CIVILISATION SERBE
les ridicules, sans grandes illusions sur les hommes, il a répandu dans les revues tchèques des articles innombrables sur les sujets les plus divers. Aucun d’eux n’est sans valeur, et la plupart mériteraient d’être recueillis. Il n’attachait lui-même aucune importance à ces productions hâtives. Son attention s'était une fois pour toutes fixée sur les Balkans et, après ses courses rapides, 1l ÿ revenait sans cesse. Dans l’Osvéta et le Yournal du Musée bohéme à Prague, dans l’Archiv de Yaguitch (Jagic) ou dans les Denkschriften de Vienne, aussi bien que dans les revues de Bosnie ou de Belgrade, il a publié sur la Péninsule, ses routes, sa population, ses inscriptions, ses ruines, ses chroniques, une série de travaux qui ont fait de lui le véritable initiateur de l’histoire scientifique de ces régions. Les articles qu’il a donnés à
la Grande Encyclopédie d'Otto (Slounik Nauëny) sur les
Yougoslaves, les Serbes, etc., sont admirables de précision
et de solidité.
Ï1 avait vingt-deux ans quand il fit paraître son histoire des Bulgares, qui est restée classique et qui, du premier coup, lui valut une renommée européenne. Solidité de l’érudition, étendue et variété des connaissances, précision des détails, clarté de vues, pénétration, toutes ces qualités qui exigent d’habitude un long apprentissage, il les possédait d’instinct. Chafarik (Safaïik), comme tous les romantiques, avait moins l’instinct que la volonté et la passion de la science ; son petit-fils, grandi dans une époque réaliste, n'avait gardé aucune des tares des grands initiateurs du début du siècle. Il était de ceux qui, quand ils abordent. un sujet, s’en emparent définitivement ; là où il avait passé sa griffe, personne ne s’aventurait. Les Bulgares, qu'Alexandre IT venait d’affranchir de l’oppression turque, le supplièrent de venir les aider à organiser leur enseignement ; il resta cinq ans à Sofia, ministre de l’Instruc-
La
304 DU VARDAR:A LA SOTOHA tion publique, puis président du conseil permanent de l’Instruction publique. En 1884, il revint à Prague et se renferma dès lors dans ses fonctions de professeur, à Prague d’abord, puis à Vienne jusqu’à sa mort (1017). ne
Le séjour de Sofia lui avait laissé des souvenirs assez fâcheux. Bien qu’il ne se livrât pas volontiers, de temps en temps des demi-confidences lui échappaient qui prouvaient que les Bulgares n’avaient pas su conquérir <on affection. Il les jugeait tumultueux, vantards, épris de gloriole et de faste, légers de scrupules, jaloux, prompts aux défections lucratives, plus ménagers de leur bourse que de leur conscience. |
Cette épreuve lui suffit. Il n'avait d’ailleurs jamais eu beaucoup de goût pour la vie publique, et il refusa toujours obstinément de se mêler aux luttes politiques. Ses compatriotes lui en gardaient quelque rancune et ils l’accusaient de ne pas remplir complètement les devoirs que lui imposait son nom. Son père et son oncle avaient compté parmi les chefs du parti national ; en 1871, son père avait fait partie de ce ministère Hohenwart qui se proposait de transformer les institutions de l'Autriche et qui, s’il eût réussi, aurait sauvé les Habsbourgs. Hohenwart avait été naturellement trahi par François-Joseph. Ces souvenirs n'étaient pas de nature à inspirer au fils un désir très vif de prendre à son tour le harnais.
Les luttes parlementaires, avec leurs rivalités mesquines et les compromissions qu’elles entraînent, lui inspiraient un dédain qu’il ne se donnait pas la peine de dissimuler. Il avait trop le sens de la rigueur scientifique pour descendre aux concessions qu’exigént les relations humaines, et sa raideur intellectuelle et morale éloignait de lui les … « camarades » sans lesquels, en Bohême, comme ailleurs, : on ne réunit guère de suffrages. Il préférait à l’influence
trs feu
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l'autorité, et le respect à l’éclat de la renommée. Il aimait Sa patrie, mais il jugeait puéril et un peu mesquin d’afficher
son patriotisme ; il a toujours pensé que le meilleur moyen
pour lui de servir son peuple était de se renfermer dans le
domaine où il était le maître incontesté.
Depuis trente ans, 1l s’était consacré à préparer une histoire de la Serbie. La première partie seule a paru. A-t-il laissé la fin en manuscrit ? Je l’ignore.
Souhaitons qu’une main pieuse rassemble les lambeaux épars de son œuvre. Même incomplet, l'édifice qu’il nous laïsse est d’un prix rare et tel que personne autre que lui n'aurait été en état de le mettre sur pied.
Constantin Yirétchek était un ascète scientifique ; non seulement, il ne sacrifiait pas aux grâces, mais 1l se faisait un devoir d'imposer à son lecteur un effort permanent d'attention. Il affectait de se défier des idées générales et, quand il neréussissait pas à les écarter ,il les dissimulait avec une sorte de pudeur. Il avait un tel respect des textes qu’il ne se croyait autorisé à omettre aucun détail, et il estimait que c'était déjà donner une entorse à la vérité que de ne pas suivre trés exactement l’ordre chronologique des faits, Personne n’a eu plus que lui le dédain du profane. M. Seignobos a prévu le moment où les historiens n’écriront plus que pour les spécialistes : Constantin Yirétchek a réalisé cette canception.
J'avoue sans embarras que cet idéal n’est pas le mien et je préfère pour ma part des vertus moins inhumaines. Les livres de Yirétchek ne sont pas faits pour être lus, mais pour
être étudiés. Ils veulent être consultés, et non pas parcourus.
C’est une critique et un éloge. Ils ne séduisent pas ni ne charment, ils durent, — ce qui, re tout, n’est pas un mince aväntage.
Un de ses compatriotes, qui ne l’aimait pas beaucoup, a
ErNEsT Denis. 20
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comparé Yirétchek aux peintres pointillistes. Li ee | raison n’est pas si fausse et, quoi qu’en pensât le critique, ce n’est pas une condamnation bien sévère. Par petites touches, avec de menus coups de pinceau, Yirétchek arrive plus d’une fois à nous donner l'illusion de la vie et de la lumière. Les gens pressés et inattentifs n aperçoivent pas à les grandes lignes qui $e dégagent de ces couleurs entassées ; L est-ce la faute du peintre si leurs veux 5 n'ont pas su s adapter ? nee + .
Avec ses défauts, qui sont surtout. des défauts extérieurs et superficiels, et ses qualités, qui sont éminentes, Yirétchek est un excellent représentant d’un groupe de l’école historique tchèque, le plus nombreux et le plus fécond. La Bohème, en le donnant à la Yougoslavie, a acquis envers celle-ci des droits de reconnaissance que/les Serbes n’ou- N blieront pas. Puisse la traduction de ces fragments servir de lien nouveau entre les deux peuples qui ont été les premiers à apporter à l’Institut d'Études Slaves leur APE effectif. | Puisse aussi cette traduction amener les Tchèques les Yougoslaves à se demander s’ils ont toujours été bien ins-. pirés en se mettant trop exclusivement à l’école de l’Allemagne. Qu'ils viennent en France, ils s’apercevront que nos méthodes, pour être moins hérissées que celles qu’on enseigne à Berlin — et que d’ailleurs les Allemands réservent ne à l'usage des. étrangers, sans se croire obligés de s’y confor- à mer pour eux-mêmes — ne sont pas moins scrupuleuses, et qu'il n’est peut- être pas nécessaire, pour instruire La | lecteur, de lui imposer un effort trop pénible. Clio étaitune 4
Muse austère, mais enfin c'était tout de même une Muse.
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