‹ Du Vardar à la Sotcha 1923Chapitre 31 sur 42 · DS AE · texte numérisé non relu

DS AE

DO TPiLIE AUTRICHE, YOUGOSLAVIE 267

doxe à affirmer que, si elles ont échappé jusqu'ici à la pénétration slave, il faut en chercher uniquement la cause dans leur pauvreté et leur insignifiance mêmes. Elles n’attiraient pas les paysans des environs, qui n’avaient évidem-

ment aucun avantage à quitter leurs campagnes pour s’éta-

blir sur des points où la vie était moins facile et le travail rare. |

Au xvi® siècle, en dehors de la lisière maritime occidentale, les Slaves occupent l’Istrie presque entière. Primus Troubar prêche en slovène à Goritza, et peut-être à Trieste. Quand Paul Vergerius, après avoir longtemps poursuivi la réconciliation des dissidents avec Rome, passe à la Réforme, il prépare une traduction slovène et croate de la Bible, et il trouve un protecteur généreux dans Sigismond Ungnad, autour, de qui se groupent les réfugiés yougoslaves. Son principal collaborateur est Étienne Consul, originaire de Piagmonte, dans le diocèse de Trieste ; le glagolitique était en usage dans l’église de Piagmonte comme dans la plupart des églises de l’Istrie. À côté d’Étienne Consul, parmi les hommes qui travaillent à latraduction de la Bible, nous relevons les.noms de plusieurs istriotes, Georges Yourichitch de Kastav, par exemple, ef Mathieu Faliamitch de Pazine. Contrairement à l’opinion qui prétend que les Slaves sont de nouveaux venus, l’histoire littéraire nous démontre ainsi qu’au xvi® siècle, ils dominent dans plusieurs des centres qui ont été italianisés par la suite.

Au moment de la Contreréforme, les meneurs qui dirigent le mouvement catholique recourent au slave pour combattre l’hérésie. Un des plus ardents, François Glavinitch, provincial de l’ordre des Franciscains, originaire de Canfanaro, en Istrie, s’occupe de fonder à Riéka une imprimerie glagolitique. M. Antoine Klovitch, dans son étude sur la littérature en Istrie et en Dalmatie (Die œsterreichische-

ungarische Monarchie in Wort und Bild, Vienne, 1891), à 3

qui nous empruntons ces renseignements, constate que la liturgie glagolitique était encore très répandue en Istrie au. XVIIe et au xvVIrIe siècles. À Morniano, qui est aujourd’hui complètement italianisé, le joupan Bourine demanda à l’évéque, en 1762, d'interdire de célébrer la messe en latin.

Les Églises sont conservatrices et l’usage du slave dans.

le service religieux pourrait être une survivance qui ne

démontrerait pas à elle seule la nationalité de la population.

Mais le slave n’est pas relégué dans le temple ; on l’emploie pour les actes juridiques, « Le Razvod istrianski, de 1275, nous a été conservé dans une copie de 1545. C’est un acte volumineux, qui fixe les limites de plusieurs communes de l’intérieur de l’Istrie. Deux notaires avaient assisté aux travaux de la commission d'enquête, et avaient rédigé l’acte

final en allemand pour les seigneurs, en latin pour les Ita-

liens et en croate pour le peuple. » (Klovitch). Pour le xIv® et le xv® siècles, nous possédons tout une série de textes analogues. — En présence de documents aussi nombreux, il est tout à fait vain de parler de slavisation artificielle et récente de l’Istrie. Su

IT va sans dire que je n’entends tirer de ces constatations. historiques ou philologiques aucune conséquence concrète. Je l’ai déjà déclaré à diverses reprises, et Je le répète volontiers, parce qu’il est dangereux de laisser se créer des dogmes nouveaux. : Je ne Juge ni possible ni désirable une reconstitution de l’Europe sur une base purement linguistique ; les

diplomates qui traceront les futures limites de l’Italie et de

la Serbie auront à tenir compte de considérations très diverses et ne se laisseront pas exclusivement guider par les frontières ethnographiques, même sur les points où le sentiment des populations est parfaitement clair et où elles ont manifesté nettement leur volonté d’être rattachées à un

Le

VOMENE AUTRICHE, YOUGOSLAVIE 259

État slave. La vie est faite de compromis, et la politique serait vraiment trop aisée si elle n’avait qu’à enregistrer les décisions des grammairiens ; il est vrai qu’ils ne s’accordent pas toujours entre eux et qu'il se trouverait sans doute dans leurs rangs des érudits autorisés qui fourniraient aux diplomates les arguments qui leur seraient nécessaires. Fussentils unis, je ne leur reconnais pas le sceptre du monde. Pour qu’un traité soit viable, il faut qu’il s'inspire de considérations multiples et qu'il concilie dans une mesure aussi raisonnable que possible les passions contradictoires et les intérêts divergents.

On a justement reproché au Congrès de Vienne d’avoir préparé les difficultés de l’avenir en méprisant de parti-pris les désirs des populations ; ce n’est pas une raison pour demander aux diplomates de demain de se placer à un point de vue purement idéaliste et abstrait. Seulement, les écrivains et les érudits qui ont pour mission de préparer l’œuvre du futur congrès et de lui fournir les éléments de ses résolutions, font fausse route quand ils se servent d'arguments frelatés. À chacun son métier , et rien n’est dangereux comme de fausser les genres. Si les irrédentistes italiens ont des raisons sérieuses de réclarier l’annexion de l’Istrie, qu'ils les présentent franchement, sans essayer de les renforcer par des considérations suspectes qui rendent impossible toute discussion amicale. On peut parfaitement supposer que les Yougoslaves soient amenés, dans l’intérêt de la paix européenne, à abandonner quelques-uns des territoires qu’ils occupent légitimement ; ils ne s’y résigneront que si on aborde les questions avec une parfaite bonne foi, c’està-dire si on avoue loyalement qu’on leur demande un sacrifice, et non pas si on leur conteste des titres qui sont audessus de toute discussion. |

Pas plus qu’il n’est raisonnable de nier la valeur des

droits historiques des Slaves de l’Istrie, il n’est sensé de

discuter la sincérité de l’attachement qu’ils portent à leur race et l’ardeur de leur-patriotisme national.

Pendant le xvi® et le xvi1® siècles, leurs relations avec les

autres Yougoslaves avaient été très actives, entretenues par la marée des populations qui alternativement étaient poussées vers la côte par la terreur des razzias ottomanes, et, à la moindre éclaircie, essayaient de revenir vers leurs anciennes

habitations. Les chansons populaires serbes et croates

étaient alors devenues le trésor commun de toute la race

de l’Adriatique à la Mer Noire et de la Sotcha au Vardar :

Marko Kraliévitchou Lazare n'étaient pas moins célèbres sur le Karst que dans les vallées de la Morava. Plus tard, quand, vers la fin du xvire siècle, les victoires du prince Eugène eurent décidément refoulé le péril musulman, l’Istrie vécut d’une existence plus particulariste, et l'idée yougoslave y trouva moins de retentissement.

Même alors cependant, comme l’a montré Kloditch, le mouvement littéraire slave ne cesse pas, et un assez grand nombre d’ouvrages paraissent encore au XVIII siècle. Littérature des plus médiocres, évidemment, qui se compose surtout de catéchismes ou d’ouvrages de piété. Elle ne s'adresse guère qu’au peuple, et ne suffit pas à satisfaire les besoins plus raffinés des classes supérieures. Les hommes qui désirent une nourriture moins pauvre sont attirés par les auteurs français et allemands, qui leur arrivent dans des traductions italiennes. À ce moment, Trieste, qui, sous le règne de Charles VI, avait moins de 4.000 habitants, grandit

et s'enrichit rapidement, grâce à Marie-Thérèse, qui y établit un port-franc ; devenue un des grands ports de la É Ë

HTALIE AUTRICHE, YOUGOSEAVIE. 261

Méditerranée, elle attire de nombreux étrangers, et, comme la langue italienne y domine, les Slaves, qui y accourent en grand nombre, subissent sans résistance l’action de l’aristocratie financière ; sous sa tutelle ils s’ouvrent à la bienfaisante influence d’une civilisation plus avancée. Le slovène tend à devenir une sorte de patois qui semble destiné à dis- paraître. C’est une situation assez analogue à ce que nous voyons à Prague pour le tchèque vers la même époque, et les observateurs hâtifs constatent le triomphe des mœurs et de la langue italiennes. Ne nous laissons pas cependant tromper par les apparences. Pas plus qu’en Bohême, l’idée slave n’est éteinte et elle reparaîtra à la première occasion, plus vivace que jamais.

En Istrie, comme dans tout le reste de la monarchie, les Habsbourgs n’ont d’autre pensée que d’étouffer tout esprit d'indépendance et toute vie intellectuelle. Pas d’écoles. Une censure soupçonneuse, ignorante, toujours prête à voir dans les ouvrages les plus inoffensifs un danger pour la dynastie et l’ordre public. Les impôts sont écrasants, mal répartis ; le pays est pauvre ; le paysan, ruiné par les longues guerres antérieures, est exploité sans merci par le propriétaire qui, pour le tenir sdûus sa coupe, lui avance quelques fonds pour lesquels il exige des intérêts usuraires ; il y a quelques années encore, le taux des intérêts hypothécaires atteignait 16 ©°/,. Comment le campagnard, sans chefs, sans ressources, mourant de faim, songerait-il à la patrie? — Nous savons tous qu’un certain degré de souffrance, en supprimant l’espoir, tue jusqu’au désir de l'indépendance, abêtit l’âme et anéantit la pensée. Ce sera l’œuvre des historiens yougoslaves de demain de nous révéler pas à pas les progrès de la langue italienne dans cette période récente, d'étudier, commune par commune, comment, sous l’action combinée de la bourgeoisie.et de l’administration, certains

villages, jadis entièrement slaves, prennent peu à peu un caractère bilingue, pour accepter docilement à la longue l’idiome du capitaliste étranger. |

Convzrsion d’ailleurs moins fréquente et surtout moins

profonde qu’on ne serait tenté de le supposer. La plupart des paysans qui quittent leur village n’y reviennent pas, parce que la vie y est trop dure ; les quelques isolés qui y retournent sont vite repris par le milieu, oublient l'italien qu’ils avaient appris tant bien que mal. En dépit de quelques fluctuations, la frontière ethnographique dans l’ensemble ne se modifie guère. Sans doute, les Slaves sont affaiblis

par la migration continue qui pousse vers la côte les plus

actifs et les plus intelligents d’entre eux ; mais la masse reste solide, protégée contre la défection par sa faiblesse et son ignorance mêmes, fidèle avec l’obstination passive des classes rurales à son idiome et au souvenir des aïeux. Son patriotisme instinctif et somnolent se réveillera dès que de son sein sortiront quelques nos qui lui rappelleront ses origines.

Le réveil est plus lent que chez les autres Slaves, parce que l’Istrie est à la périphérie du groupe yougoslave, et qu’elle est partagée entre les Slovènes et les Croates, qui parlent des dialectes un peu différents et qui n’obéissent pas toujours aux mêmes influences. De là, des tiraillements, des incertitudes, des hésitations, qui sont la conséquence

des rivalités inévitables nées de la diversité des souvenirs et.

de la variété des directions. Assez vite cependant, le mouvement illyrien de Louis Gaï, le réveil de la Dalmatie, les appels de Safarik, de Kollar et de Hanka éveillent un certain écho dans le pays: En 1848, la révolte de Yélatchitch et des Serbes contre les Magyars rencontre de nombreuses sympathies à Trieste. Au cœur de la cité, au Tergesteo, se fonde une société slave et, sous la présidence du poète slovène

veuve 2er

PEAR 0 RAD EZ a NV 4

PITALIE AUTRICHE, YOUGOSLAVIE, 263

Vessel, des Serbes, des Croates et des Slovènes célèbrent la «solidarité slave. Enfantin balbutiement d’une pensée qui se cherche ! Plainte incertaine d’une nation qui souffre de sa déchéance ét ne sait à quoi rattacher son espoir de renaissance. — Le mouvement est à peine organisé ; ni chefs, ni ‘cadres, ni programme précis ; quelques enthousiastes sc grisent de mots vagues et essayent de galvaniser la foule qui, un moment soulevée par leurs appels, retombe vite -dans son apathie et apporte docilement à l’urne les bulletins que les aristocrates lui ont mis dans les mains. Il faut bien Cependant que ce mouvement ne-soit pas absolument sans “portée puisque les Italiens, qui veulent secouer le joug du despotisme viennois, comprennent la nécessité de rechercher l’alliancé des Slaves, rappellent avec insistance la fraternité qui, depuis Quatorze siècles, a toujours rapproché les deux peuples, et leur offrent le partage de l’Adriatique. Valussi, dans son journal, le Précurseur, et Tommaseo prévoient sans envie l’heure où le slavisme dominera sur toute la côte de l’Adriatique. « Dans quelques siècles, la Dalmatie et les autres pays du littoral deviendront tout à fait slaves », écrit Valussi. « … Persuadons nos frères italiens de rester les bons, amis des Croates Æi des autres Slaves ; qu’ils soient comme un terrain de rencontre entre l'Italie et la Slavie. » Le réveil slave est brusquement interrompu par le despotisme autrichien de Schwarzenberg et de Bach. Mais, au milieu du silence apparent, l’idée nationale continue sa marche, et, dès que s’ouvre la période constitutionnelle, les Slovènes s’essayent à la vie politique. À la Diète, ils ne sont d’abord que deux sur trente députés ; quelque précaution cependant qu’ait prise la loi électorale pour assurer la domination de la grande propriété et de la bourgeoisie, ils ne cessent de gagner du terrain. Les députés de la majorité s'inquiètent de leurs progrès rapides et, malgré la résistance

264 DUÙÜ VARDAR 4 LA SOTOMS de quelques-uns de leurs collègues, plus tolérants ou plus perspicaces, font décider que l’italien sera la seule langue de la Diète. Re Politique de provocation et de compression maladroite qui, par une réaction inévitable, favorise la propagande nationale. En 1867, au moment du Compromis, quand la

bureaucratie viennoise, — dans le but sans doute de favo-

riser les Slaves ! — livre les Serbes à la tyrannie magyare, fait voter à Zagreb par un Sabor de contrebande une ÂNagodba qui asservit les Croates au Parlement de Budapest, et, en dépit des nécessités économiques les plus évidentes, des traditions historiques les plus authentiques et du sens commun, rattache la Dalmatie à la Cisleithanie, les Yougoslaves s'organisent pour défendre leur nationalité compromise. En 1870, le journal Naÿa Sloga prend la

tête du mouvement, et la grande assemblée populaire de:

Kastav fixe le programme du parti. :

À partir de ce moment, non seulement l'offensive italienne est complètement arrêtée dans les campagnes, mais. les communes rurales, qui subissaient docilement jusque-là les ordres de quelques grands propriétaires étrangers, échappent à leur domination et élisent des conseils mänicipaux slaves. Fait plus grave : dans les villes, où jusqu'alors les classes inférieures ne résistaient guère à l'influence italienne, les minorités slaves s'organisent, et les apostasies deviennent de plus en plus rares.

Les chefs du parti slave, qui sortent en général dé la très.

petite bourgeoisie ou du peuple, trouvent naturellement les

paroles qui conviennent à leurs compatriotes, et leur propagande nationaliste est facilitée par les perspectives qu’elle ouvre d’émancipation sociale. Ïls ont pour auxiliaire le clergé. rural, inquiet des tendances pseudo-libérales des ministres.

qui, à Vienne, veulent, à l’instar de Bismarck, avoir leur

Page 1