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LE ROYAUME DES SERBES, CROATES ET SLOVÈNES

EPUIS les plus anciennes origines, a écrit un penseur D contemporain, l’humanité désire la paix et fait la guerre. Après Charlemagne, Charles-Quint et Napoléon, l’Allemagne contemporaine avait repris la pensée de supprimer les rivalités nationales, en soumettant le monde entier à sa domination. Mais les peuples ont jugé trop onéreux le prix dont ils auraient dû payer la tranquillité qu’on leur promettait et ils ont prouvé qu'ils préféraient les dangers et les périls au calme de la servitude. Le xix® siècle a été marqué par la formation de vastes agglomérations qui tendaient à entraîner les groupes voisins dans leur orbite, en les réduisant à une dépendance plus ou moins déguisée. L'ère nouvelle paraît devoir être la revanche des États secondaires. La France, qui s’est toujours fait gloire de protéger les petites Puissances, ne saurait que se féliciter de cette évolution qui est conforme à la grande loi de la division du travail et qui rendra la civilisation plus active, plus variée et plus féconde, en favorisant l'essor des énergies

(!} Paru dans la Revue Bleue, 1-8 et 15-22 mars 1919,

individuelles. À une condition, cependant ; c’est que Îles nouveaux États qui vont se constituer soient capables d’une évolution régulière et qu’ils ne s’épuisent pas dans des luttes intestines. L’anarchie entraînerait fatalement un retour offensif des forces du passé, et les rêves impérialistes, que nous avons si péniblement écartés, renaîtraient vite si les peuples que notre victoire a appelés à la vie se monrtraient incapables de s'organiser. Chez nous et à l’ étranger, les pessimistes ne manquent pas cependant, qui nous pro-

phétisent les plus sombres catastrophes. Ils veulent bien

reconnaître, en général, que la République tchécoslovaque vient au monde dans des conditions assez heureuses et que, si la fortune ne lui est pas trop cruelle, elle peut atteindre assez vite un degré suffisant de richesse et de tranquillité.

En revanche, l'avenir du Royaume des Serbes, des Croates

et des Slovènes, les remplit d’angoisses ; ils affirment que les Yougoslaves, qui manifestent aujourd’hui si bruyamment leur volonté d’union, se sépareront dès qu’ils se trouveront en.contact prolongé, et que, comme il arrive assez souvent, ce mariage d'amour se terminera par un divorce bruyant et scandaleux.

Nous ne sommes pas naïfs au point de supposer que le futur État yougoslave ne connaîtra ni les luttes de partis, ni les rivalités régionales et, bien que la censure, qui n’a jamais été plus vigilante que depuis qu’on en a solennellement proclamé la disparition, arrête les télégrammes les plus anodins de Belgrade et de Zagreb et s'efforce de nous maintenir dans une ignorance paradisiaque, l’écho des discussions qui se sont élevées entre les représentants de l’ancienne Serbie et de la Croatie est arrivé jusqu’à nous; et nous savons que les négociations ont été assez orageuses. L'accord n’a pas été conclu sans peine et il n’est pas sûr que lés divergences qui se sont manifestées n’aient pas laissé, çà et

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1à, une certaine amertume. En dépit cependant des malentendus et des difficultés que nous ne nous dissimulons pas, mais que certains adversaires des Yougoslaves, par pusillanimité ou calcul, exagèrent de la façon la plus ridicule, nous avons le droit d’envisager, sans trop de pessimisme, les perspectives d'avenir du futur État balkanique, et nous ‘pouvons, sans naïveté excessive, espérer que la fusion sera assez rapide et complète entre les divers groupes qui se rassemblent aujourd’hui autour de Pierre et d'Alexandre Karageorgévitch.

On désignait d'habitude, avant 1914, sous le nom de Yougoslaves, c’est-à-dire de Slaves du Sud, les Slaves qui, depuis le vire siècle, se sont établis dans la Péninsule des Balkans, de la rive droite du Danube à la côte de l’Adria- tique et de la Mer Noire. A l’ouest, les Serbes, les Croates -et les Slovènes se distinguent nettement de leurs voisins de l'Est, les Bulgares, qui occupent les plaines de la rive méridionale du Danube inférieur et les versants de la Stara- Planina (Balkans). La langue bulgare est très voisine du ‘serbe, mais, depuis 1913,les Bulgares ont répudié leurs origines slaves ét ils se font gloire d’appartenir à la race tour2nienne. [1 est exact qu’à mesure qu’on approche de la Mer Noire, les influences ouralo-altaïques apparaissent plus clairement, et l’habitude s’est introduite depuis quelque temps, de réserver le nom de Yougoslavie à la partie occidentale de la Péninsule.

. La Yougoslavie, prise ainsi dans son sens étroit, forme une sorte de triangle rectangle, dont le côté nord suit la Drave, passe un peu au sud du lac Balaton, dans la direc-

tion de Segedin et d'Arad jusqu’au massif orieital du Banat. Le deuxième côté longe les monts du Banat, vers de Timok et, par la Stara Planina, le Rilo et le bassin. de la Stroumitsa, atteint l’Égée vers Salonique ; l’hypothénuse du triangle va de Salonique à l’embouchure de la Sotcha (Isonzo), en se confondant depuis Skadar (Scutari), avec la

côte de l’Adriatique. À a

La partie occidentale de la Péninsule Élu est

beaucoup plus accidentée que la région orientale ; les montagnes, nombreuses, tourmentées, souvent épaisses et fort élevées, y rendent les communications difficiles, et divisent

le pays en un assez grand nombre de régions naturelles ; à. première vue, rien n’y semble ordonner et préparer la naissance d’une puissante unité politique. L’Istrie et la Dal- . matie, à l’ouest, sont séparées de l’intérieur par le puissant. massif des Alpes Dinariques, qui n’est interrompu que par de rares passages ; par là s’explique l’extrême importance qu'ont prise les quelques ports qui se trouvent au défilé de ces passages, Trieste, Riéka (Fiume), Doubrovnik (Raguse).

La région centrale ou moravo-vardarienne où se rencontrent et s’enchevêtrent les chaînes pindéenne et dinarique, le: massif du Rhodope et les dernières ramifications des Carpathes, présente au point de vue morphologique et climatique des différences profondes avec la plaine de la Pannonie.

La verdoyante Bosnie, avecses riches cultures de pruniers.. et ses magnifiques hétraies, offre un contraste saisissant. avec la tristesse dénudée du plateau karstique, ses rares poli, ses déserts pierreux et ses sources vauclusiennes.

À ces divisions naturelles correspondent) des groupes:

ethniques particuliers, d'autant plus distincts que l’action des conditions physiques a été renforcée par l’évolution historique. Tout d’abord, les Slaves y ont trouvé des habitants qui n'étaient pas partout les mêmes et qu’ils ont len--

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tement absorbés ; ce mélange avec les populations autochtones a nécessairement accentué les différences qui existaient probablement déjà entre les tribus conquérantes. Par la suite, ils ont été soumis à des influences extérieures très variées ; à l’Est et au Sud,ils ont subi plus ou moins l’action de la Grèce et de Byzance, tandis qu’à l’Ouest et au Nord, ils étaient en contact avec l'Occident, l'Italie et l’Allemagne. Les uns se sont rattachés à l’église orthodoxe tandis: que les autres, après une période plus ou moins longue d’hésitation, se rattachaient au catholicisme romain. Plus tard, la plupart des Yougoslaves ont été soumis à la domination musulmane ; la victoire de l'Islam a laissé des traces singulièrement profondes: Dans certaines régions, en particulier en Bosnie, la noblesse et une partie importante de la popu- lation ont adopté l’islamisme. L'autorité des sultans ne s’est pas exercée partout dans les mêmes conditions ; alors que, dans les montagnes de la Tsrna Gora,les Turcs se heurtaient à une résistance qu’ils n’ont jamais réussi à vaincre complètement et que dans les districts éloignés et d’accès difficile de la Vieille Serbie les conquérants avaient à lutter contre les insurrections presque permanentes, qui entretenaient les vertus militaires et l’esprit d'indépendance, la raïa (le troupeau) de la plaine, écrasée sous un joug impitoyable, opposait à ses oppresseurs le mensonge et la ruse. L'invasion musulmane, d’autre part, en brisant l’unité et la force de résistance des Yougoslaves, a favorisé vers le Nord et l'Ouest les progrès des peuples étrangers qui se sont étendus à leurs dépens. Les côtes de la Dalmatie et de l’Istrie ont été soumises par les Vénitiens, la Slovénie a été envahie par les colons allemands, tandis que la Croatie et la Slavonie défendaient péniblement leurs droits contre le despotisme habsbourgeois ou la tyranie magyare. L'histoire grève ainsi d’une lourde hypothèque l’avenir

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du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, et c’est une histoire fort récente, puisque, à la veille de la premuère

guerre balkanique (1912), les 12 millions de Yougoslaves

étaient encore soumis à six ou sept régimes différents : les Slovènes de la Carniole, de la Styrie méridionale et de l'Istrie (environ 1.500.000) envoyaient leurs députés au Reichsrat et étaient rattachés à la Cisleithanie, de même que

les Yougoslaves de la Dalmatie (600.000). La Croatie et la Slavonie (2.400.000 habitants) dont la condition était réglée . par la nagodba (entente) de 1888, faisaient partie du royaume

de Hongrie et leurs représentants siégeaient à Budapest ; du moins jouissaient-elles,en principe, d’une assez large autonomie ; elles possédaient leur diète particulière (le Sabor de Zagreb), d’où relevait l’administration intérieure, et le croate était la langue officielle du pays. Les Serbes de

Hongrie (Sirmie et Banat, environ 700.800), au contraire,

faisaient partie intégrante du royaume de Saint-Étienne et étaient livrés sans défense à l’exploitation magyare ; la Bosnie Herzégovine (1.800.000 habitants), que se disputaient l’Autriche et la Hongrie, demeurait indivisée et avait son admunistration propre et son statut particulier. Le royaume de Serbie ne comptait guère plus de 3 millions d’habitants et la Tsrna Gora 200.000, tandis que plus de 2 millions de Serbes vivaient encore sous le joug musulman.

Ne faut-il pas un étrange optimisme, nous dit-on, pour espérer l’amalgame rapide de ces populations que tout divise, l’histoire, les mœurs, l’organisition sociale, l'écriture, la religion. Comment réconcilierez-vous et rassemblerezvous dans un patriotisme commun ces musulmans, ces oTr-

thodoxes et ces catholiques qui se persécutent depuis des siècles et chez qui l’idée de race est infiniment plus faible

que le fanatisme religieux ? Les Croates et les Slovènes ont

été fort longtemps les sujets de l'Allemagne et ils se sont

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pénétrés de ses méthodes ;-les Dalmates ont été, pendant plusieurs siècles, à l’école de Venise, et encore aujourd’hui lé voisinage de l’Italie imprime à leur existence .et à leur pensée, une tournure spéciale, tandis que chez les Serbes de la Choumadia et de la Morava un siècle de liberté n’a pas complètement effacé l’empreinte musulmane. Par quel philtre magique, fondre en un solide alliage ces éléments réfractaires ? Par quel prodige arrivera-t-on à résoudre ces dissonnances dans une suave harmonie ?

IT

Ces jérémiades ont pour premier inconvénient d’être parfaitement inutiles. Quoi qu’en pensent encore certains austrophiles attardés, l'Autriche n’a pas été détruite par les Serbes, elle a succombé sous le poids de ses propres fautes. Nous nous sommes réjouis de sa disparition, parce que l'événement avait prouvé depuis longtemps qu’elle était parfaitement incapable de se réformer. Mais il eût suffi à ses souverains d’une très faible dose de générosité, ou même de simple bon sens,pour que la monarchie danubienne pour- . suivit son existence. Peut-être même, avec un peu d’adresse et de bienveillance, les Habsbourgs auraient-ils réussi à amener les Serbes indépendants à se rattacher à la monarchie danubienne, sous une forme plus ou moins étroite. Ils ont laissé passer l’heure et leur irréparable sottise les a acculés à la catastrophe ; ils sont seuls responsables des ruines accumulées. Aujourd’hui nous sommes en face d’une situation que nous n'avons pas créée et qu’il n’est au pouvoir de personne de modifier. L’Autriche est morte, et nous ne sommes plus au siècle des miracles ; personne ne la ressuscitera. À quoi bon, dès lors, se confondre en lamentations

stériles et en regrets superflus ? Notre rôle consiste-t-il vraiment à jeter le découragement parmi les jeunes peuples qui naissent à la vie, en leur traçant un si sombre tableau -des calamités qui les attendent ? On n’accomplit rien de grand dans la vie sans la foi et, à n’envisager l'avenir que sous les perspectives les plus lamentables, nous finirions

par sombrer dans une inertie qui ne profiterait qu’à nos

adversaires. RU, Cet avenir que l’on nous peint sous des couleurs si moroses, est-il d’ailleurs tellement alarmant, et faut-il vraiment supposer que l’union des Yougoslaves se heurtera à des obstacles invincibles ? Des froissements, des rivalités, des malentendus, — ils ne manqueront pas. Mais les intéressés

nous affirment que l’entente se réalisera beaucoup plus ai

sément que nous le supposons, et que les forces de cohésion

l’'emporteront rapidement sur les éléments centrifuges.

Leurs raisons sont sérieuses et il n’est pas superflu de les rappeler.

Les travaux récents des géographes les plus autorisés ont mis en lumière un fait essentiel qui a été développé

récemment avec une force singulière par M. Cvijié, dans

son livre : La Péninsule Balkanique. M. Cvijic, dont le renom .

est européen, apporte un témoignage d’autant plus pré-! cieux qu'il repose sur tout une vie de recherches et que ses

conclusions n’ont pas été dictées par les événements actuels.

Un point capital ressort de ses études. Les diverses régions naturelles de l’Europe Orientale, si nettement délimitées

qu’elles nous apparaissent, sont fort loin d’être séparées .

\ : s RER : ee par des cloisons impénétrables. Au contraire, elles sont re-

liées les unes aux autres par une série de communications

Le

transversales ou longitudinales, où passent des routes qui

ont été pratiquées depuis les époques les plus reculées ; des relations constantes se sont maintenues ainsi entre les di-

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vers groupes ethniques, si bien qu'ils ont à la fois une physionomie individuelle très tranchée et un air de famille qui les distingue, à première vue, de leurs voisins.

Les voies longitudinales ont toujours joué un rôle de premier plan. La plus célèbre et la plus importante suit la vallée de la Morava, que le Vardar continue directement vers le sud et qui, prolongée au nord et au nord-ouest par le Danube et ses grands affluents, unit à l’Égée et à l’Asie- Mineure la Voëvodie serbe, la Slavonie, la Croatie. Suivant l’expression pittoresque de M. Devas (La Nouvelle Serbie), . c'est une sorte d’artère-aorte de l’organisme yougoslave. Sur cet axe central, s’'embranchent une série de voies secondaires qui, à travers la Vieille Serbie, l’Albanie et la Bosnie, mettent en relations l’Adriatique et l’intérieur. Vers l’endroit où finit la Morava, au confluent de la Save et du Danube, s'élève la capitale de la Serbie, Belgrade, à proximité du confluent de la Drave et de la Tissa, au centre du groupe hydrographique le plus imposant de l’Europe. Par la Drave et [a Save, et leurs affluents la Mubhr, la Koupa,la rivière croate, l’Ouna, le Vrbas, la Bosna et la Drina qui viennent de la Bosnie et des régions pindo-dinariques, la Choumadia, noyau de la Serbie centrale, étend ses vues vers la Slovénie, la Croatie, la Dalmatie et la Bosnie ; tout la désigne ainsi pour devenir le centre de la vie politique économique et intellectuelle du nouveau royaume ; trop éloignée pour opprimer les autres régions historiques, qui conserveront une très large autonofie, elle jouera le rôle de direction et de défense qui, dans tous les pays, appartient aux capitales. Comme elle a, pendant plusieurs siècles, arrêté la poussée ottomane, elle barrera aux Allemands la route de l'Orient, surveïllera les Magyars, contiendra les Bulgares qui n’acceptent pas leur défaite et tendra la main à la Roumanie et à la Grèce.

Les circonstances historiques d’autre part n’ont pas eu pour unique résultat de jeter parmi les Yoügoslaves des germes de division. Depuis les temps les plus reculés, maïs surtout depuis les invasions turques, les populations de la Péninsule ont été brassées par le flux et le reflux d’incessantes oscillations. Le passage des armées et les rapines dés. pachas, les rafles périodiques d’enfants que l’on enlevait pour les incorporer dans les corps de janissaires, les insurrections et les répressions féroces qu’elles entraînaient, les. épidémies et les famines, sans parler du passage annuel des pâtres qui conduisaient régulièrement leurs troupeaux de la plaine dans la montagne et des longs convois de colporteurs, ont déterminé un extraordinaire mélange de peuples. Avant ces dernières années, nous soupçonnions à peine l’importance de ces migrations dont le flot emportait parfois des. : dizaines de mille familles ; les plaines, désolées par la guerre, la famine et la maladie, ont été dix fois repeuplées par les colons descendus des montagnes, tandis que vers le nord et l’ouest, les vides étaient comblés par les proscrits ” ou les fugitifs que chassait la tyrannie turque. Par là, en dépit des contrastes géographiques et de la diversité de l’évolution historique, s’est maintenue et accentuée l’unité nationale ; de Lioubliana à Skoplié, et de Doubrovnik à Belgrade, c’est partout un même peuple que nous rencon- | trons, si semblable à lui-même dans sa variété, que tous les: voyageurs en ont été frappés. Un Dalmate est certainement très différent d’un paysan de la Choumadia et un Slovène se distingue nettement d’un pâtre de la Rachka ; mais ils n'en sont pas moins marqués par une certaine communauté de traits qui ne permet de les confondre ni avec un Albanais, ni avec un Bulgare. Sur les bords de la Sotcha ou du Vardar les mêmes légendes se transmettent de génération en géné- Le ration ; les pesmés qui célèbrent Marko Kraliévitch, Bran-

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kovitch ou le roi Lazare, et les cycles de Kossovo ou de Kara- Georges, ne sont pas moins répandus dans l’Herzégovine ou la Bosnie que dans le bassin de la Morava ; on trouve près de Zadar un Champ de Kossovo et aux portes de Pola uñ ancien amphithéâtre romain est devenu le tombeau de Marko ; l’art décoratif populaire, les broderies, les tapis s’inspirent des mêmes motifs : la zadrouga, la famille communautaire, se rencontre chez les Croates comme chez les Serbes. Partout, sous les apports superficiels des civilisations diverses qui, à des époques successives, ont recouvert telle ou telle partie de la Péninsule, subsiste le fonds ethnique primitif : les apparences ont varié, le cœur n’a pas oublié ses origines. À

Cette unité fondamentale de la nation yougoslave se marque par l’identité de la langue. Le croate et le serbe ne sont en effet qu’un même dialecte, écrit en caractères différents. Les Serbes qui viennent d'accepter le calendrier gré-” gorien, renonceront sans douté, dans un temps plus ou moins rapproché, à l'alphabet cyrillique et alors le nom même de Croate et de Serbe, qui ne répond à aucune différence réelle et ne représente plus que des souvenirs historiques assez confus, disparaîtra. Les Slovènes qui occupent les pentes des Alpes Juliennes et des Karavankes, le haut plateau du Karst, ainsi que les vallées supérieures de la Drave, de la Save et de la Sotcha, avec Lioubliana (Laybach) pour capitale, ont conservé leur dialecte comme langue littéraire ; fort peu nombreux, ils ont cru, comme les Slovaques, qu'ils résisteraient mieux à la pénétration allemande, en se rattachant étroitement au parler populaire ; ils n’en ont pas moins subi l'influence de Vouk Karadjitch, l'illustre fondateur de la langue serbe moderne, et de Louis Gaï, le prophète de l’Tlyrisme qui, vers 1830, se fit le prédicateur éloquent de l’union yougoslave. En particulier

sous l’action de Bleiweis et de son école, le slovène s’est développé dans le même sens que le serbo-croate et la fu-. sion complète sera facile et rapide. Dès maintenant, la masse du peuple, sans s’arrêter à de puériles distinctions grammaticales, a un sentiment profond de l’unité de la langue you-

goslave, nachki, notre langue. « Qu’entendez-vous par

nachki ?» demandait Murko, le slaviste bien connu,àunbatelier de Doubrovnik. (Monsieur, lui ‘répondait le bateker, ici nous parlons la langue que la mère nous a apprise : serbe, croate, c’est l’affaire des Messieurs de disputer là-dessus. » — Du Quarnero au Vardar, des montagnes du Banat à Go-

ritsa, les paysans et les ouvriers s’entendent sans la moindre

difficulté, et la différence entre le-slovène et les dialectes les plus éloignés de la Serbie est infiniment moindre qu'entre le vénitien et le toscan.

On répète toujours que les Croates sont cthoide et les Serbes orthodoxes. Sous cette forme absolue, ce n’est pas exact, mais il est vrai que la plupart des Croates se rattachent à l’église romaine et que l’orthodoxie domine parmi les Serbes. Les Habsbourgs auraieñt manqué à leurs

traditions les plus anciennes, s’ils n’avaient pas essayé de

profiter de ces divergences religieuses pour jeter la division

et la haine entre les Yougoslaves. Leur. plan a obtenu :

quelque temps un certain succès ; mais il a été vite percé à

jour, et, dès le moment où on a reconnu le but qu ils pour-

suivaient, les intrigues de la Cour de Vienne ont été déjouées par la ferme raison des populations. Les Serbes sont

très peu enclins au fanatisme : brat yé mio, koyé véré bio, .

dit le proverbe : c’est mon frère, de quelque religion qu’il soit. Aujourd’hui, les quelques meneurs qui, par étroitesse de cœur, ou pour quelque raison plus méprisable encore, entretenaient des querelles surannées, sont absolument discrédités et'ils sont reniés par le clergé lui même. A Chi-

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cago, le 24 août 1915, les prêtres yougoslaves des États- Unis ont solennellement proclamé que les divergences confessionnelles ne leur paraissaient nullement de nature à s'opposer à un développement commun de peuples constitués en État. | Cette passion d'unité, qui, en dépit de tous les obstacles, pousse les uns vers les autres les Serbes, les Croates et les Slovènes, correspond d’ailleurs à des intérêts matériels impérieux. Les diverses régions yougoslaves sont complèmentaires les unes des autres ; en les séparant, on les ruine ou du moins on les condamne à végéter dans une demimisère. Les provinces karstiques, désolées par le vent et brûlées par le soleil, ont besoin des céréales que produisent en abondance la Slavonie et la Serbie méridionale ; la Dalmatie, qui ne peut demander à. l'Italie le blé qui lui manque ni lui vendre ses vins, ses huilés, et son poisson, est le débouché naturel des graines, des fruits et du bétail de la Serbie ; et les bois de Bosnie sont indispensables à ses Marins ; Doubrovnik, qui du XIVe au xvII® siècle a été un des ports les plus actifs de la Méditerranée, s’est endormie du paisible sommeil d’une petite ville de province, dès qu’elle a été coupée de l’intérieur ; Riéka (Fiume), serait condamnée à une rapide décadence, si elle cessait d’être le débouché des vallées de la Drave et de la Save.

On s’imagine volontiers que la pensée de rassembler toutes les terres yougoslaves est d’origine récente et qu’elle est sortie de la conception ambitieuse de quelques politiques ou de la fantaisie de quelque agitateur. Rien de plus complètement inexact. En réalité, nous sommes ici en présence d’un besoin élémentaire qui se traduit d’abord par une poussée instinctive et qui prend peu à peu une forme plus précise. Au Moyen-Age, il inspire et domine la politique des Némania et d'Étienne Douchan, le plus grand d’entre eux :

FRNEST DENIs. 4

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