‹ Du Vardar à la Sotcha 1923Chapitre 5 sur 42 · PÉCUUPRÉRATRe · texte numérisé non relu

PÉCUUPRÉRATRe

moins offensantes possible pour la justice et le moins onéreuses pour les Yougoslaves. À la fin de Particle « L'Itahe , PAu triche et la Yougoslavie », il à esquissé un projet de soluñon: qui donc, après l'avoir lu, reprochera à sa slavoplule un fana-

tisme aveugle, ou à ses sentiments pour les Serbes trop de tié-

deur ?

C9 ; > e » D REATE

Un soir du commencement de l'hiver de 1018, nous avions réunion chez M. Denis, pour discuter des plans de confé … rences et de publications. F'arrivai le premuer, il me montra une carte postale anonyme qu’il venait de recevoir. En voici à peu près le texte (des deux premiers mots je sus sûr ) : « Vieux: misérable ! Tu ne seras donc satisfait que lorsque tu. auras fait couler pour tes Slaves tout le sang de la France ? ». RER

Trois ou quatre mois plus tard, dans une réunion de publi- : cistes et d’umversitaires, l'on exanunait la carte politique de la guerre. On était sous l'impression de l'avance allemande. Un de nos collègues, généreux, mais passionné, s’amma : « Pour : : vos Tchèques, pour vos Yougoslaves, vous nous coûterez Pal hance et l'amitié de l’Itahe, vous perdrez da France 15 1

À la fin de l'été 1920, M. Denis se préparait à partir pour Se Prague, où il devait passer trois mois. Il se rendrait ensuite & Belorade, où on l'appelait avec impatience, où on l'aittendat avec enthousiasme. Pour causer de l'Institut d'Études Slaves, de ses travaux, de son action, il avait réuni ceux d’entre nous qui étaient à Paris en cette période de vacances, deux de ses collègues de la Faculté, deux de ses plus fidèles collaborateurs A. yougoslaves. Comment la conversation n’eût-elle pas glissé à la question de l’ Adriatique, à celle de Fiume ? Réquisitorre enflammé du plus jeune de nos Yougoslaves, àrdent francobhile, mais plus ttérateur qu'historien, plus. idéahste que pohtique. La France, dit-il, a été trop timide ; elle a manqué de clairvoyance, et de résolution ; elle a hvréles Yougoslaves : comment pourront-ils jamais lui pardonner ? Elle a sacrifié une alliance sûre à la chimère de l'impossible amitié italienne. Plus pondéré et plus rassis, som compatriote, qui.nous connaît mieux, le reprend : la France a fait pour la Yougoslavie tout ce qu’elle pouvait et au delà ; elle a fait, en tout cas, plus que les autres Alliés : | a-t-on déjà oublié la campagne de Serbie, la retraite d'Albanie, : Paccueil du foyer français aux Serbes sans patrie, le front da d'Orient ? Le monde veut la paix. Pour lassurer, la France …

a abandonné nombre de revendications légitimes : si douloureuses que soient certaines renonciations, la Yougoslavie n’en évitera pas la nécessité. —Querelle de famulle, où nous n'interve- nons pas. Mais nous tenons à préciser deux points : d'abord notre attachement à la Yougoslavie, notre volonté d'entretenir avec elle la plus intime alliance, politique, intellectuelle, sentimentale ; ensuite, le sens absolument pacifique de cette v0olonté, qui ne masque aucun machiavélisme, aucune arrièrepensée, qui n’a de pointe contre personne : c’est dans le culte du même idéal de justice et de hberté, de développement paci- Jique et de fraternité humaine, que nous nous unmissons aux Yousoslaves. — L'autorité de M. Denis fait cette merveille : elle désarme les rancunes, elle apaise les regrets, elle rapproche les vues opposées. Quand nous nous quittons, l'accord entre nous tous est complet.

A la mémoire d’'Ernest Denis, le grand ami français des Slaves, le gouvernement du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes a voulu rendre un double hommage. Une fondation Ernest Denis récompensera chaque année le meilleur hvre français consacré à la Yougoslavie. Ce recueil, d'autre part, perpétuera le souvenir des services qu'Ernest Denis a rendus à la cause yougoslave.

Un rappel des circonstances et de l'esprit dans lesquels ces services furent rendus durant la guerre, c’est la seule préface qui convienne à un pareil hvre. Je remercie les admirateurs yougoslaves d’Ernest Denis de l'honneur qu’ils m'ont fait en me la demandant. Chacune de ces pages, dont j'ai tenu dans mes mains la plus grande partie, en manuscrit, au temps du Monde Slave, réveille en moi toutes les impressions d’une collaboration de sept années, la plus confiante, la plus libre et la plus respectueuse. Que de fois, dans de longs entretiens, souvent quotidiens, jai entendu M. Denis indiquer, affirmer, soutenir, préciser, développer les idées qui traversent ce livre ! Elles ont dirigé toutexson action pendant la guerre ; il a cherché à les répandre par le Monde Slave, et du haut de sa chaire. Professeur d'histoire moderne et contemporaine, il faisait chaque année, dans ses leçons, une très large part à l’histoire des Slaves. Mais depuis longtemps il révait d’une organésation qui assurât

+ ces nes A notre Toi |

dante. Son rêve s’est réalisé après sa m donation de la République ichécoslov d'histoire et civilisation des Slaves, a

éclatent dans toute. son œuvre, pages de ce ivre:

dès vos 09 ÎYYAYYATTAYYATYATYATTATTATTATTATYATTAT AIT AT AT LITAT A TAT AT AT" e * à n

Monsieur le Ministre de Serbie, Monsieur le Ministre, Mesdames, Messieurs, mes Enfants,

7 N’EST pour moi un immense honneur d’être appelé (, à prendre la parole aujourd’hui, dans une pareille circonstance, devant une telle assemblée, — mais c’est aussi une tâche redoutable. . |

I est difficile maintenant de parler d’héroïsme, parce que nous en sommes entourés et comme saturés. Les faits les plus merveilleux finissent par nous paraître naturels, et les exploits les plus magnifiques, les sacrifices les plus sublimes, il suffit que nôus ouvrions les pages du Yournal officiel pour les trouver, si abondants, si extraordinaires, qu'ils nous semblent appartenir à un monde supérieur et dépasser les forces humaines. Devant de pareils actes, combien les paroles les plus sincères paraissent pauvres ct. fausses ! L’on voudrait se recueillir dans une prière muette, faite à la fois de douleur, de confiance, de reconnaissance et d’espoir.

{:} Conférence faite dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbo 1ne le 25 mars 1915.

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Dans cette prière, il est naturel, il est juste, il est néces- : saire que notre pensée réserve une place, à côté de nos soldats, aux amis qui combattent avec nous, et qu’elle aille vers le jeune peuple qui, comme David terrassant Goliath, a eu le premier la fortune et la gloire de porter à l’ Autriche un coup mortel, — le coup dont elle ne se relèvera pas.

Vous rappelez-vous une sculpture admirable de Roaïin : La main divine — une main immense qui pétrit la glaise ‘ d’où sort le monde naissant. — La Serbie est un des cinq . doigts de cette main divine qui façonne l’avenir. :

Au mois d’août dernier, dans les heures lourdes qui précédérent la mobilisation, je remontais le boulevard Saint- Michel avec un de mes collègues de la Sorbonne ; nous avions le cœur oppressé et nous ne parlions guère. Au bout d’un long moment de silence, il me dit : « Tout de même, c’est dur de faire tuer ses enfants pour les Serbes ». — C’est toujours dur de faire tuer ses enfants, et ce n’est pas pour les Serbes que nous nous battons, pas plus que les Serbes ne se battent pour nous. Anglais et Russes, Belges, Serbes et Français, nous combattons tous pour notre propre cause, qui est l’affranchissement du monde de la tyrannie allemande. Se

I y a de longues années, c'était en 1873, je me trouvais à Belgrade, sur cette merveilleuse promenade du Kalimegdan qui domine ces plaines de la Save et du Danube où des Serbes non rachetés soutenaient péniblement une lutte inégale contre la brutalité féroce et sournoise des Magyars, Le général Zach, qui était venu mettre au service de la Principauté son expérience militaire et son enthousiasme slave, voulait bien me témoigner quelque amitié et il me racontait qu’il s’opposait à l'introduction dans l’armée des habitudes et des règlements allemands.

Nous étions au lendemain du traité de Francfort, et les

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trompettes teutonnes sonnaient d’un bout du monde à l’autre l’hallali impitoyable et répétaient à tous les échos notre décadence et la ruine de notre gloire. Âu vaincu que j'étais, cette preuve de confiance en notre relèvement, cette fidélité dans le malheur était la plus douce des consolations. Vous savez, et on vous rappellera sans doute, que cette - amitié de la Serbie pour la France date déja du Moyen-Age -et qu’elle s’est plusiéurs fois manifestée de la façon la plus touchante.

Nous ne sommes pas de ceux qui, comme l’Autriche, se plaisent à l’ingratitude, et nous n’abandonnons pas nos alliés quand on court quelque risque à les défendre. Nous avions ainsi le devoir de ne pas livrer la Serbie aux étrangleurs de Vienne. Mais, à défaut même de ces obligations : de sentiment, nous avions le devoir strict d'intervenir parce que, dans la lutte de l’Autriche et de la Serbie, ce qui était en jeu, c'était la destinée du monde et l’âme de l’humanité.

Il est inutile désormais de discuter l’absurdité des accusations lancées par la diplomatie austro-hongroise contre Ja Serbie à propos de l’attentat de Saraïévo et de l’assassinat de François-Ferdinand. Les calomnies des comtes Berchtold et Tisza sont peut-être plus ridicules encore qu’odieuses. Les coupables, les vrais coupables, nous les connaissons et nous les flétrissons : ce sont les représentants de la politique immonde qui, en recourant aux pires procédés d’une police de bas étage, avait peu à peu soulevé des haines féroces. s

Messieurs, il peut arriver, il doit arriver que, quand un régime viole les droits les plus naturels et les plus sacrés, quand il musèle la presse, altère ou supprime les élections, quand il ourdit, dans les méditations réfléchies des chancelleries, des plans calomnieux de chantage, quand ses ambassadeurs et ses chanceliers, tels que d’Ærenthal et

220 DU VARDARSALE AS COMCER ne .

Forgach, payent des faussaires pour jeter en prison et essayer d'envoyer à la potence des hommes qui n’ont commis. d'autre crime que de se refuser à trahir leur nation, alors. dans des Âmes inexpérimentées, dominées par la fougue de la jeunesse, la haine légitime de l’oppression fait bouillir le sang et suggère des projets forcenés, jusqu’au moment où l’idée criminelle se cristallise dans un projet insensé. Nous avons assisté à ce spectacle à Saraïévo. Les assassins de François-Ferdinand, ce sont les Rauch et les Kallay, les oppresseurs des Croates et des Bosniaques, c’est le comte Tisza, l’incarnation de l’impérialisme magyar, c’est le comte Berchtold, le valet de Guillaume If. — Prinzip, le meurtrier de l’archiduc, n’est que leur première victime.

Berchtold et 'T'isza ont commis la plus sotte des imprudences en prétendant jeter sur la Serbie une responsabilité qui retombe avant tout sur eux ; il eût été plus difficile de leur répondre s’ils s'étaient bornés à affirmer que l’existence, seule de la Serbie était un attentat permanent contre l’Autriche. Quelque discrétion et quelque réserve qu’elle montrât, du moment qu’elle ne disparaissait pas, elle était une menace pour Vienne, de même que le Piémont avait été jadis un danger, qu’il fût gouverné par Charles-Félix, par | Charles-Albert ou par Victor-Emmanuel.

L’Autriche est un reliquat d’un passé qui ne répond plus aux conceptions des sociétés modernes. Fondée exclusivement sur les combinaisons arbitraires des diplomates et sur les fantaisies ambitieuses des souverains, elle eût pu à la rigueur se maintenir encore assez longtemps si les Habsbourgs avaient respecté les droits et ménagé les besoins essentiels des divers peuples que le hasard avait réunis sous : leur sceptre. Au lieu de cela, comme ils sentaient la fragilité de leur pouvoir, ils ont pensé remplacer la force morale qui. leur manquait par une police soupçonneuse et une admi-

nistration tracassière. Ils ont ainsi exaspéré les passions, surexcité les colères et précipité la catastrophe qu’ils pré- +endaient conjurer.

Deux idées, deux principes se trouvaient en présence, et, au début du xx° siècle, les deux adversaires se mesuraient du regard. D'un côté, Vienne et Pest, la centralisation niveleuse, le teutonisme hautain et agressif, l'intolérance, le dédain de la démocratie ; en face, Belgrade, la liberté des peuples, le droit des nations de disposer d’elles-mêmes ; à, la violence et la mort ; ici, l'émancipation et la vie. Entre les deux champions, aucune réconciliation n’était possible. Vienne se prétendait lésée, gênée dans son action ; elle avait taison. L’ombre dit à la lumière : tu empiètes sur mon domaine ; la vie trouble la mort qu’elle nie ; le mouvement - st une révolte contre l’inertie. |

L’Autriche, d’ailleurs, n’était plus maîtresse de sa direction. Les Habsbourgs, humiliant leur antique gloire devant les Hohenzollern, subissaient docilement leur inspiration et, sur les ordres qu’ils recevaient de Berlin, marchaient à la conquête-de l’Orient. Sur les routes de Constantinople, les valets de Bismarck et les séides de Guillaume II rencontraient la protectrice naturelle de l’Orthodoxie, la Russie, qui ne pouvait laisser écraser un peuple de même origine, de même langue,dont elle avait protégé la frêle adoles- cence, pas plus qu’elle ne pouvait consentir à abandonner à lPAllemagne les Détroits, Salonique et l’Asie-Mineure, en perdant tout espoir d’arriver à la Méditerranée. Le conflit de l’Autriche et de la Serbie, qui était en premier lieu l’opposition de deux conceptions morales contraires, devenait le duel de deux races : germaine et slave.

Il est manifeste que l’écrasement des Slaves aurait eu pour conséquence la destruction de ce qui restait encore de l'équilibre européen et que l’univers entier aurait ployé la

nuque sous la lourde masse allemande. C’est pour cela qu’à l'appel du roi Pierre ont répondu, non seulement les. Russes, mais tous les peuples qui ne se résignaient pas à une HR perspective de servitude, même lointaine et vague, et qui, comme les Serbes eux-mêmes, ne calculent pas leurs frais : et ne ménagent pas leur sang quand la justice les appelle et que l’honneur l'exige. Les victoires de Koumanovo et de Monastir, de la Drina et du Roudnik ont inauguré une ère nouvelle dans l’histoire, parce que la défaite de la Serbie eût marqué l’écrasement du principe des nationalités et l'établissement de l’hégémonie prussienne.

Ce qu’il y a d’admirable, Messieurs, ce qu’il y a de vrai-ment divin, c’est que, ce que j'essaye de vous expliquer péniblement, aussitôt, d’instinct, la France l’a compris, et: sans hésitation, bien qu’elle eût calculé d’un coup d’œil l'immensité des sacrifices qu’elle consentait, sans forfan-

terie, mais sans faiblesse, elle a tout donné, sa vie, son sang, ses reliques, ses enfants, — qui portaient en eux de telles promesses |! — pour ne pas renier son passé et ne és

trahir l’avenir. EN :

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Je me’défie de l’hagiographie et je n’ai nullement l’intention de vous dire que les Serbes sont incapables d’erreurs et de fautes. Nous savons nos imperfections, et nos amis nesont pas plus impeccables que nous. Vous pouvez lire dans.

+ les journaux les mieux renseignés de Berlin, — et par définition ils sont tous bien informés, — qu'il Y a une nation parfaite et qu’il n’y en a qu’une, ce sont les Allemands. Il n'arrive jamais qu’une ménagère allemande mette trop de: sel dans sa soupe. Il n’est jamais arrivé qu’un savant allemand ait affirmé un fait sans avoir scrupuleusement critiqué. les documents les plus sûrs, parce que les Allemands ont le

PPAHEREBTE TRIOMPHANTE > 23

secret exclusif de la Hauswirtschaft, comme de la Sozialwirtschaft, et de toutes les Wirtschaften en général. — Les Allemands sont les gardiens de la morale et de la vertu ; ils tiennent toujours leurs promesses et respectent fidèlement les traités qu’ils ont signés. Ils ne connaissent pas le péché d’orgueil, et ils sont modérés dans l’usage du vin de Champagne ; ils représentent la science, la civilisation, et ils ont élevé de belles cathédrales. à Reims entre autres et à Arras. Hélas ! tout le monde ne peut pas être « made in Germany ». Les Serbes ont donc leurs défauts qui quelquefois sont graves et qui, à l’occasion, leur coûtent cher. Comme les gens de notre Midi, ils aiment à fumer des cigarettes en parlant politique, — bien qu’ils aient la chance de ne pas connaître les apéritifs. I] leur arrive de remettre au lendemain ce qu'ils devraient faire le jouf même, et ils comptent : un peu trop sur la souplesse de leur esprit pour réparer les lacunes de leur organisation. Ils ne se sont pas encore complètement adaptés aux exigences de la vie moderne et des méthodes scientifiques. Ils apportent à leurs querelles d’autant plus d’acharnement qu’au fond ils sont tous d’accord sur les points essentiels, et il leur arrive de changer de ministres plus souvent que ceux-ci ne le désireraient et même que ne le demanderait l'intérêt public. — Les Allemands, qui n’ont jamais manqué d’espions, connaissaient ces points faibles. Sous les lézardes extérieures, ils n’apercevaient pas l’armature intacte ; ils ne devinaient pas, derrière le sourire de ces visages aimables et gais, l’athlète'solide et robuste ; ils ne sentaient pas battre le cœur héroïque.

Ï1 me serait naturellement impossible de vous raconter ici les trois guerres magnifiques par lesquelles s’est fondée la grandeur de la Serbie nouvelle, et ce n’est pas mon intention. Songez que, en 1912, la Serbie était encore un petit royaume de moins de trois millions d’habitants, que ses

‘24. DU VARDAR 4 LA SONO ressources étaient faibles, sa richesse acquise presque insignifiante, si on la compare aux grands États occidentaux. Mesurez l'inégalité de la lutte avec la Turquie, avec la Bulgarie, avec l'Autriche. Réfléchissez à l’énergie immense qui a été nécessaire pour lever 400.000 hommes, pour les nourrir, les équiper, les ravitailler, pour faire face à l’extraordinaire dépense de munitions qu’exigent lès campagnes mo- . dernes, à la difficulté de recruter les officiers, de maintenir la discipline et l’entrain dans des troupes qui, en grande partie, ne sont que des milices. La Serbie a tenu une sorte de gageure contre la destinée, et elle l’a gagnée. C’est quand on réfléchit à la prodigieuse disproportion des moyens qu’elle mettait en œuvre et des résultats qu’elle a obtenus. que l’on comprend vraiment tout le sens de l’expression : forcer la victoire. :

« Le soldat serbe, disait notre général Herr, est un des. premiers soldats du monde. Dans l’héroïsme de cette armée, trois traits principaux me frappent : la constance, la foi et la joie, et par là elle se rapproche beaucoup de l’armée de notre République. »

Les’ Autrichiens ont été plus qu’effrayés par la résistance devant laquelle ils se sont brisés ; ils en ont été déconcertés, presque ahuris. Ils croyaient qu’il s'agissait d’une promenade militaire : c'était une « Strafexpedition » : on allait donner le fouet à des enfants mutins ; pour faire rentrer sous terre ces insurgés, il suffisait de la grosse caisse d’une musique régimentaire. Ils étaient si férus de leur supério= rité, qu'après de lourdes défaites, quand leur général Po-

| tiorek entre par hasard dans la capitale enneïnie, il reprend

aussitôt ses allures de bravache, offre Belgrade à Sa Majesté pour son anniversaire. On croirait entendre Paskiewitch en

1849, après sa victoire sur les Magyars, contre qui François-

Joseph avait humblemént sollicité l’appui du Tsar Nicolas:

« Belgrade est aux pieds de Votre Majesté. » — Imbéciles ! Le pied de l’Autriche sur un peuple qui, depuis cinq siècles, presque sans souffler, combat pour sa liberté ; qui, sans répit, s’entraîne à la suprême bataille !

Le 15 juin 1380, le roi Lazare rencontrait les Turcs sur . ‘le Champ des Merles, le Kossovo Polié. Il était hanté de sombres pensées. Dans l’église où il était entré pour appeler sur ses soldats la bénédiction divine, il avait eu une douloureuse vision : — 1l pouvait choisir entre la puissance terrestre et la gloire des martyrs. Comme le Seigneur, il avait repoussé les vanités du monde. — I] marchait à la mort, le visage tranquille et le cœur ferme ; par moments, cependant,

en face du sacrifice, son âme fléchissait, et il gémissait, non sur sa propre mort, mais sur les souffrances sous lesquelles si longtemps saignerait son pays. Son désespoir résigné avait été contagieux, et ses guerriers semblaient se préparer moins à la bataille qu’au dévouement expiatoire. Les rhapsodes nationaux, les joueurs de gouslé, qui promènent de abane en cabane et de foire en foiré les épopées nationales, les pesmés héroïques qui ont été longtemps le seul aliment de la vie morale et intellectuelle du pays, ont traduit :vec une mélancolie poignante la vaillance désolée de cette armée -généreuse qui, victime de fautes qu’elle n’avait pas commises, se donnait à la mort pour mériter le pardon de la justice éternelle et préparer la résurrection. Le plus pur sang des guerriers arrosa le Champ de Kossovo. Lazare, fait prisonnier, fut conduit devant le sultan Bajazet et mis à mort ; on exécuta d’abord les seigneurs qui avaient sollicité l'honneur d’être frappés avant leur maître.

Sous ce terrible coup, la Serbie chancela et on la crut frappée à mort. Mais ce n’était pas pour rien que. Lazare avait donné sa vie, et depuis lors, depuis plus de 500 ans, la Serbie ne s’est jamais résignée à l’asservissement et n’a pas

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laissé périmer ses titres. Tantôt locale et tantôt générale, déjouant les répressions et les surveillances, ouverte ou sourde, la résistance est permanente et continue, comme ces incendies que l’on croit étouffés sous les cendres et qui brusquemént rougissent l’horizon. La lutte est inégale ; les armes, rares ; l'Europe, lointaine et indifférente. Les représailles des vainqueurs sont terribles. Le Turc tient écrasé sur le sol son adversaire qui halète et qui PRE — I] râle, mais il n’implore pas merci.

Le roi Ouroche avait béni le vieux Marko;'qui avait rendu témoignage à la justice. « Marko, mon parrain, Dieu t’assiste | Que ton visage brille dans le conseil, que ton épée. travaille dans le combat ! Qu'il ne se trouve pas de héros qui l'emporte sur toi et que ton nom partout soit célébré,. tant qu’il y aura un soleil et une lune !» Et, en effet, partout où sonne la douce langue serbe, dans les veillées du soir: autour de la Zzadrouga, dans les auberges et les fêtes de village, le « gouslar » racontait aux vieillards qui se souvenaient de leurs prouesses et aux enfants qui songeaient à les. imiter les exploits de ceux de leurs frères qui tenaient la campagne et bravaient les spahis et les pachas. Fe

« Écoutez, mes sœurs, avait dit aux divinités de la montagne et de la forêt la via, la fée, que Marko avait vaincue et guérie. Ne percez Jamais de vos flèches le vaillant héros. serbe, tant qu'il sera question de Marko Kraliévitch, de Charats, son indomptable coursier, et de sa massue d’or. » — Et, contre les Turcs, les bois et les montagnes se faisaient les complices des rebelles. |

Vers la Saint-Georges, quand la forêt se revêt de feuilles, la terre, d'herbes et de fleurs, et que le loup hurle dans la montagne, le haïdouk jette sur son épaule son long fusil et s'enfonce dans le taillis pour venger son injure et celle de : sa race. On sonne la battue, mais le Turc ne sait pas se -

: LA SERBIE TRIOMPHANTE Loar

cacher à l’abri d’un arbre ou derrière un rocher « et souvent il tombera, frappé du côté où il ne s’y attend pas. Le haïdouk vainqueur boira le vin, Le vin frais dans la forêt. Mais si la fortune l’abandonne, plutôt que de courber la tête sous un joug détesté, 1l supportera sans faiblir les plus sauvages supplices ». Il ne trahira pas.le secret de ses compagnons, ni les amis chez qui il a hiverné, « hiverné et laissé ses richesses ; il ne trahira pas la jeune paysanne, chez qui il a bu du vin vermeil, bu du vin en cachette ».

1 faut avoir vu dans les méhanas de campagne Îes paysans écouter pendant des heures le trouvère qui leur parle de Marko et. de ses bons successeurs, les haïdouks, pour avoir une idée de cette domination des âmes par le passé, par l’histoire. Pas un muscle de. leur visage ne bouge ; ils aperçoivent devant eux l’image du héros qui les appelle à l'émancipation.

. Cette émancipation, après qu'ils l’ont conquise une pre- -mière fois dans une insurrection de dix ans contre les Turcs, de 1804 à 1815, l'Autriche entend la leur contester. Ce dur joug de l’esclavage, dont ils ont si longtemps porté le poids,

elle le tend de nouveau à leur tête indocile. Elle veut leur

imposer sa loi, les plier à sa volonté, leur fermer la mer qui les mettrait en communication avec l’Europe. De toutes les poitrines s'échappe alors un cri de révolte et d’indignation :

— Non, plus d’esclavage ! La mort, soit, ou la liberté complète ! — Et ainsi s’explique cette poussée furieuse vers l’Adriatique, cette marche à travers les Alpes albanaises,

cette course des divisions de la Drina et de la Choumadia sur Âlessio, qui restera un des étonnements de l’histoire.

Dés le début, on doit abandonner le train de ravitaillement. Pas de villages, pas de maisons, pas de route. À peine quelques sentiers de 50 centimètres que le génie achève de frayer à mesure qu’on avance. On passe homme par

28 DUVARDAR A LA SOFPCHA.

homme, cheval par cheval, entre les rochers escarpés, surplombant des gouffres au fond desquels mugissent les torrents gonflés par la pluie et la neige. Sous cette pluie, sous cette neige, dans la boue, sur la glace, on transporte à dos de mulets.les canons de montagne et les munitions. Un homme marche à reculons, tenant le cheval par la bride ; ‘un autre Île suit et s'accroche à sa queue pour le maintenir sur la piste. Le plus petit écart, le moindre faux pas entraîne la chute. On traverse à gué des torrents débordés, on franchit des ponts suspendus lancés entre deux crêtes de roches et si faibles qu’ils fléchissent sous le poids d’un enfant. Quand arrive la nuit, les soldats et les officiers, harrassés, trempés, transis, sans abri, se serrent en tas pour ne pas mourir de froid. Cela dura douze jours. On mangea du maïs cru, de l’herbe, des racines. Au cours d’une de ces étapes, un jeune soldat s’affaisse. L’officier accourt, l’encourage, lui prend son sac : « Allons, mon ami! encore un effort | Nous approchons ». Le soldat le regarde, sourit : (Oui! mon lieutenant ; une minute, je... » et il meurt. ee

Le soldat tombe, le soldat meurt ; mais il meurt le sourire sur les lèvres et la joie au cœur, parce qu’il a accompli le rêve que ses aïeux ont nourri pendant de longs siècles, et il s’endort bercé par la vague lointaine de cette Adriatique . qui est la mer émancipatrice, la mer par laquelle pour toujours il échappera à l’emprise germano-magyare.

Pour qu'un peuple accepte sans faiblir de pareilles épreuves, pour qu'il puisse, pendant de longues semaines, -.des mois interminables, braver de pareilles souffrances, ce n'est pas assez qu’il ait été trempé par un entraînement <ontinu et qu’il ait appris la constance de l’effort. Il faut

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qu’il soit porté par une ardente confiance dans son avenir, par la certitude que l’horloge du destin sonne enfin l’heure de la revanche.

J'aurais voulu vous parler avec quelques détails de la bataille de Koumanovo (23 octobre 1913), où s’est effondrée pour jamais la puissance turque, ou de cet effrayant combat de Prissat, près de Prilep, qui vous aurait pernxis de comprendre cette foi vivante qui balaye les obstacles et réalise ce que Îla raison juge impossible et fou. — Les Turcs, revenus de leur premier désarroi, sont remarquablement commandés par un chef énergique, expérimenté, exalté par de récents succès. Ils occupent une position formidable. Il s’agit de hisser sous leur feu, à une hauteur de 1.500 mètres, par des sentiers impraticables, au milieu des rochers et des précipices, l’un des deux seuls canons de campagne dont les Serbes disposent. C’est une entreprise insensée, absurde, — absurde si les soldats étaient seuls, — mais ils ont . avec eux leurs ancêtres, les héros qui combattent pour eux. La légende raconte que Kraliévitch Marko et son coursier Charats se sont endormis depuis des siècles dans une caverne inconnue. Après avoir enfoncé son sabre dans la pierre de la voûte,.le héros repose et, devant lui, Charats broute la mousse, et quand il aura fini de brouter la mousse et que le sabre qui sort insensiblement de la pierre tombera de la voûte, Marko se réveillera. — « J'attends l’heure de monter sur mon Charats, et d'atteindre mon sabre caché sous la mousse, afin de rassembler tous les Serbes et de fondre à leur tête sur l'ennemi, en criant : En avant, frères ! Au nom de la patrie et de la croix sainte !»

. À Prilep, Marko chevauche dans les nuées, à la tête de ses soldats. Il pousse à la roue du canon ; il soutient le blessé qui, frappé à mort, se rue sur l’ennemi dans un suprême effort : Napred, bratcho |! En avant, frères ! leur

crie le général lourichitch. Mais ce n’est pas lui que voient les Serbes, ce n’est pas sa voix qu’ils entendent. C’est Marko, qui, sur la montagne enfin conquise, plante lettre colore slave victorieux. | Messieurs, le patriotisme, ée n’est pas seulement une adhésion raisonnée à une idée que nous savons nécessaire À notre vie et à notre bonheur. C’est un instinct obscur et

tout-puissant ; c’est une fièvre tumultueuse du sang qui, /

venu de l’extrémité des doigts et de la plante des pieds, gonfle le cerveau et élargit le cœur ; c’est une marée qui, dans sa montée irrésistible, nous roule, et disperse comme les cailloux de la grève nos calculs, nos craintes et nos rancunes ; c’est une vague de fond formidable qui nous submerge. Quand nous sommes saisis par ce flot, nous échappons à la terre ; nous cessons d’être cette pauvre chose misérable et débile qu’est tout individu ici-bas ; nous participons à la vie éternelle de la race : nous nous confondons ' avec ceux qui sont morts et avec ceux qui vivront dans les siècles futurs. Dans le grave et mystérieux silence que fait en nous l'évanouissement de nos mesquines préoccupations coutumières, nous n’entendons plus que la voix des aïeux qui se résume dans la chanson dont nous a bercés notre mére et dont nous avons caressé nos enfants. Nous sommes envahis par une Joie infinie, parce que nous avons la certitude complète que nous accomplissons notre vraie des- tinée. Cette certitude, fortifiée par de longues souffrances. et des attaches séculaires, cette confiance illimitée, cette foi qui saisit le succès avec la main, les Serbes l’ont entière. — En avant, frères ! En avant ! — Malheur à qui se met en travers de leur route ! \e

Je me rappelle ma rentrée à Paris, au mois de septembre 1870, avec mon bataillon de chasseurs. Je puis en parler sans vanité, maintenant que tout le monde est soldat, |

— et que sont nos souffrances en face de celles qu’ont sup-

portées les défenseurs des tranchées ? nos périls ne sont que des jeux d’enfañt à comparer à ceux qu’ils bravent

sans même y songer. — [L'étape avait été dure : depuis plusieurs jours nous reculions, harcelés par l’ennemi, angoissés par les clameurs de la déroute, poussant devant nous la foule des paysans qui désertaient leurs demeures devant l'invasion de cette race de proie qu’on appelle l’Allemand. I pleuvait, une pluie froide, fine, continue, qui pénétrait les capotes, transperçait les sacs, alourdissait les couvertures et détrempait les courages. À côté de moi, un jeune soldat, presque un enfant comme vous, harrassé, s’arrêtait de temps en temps et d’un coup d’épaule lassé remontait son sac.

Pendant que nous défilions dans la rue du Faubourg Saint-

Añtoine, un ouvrier, sans rien dire, prit le sac du jeune soldat et se rangea à mon côté. J'ai encore devant moi sa figure émaciée et hâve, sa barbe grisonnante, ces yeux de fièvre et de flamme qui brillent dans les figures d’apôtre, ces yeux où semblait s’illuminer toute la passion de Paris. Il avait certainement combattu aux jours de février et en juin 1848 ; son père lui avait raconté la révolution de 1830, et son grand-père l’avait bercé au chant de la Marseillaise. Et, soudain, comme obéissant à une voix intérieure, il ou-

- writ largement la bouche et entonna le chant du départ :

« La victoire, en chantant, nous ouvre la carrière ; la liberté ‘guide nos pas ». — Et j’eus la vision de la Marseillaise de Rude, je vis la patrie qui nous appelait, comme les Serbes voyaient Marko Kraliévitch, et j’entendis la voix des vainqueurs des rois et des tyrans. — Napred bratcho! En avant! frères. En avant ! fils. En avant! tous, pour la patrie et pour

la liberté.

CNO Minutes sublimes ! heures radieuses ! Joie incompa-

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rable qui dépasse toutes les voluptés humaines et que les Serbes ont connue! Leur héroïsme n’a rien de farouche nt de sombre. | (RARE

Même dans les jours de la fin de novembre dernier, quand la fortune paraît se détourner d’eux, ils ne croient pas la défaite possible et ils conservent leur entrain.

La lutte durait déjà depuis de longues semaines. — Une première fois, du 10 au 20 août, ils s'étaient rués sur les Autrichiens qui avaient franchi la Drina et la Save, les avaient refoulés dans une série de combats victorieux, le long du Yadar, les avaient délogés de Chabats, leur prenant

.des milliers de prisonniers et plus de 50 canons. Une

deuxième fois, les Autrichiens reprennent l'offensive, le 5 septembre, et subissent une série d’échecs. Enragés de leur humiliation, ils ramassent le meilleur de leurs forces

et se précipitent de nouveau sur leurs adversaires (20 no-

vembre). — Les Serbes sont dans une situation difficile ; leurs munitions s’épuisent, leurs relations avec l'Europe occidentale et la Grèce sont menacées ; l'artillerie est obligée de ménager ses feux, l'infanterie doit porter presque tout l'effort du combat. Ils se replient pied à pied, disputant chaque pouce de terrain, surprenant l’envahisseur par de brusques retours offensifs et des attaques irrésistibles. Lentement 1ls sont ramenés en arrière. Il faut abandonner Belgrade. Le général Potiorek annonce triomphalement à François-Joseph que Niche sera pris avant huit jours. Kragouïévats est en péril. À ce moment, le vieux roi Pierre

oublie son âge et ses souffrances et se transporte au milieu

des soldats. — Et quoi ! frères, vous voulez donc laisser ‘ ° , CET . \ . e la patrie aux Autrichiens. Me voici, moi, vètre vieux capi-

taine, m'abandonnerez-vous ? — ‘T’abandonner |! mais.

qui donc y pense ? Abandonner la patrie ! Nous avons obéi aux généraux. On nous a dit de revenir en arrière

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