre pays, il serait téméraire d'affirmer que les ministres n’ont pas adopté une ligne de conduite, sous Fe prétexte qu’elle était contraire au sens commun. Leur attitude était d’ailleurs beaucoup plus facile à expliquer et
(DTALIÉ AUTRICHE, YOUGOSLAVIE 257
même beaucoup moins déraisonnable qu’il ne paraît à première vue. D'abord, tenons grand compte de la tradition et de l’habitude qui sont toujours de si puissants facteurs, en Autriche, en particulier. Les hommes d’État de Vienne, — s'il est permis de parler ainsi, — continuaient les errements de leurs prédécesseurs. Après tout, pourquoi y auraient-ils renoncé ? Les manifestations irrédentistes, qui se produisaient de temps en temps en Italie, ils ne les prenaient pas au sérieux, et, dans le Royaume même, personne n’y ajoutait aucune importance ; elles avaient tout juste la valeur des motions que votaient périodiquement les Chambres françaises sous le règne de Louis-Philippe pour la restauration de la république polonaise. Comment l’Autriche n’aurait-elle pas été pleinement rassurée par les protestations constäntes des ministres qui se succédaient à la Consulta et qui, à quelque groupe qu'ils appartinssent, rivalisaient de zèle pour mériter les bonnes grâces du Ballplatz ? N’était-elle pas d’ailleurs garantie contre les revendications des partis extrêmes par la Triple-Alliance et par la surveillance omnipotente de l’Allemagne, qui, depuis 1882, avait réduit l'Italie au rôle de satellite ? La plupart des cabinets autrichiesis se préoccupaient d’abord de s’assurer une majorité dans le Reichsrat. Contre les attaques. des Slaves, ils trouvaient à bon compte un appui dans les députés italiens qui, après quelques grogneries, finissaient presque toujours par voter avec les Allemands. Vivante rappelle que le vice-président du conseil municipal de Trieste était le principal fournisseur des bois de la flotte impériale. Une opposition qui cherche ses chefs dans les traitants qui vivent du Trésor n’est jamais bien redoutable. Quand, en 1911, un député istrien, Barloti, veut prononcer dans les Délégations un discours séparatiste, il faut qu’il commence par sortir du groupe des députés istriens et se déclare « sau-
252 DU VARDAR arr SOTCHA vage ». Que l’on compare à ces rapports idylliques qu’entretient avec l'autorité le parti italien la brutalité dont sont l’objet les Slovènes de Styrie, de Carniole ou d’ Éstris;-et* Yon : verra sans peine de quel côté penche le gouvernement.
La rapidité même du progrès des Slovènes est d’ailleurs une preuve évidente qu’il ne saurait s’expliquer par l’action | officielle, et les polémistes qui l’attribuent aux manœuvres de la bureaucratie font montre d’uné assez pauvre psychologie et d’une complète ignorance des lois historiques. Quand, dans un pays, nous constatons un profond changement ethnique, nous le voyons précédé et déterminé par un bouleversement: qui modifie radicalement les conditions de l’existence, vastes migrations de peuples qui entraînent dans leur marche des masses.considérables, épidémies qui. désolent une région, longues périodes de dévastations et
de guerres. Le pouvoir des interventions bureaucratiques, en pareille matière, a toujours été, au contraire, extrêmement limité, même quand les résistances nationales étaient somnolentes. De nos jours, où la défense est organisée et où les consciences individuelles sont encadrées et soutenues par la vigilance des partis, la contrainte gouvernementale aboutit surtout à exaspérer les haines de races. L'administration prussienne est singulièrement plus constante et plus énergique que la bureaucratie viennoise ; quels résultats a-t-elle obtenus en Pologne, ou même en Alsace, où les conditions extérieures lui étaient cependant favorables ?
Les succès des Slaves, il faut en chercher l’origine dans des phénomènes sociologiques d’ordre général, qui se rattachent à l’évolution démocratique du monde. Les classes inférieures, qui jadis subissaient docilement. l’ascendant de la bourgeoisie riche ou de la noblesse, $e sont peu à peu ‘émancipées, à mesure que l'instruction s’est répandue. En. Jstrie, les chefs du parti national ont apporté dans leur pro-
ITALIE, AUTRICHE, YOUGOSLAVIE 253
pagande une activité et une énergie qui leur donnaient un avantage marqué sur les Italiens, somnolents dans l'exercice d’un pouvoir que depuis longtemps personne ne leur disputait et surpris dans leur dolente quiétude par une insurrection subite. Quand, par la suite, ils se sont organisés pour la lutte, il était déjà trop tard et il leur a été impossible de regagner le terrain une fois perdu, pour une excellente raison : c’est que ce terrain ne leur appartenait pas, et qu’ils n’en étaient maîtres que par erreur.
Le cultivateur slovène, accoutumé depuis longtemps à la misère, est sobre, laborieux et économe. Dans la lutte pour la vie, il a un avantage écrasant sur l’Italien, plus affiné, moins robuste et plus exigeant. Si l'immigration slovène a pris dans les villes une si rapide extension, c’est que les travailleurs qui arrivaient des villages se contentaient de salaires minimes, ét qu’ils acceptaient les besognes les plus ingrates. Comme cependant leurs besoins étaient très faibles, quelque maigre que fût leur gain, ils rassemblaient peu à peu un petit pécule, qui leur permettait de s'élever à une condition sociale supérieure. Dans son roman si curieux et si vivant, L’Invasion, M. Bertrand nous a décrit l'envahissement de Märseille par les immigrés italiens ; un phénomène identique s’est accompli à Trieste, avec cette - différence qu'ici les Italiens, qui représentaient le peuple le plus évolué, étaient refoulés par les Slaves. Vivante a prouvé par des exemples topiques que les transformations que l’on
voudrait complaisamment attribuer à des calculs machiavé-
liques de la cour, ne sont en réalité que la conséquence de lois économiques fatales et universelles. Si, par exemple, dans les postes inférieurs de l’administration, les Slaves sont plus nombreux que les Italiens, ce n’est pas le moins du monde que les autorités les recherchent et les favorisent ; elles sont forcées d’accepter les candidats qui se présentent,
254 DU VARDAR A L'A :SOTCHA et elles choisissent les Slaves, uniquement à défaut des. Italiens, qui dédaignent ces emplois médiocrement rétribués. | Dans tous les pays d’ailleurs, les races longtemps opprimées ont le grand avantage de parlér les deux idiomes, alors que à les classes privilégiées, par paresse et par snobisme, né. connaissent pas ou connaissent mal l’idiome populaire. Il est bien évident pourtant qu’une municipalité, même italienne, s’il s’agit de nommer un agent de police, des conducteurs de tramways, ou des inspecteurs de marchés, sera obligée de donner la préférence à des employés qui sont en état de se faire comprendre de la masse des citoyens. Ce n’est pas en Istrie seulement que les géographes constatent l’attraction des villes sur les campagnes, SA CS phénomène de l'urbanisme est assez universel pour qu’on s'explique mal la stupeur désolée où il plonge quelques observateurs italiens. Nous avons signalé des changements. analogues en Dalmatie. Si, en Istrie comme en Dalmatie, il a pour corollaire la slavisation progressive des cités, c’est que les campagnes sont slaves ; à mesure que le flux rural dévale dans les cités, il submerge les oligarchies étrangères,
ou du moins les use et les désagrège.
Li]
Cette œuvre d’absorption a été naturellement beaucoup moins rapide et complète en [strie qu’en Daimatie, parce que la proportion des deux races en présence est très diffé- : rente dans les deux provinces. Elle ne s’en explique pas moins par les mêmes causes ; elle est spontanée etiéoittes en ce sens qu’elle est dans la logique des choses. Bien entendu, cela n’entraîne pas qu’elle doive aboutir, au moins dans un laps de temps rapproché, à une disparition complète de l’élément italien. [1 paraît plus probable, au contraire, .
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que peu à peu un certain équilibre s’établira, que les luttes ethniques deviendront moins furieuses, et que les deux peuples voisins se réconcilieront dans un travail commun.
La première condition de cet apaisement, c’est que les Italiens renoncent à considérer les Slaves comme des intrus
© introduits par ruse et perfidie sur une terre qui ne leur appartient pas. Affirmations regrettables, démenties par les faits les plus précis et les témoignages les plus authentiques.
Dès 6or, les Slaves commencent à pénétrer dans la Pé-
” ninsule, et le nom même de Slovènes, qu’ils conservent encore, est un titre de très ancienne origine, puisque c'était sous ce nom générique que l’on désignait l’ensemble des Slaves, avant que leurs diverses tribus se fussent séparées et eussent commencé leur existence particulière. Dès ce moment, les Slaves poussent leurs avant-postes Jusque sur le littoral de l’Adriatique, dans la région de Capo d’Istria et de Castel Nuovo. ;
Jetés en extrême grand-garde du monde slave, les Slovènes n’arrivèrent pas à se constituer en États indépendants, et ils subirent, dans l’intérieur des terres, la domination des seigneurs allemands, tandis que sur la côte s’étendait l’influence vénitienne. Maié, sous leurs maîtres étrangers, ils n’en gardèrent pas moins leur langue et leur nationalité. Pendant les premiers sièclés du Moyen-Age, l’Istrie est un des centres du mouvement littéraire et religieux qui se rattache à la glagolite, et les érudits contemporains ont rapporté de leurs pérégrinations dans ses villes et ses campagnes une riche collection de manuscrits paléo-slaves. Comment s’en étonner, puisque le célèbre manuscrit connu sous le nom de Glagolita Clozianus vient de l’île de Krk (Veglia) ? Un autre manuscrit dont s’enorgueillit la Hofbibliotek de Vienne, le commentaire des Psaumes, est l’œuvre d’un prêtre de Lindat, près de Pazine (Pisino).
Les épidémies du x1ve siècle, qui dépeuplèrent la côte de l’Adriatique et, par la suite, les invasions turques, amenèrent une nouvelle poussée des Slaves ; les paysans, qui fuyaient devant les hordes musulmanes, étaient accueillis avec empressement par les seigneurs qui avaient besoin de colons. Ils acceptaient sans choix tous les travailleurs que leur amenait la fortune. La tourmente apportait pêle-mêle dans son flot bourbeux des détritus de races fort différentes, non seu-
lement des représentants des diverses tribus slaves de la Péninsule, mais des descendants des plus anciennes populations, des Illyriens par exemple, plus ou moins latinisés
jadis, à demi-slavisés par la suite. Peut-être est-ce à cette .
époque qu’il convient de faire remonter l’origine de ces îlots valaques que l’on constatait encoreil ya moins d’un demisiècle, répandus çà et là dans l’Istrie ; et de ces Tchitchi, qui parlent un idiome néo-roman mêlé deslave. Toutes ces populations, qui, depuis des siècles, vivaient dans un étroit contact avec les Slaves, étaient naturellement destinées à disparaître peu à peu et à se fondre dans la nationalité dominante. Dès le xv® siècle, le caractère ñhettement slave du pays frappe les observateurs et est constaté par les historiens : ( Jstri hodie Schiavi sunt », écrit Æneas Silvius,
« quamvis maritimae urbes italico sermone utuntur, utriusque
linguas peritiam habentes. »
Comme en Dalmatie, la tyrannie soupçonneuse et jalouse de Venise avait achevé l’œuvre des terribles épidémies- du XIVe siècle et des guerres incessantes ; les villes de la côte, où se maintenait l’élément latin, et qui ävaient ensuite subi la domination des doges, étaient complètement ruinées. Aujourd’hui encore, à l’exception bien entendu de Trieste et de Pola, les bourgades maritimes ‘de l’Istrie ne sont que des ports de pêche assez misérables ; elles n’ont évidemment aucune force de rayonnement ; et il n’y a aucun para-