‹ Du Vardar à la Sotcha 1923Chapitre 8 sur 42 · DU Y ARD AR AL ASS DT OHA · texte numérisé non relu

DU Y ARD AR AL ASS DT OHA

il se maintient solidement au ‘milieu même des tristesses de

l'oppression turque. Dès que le joug devient moins lourd,

la Serbie songe à reprendre son rôle historique. Kara-George,

au moment où, à la tête de quelques poignées de paysans, il soutient péniblement l’assaut des hordes ottomanes, ne

se contente pas de poursuivre l’affranchissement de la Choumadia, mais il appelle à l’indépendance. la Bosnie et

l’Herzégovine. Pendant que les janissaires turcs occupent encore Belgrade, Garachanine et le prince Michel préparent un plan de confédération balkanique ; au moment où M

Serbie, compromise et ruinée par les folies de Milan, se

débat sous les serres autrichiennes, sans alliés, sans amis,

sans armes, son existence soutient les Croates dans leur. lutte contre les Magyars et l’esprit de la race anime les . Déclarants de Zadar, quand ils appellent à une action commune les Serbes et les Croates de Hongrie. Le peuple serbe, écrit M. Loiseau, qui a étudié les questions adriatiques avec une si pénétrante finesse et une impartialité si avertie, est, à s’en tenir à la carte, le plus tronçonné de

l’Europe. Moralement, c’est peut-être le plus uni ; il na

point de progrès à réaliser sous ce rapport.

Il est exact, cependant que, jusqu’en 1914, quelques

vestiges des défiances ou des susceptibilités provinciales qu’avaient suscitées et qu’entretenaient les gouvernements de Budapest et de Vienne, survivaient encore dans certains

groupes ; ils devenaient chaque année plus rares et per-.

daient, à vue d’œil, toute autorité sur la foule. Ces dernières

résistances. particularistes ont été emportées par l’indigna- .

tion et la colère unanimes qu’a déchaînées la politique odieuse des généraux et des fonctionnaires autrichiens, depuis le début des hostilités. L'histoire n’est pas faite encore de cés années terribles-et le dossier des crimes abomi-

nables dont les Slaves ont été victimes est loin d’être com-

A VOUGCOSLAVIE SI

- splet ; ce que nous savons suffit déjà pour que nous sentions qu'entre les victimes et le bourreau, aucune réconciliation n'est possible : arrestations en masse, déportations impla- -cables, pendaisons par centaines, camps de concentration, que la faim, la maladie et les mauvais traitements transforment en cimetières. Le 28 juillet 10914, le jour de la déclaration de guerre, et tien ne prouve mieux combien l’idée nationale paraissait dès Jors redoutable aux Allemands et aux Magyars, 5.000 personnes arrêtées en Dalmatie, en Istrie et en Croatie ; en Bosnie, les pendaisons se chiffrent ‘par milliers ; le général Potiorek, conseiller intime de l’Empereur, que son désastre du Roudnik a rendu célèbre, a signé de sa main 3.500 condamnations capitales. Dans cette province d’Istrie, que des polémistes mal informés voudraient nous représenter comme indifférente à l’idée yougoslave, plus de 10.000 personnes ont été arrachées à leurs foyers, internées en Styrie, livrées aux insultes et aux per-

-sécutions des populations hostiles ; presque tous ces déportés ont succombé à la misère, au froid, au typhus. Le nombre des victimes connues atteint près de 100.000, et combien ont disparu, sans laisser de traces, dans les fossés -de la route ou les charniers des geôles. L’Allemagne et l'Autriche se sont souillées de tels forfaits qu’elles ont dépassé les forces de notre indignation, et notre mémoire accablée laisse tomber ces souvenirs douloureux. Rien ne saurait faire pourtant que le passé n’ait pas existé. Les Yougoslaves se sont attachés à l’indépendance avec d’autant

. plus de fièvre et de frénésie, que leurS sacrifices ont été

“plus durs et leurs souffrances plus longues. Les souvenirs des divisions anciennes ont été refoulés par les luttes récentes. dans un lointain nuageux ; catholiques ou ortho- ‘doxes, paysans de la Morava ou bourgeois de Zagreb, musulmans de Bosnie ou libéraux de Lioubliana, une seule

pensée remplit les cœurs : travailler à la grandeur de la patrie nouvelle qui s’est fondée dans le sang des martyrs et les larmes des victimes, et qui sera assez forte pour défendre … les générations nouvelles contre le retour des oppresseurs, qu’ils se nomment Magyars, Allemands, Vénitiens, Turcs

ou Bulgares.

Cet État, dont la naissance a causé de si terribles souffrances, l’Europe civilisée et la France, en particulier, ont un intérêt manifeste à sa puissance et à sa prospérité. Quelles que soient la ténacité éprouvée des Fchèques et leur inébranlable constance, leur situation serait périlleuse s’ils demeuraient exposés seuls à la ruée germanique et il n’est pas sûr que leur force suffise à barrer à l’Allemagne la route de l’Est.Ils ont besoin d’alliés comme nous avons besoin à l’Est d’une grande ligne de couverture de la Baltique” à l’Égée ; il est: nécessaire à notre propre sécurité, que la Bohême soit flanquée au nord par une Pologne puissante, au sud par un solide Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes. Étroitement uni à la Grèce, appuyé sur l’Adriatique à l’Ouest,et à l’Est sur les montagnes qui bornent le Banat et séparent la Morava et le Vardar des districts bulgares, traversé par le Danube et arrosé par quelques-unes des plus belles rivières de l’Europe, il possédera tous les. éléments d’un rapide développement et il offrira à la France un admirable terrain A économique et . morale. # 4

Avant la guerre, le commerce de la Serbie ne dépassait pas 200 millions. Mais elle ne comptait encore que moins de 3 millions d'habitants, sur une superficie de 48.000 kilomètres carrés ; elle aura désormais 13 à 14 millions d’habi-

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tants, avec 240.000 kilomètres carrés, c’est-à-dire environ cinq fois plus. Puis son développement économique était arrêté par l’attentive méfiance et la jalousie agressive de l’Autriche, qui voulait la maintenir pauvre, afin de lavoir. dans sa dépendance ; en 1879, quand Ristitch signe un traité de commerce avec l'Angleterre, le Cabinet de Vienne oppose son veto, et le ministre, qui a commis l’impardonnable faute de chercher de nouveaux débouchés pour son pays, est contraint de quitter le pouvoir ; en 1905, nouvelle intervention des Habsbourgs, parce que la Serbie a essayé de se rapprocher de la Bulgarie et de conclure avec elle une sorte d'union douanière, qui lui permettrait d'obtenir de. meilleures conditions dans ses négociations ävec les autres pays. |

Débarrassée de ces entraves, la Serbie doit rapidement atteindre une grande prospérité économique, parce qu’elle dispose de remarquables ressources naturelles. Pendant la domination romaine, les vallées de la Drave et de la Save étaient un des plus riches greniers de l’empire Sirmium (Mitrovitsa), Singidunum (Belgrade), Naissus, Ulpiana, étaient des cités populaires et riches. La vallée de la Boïana, aujourd’hui inculte et déserte, nourrissait au Moyen-Age une population très dense et était semée de villes industrieuses et de villages si nombreux et si riches que, suivant un voyageur du vie siècle, elle « ne le cédait à aucune des parties de l'Italie. » Raguse centralisait le commerce des Balkans, ses vaisseaux parcouraient les mers les plus lointaines et elle avait des colonies actives et riches en Angleterre, dans les Pays-Bas et en Espagne. La Dalmatie est une des régions les plus saines de la Méditerranée : la malaria y est inconnue, sauf dans le bassin inférieur de la Néretva (Narenta), qu’il serait facile d’assainir. Il est peu probable que la Yougoslavie exporte des quantités impor-

tantes de céréales et de vin ; en revanche elle peut devenirla première productrice de tabac du monde ; ses cultures de fruits, qui étaient avant la guerre déjà une des principales. richesses du pays, prendront rapidement une immense: extension, et l’élevage donnera d’excellents produits. Les. admirables et immenses forêts de la Bosnie, dont tous les. a voyageurs célèbrent la magnificence, sont à peine exploitées, faute de voies de communications. 5 L’inventaire des richesses du sous-sol est à peine commencé, mais nous en savons assez pour affirmer que la Yougoslavie peut devenir un grand pays industriel. Les. mines du Roudnik et de la Ratchka étaient déjà connues à l’époque romaine ; les Nemania en reprirent l'exploitation et appelèrent des Saxons, qui étaient alors célèbres dans toute l’Europe par leur compétence spéciale ; ils en tiraient d'importants revenus qui expliquent, en partie, leurs succès militaires et les progrès de leur puissance. La richesse | des mines de Monte-Nuovo (aujourd’hui Novo Brdo) et de Monte Argenterio (Srebrnitsa, dans le Kopasnik), était légendaire et le Grec Kristoboulos affirme que l’or et l’argent sortaient de terre comme de l’eau, et que « partout où l’on Re se penchait, on trouvait de larges dépôts d’or et d'argent plus. : abondants que dans les Indes ». Les minerais du Roudnik. = étaient transportés en Italie par les négociants de Dow brovnik. La Serbie orientale et la région du Timok pa- ; raissent particulièrement riches,et tout le monde connaît + l’importance des mines de cuivre de Bor, que l’on a éva- É luées à deux milliards et demi. La Bosnie, à peine explorée,. est riche en charbons et elle promet aux prospecteurs de précieuses découvertes. | La main d'œuvre ne manquera pas. La population est laborieuse, sobre, intelligente, docile, à condition qu’on la. traite avec douceur et qu’on ménage sa susceptibilité très

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LA YOUGOSLAVIE à 55

chatouilleuse : ; elle accueille favorablement les étrangers et se phe facilement aux conditions de la vie moderne. La côte de Dalmatie et les îles sont habitées par une race admirable de marins ; les négociants y sont nombreux, à la fois audacieux et prudents, et ils ont conquis une place importante dans le commerce du monde ; quelques-unes des compagnies de navigation les plus actives sont entre leu:s mains et ils ont fondé plusieurs des entreprises les plus prospères de l'Amérique méridionale. Belgrade est destinée à devenir un des nœuds de chemin de fer les plus importants de l’Europe : là se croiseront les grandes lignes internationales de Bordeaux-Constantinople, par Lyon, Milan, Venise, Riéka et Zagreb ; — Adriatique-Mer Noire, par Bucarest et Odessa, tandis que des voies secondaires, sur Skoplié, Monastir et Scutari, rendront à la Vieille Serbie et à la Macédoine leur antique prospérité et convertiront l’Albanie au travail pacifique.

- I] sera assez facile de rendre à la navigation la Morava, et les frais seraient couverts par les millions d’hectares qu’ont envahis les marais et que l’on gagnera à la culture ; de même pour le Vardar inférieur jusqu’à Koumanoyo. De Koumsnovo. à Stalatch, sur la Morava, un canal mettra en communication les deux fleuves, et une voie navigable rattachera l’Égée au Danube et à l’Europe centrale.

Pour compléter l'outillage de leur pays et exécuter le vaste programme de travaux publics, qui est une des conditions indispensables de son relèvement et de ses progrès, la Yougoslavie aura besoin de capitaux importants et du concours de nombreux spécialistes. La France y trouvera un admirable champ d’action. Il convient de ne pas oublier que la dislocation de la Turquie a ouvert pour nous une crise sérieuse, en nous privant d’un marché dont nous avons eu longtemps le monopole et où, malgré les progrès récents

LE

de l'Allemagne, nous tenions ‘encore une place honorable. Que survivra-t-il, après la paix, des traditions qui nous

permettaient de soutenir la concurrence avec des rivaux

plus audacieux et plus actifs ? Si nous ne voulons pas être :

relégués à un rôle tout à fait inférieur, de sérieux eflorts seront nécessaires pour nous refaire une clientèle. Un peuple ne vit pas uniquement de gloire et, pour que l’hé-

roïsme de nos soldats n’ait pas été dépensé en pure pette, . il est nécessaire que nos ingénieurs, nos négociants et nos industriels se mettent énergiquement à l’œuvre. Nulle part

le terrain n’est mieux préparé et plus favorable qu’en Serbie. Déjà avant la guerre, notre influence morale et économique

y était grande, et Belgrade accueillait avec empressement nos financiers, nos techniciens et nos savants. Ces liens ont : |

été singulièrement resserrés par les événements récents. Nulle part, les revendications des Yougoslaves n’ont été

aussi chaleureusement accueillies. Après la retraite d’Albanie, nous avons essayé, par tous les moyens, d’ adoucir les

maux des réfugiés ; c’est notre marine qui a sauvé les débris de l’armée serbe,et ce sont nos officiers qui l’ont reconstituée. L'amitié, scellée par la souftrance et la victoire, il s’agit de l’entretenir dans l’intérêt des deux pays, non pas, bien en=. : tendu, qu’il s’agisse le moins du monde d’exploiter à notre : profit le peuple que nous avons aidé à s’affranchir ou de

le soumettre à une sorte de tutelle. Nous voulons simple- .

ment lui apporter notre appui, et lui offrir notre collabora-

tion fraternelle. Quand Dieu eût créé le monde, a écrit

Lamartine, :

De son œuvre imparfaite, il détourna la face Et d'un pied dédaigneux, la lança dans l’espace,

De semblables fantaisies ne sauraient convenir à de simples mortels. La France a, la première, nettement perçu le sens

ÉA- "YO UGOSILAVIE 57

profond et le vrai caractère de la guerre ; par un penchant invincible de son génie, généralisateur et systématique, elle lui a donné son impulsion aéfinitive ; elle a reconnu que, pour vaincre l’Allemagne, il ne suffisait pas d’arrêter ses armées, mais qu’il fallait opposer une-doctrine à ses conceptions et, en face de son mysticisme belliqueux, elle s’est proposé de régénérer le monde par l’émancipation des peuples, Mais ces peuples qu’elle convie à l’existence et au travail, elle a le devoir de soutenir leurs premiers pas encore chancelants et, pour qu’ils écoutent ses conseils, il faut qu’elle s'applique à ne pas perdre leur confiance.

Il serait puéril, cependant, de se dissimuler que les débuts de la.Conférence de la paix ont éveillé chez nos amis de l’ancienne monarchie austro-hongroise une certaine angoisse et qu'ils laissent, en particulier chez les Yougoslaves, plus d’anxiété que de satisfaction. Ils se plaignent, non sans quelque apparence de raison, qu’on neleur attribue pas, dans les discussions, la place à laquelle ils ont légitimement droit, et qu’on oublie un peu vite les services qu’ils ont rendus. Sans la résistance serbe de 1914 et la victoire du Roudnik, les forces austro-hongroises seraient arrivées à Salonique avant que l'Angleterre eût pu organiser son armée, et leur avance eût entraîné les plus graves dangers pour l'Égypte et Suez. Par la suite, le rôle à la fois matériel et moral des régiments serbes dans la campagne des Balkans a été décisif et il n’est pas sûr qu’en face des hésitations de l’opinion en Angleterre et en France Salonique n’eût pas été abandonnée, si les chefs les moins favorables à ce qu'ils regardaient comme une aventure ou une diversion sans portée n’eussent été retenus par la honte d’abandonner nos alliés. L'événement a depuis prouvé clairement l'immense faute que nous aurions commise en laissant à l’ennemi ce champ de bataille oriental. La victoire de la

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Tsrna, qui a déternuné l'effondrement de la Bulgarie, a jeté la consternation dans toute l’Allemagne et a marqué le moment où nos adversaires ont jugé la victoire impossible. En même temps, la révolte latente ou ouverte des Yougo-slaves a brisé, sur la Piave, l’offensive autrichienne et a permis aux Italiens de prendre leur revanche du désastre de. Caporetto. Si l’Autriche s’est écroulée, ce sont les Slaves. qui lui ont porté le coup décisif. De semblables souvenirs. leur permettaient de supposer qu’on ne les reléguerait pas. au second plan, en même temps que d’autres nations, dont. Pamitié nous est certes précieuse, mais à qui leur situation. n’a pas permis de prendre une part active dans le combat. Les Serbes supposaient que,.dans le monde nouveau qu'il s’agit d’inaugurer, on classerait les États moins d’après le chiffre de leur ancienne population que d’après les sacrifices. qu’ils ont acceptés, les pertes qu’ils ont subies et la part: : qui leur revient dans la victoire commune. Ils estimaient E que la France n’avait rien à perdre à accepter ce critérium,. n: et ils se jugeaient autorisés, à tous ces points de vue, à marcher de pair avec les plus grandes nations. [ls connaissent notre histoire et ils répètent volontiers la parole de Jeanne. d'Arc : (Il a été au péril, il est juste qu’il soit à l’honneur ». Question d’amour-propre ? Vanité puérile ? Pas le: moins. du monde. Les Yougoslaves se demandent avec. anxiété quels desseins ou quelles incertitudes se dissimulent sous ces fantaisies protocolaires, et ils redoutent les. déceptions qu’elles paraissent leur préparer. Aussi éloignés. que possible de toute ambition impérialisté, ils ne réclament. Re que leur propre bien ; mais ce qui leur appartient, ils l'ont. : assez chèrement payé pour qu’on ne le leur marchande pas. Certaines âmes évangéliques, chez nous ou chez nos alliés, poussent le pardon des offenses si loin qu’elles seraient prêtes à sacrifier nos amis à nos adversaires, et il ne manque

Te

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. pas, en France et en Angleterre, de défenseurs de la Bulgarie. Les Serbes pensent que certaines discussions sont, en elles-mêmes, une offense, et ils n’admettent pas que la question de la Macédoine puisse même être posée. Ils ne toléreraient pas davantage qu’on leur contestât la pleine et entière possession de la Dalmatie, où l’immense majorité de la population est/slave, qui est indispensable à leur développement économique et qui, depuis le Moyen-Age, n’a jamais cessé d’être un foyer rayonnant de leur vie nationale. Ils n’ont pas ménagé leur sang et, depuisle début des hostilités, ils n’ont jamais déserté leur place au danger ; ils ne comprendraient pas qu’on accordât à d’autres alliés un traitement de faveur que rien ne justifie. Certains territoires» comme l’Istrie, sont mixtes et peuvent être contestés.; les Yougoslaves demandent qu’on consulte les populations et ils se déclarent prêts à se soumettre à un plébiscite loyalement pratiqué. On ne voit pas bien les arguments qu’on pourrait leur opposer.

Tiendra-t-on compte de leurs désirs ? Nous l’espérons, d'autant plus que, si l’on passait outre, en même temps que l’on violerait les principes les plus sacrés, on risquerait de créer une situation singulièrement périlleuse. Leur déception, qui serait d'autant plus cruelle qu’elle succéderait à de plus magnifiques espoirs, provoquerait un sentiment de colère qui pourrait parfaitement aboutir à une révolution. [1 n’est jamais prudent d’acculer des peuples à des résolutions extrêmes, surtout quand il s’agit de peuples jeunes, ardents, dont les nerfs ont été tendus à l’extrême et chez qui la longueur des épreuves a nécessairement atténué les facultés de modération réfléchie et de calcul. Il n’y a pas de bolcheviks en Serbie, jusqu’aujourd’hui. Il n’y aurait plus que des. bolchevistes, le jour où les aspirations nationales auraient

été trompées.

Nous avons on raillé la pauvre psychologie des

Allemands et les sottises incroyables où les a acculés leur

superbe. Ne tombons pas dans les mêmes erreurs. Le pa-

triotisme est, avant tout, un sentiment et une religion ; il

inspire les sacrifices les plus merveilleux, et il prépare les

âmes aux plus effroyables aberrations. La Commune na-telle pas été provoquée par le désespoir de la défaite ? Les Serbes ont tout donné, tout abandonné, tout sacrifié pour

réaliser le rêve qui, depuis des siècles, agitait sourdement leurs âmes ; si on les dépouille au moment même où ils touchent au but, plutôt que de s’incliner devant l'injustice du destin ils mettront le feu à l'Europe orientale. Au Congrès de Berlin, dont il ne faudrait pas que le Congrès.

de Paris reprît les traces, lord Beaconsfield consolait les

Grecs avec une insolente ironie : la Grèce a un bel avenir ; elle peut attendre ; Bismarck, de son côté, rabrouait les Serbes que navrait l’annexion de la Bosnie à l’Autriche : — Que nous importént vos jérémiades ? Nous re sommes pas ici pour satisfaire Vos désirs, mais pour empêcher la conflagration de l’Europe. — Les Karageorgévitch seraient sans doute moins patients que le pauvre Milan, et moins faciles à apaiser, et les Serbes ne se contenteraient pas d’une lettre de change tirée sur un avenir incertain. — «Ne craignez pas les rois, dit l'épopée populaire de Karageorges, mais prenez garde à la pauvre raïa, quand elle brandira ses droits et ses fourches ! » — On ne verse pas aux peuples l'ivresse de la justice et de la liberté, pour les ramener ensuite aux conventions iniques et aux traités arbitraires. Les Clemenceau, les Wilson, les Lloyd George et les Orlando ne reprendront pas le rôle des Frédéric-Guillaume III, des Metternich et des Har-

denberg. À jouer un pareil jeu, ils risqueraient de faire

sauter l'Europe. Telle est l'emprise du passé sur les esprits,

FA TODGOSÉANVIÉ 61

que nous n'arrivons pas à nous rendre complètement compte de la gravité de la crise qui s’est ouverte en. 1914 ; mais la plus folle des illusions serait de s’imaginer qu’on rétablira l’ordre par un replâtrage et que l’on sortira par une adroite prestidigitation des difficultés au milieu desquelles le monde se débat. Si les diplomates s’obstinent à ne pas comprendre la nécessité d’en finir avec des méthodes surannées, s’ils prétendent opposer aux volontés populaires les conventions secrètes et les marchandages, ils acculeront le monde à la révolution, et, par un détour sanglant, i!s nous ramèneront à l’impérialisme germanique.

IVYATYATYATYATYMNTATTATTATIALIATIATT AT AT AT AT ATTAT AT A CTATTALTA CA UTATTSS à

Mesdames, Messieurs,

| Ÿ OUs avez entendu dimanche dernier une très

brillante conférence de M. Joseph Reinach ; elle était remarquable d’abord parce que l’orateur a un rare talent, mais aussi parce qu’il avait à traiter un grand et beau sujet, un sujet joyeux fait pour créer et entretenir en vous des sentiments d'enthousiasme, de confiance, de satisfac-. tion complète. Ce sentiment de satisfaction complète, je

ne crois pas que vous l’emportiez de ma conférence d’au-

jourd’hui. [1 est beau de vaincre, mais la victoire, même absolue, n’entraîne pas toujours la suppression de toutes les difficultés. Dans la question des Slaves du Sud (Yougo-

slaves) dont je vais vous entretenir aujourd’hui, nous avons, je ne dirai pas des motifs d’inquiétude, ce serait exagéré, =

mais des causes de préoccupation. ds

Un certain nombre de Yougoslaves considèrent la situation peut-être avec un pessimisme excessif ; il faut avouer

(} Conférence faite à Foi et Vie, le 16 décembre 1918.

cependant que ce pessimisme est justifié dans une certaine -mesure.

Au moment où a été conclu l’armistice par lequel l’Autriche mettait bas les armes, il a été décidé que les régions occidentales de l’ancienne monarchie dualiste seraient eccupées par les puissances victorieuses. C’était une clause d’une équité douteuse. En effet, les provinces du sud-ouest de la monarchie étaient, en réalité, occüpées régulièrement dès ce moment-là par le gouvernement yougoslave, qui était allié de l’Entente. :

De plus, il a été établi par le-même armistice que les forces d'occupation seraient les troupes alliées, mais en fait, -ces forces ont été surtout des régiments italiens, et les You- ‘goslaves n’ont pas vu sans quelque émotion les territoires -contestés livrés ainsi aux armées du peuple qui réclame leur annexion définitive. :

Enfin, il s’est trouvé, par une très regrettable coïncidence, que lés limites fixées pour l’occupation des troupes alliées correspondaient d’une façon tout à fait fâcheuse avec les clauses du célèbre Traité de Londres d'avril 1915, traité secret qui n’a jamais été accepté par les Slaves du Sud.

Les Italiens n’ont peut-être pas fait depuis tout ce qui était nécessaire pour calmer les inquiétudes que créait cet état de choses. Ils ont proscrit le plus souvent le drapeau slave ; il s’est produit un certain nombre de faits, qui ne sont pas encore très clairement expliqués, mais qui sont de nature à préoccuper l'opinion publique. C’est ainsi que Riéka, que les Italiens appellent Fiume, qui est une ville slave, est devenue tout d’un coup le théâtre de troubles dont il est difficilé de reconnaître l’origine et la nature. Il paraît que, dans ces troubles, une femme aurait été tuée, une femme Croate très probablement ; les Italiens n’en ont pas moins déclaré qu’il était nécessaire que leurs troupes en-

64 DU NARDAR A 0

trassent dans la ville pour maintenir l’ordre et ils sy sont

établis.

I] y a là un certain nombre de raisons qui expliquent 7.

tristesse, le mécontentement les préoccupations de nos

amis Yougoslaves.

Je crois cependant — Je suis optimiste par tempérament

et aussi par volonté — que ces craintes sont exagérées et qu’en dépit des difficultés momentanées qui peuvent se produire, l’avenir sera tel que nous le désirons, c’est-à-dire que nous assisterons à l'établissement d’une monarchie yougoslave puissante, solide, d’un État qui, du Vardar à nié Sotcha, réunira tous les fils de la Yougoslavie.

Mon optimisme se fonde sur. une série de considérations que je juge décisives. | a

Tout d’abord, la gravité extrême du péril dont les Sérbes et tous des Yougoslaves ont sauvé le monde et l’Europe. Ce n’est pas par hasard que la guerre de 1914 a eu son origine dans la Péninsule des Balkans et à Belgrade : c’est parce que Belgrade fermait aux Allemands la route de l’Orient et arrêtait leur marche vers Bagdad. Depuis longtemps, bien.

avant la fondation de l’unité germanique, les pangermanistes

prévoyaient et préparaient cette prise de possession de l’Orient. Déjà en 1842, l’économiste List parlait des immenses espérances que pouvait créer à l'Allemagne une. union intime avec la Hongrie. « Si, disait-il, les Magyars deviennent les alliés et les amis de l'Allemagne, l'Asie tout

entière nous est ouverte, la Péninsule des Balkans nous est.

soumise et alors se fondera un immense empire qui, de la Mer du Nord au Golfe Persique, établira sa domnation, un empire tel que l’Europe et le monde n’en ont jamais connu. » |

Ces espoirs, qui n’ont cessé de se maintenir et de se dé-.

velopper, ont trouvé un accueil favorable auprès des Ma-

PDU VARDAR À LA SOTCHA 65

gyärs d’abord et ensuite auprès des Bulgares et des Turcs.

Les Magyars étaient très préoccupés des dangers que créait pour eux la présence dans leur: État d’allogènes très nombreux, qui étaient au moins aussi avancés qu’eux en civilisation, qui représentaient des peuples valeureux, très attachés à leur histoire et qui, de plus, pouvaient s’appuyer, en dehors de la Monarthie Danubienne, sur d’autres races de mème origine et de mêmelangue. Les Magyars avaient cru un moment trouver un moyen de pallier et de supprimer ce péril ; ce moyen, c'était la statistique officielle.

On a remarqué qu’en 1785, sur une population de

8 millions d'habitants, il n’y avait guère que 3 millions de | Magyars, tandis qu’en 1910, sur une population de 18 millions d'habitants, il y avait 10 millions de Magyars. On arrivait à ce résultat extraordinaire que la population magyare avait triplé tandis que les populations voisines, slaves ou latines, bien que leur natalité fût plus développée, avaient à peine doublé. Ce miracle ne pouvait s’expliquer que par l'extraordinaire habileté des statisticiens hongrois. Le comte Apponyi, dans un banquet, disait : « J’ai à côté de moi le ministre de la statistique qui est en même temps un poëte extrêmement distingué ; vous penserez peut-être * qu'il y à une certaine opposition entre son élan vers les nuages et les travaux très prosaïques auxquels il se condamne ; mais il suffit de jeter les Yeux sur ses statistiques pour voir que le sentiment patriotique s’y donne largement carrière et qu’on peut très bien concilier l’élan poétique avec les chiffres les plus précis. » (Applaudissements.)

Les chiffres étaient précis, mais ils n’en étaient pas plus exacts pour cela. D’autre part, si le papier souffre beaucoup de choses, la réalité n’en est guère modifiée. Les Magyars se sentaient talonnés par les progrès constants de ces races slavê, roumaine, italienne, qui les menaçaient et qu'ils

ErNesT Denis. 5)

étaient complètement incapables de dominer et de maintenir. Ils avaient besoin d’un appui, et cet ne ils devaient le chercher en Allemagne.

Déjà en 1848, Kossuth déclarait : « L” Angleterre, il ne faut pas compter sur elle ; elle ne nous appuiera que dans le cas où elle y verra un intérêt direct. La France a peutêtre pour nous quelque sympathie, mais elle est loin, elle ne peut rien : personne n’ignore qu’elle est favorable à la Pologne, ce qui n'empêche pas la Pologne d’être esclave. Par conséquent, nous devons chercher ailleurs nos alliés, et ces alliés ne peuvent être que les Allemands. » Le mot d'ordre donné par Kossuth s’est maintenu depuis.

Quand on fera l’histoire de la formation de la puissance germanique, on verra le rôle considérable qu'ont joué dans. sa création les Magyars. Ce sont eux qui, en 1866, ont pa-. ralysé la défense de François-Joseph et favorisé la victoire de Bismarck. Ce sont eux qui, en 1870, ont empêché Beust et François-Joseph de s’opposer aux projets de Bismarck contre la France. C’est Andrassy qui, en 1879, a créé l’alliance austro-allemande. Depuis lors, ce sont les Magyars qui ont maintenu les Habsbourgs dans la dépendance des Hohenzollern. | re

Ce qui s’est passé chez les Magyars s’est reproduit chez les Bulgares et chez les Turcs. Les Bulgares et les Turcs, eux aussi, voulaient établir leur domination sur des peuples qui refusaient de se soumettre à leur pouvoir, ils se proclamaient une nation de maîtres, ils poursuivaient des projets de conquête,et comme leurs propres forces ne leur suffisaient pas pour maintenir leur autorité sur leurs Que ls sollicitaient l’appui de l’étranger et se soumettaient à sa tutelle. Servihter pro dominatione. Devenir les esclaves de l’Allemagne, ils y consentaient à la condition que l’Allemagne leur fournît les moyens d’opprimer, d’écraser, d’exploiter

és peuples qui vivaient à côté d’eux. Si bien que, grâce à

cette connivence des Magyars, des Bulgares et des Turcs, l'Allemagne, après avoir domestiqué l'Autriche, pouvait s’avancer facilement vers la Mer Égée, vers la Mer Noire, vers l’Asie-Mineure, vers Bagdad et le Golfe Persique. |

Pour que son rêve s’accomplit, elle n’avait plus à supprimer que son dernier adversaire, peu redoutable en apparence, faible par le nombre, incapable, semblait-il, de supporter le combat, la Serbie. La Serbie — c’est là un service que l’humanité ne saurait oublier — au moment où l’Europe tout entière subissait sans protestation la domination ‘germanique, lorsque personne n’osait envisager l’idée d’une lutte avec Berlin, la Serbie a refusé de courber la tête. (Applaudissements.) Elle savait les périls énormes qu’elle courait, elle n’était même pas sûre d’être soutenue par ses alliés les plus directs et cela n'empêche pas que, par une suite de résolutions intrépides, à elle seule, en quelque sorte elle a arrêté la poussée germanique vers l'Orient. :

Au Moyen-Age, ele avait été le réduit de la défense chrétienne contre les Musulmans. Maintenant, le péril venait, non plus du Sud, mais du Nord ; elle le bravait avec autant de courage qu’elle avait bravé les Turcs aux XIVe, XVe et xvi® siècles. (Applaudissements.)

C’est elle qui fait une opposition sérieuse au moment où l’Autriche annexe la Bosnie-Herzégovine ; elle donne le premier éveil, elle appelle l’attention de l’Europe sur le danger qui vient de Berlin et de Vienne.

C’est elle qui, en 1912, par les victoires de Koumanovo et de Monastir, déjoue et brise les projets astucieux conçus par le Ballplatz, car à ce moment l'Autriche avait certainement calculé que la Serbie serait battue par les Turcs, qu’elle pourrait hypocritement venir à son secours, mettre la main

sur Belgrade et s'ouvrir la route vers Salonique et Constantinople.

C’est elle qui, en 1913, brise l’attaque des Bulgares et. fait une seconde fois échouer les tentatives des Austro- Allemands.

Enfin c’est elle qui, en 1914, par la victoire. admirable de la Koloubara, fait subir aux armées autrichiennes un éclatant désastre, les rejette en débandade au delà du Danube, leur enlève des milliers de prisonniers, des centaines de canons, victoire qui fait passer sur l’Europe entière un frisson de délivrance et qui est comme le joyeux retentissement, l'écho mervéilleux de notre victoire de la Marne. Cette victoire de la Koloubara, on ne saurait en exagérer l'importance. Le ministre de l’intérieur autrichien, Heinold, disait à ce moment au Conseil des Ministres : « C’est le plus grand désastre qu’ait jamais subi la Monarchie, c'est plus … qu’un désastre militaire, c’est en même temps un désastre politique pour l’Autriche. »

En effet, à la suite de la bataille de la Koloubara, l’Au-. triche est obligée de se jeter définitivement dans les bras de l’Allemagne. Elle cesse d’être un État indépendant, elle devient une principauté vassale de Berlin et les conséquences de cette soumission sont considérables.

Les événements vont vite. Aujourd’hui l’Autriche n’est plus qu’un souvenir historique et il nous semble que rien n'était plus simple que de la démolir et de la détruire. Que de temps n’a-t-il pas fallu cependant, que d’efforts répétés et continus pour persuader aux diplomates qu’il n’y avait rien à faire avec Vienne. Supposez que la situation fût demeurée intacte, que Vienne eût conservé son indépendance, les négociations entreprises plus tard par Czernin et par ses complices de la Hofburg auraient pris une tout autre importance, présenté un tout autre danger, et onserait peut-

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être arrivé à une de ces paix boiteuses et mal assises qui rendent stériles les victoires et compromettent l’avenir.

Le fait d’avoir rendu impossible toute négociation avec l'Autriche en la jetant dans les bras de l'Allemagne, c’est là le second service, le service énorme que la Serbie a rendu à l’Europe. (Applaudissements.)

Il est donc incontestable que la Serbie se Drésente devant le Congrès de la Paix dans les conditions les plus favorables, d’autant plus que là ne s’est pas arrêtée son action.

M. Reinach vous disait dimanche dernier qu’une des causes de notre victoire définitive était l’expédition de Salonique. Il n’exagérait pas. Vous vous rappelez les incidents : la Serbie est traîtreusement assaillie par la Bulgarie en même temps qu’elle est attaquée en face par les armées austro-allemandes ; après une héroïque résistance, elle finit par être obligée de céder le terrain et ses troupes se replient dans une retraite terrible à travers l’Albanie.

À ce moment, les gouvernements hésitent longtemps, et ce n’est pas trahir le secret des cabinets — je puis trahir toutes sortes de secrets, puisqu'on ne m'en confie aucun (On rit) — que de dire que plusieurs des Puissances alliées éprouvent une extrême répugnance à se lancer dans cette aventure orientale. Leurs hésitations s’expliquent : notre situation est difficile, notre säng coule par mille blessures, et on comprend que les hommes les plus convaincus de la nécessité de la lutte, les patriotes les plus éprouvés ne se décident pas sans tristesse, sans inquiétude, sans émotion, à jeter encore quelques divisions nouvelles sur ce front si éloigné.

Qui décide les Gouvernements ? qui les détermine ? qui leur force la main ? C’est l’opinion publique. L'opinion publique à son tour, par quoi est-elle décidée? par quoi est-elle entraînée ? Non pas par les réflexions, par les rai-

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sonnements, mais par cette voix du cœur qui est souvent plus clairvoyante, plus profonde et plus sage que les calculs des diplomates (Applaudissements), par cette conviction que les Alliés sont unis dans un même danger, pour le bonheur et pour le malheur, et que ce n’est pas quand lun d’eux se trouve battu, mourant, impuissant, qu’il convient de l’abandonner. L'opinion publique force les Gouvernements à partir pour Salonique, comme cette même opinion publique forcera les Gouvernements à maintenir cette expédition. Par là, elle arrête l'Allemagne dans sa marche vers la Mer Égée. | Rappelez-vous le débordement de joie, d'enthousiasme, de confiance, avec lequel l’Allemagne a appris la défaite de la Serbie. À ce moment, c’est de l’autre côté du Rhin un déluge de conférences, de traités, de réunions, dans lesquels on prépare, on discute jusque dans le détail le plus infime, la conquête de l'Orient. On montre les immenses richesses de l’Asie Mineure, la Mésopotamie ouverte, le blocus de l’Angleterre rendu impuissant, les plaines luxuriantes produisant en quantité du maïs, des graines oléagineuses, du coton, les coteaux et les versants des montagnes fournissant de la laine et permettant-à l’Allemagne d'échapper à la domination qu’exercent encore sur elle. les Puissances alliées par leurs matières premières. On crée des sociétés nombreuses pour exploiter la navigation du Danube, pour mettre la main sur les industries de Bulgarie et de Hongrie. On prépare la construction de canaux, de lignes de chemins de fer. Il ne s’agit plus pour l'Allemagne que de prendre possession de nouveaux territoires pour rendre complète, absolue, définitive, l’hégémonie qu’elle a conquise. Mais la Serbie qui l’a‘arrêtée d’abord à Belgrade, qui l’a battue à la Koloubara, lui barre encore-la route, par son ombre en quelque sorte, par l’ombre de cette armée qui

s’est réfugiée mourante, impuissante à Corfou, qui se réveille, ressuscite, retrouve son ardeur, son courage, sa confiance et va ramener la victoire. (Applaudissements.) C’est cette armée qui, transformée, renouvelée, conservant au milieu de ces désastres sa foi invincible dans l’avenir, c’est cette armée qui, la première, marche vers Monastir (Bitoly), retient les Bulgares, les lasse, les épuise jusqu’au moment où elle leur porte le coup décisif, brise leur front, les écrase et, par là, prépare notre éclatante revanche.

On a beaucoup dit et on répète encore qu’on a négocié -avec les Bulgares, qu’on leur a fait des promesses, qu’il n’y a pas eu capitulation. Ce n’est pas exact. Les Bulgares se sont soumis parce qu'ils ont été battus, absolument comme les Allemands ont réclamé l’armistice parce qu'ils étaient à la veille d’un désastre militaire irréparable. Ce qui a “vaincu les Bulgares, ce ne sont pas les diplomates, ce. sont les soldats français et les soldats serbes. (Applaudissements.)

Cette victoire des Serbes, il faut en apprécier toute l’importance : la chute de la Bulgarie a été le premier son de cloche qui a sonné le glas de l’Allemagne ; quand elle a été abandonnée par Sofia, un sentiment d’angoisse profonde a envahi les esprits. En même temps, les frères de race de la nation serbe, les peuples qui vont être unis demain sous la même domination, les Yougoslaves de Croatie, de Dalmatie, de Bosnie, de la Voivodie,de la Slovénie, continuaient jeur travail. [ls avaient envoyé aux Serbes et sur tous les fronts des Alliés des volontaires, mais dans leur propre pays ils travaillaient à miner, à ébranler, à détruire la monarchie autrichienne. On ne dira jamais assez ce qu’il y a eu dans cette lutte intérieure de courage, de dévouement, de sacrifice. Il faudrait, pour se rendre véritablement compte de ce qui a été fait là-bas, passer en revue les procédés féroces,

Jar A DU VARDAR A LA SOTCHA

les mesures odieuses, sanguinaires, sauvages, de l’armée et de la bureaucratie autrichiennes. 4

J'ai eu l’occasion de citer autrefois des ordres du jour de ce général Potiorek qui a signé plus de 3.500 condamnations capitales. Le général Horstein ne s’est montré ni moins féroce ni moins brutal. Il se réservait de prendre des otages. « dans toutes les localités serbes, même dans l’intérieur des frontières de l'Autriche » ; au moindre signe de résistance chez les habitants, ces otages étaient immédiatement fusillés. À peine la guerre était-elle déclarée qu’on arrêtait par centaines et par milliers les hommes suspects dé dévouement à la cause slave. Tous les maires de Dalmatie avaient été emprisonnés. La plupart des hommes politiques étaient incarcérés ou internés dans les camps de concentration ; | ceux qui avaient réussi à déjouer la police autrichienne étaient en fuite. Sur les routes, se traînaient des milliers et des milliers de victimes, femmes, enfants, vieillards, chassés de la Serbie vers l’intérieur, sans secours, sans appui, abandonnés à tous les hasards et aux excès d’une police furibonde. |

Au milieu de ces souffrances, de ces angoisses, de ces douleurs, sous la terreur impitoyable qui s’appesantissait -sur le pays, le cœur de la nation vivait, il avait conservé. intactes sa foi, sa passion pour la patrie, pour l’indépendance, pour la liberté. re

On ne m’accusera pas d’être trop peu favorable aux Tchèques. J’ai pu suivre au jour le jour le travail admirable. qui a été accompli par les Tchécoslovaques, et qui a tant contribué à désagréger l’Autriche et à préparer sa chute. Dans cette œuvre de dislocation, la part des Yougoslaves n'est pas moindre que celle des Tchécoslovaques. Quand le moment viendra de raconter en détail l’histoire de la suppression de l’Autriche, on verra le rôle magnifique qu’a

D'JENARDAR A LA SOTCHA \ 74

joué Mer Korochetz dans le Reichsrat de Vienne, son intrépidité, la fermeté avec laquelle il a résisté à toutes les offres ; pour le séduire et désarmer, les Ministres ont épuisé les sollicitations, fait miroiter à ses yeux les promesses les plus alléchantes. Au moment où la fortune commençait à se prononcer, on le convoque et on fait appel à sa conscience de prêtre, à son patriotisme slovène : « Nous sommes disposés à vous faire des concessions extrêmement larges, mais agissez sur vos hommes, montrez-leur qu’ils : doivent être de bons Autrichiens, essayez de relever cet empire qui vous a offert une si douce protection. » Mgr Korochetz laissait parler le ministre, et, avec ses amis, il continuait son œuvre.

Quelques jours après, c'était la bataille de la Piave.

Les généraux italiens eux-mêmes ont reconnu que leur victoire n'aurait pas été aussi complète, que leur succès n'aurait pas été aussi décisif s’ils n’avaient été préparés par le travail des Yougoslaves, ces Vougoslaves qui avaient miné, désorganisé, morcelé l’Autriche ét l'avaient forcée, en somme, à capituler.(Applaudissements.)

IT

Aussi bien chez les Serbes proprement dits que chez les Croates et les Slovènes, l’Entente a trouvé de bons Alliés, leur œuvre a été féconde, et ce n’est pas pour une petite part qu'ils ont collaboré à la victoire dernière.

Voilà les titres que les Serbes ont à présenter au Congrès de la Paix. Que va-t-on leur opposer ?

Il serait assez singulier qu’on osât leur contester le prix légitime de leurs services et que l’affranchissement de l’Europe, dont l’honneur leur revient pour une large part,

NE

laissât asservie une partie quelconque de cette race généreuse et vaillante qui a prouvé à la fois sur les champs de bataille et dans les conseils de la politique qu’elle est digne de prendre place parmi les grandes nations civilisées du monde nouveau qui va sortir de la guerre de 19r4. Il n’est pas douteux qu’il y a encore des oppositions, des objections. Il est fâcheux que nous soyons tous Si occupés. Chacun a sa tâche à laquelle il se consacre tout entier et qui ne lui permet guère de se tenir régulièrement au courant des publications les plus décisives et les plus importantes, si bien que l’opinion se fait le plus souvent par des journalistes qui n’ont pas eux-mêmes le temps de tout lire et de tout connaître, par des ministres tenus à une multitude de réceptions, de banquets, de promenades, et qui ne peuvent pas toujours se rendre compte de la gravité des questions. Nous pouvons dire aussi que nous avons terriblement souffert pendant la guerre d’une institution désastreuse qui, à mon sens, a été complètement détournée du but qu’elle devait poursuivre : la censure. (Applaudissements.) Je suis depuis longtemps en querelle avec la censure. On n’arrivera jamais à me faire comprendre pourquoi il a fallu des mois pour que l’on püût vendre à Paris la traduction d’un livre écrit par un Italien sur la question de la Dalmatie ; pourquoi un écrivain aussi sérieux, aussi modéré que M. Gauvain ne peut pas prononcer le mot « Italie » dans le Journal des Débats sans qu’immédiatement on raie les passages qu'il lui consacre ; pourquoi, puisque nous sommes les alliés des Serbes aussi bien que des Italiens, les renseignements nous arrivent tous inspirés par la Consulta ou quelquefois même par les journaux chauvins d'Italie, tandis que les nouvelles les plus simples qui arrivent de Serbie sont immédiatement arrêtées et contrôlées. Il y a là une fâcheuse tendance qui a pour résultat de fausser l'opinion.

DU VARDAR À LA SOTCHA sus

Il y a, par exemple. des gens qui sont encore disposés à admettre que la question de la Macédoine n’est pas complètement résolue. Nous rencontrons des hommes animés, je veux le croire, de bonnes intentions, qui s’en vont répétant : « Nous sommes partis du principe du droit des nationalités ; par conséquent, il est juste que l’on donne aux Bulgares aussi ce qui leur appartient, c’est-à-dire une partie. de la Macédoine. Dans tous les cas, il faut adoucir pour eux les clauses du traité de 1913, il faut leur accorder quelque satisfaction en proclamant:au moins l’autonomie de la Ma- -cédoine. » Ce sont là des idées qui me causent une profonde indienation, aussi profonde que quand on dit : « Les Ma- -gyars, il ne faut pas qu’ils étouffent, il faut tâcher de leur procurer des moyens de communications faciles et sûrs avec la mer. » Ou bien encore : « Les Allemands, il faut les ménager, c’est un grand peuple ; il faut avoir soin de ne pas leur prendre toutes leurs colonies ; il ne faut pas leur imposer une indemnité trop lourde ; ce sont des hommes comme nous. » C’est possible, maïs alors cela ne fait pas honneur à notre propre nature. (Applaudissements.)

On ne saurait trop protester contre cet état d’esprit qui, sous un voile de fausse humanité, ne va qu’à préparer de nouveaux conflits.

La Macédoine n’est pas bulgare, la Macédoine est serbe. Elle est serbe d’abord au point de vue ethnographique. Et puis, la Péninsule des Balkans est coupée en deux par une grande dépression formée au nord par la vallée de la Morava, au sud par la vallée du Vardar. Ces deux vallées communiquent facilement entre elles, elles sont complémentaires l’une de l’autre ;au contraire, la Bulgarie est séparée de la vallée du Vardar par une série de montagnes qui comptent parmi les plus difficiles et les plus hautes de la Péninsule. Il y a unwvéritable paradoxe économique, politique et géogra-

phique à vouloir rattacher à la partie cristal de la Pénin-

sule la Macédoine que tout, au contraire, relie à la partie occidentale. Dans le passé, la Macédoine n’a jamais été réunie à la Bulgarie que par exception et jamais cette union n’a pu se maintenir. l'outes les fois que quelques souverains bulgares ont réussi à établir leur domination sur la Macédoine, cette domination contradictoire s’est effondrée quelques années plus tard.

L'histoire en Macédoine est purement serbe, les not tions sont serbes. Il s’est produit, il est vrai, depuis quelques

années, une propagande bulgare. Depuis la fondation de

l’Exarchat, les Bulgares ont envoyé en Macédoine des popes,

des instituteurs qui ont essayé, et quelquefois réussi à attirer à eux une partie de la population. Pendant ce temps, les Serbes avaient autre chose à faire, ils étaient occupés à

lutter contre l’Autriche et ils ne pouvaient pas suivre. avec l’attention nécessaire les progrès de leurs adversaires et de .

leurs rivaux dans la vallée du Vardar. Mais les succès apparents de cette propagande bulgare sont extrêmement superficiels ; elle n’a pas atteint l’âme même du peuple. Les. faits les plus essentiels, ceux qui révèlent le plus profondément l’âme populaire, sont restés serbes. On continue à célébrer la s/ava, la fête de la famille, la fête serbe par excellence. Les légendes et les chants populaires sont serbes. Le facies des habitants est serbe et n’a rien de commun avec le

type oriental et touranien des Bulgares. Les Bulgares jouent

sur les mots quand ils essaient d’exploiter à leur profit le principe des nationalités dont l’Europe occidentale est férue. |

Ils parlent volontiers — ce qui à mon sens est un sacrilège — de la Macédoine comme d’une Alsace-Lorraire

bulgare. Il n’y a aucun rapport entre les deux pays. La vé-

rité, c'est qu’en conquérant la Macédoine, les Bulgares

La

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