EC ARRET
choses de près et n’ont jugé que sur la réalité, sans se laisser dominer par des théories pseudo-scientifiques, en Macédoine, «liens de race, de langue, religieux ou historiques, s’effacent ou S’exaspèrent ; mais ils n'apparaissent qu’en fonction d’une distinction primordiale : 7 n’y a que des aspirations du dehors. C’est l’attraction de la nation voïsine la plus stable qui donnera à la Macédoine, — et sans rigueur, — sa nationalité définitive ». La presse bulgare se. plaît à comparer la Macédoine à l'Alsace ; comparaison ridicule et impie ! Quand ils se permettent ce rapprochement odieux, les Bulgares mentent, et ils le savent. Ils nous en ont donné la preuve, puisque, quand la trahison leur a livré pour quelque temps cette terre qu’ils prétendaient leur « appartenir par les liens du sang et de l’amour, ils l’ont soumise à la plus abominable tyrannie. « Dans l’œuvre difficile de l’extermination des Serbes, dit un rapport de l'inspection militaire de la Morava, nous devons utiliser tous les moyens, si petits qu’ils soient. » 71
Ils ne mentent pas: moins effrontément quand ils se | plaignent de la lourdeur de l'indemnité qui leur a été imposée par le Traité de Paix. En réalité, ces indemnités ont été absolument dérisoires : ils ont dévasté à fond, .rançonné sans pitié les provinces qu’ils ont traversées ; ils ont enlevé 4 tout ce qui pouvait être transporté et détruit le reste ; eux- 4 mêmes n’ont souffert que relativement peu, et uniquement 4 ;
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de la part des Allemands. M. Ancel nous apporte sur ce point des renseignements précis : durant la période critique de la guerre, les Bulgares n’ont manqué ni de pain, ni de viande, n1 de lait ; ils avaient des légumes en abondance ; les dépôts des banques augmentaient dans des proportions considérables et elles distribuaient des dividendes de 25 ° /,. Pendant ce temps, la Serbie agonisait, et que d’années ne lui seront-elles pas nécessaires pour panser les horribles blessures par lesquelles s’écoulait sa vie ?
Dans le livre très suggestif et très brillant qu’il vient de
* publier : Les volets du diptyque, M. Fournol a montré que les résolutions des Alliés pendant les négociations de Versailles ont été inspirées par la notion de faute et de châtiment qui dominait les Anglais et les Américains. « La responsabilité, écrit-1l, la punition, idées puritaines par excellence, familières aux peuples plus nourris encore de la Bible que de l'Évangile. L'idée de la culpabilité de l'Allemagne engendre toutes les mesures inscrites dans les quatre cents
articles du traité et dans les nombreux paragraphes des
divers articles ou annexes dont ces articles principaux sont parsemés. » La culpabilité évidente de l'Allemagne et de ses complices explique sans doute et justifie ces préoccupa-
tions morales ; je n’en suis pas moins convaincu que l’ection de cette idée mystique a été funeste ; rien n’a contribué davantage à obscurcir la situation et à prolonger les débats ;
les négociateurs ont été acculés à des stipulations qui, insuffisantes au point de vue du droit civil, prennent une apparence de rigueur excessive. La cause de la civilisation et de la paix n’a certes rien gagné à la substitution des conceptions religieuses anglo-saxonnes aux méthodes
laïques que nos représentants ont vainement cherché à faire prévaloir.
C’est que le rationalisme réaliste français repose sur une psychologie plus exacte et plus vraiment humaine. S'il s’agit en effet de dresser le bilan des dommages causés et des réparations dues, on se trouve sur un terrain solide, tandis que si l’on prétend établir les responsabilités, on ouvre la voie à
des discussions infinies. Il est certain que Guillaume IT a
déclaré la guerre ; mais, dans quelle mesure a-t-il entraîné. ou suivi son peuple, et ce peuple lui-même n’a-t-il pas été corrompu par l’action des générations précédentes ? Treitschke a faussé l’esprit des étudiants, mais les doctrines
| qu’il leur prêchait, il ne les a pas inventées de toutes pièces. Comme le remarque très justement M. Ancel, et comme l’indique le titre même de sa brochure, la politique de la Bulgarie pendant la guerre n’a été que l’aboutissement nécessaire de toute son évolution historique. La génération actuelle a été à la fois complice et victime des événements. Il en résulte que notre conduite à son égard ne saurait être dictée par un esprit de punition et de vengeance. La conception traditionnelle du châtiment, de la régénération par la souffrance, très généreuse et très noble, dérive de l’idée religieuse et ne s’accorde pas avec l’idée laïque sur laquelle se fondent les États modernes. Aucun homme n’a de lumières suffisantes pour déterminer la responsabilité réelle du coupable ; c’est une tâche qui n’appartient qu’à Dieu. Dans nos sociétés, imparfaites et faillibles, le juge n’a pas mission de venger la morale, maïs de défendre la société et de prévenir le retour d’actes qui mettent en péril l’ordre public. Quelles que soient ainsi les conséquences déplorables qu’ait eues l’attitude de la Bulgarie, ni les Serbes ni les Alliés ne s’inspirent dans leurs rapports avec elle d’un esprit de représailles. Nous entendons seulement la mettre
hors d’état de nuire. Ce’résultat une fois assuré, nous désirons qu'elle se développe normalement, et notre intérêt même nous oblige à ne lui dicter que des conditions raison-
nables ; rien n’est plus loin de la pensée des Serbes que de
__ la réduire au désespoir, et de provoquer fatalement ainsi de nouvelles convulsions. On ne lui demande qu’une chose : c’est de se contenter de sa part légitime et d’abdiquer ses ‘folles espérances.
Rien n’indique malheureusement encore que la conver- Sion que nous sommes en droit d’exiger, parce qu’elle est Ja seule garantie sérieuse d’une paix durable, soit près de s’accomplir, et c’est le troisième point que met en lumière M. Ancel. Dès qu’elle s’est aperçue que la victoire aban- -donnaït l’Allemagne, la Bulgarie s’est retournée vers l’Entente, non pas dans un esprit de renoncement et de contri- ‘tion, mais avec l’espoir de se faire payer sa conversion ; elle a changé de camp, mais non de pensée. « Les buts n’ont pas varié, seuls, les moyens diffèrent. Les Bulgares renoncent à l'Allemagne, à la force qui a fait faillite, ils ne se délestent pas de leurs ambitions. La Macédoine, par la ‘paix. »
Malinov a beau succéder à Radoslavov, pour passer en- Suite la main à un gouvernement de gauche que préside TFhéodorof ; nous entendons toujours les mêmes sophismes ; les hommes qui ont renversé Ferdinand de Cobourg n’ont
\ répudié ni ses méthodes ni ses visées annexionnistes. Les journaux socialistes eux-mêmes, depuis le Narod, modéré, jusqu’au Rabotnitchevski Viestnik, bolcheviste, ne. cessent pas de réclamer la Dobroudja, la Morava, la Macédoine et Ja Thrace. « Un comité macédonien reconstitué à Sofia envoie des émissaires armés en Thrace grecque, en Macédoine serbe ». Politique singulièrement dangereuse et dont les récentes et cruelles expériences auraient dû, semble-t-il,
296 DÜ ŸARDAR A DA SOPOdS guérir la Bulgarie. Qu'ils ne se laissent pas tromper par les fallacieuses complaisances des quelques amis attardés qu'ils ont conservés chez les Alliés. Ils semblent. oublier qu'ilya eu la-guerre et qu’elle nous a apporté des enseignements qui nous protègent contre le retour des imprudences anciennes. Nous espérons qu’un jour viendra où les peuples balkaniques se rapprocheront, et nous saluerons avec joie l’aurore des réconciliations nécessaires, Mais la réconciliation ne sera possible que le jour où les vaincus auront accepté leur défaite et ne prétendront plus à une hégémonie que tien ne justifie. Les véritables amis des Bulgares sont les hommes qui, comme M. Ancel, les mettent en garde contre des illusions funestes et, en éclairant l’opinion européenne, préservent les Alliés de complaisances dangereuses et d’hésitations regrettables, qui prépareraient de nouvelles catastrophes.
P.-S. — Cet article était déjà écrit depuis plusieurs mois quand j'ai eu l’occasion de lire dans la Revue de Paris un article enthousiaste sur la Bulgarie. (Le cas bulgare, 1€T septembre 1920). C’est la continuation de la campagne qui a pour objet de décider la France à favoriser ses ennemis et à rompre avec ses amis. Nous avons vu pendant la guerre les résultats déplorables qu’a produits cette politique. Nous aurions cru qu’ils nous auraient au moins débarrassés pour longtemps des Magyarophiles et des Bulgaromanes. Cer-. taines folies sont, paraît-il, incurables. Nous invitons du moins tous ceux qui auraient encore quelque hésitation à. parcourir. les textes publiés sur l’occupation bulgare en Serbie ; ils y trouveront des témoignages qui ne sauraient laisser aucun doute, et ils y verront ce qu’il faut penser des protégés de la Revue de Paris. | Nous ne désirons pas la mort de la Bulgarie ; nous espé-
rons qu’un jour viendra où elle pourra reprendre sa place dans le concert yougoslave. Mais il faut d’abord qu’elle reconnaisse et qu’elle expie ses fautes et ses crimes. Les écrivains qui flattent ses ambitions inopportunes sont ses. plus dangereux ennemis. L'auteur de la Revue de Paris lui reconnaît toutes les supériorités ; il en est une cependant qu’il a oubliée, c’est l’art de la réclame. Les gouvernements. de Sofia y ont toujours excellé, et à ce point de vue leur . Supériorité sur la Serbie est incontestable. Les Bulgares finissent malheureusement par se faire illusion à eux-mêmes. La modestie seulé convient à leur cas ; il ne saurait s’agir pour eux de réclamer aucun des territoires qui leur ont été justement enlevés. Quand ils paraissent si facilement l’oublier, on s’explique que M. Ancel soit disposé à trouver excessive l’indulgence avec laquelle on les a traités.
CONSTANTIN JIREËEK (YIRÉTCHEK) |