PRÉSENT AE
es - % pe
DRRADIÉ AUTRICHE YOUGOSLAVIE 265
Kulturkampf, et, avec plus de fracas que de sérieux, prétendent affranchir l'État de l’ingérence cléricale.
Contre cette insurrection des esprits et des intérêts, la bureaucratie, vieillotte et ânonnante, fouille ses vieux tiroirs et n’y ramasse que des remèdes éventés : confiscation des journaux, amendes, procès ridicules ou scandaleux, toute la défroque d’une police désuète, qui exaspère l’opposition et la force à s’organiser plus solidement. L'État et les. pouvoirs publics refusent aux Slovènes les écoles qui leur sont indispensables ; des sociétés se constituent pour fonder des écoles privées, avec un tel succès que, si l’on ne tient compte que des jeunes gens de moins de trente ans, les Slovènes, au point de vue de l'instruction primaire, viennent en Autriche aussitôt après les T'chèques et les Allemands, et dépassent les Italiens. Les sociétés de Sainte-Hermagore éditent des ouvrages d'instruction populaire : agronomie, hygiène, économie domestique ; la Matitza slovinska, qui date de 1864, et qui s'adresse à un public plus éclairé, compte, en 1898, plus de 3.000 souscripteurs. En 1864, les Slovènes n’avaient qu’un seul journal, avec quelques. centaines d'abonnés ; en 1912, ils en ont 122.
Pour apprécier à sa juste valeur l'importance de ces résultats, il faut songer au point de départ, aux difficultés vaincues, à l’hostilité de l’administration, à la pauvreté mztérielle du pays, à la rudesse du sol, à la misère des habitants sur qui pèsent les charges d’un passé de famine êt qui, sur leurs salaires dérisoires, économisentles quelques. sous qu’on sollicite de leur dévouement. Que de fois n’ai-je
pas surpris un sourire de scepticisme sur les lèvres de beaucoup de mes auditeurs quand je leur parlais des Slovaques. ou des Slovènes ! Que de fois des hommes graves, instruits, müûris par l’expérience, et qui se croyaient sages parce qu’ils. ne tenaient compte que des réalités acquises, ont accueilli
mes paroles avec une courtoise et sympathique ironie ; Ces Slaves, me répétaient-ils, à qui vous voulez nous intéresser, ne sont encore que des barbares ; quel plaisir trouvez-vous à parcourir leurs livres enfantins,la pauvre piquette de raisins dont les peuples occidentaux ont déjà recueilli le moût le plus savoureux ? — Mais l’honneur de la démocratie n'est-il pas d’appeler à la civilisation les races qu'un destin hostile a longtemps condamnées à l'ignorance et à l’inertie ? Ne serait-ce pas une insigne folie, dans la lutte que l’humanité soutient contre l’injustice et la souffrance, de dédaigner les masses qui s’agitent encore tumultueusement dans l’ombre et qui sont la réserve de l’avenir ? Ces réserves, nous ne l’avons vu que trop clairement depuis quelques mois, peuvent nous apporter de cruelles surprises ; les condamnerons-nous après une première épreuve, si lamentable qu’on la suppose ? N'est-ce pas avec les volontaires qui s'étaient débandés à Mons et à Quiévrain que la France a arrêté les Prussiens à Valmy et battu les Autrichiens à Jemmapes ? Gardons-nous d’ailleurs des jugements sommaires et des condamnations en bloc : oublieronsnous, à cause de la folie des bolcheviks, l’héroïsme des Serbes et la merveilleuse ténacité des Tchèques, et les milliers de martyrs qui, en Dalmatie, en Istrie, en Croatie, pour ne parler que des Yougoslaves, ont préféré la mort à
la trahison ?
Ces masses slaves, que nous appelons à l’indépendance, elles sont peut-être encore trop souvent indisciplinées, incertaines de leurs voies, exposées aux surprises de l’imagination, faciles à tromper ; elles n’ont ni notre expérience ni la netteté de pensée et la solidité de décision que nous devons
ITALIE, AUTRICHE, YOUGOSLAVIE 267
à nos ancêtres. Mais quel trésor de bonne volonté, quelle
confiance dans l’appel qu’elles nous adressent, quelle foi dans l’hymne qu’elles entonnent en l’honneur du soleil de demain !
Les Italiens commettent une lourde erreur, qui nous attribuent une basse pensée de jalousie ou d’ignobles calculs
-quand il nous arrive de défendre contre leurs réclamations
excessives la cause des Dalmates ou des Istriotes. Après les victoires qui ont brisé l'invasion étrangère comme Bouvines, Denain ou la Marne, aucune, dans notre glorieuse histoire, ne nous est plus précieuse et plus chère que celle de Magenta. Tout récemment, j’assistais à une discussion où l’on rappelait les erreurs sans nombre et les crimes inexpiables dont reste souillé le nom de Napoléon IT ; après une diatribe enflammée, l’orateur, un républicain de la vieille école, dont le père avait été une des victimes des commissions mixtes, s'arrêta, et 1l dit à mu-voix : « Et pourtant, il a affranchi l'Italie ! » Un frisson parcourut l'assemblée ; et les Alsaciens, qui étaient nombreux dans la salle, oublièrent un moment leurs rancunes, comme les ouvriers du Faubourg Saint-Antoine avaient un moment abdiqué leurs haines pour acclamer le despote”qui avait étouffé la liberté française, mais qui se rachetait en évoquant un peuple à la vie. La reprise de l’Alsace-Lorraine, l'émancipation définitive et complète de l’Italie, la fondation d’un État yougoslave ne sont à nos yeux que des formes différentes d’une même question, la préparation d’un monde nouveau fondé sur le respect des peuples et l’union des nations affranchies.
Les Yougoslaves, comme les Tchèques et les Slovaques,
nous sont particulièrement chers parce qu’ils se sont faits eux-mêmes, qu'ils se sont élevés par l’effort des masses
anonymes, qu’ils sont l’incarnation la plus pure et la plus éclatante de l’idée démocratique. Sans appui, sans alliés,
268: : DU VARDAR 4 LA SOMME au milieu d’une Europe indifférente, distraite ou hostile, ee ils ont peu à peu usé leurs chaînes et créé les organismes de leur vie politique et économique. A force d'énergie, de constance et de privations, ils ont envahi les rangs de la bourgeoisie et l’ont convertie ; les fils des paysans et des ouvriers sont devenus des instituteurs, des prêtres, des avocats, des médecins, des ingénieurs, et, par la suite, ils. ont conquis le grand commerce et l’industrie. Leurs ressources étaient modestes ; ils les ont multipliées par l’association. L’Umion des associations coopératives, dont le centre est à Tzélyé en Styrie, comprend près de 600 associations, dont 69 en Istrie. L’Umion des associations coopératives : économiques, fondée en 1904 à Goritza, en compte 80. La. Banque adriatique de Trieste, qui date de 1905, a un capital de 8 millions de couronnes. À Trieste même, M. Alberti, un des protagonistes de l’idée italienne, est obligé de reconnaître que ses compatriotes ont été absolument impuissants à arrêter l'invasion des capitaux et des industriels allemands, et que seuls les Slaves ont réussi à soutenir la concurrence germanique. Dans les ports de l’Adriatique orientale, les banques sont allemandes ou slaves. M. de Martonne constate que, dans les entreprises de navigation, le capital allemand représente 48 °/,, le capital italien, 19 °/,, le capital save, 32 00.
CNI
Naturellement, à une époque où les luttes nationales-sont ardentes et où la prospérité des entreprises commerciales dépend dans une large mesure de l'attitude des pouvoirs publics, chaque progrès économique des Yougoslaves leur rendait plus intolérable la sujétion politique à laquelle ils étaient réduits, et leur faisait plus clairement comprendre
ÉDALIE, AUTRICHE, YOUGOSLAVIE 269
les inconvénients d’un régime de morcellement qui les séparait de l’arrière-pays. < Leurs aspirations nationales s’accordaient ainsi avec leurs intérêts et y trouvaient un nouvel élément d'activité et d’ardeur, tandis que, chez les Italiens, elles étaient atténuées, au moins en partie, par la préoccupation du retentissement commercial qu’entraînerait pour eux leur réunion au Royaume. Depuis ses plus lointaines origines, remarque Vivante, Trieste, « dès qu’elle peut en toute liberté contempler la mer et les collines qui l’entourent, n’a devant elle, sur ses flancs et même derrière ses remparts, qu’un seul ennemi qui veut et doit vouloir sa mort. Cet ennemi, c’est Venise. » On lui a objecté qu’il y aurait une certaine mauvaise foi à invoquer contre les aspirations actuelles de l'Italie les rivalités. de générations depuis longtemps disparues. — L’objection serait valable si ces rivalités étaient vraiment éteintes, mais il est difficile d'admettre qu’une lutte ininterrompue de dix siècles n’ait pas eu des causes profondes, et n'ait laissé aucune trace dans les esprits. Quand, en 1382, c’est-à-dire au moment même où se fonde véritablement la puissance de Venise par la ruine du patriarcat d’Aquilée, les oligarques triestins aCceptent le protectorat des Habsbourgs, ils sont guidés dans leur résolution par un instinct très sûr : ils sentent que leur cité ne peut se développer. qu’en concurrence avec l’orgueilleuse maîtresse de l’Adriatique, et à condition d’être le débouché de l’Europe centrale sur la Méditerranée. En fait, l’histoire de. Trieste n’est intelligible qu’en fonction de la puissance autrichienne, et elle date sa prospérité de Marie-Thérèse, dont le nom est resté populaire parmi ses habitants.
Je sais que les hommes sont moins conduits par leurs intérêts que par leurs instincts et leurs passions. De nos’ jours, beaucoup d’Italiens de Trieste, — la majorité, si l’on
veut, — oublient les dangers qui menacent sa fortune ; une seule pensée les guide, la crainte de subir la domunation d’une race qu’ils se sont accoutumés à regarder comme inférieure et barbare. Pour éviter ce que leur orgueil considère comme une intolérable déchéance, ils sont prêts à tous les sacrifices, — d’autant plus qu’ils n’en imaginent pas très clairement l'étendue, et qu’ils ont foi d’ailleurs dans leur habileté et leur expérience pour en atténuer la gravité. En dehors cependant de quelques meneurs, qui sont le plus souvent des étrangers, l’avenir les préoccupe, et leur enthousiasme italien ne va ni sans remords ni sans défaillance. À l’heure décisive, les intransigeants ne risqueraient-ils pas d’être abandonnés par nombre de leurs partisans habituels ?
Dans un plébiscite loyal, tous les Slovènes et les Croates se prononceraient sans hésitation pour leur réunion avec la
Serbie ; parmi les Italiens de Trieste, beaucoup se résigne-
raient sans une amertume excessive au maintien du séatu.… quo. C’est un signe caractéristique, que les Slaves ont plus d’une fois parlé de s’en remettre au vote populaire, et que leur proposition n’a trouvé aucun écho chez les irréden-
tistes. ne
Les Triestins sont des méridionaux ; ils aiment les paroles sonores et les manifestations exubérantes : ils sont fort étonnés quand on les prend au tragique. Ils menaient, contre la bureaucratie viennoise une campagne plus bruyante que sérieuse, et ils s’arrangeaient de manière à ne jamais rendre impossible une réconciliation Jucrative. Le parti séparatiste, en tant qu’il existe, est de bien fraîche date et de complexion assez frêle. Les deux plus illustres promoteurs de l’italianisme, Domenico Rosserti et Pierre Kandler, «ont la conviction profonde que l’épanouissement de la région julienne est inséparable de l’union politique avec l’Autriche. » Pendant qu’en 1848 l'Italie se soulève, le
j HS, : PA Lo ren M PAUL ns A 2 De PR NME de VS Ps ET MNT