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10 “ PRÉFA gré des événements, une dispoñtion chronologique eût présente l'intérét d'en montrer les étapes et de permettre de reconnaître sous quelles influences elles s'étaient accomplies. Mais, grâce o à sa longue et vaste étude du monde slave, à sa méditation approfondie, à la fermeté de son esprit et de sa conscience, M. Denis était, au moment où écläta la guerre, en possession d'une doctrine si mürie, d’une convichon st solidement fondée ar et si bien assise, que d'emblée elles se trouvèrent adaptées aux conditions nouvelles où allaient se développer les destinées de la Serbie et de la Yougoslavie. Sur son interprétation de leur … histoire, il fondait sa prévision de leur avenir, que la suite des événements a entièrement vérifiée. Aux sceptiques, où à ces matérialistes de la pohtique qui croient être les seuls réahstes, lorsqu'ils raillaient,si souvent ! la tranquille assurance de lhustorien, homnie de cabinet, « théoricien », « idéologue », occupé à … tracer les grandes lignes du traité de paix et les nouvélles …
frontières de l’Europe alors que les Allemands tenaient le
Nord et le-Nord-Est de la France, enfonçaient le front russe, et préparaient l'écrasement de la Serbie, il opposait sa certe. tude, où le passé lui garantissait l'avenir — et c’est lui, en
fin de compte, qui à eu ræison. È ; ie
L'image de la future Yougoslavie était dressée devant ses yeux, nette, fière, vivante, dès le premier jour de la guerre : elle est, sauf quelques traits douloureux, exactement celle que nous avons vue sortir des négociations de la paix. : Es
. Dans sa diversité, qui, aux yeux de certains, prendra peutêtre une apparence de dispersion, ce recueil, tout animé d'une
parfaite unité d'inspiration, offre une vue complète de la question yougoslave, c’est-à-dire, d’une part, de l’ensemble des problèmes qui se posent à la nation enfin unie des Serbes, :
Croates et Slovènes, et, de l’autre, des influences qui s’exercent sur elle pour déterminer son avenir. - Nr
La plus nécessaire, la plus puissante, la plus heureuse de ces
la solidarité slave. Il se refusait à admettre qu'aucune des nations slaves eût le droit de se replier égoïstement ou étroitement … sur elle-même, de s’isoler en marge ou même à l'écart de ce : grand monde slave dont elles ne sont toutes que les éléments et les parties. IT rejetait avec la même énergie les conceptions brutales et chimériques du panslavisme politique, où ilne voyait que le masque des ambitions de l’autocratie tsariste, et lesthéories de nationalisme exacerbé qui parfois lui semblaient . s'emparer de tel ou tel peuple slave, ou de certains partis politiques chez quelques uns d’entre eux. ne
À sés yeux de Fri ançais dénschade et d'historien de la Bohême, admirateur de la grande tradition hussite, l'avenir de l'humanité apparaissait dominé par la large conciliation de l'instinct national et de la pensée internationale. Aux Slaves en particuher, il jugeait que la géographie et lhustoire, les
affinités ethniques, linguistiques, sentimentales et intellectuelles
rendaient plus facile qu'à toute autre race de trouver ici la juste mesure et le sain équilibre : la solidarité slave, loi de leur condition politique et instinct naturel de leur âme, est pour eux
Je desré intermédiaire, la transition de lanation à l'humanité,
Si, entre les Slaves, les Tchécoslovaques et les Yougoslaves Jui donnaient une satisfaction particulière, c’est justement
parce qu'en eux il découvrait le sens le plus vif et le blus averti | qu
de cette nécessaire, de cette indispensable solidarité. C’est la
… pensée qui domine sa conférence sur le président Masaryk et
qui a inspiré aussi le dernier article de ce recuerl,où 1l salue avec joie l'avènement de la Petite Entente, première tentative de réalisation politique de la solidarité slave par lintime, frater- nelle, indissoluble alliance des T. De re et des Yougoslaves. “
Les dèux maîtres ee de ce livre traitent du problème adriatique et de la question bulgare. En leur temps, ils ont attiré a M, Denis d'assez vives critiques, et parfois des attaques véhémentes, dont la contradiction même est d’ailleurs la meilleure
| preuve ‘de son objectivité et de limpartialïié de ses jugements.
En France, on lui a, de certains côtés, reproché de se laisser aveugler par. sa serbophilie et sa lavophilie au point de perdre
Le sens de Pintérêt national : celui-ci n’était-il pas d'élargir et.
de resserrer les alliances de la France, de gagner la Bulgarie et de tout sacrifier au parfait accord avec l'Italie ? Du côté yougoslave, à Pinverse, on la parfois, avec un étonnement attristé, jugé bien enclin a Pindulgence envers les mortels adversaires des Serbes ou à la transaction bâtarde et inique aux dépens du droit des peuples, sur un point aussi vital pour . Pavenir, pour. l'existence même de la nation, que la libre pos- Session des côtes yougoslaves de l'Adriatique.
© Peut-on être plus sévère pour la Bulgarie de Ferdinand que:
M. Denis l’a été ? Au regard de la volontaire modération d'expression de ses jugements, l’invective la plus passionnée nest qu'indulgence. Rien ne lirritmt davantage, jusqu’ à
l'exaspération, qu’une certaine bulgarophilie, béate oumatose, qui fut si répandue, chez nous, même durant la guerre. Contre elle, il donnait libre cours à sa verve ou à son indignation : car elle révoltait son horreur instinctive des équivoques complaisantes, son besoin inné de raison claire, sa conscience intransigeante, sa passion de justice et de vérité. Aux plaidoyers qu invoquaient comme excuses l’inexpérience d’une nation jeune, l'ignorance ou l’inconscience qui avaient. fait d'elle la victime d’un souverain sans honneur et de politiciens sans scrupules et le jouet d’alliés redoutables et perfides, il répondait que c'était là tout au plus des circonstances atténuantes. En poignardant la Serbie dans le dos, en se tournant contre la Russie libératrice,la Bulgarie n’avait-elle donc pas commis un double crime, contre la solidarité slave et contre la France ? Avant de la recevoir en grâce, 1l exigeait la certitude, la preuve palpable d’un repentir sincère et agissant. |
* Mais il se refusait à prononcer des condamnations éternelles. Après ce juste temps d’épreuve, il ne voulat. pas repousser l'enfant prodigue quand il demanderait à rentrer au foyer restauré de la solidarité slave. Pourquoi rejeter la Bul-
garie en proie à la tentation ? Pourquoi sacrifier à une ran-
cune, d'ailleurs trop légitime, un grand avenir ? Après tout, y a-t-il beaucoup plus d’un demi-siècle qu'entre patriotes serbes et bulgares s’esquissait, approuvé par Strossmayer, le plan d’une Confédération balkanique, première ébauthe d’un grand État yougoslave qui « s’étendrait de l' Adriatique à la Mer Noire »(1)? Sous cetteforme ou sous toute autre mieux adaptée aux conditions nouvelles de l'Europe et en particulier de l’Orient, la‘raison, le. sens de l'intérêt réciproque, l'instinct de conservation en présence de périls communs devaient dicter aux deux peuples l’idée et la formule d’un arrangement par où la Yougoslavie, portée à ses limites naturelles, serait mise à même de déployer la plénitude de ses forces. Mais encore y fallait-il le concours du temps, sans lequel M. Denis se plaisait à répéter que rien de solide ne peut se faire. « Il est possible comme 1l est désirable que la Ligue balkanique, dont la durée a été si courte et la destinée si tragique, se reconstitue un jour sur des bases plus solides, et dans un sincère esprit d'égalité et de fraternité. Le temps est galant homme et tout vient à point d qui sait attendre. À vouloir précipiter les choses, on com-
(3) E. Denis, La Grande Serbie, 209.
promet le succès » (*). Ainsi il rappelait à des Français trop
impatients les devoirs de la raison-et en même temps ceux du cœur, les conseils de la prudence politique et les titres impérissables que la Serbie s’est acquis par son héroïsme et ses souf-
frances.
Dès que furent connues les stipulations du traité de Londres du 26 avril 1915, M. Denis en éprouva une vive indignation, et son patriotisme français s’en alarma grandement. Il jugeait
avec sévérité l'ignorance, l’infatuation, l'aveuglement des s1-
gnataires de ce pacte léonin, et surtout, s’il ne s’étonnait pas outre mesure qu'ils en eussent accepté sans trop de façons l’iniguité et l’immoralité, il admirait qu'un seul instant ils eussent pu se faire illusion sur ses chances d’être appliqué. Leur faute lui en paraïssait terriblement aggravée : car ce papier inexécutable, qui prétendait gagner un allié à l'Entente, risquait, en vérité, de lui en faire perdre d’autres, éprouvés et non moins
* précieux ; il était gros à la fois de menaces permanentes pour
la paix future de l'Europe et de dangers immédiats pour la cause des Alliés. M. Denis se scandahsait aussi de voir dans cette guerre des peuples, où naissait un monde nouveau, revenir le vieil esprit de Metternich, fleurir la tractation secrète, le marchandage et le bluff, s’étaler le trafic des kilomètres carrés et des âmes, s’amorcer les futures guerres dans les conventions
mêmes qui prétendaient fixer la paix.
Son rêve, c'eût été un accord librement conclu, sous la médiation des grands Alliés, entre l'Italie et la Yougoslavie, qui donnât à chacune des deux son unité intégrale, son unité de
nation, au sens où Renan a défini la nation ; qu traçât entre
elles une frontière nette, supprimant les contestés et les en-
claves ; qui permit ainsi à deux alliés de la France d'accepter
sans regret, sans arrière-pensée, la généreuse idée de Mazzini, et de collaborer franchement, joyeusement aux grandes tâches humaines et civilisatrices qu'ils sont appelés tous deux à accomplir. C’est ainsi qu’eût été satisfait son sens inné du droit et de la justice.
Mais il savait bien que pour longtemps ce n'était la qu'un rêve ; et il était trop historien et trop psychologue, trop averti des exigences de la politique pour se dissimuler le nombre et Pimportance des obstacles qui se dressaient entre ce rêve et la
réalité. IT se résignait donc, par force, à une solution de com-
promis, et souhaitait seulement que les conditions en fussent le
{) Voir ci-dessous, 113-4.