Premiers Essais, Du beau réel et du beau idéal, p
sentiment, il nous reste à parler d'une faculté non moins nécessaire, qui les anime et les vivifie, Timagination.
Lorsque la sensation » le jugement et le sentiment se sont produits à l'occasion d'un objet extérieur, ils se reproduisent en l'absence même de cet objet; c'est là la mémoire.
La mémoire est double : non- seulement je me souviens que j'ai été en présence d'un certain objet, mais je me représente cet objet absent tel qu'il était, tel que je l'ai vu, senti, jugé : le souvenir est alors une image. Dans ce dernier cas, la mémoire a été appelée par quelques philosophes mémoire imaginative. C'est là le fond de l'imagination ; mais l'imagination est plus encore.
L'esprit s'appliquant aux images fournies par la mémoire les décompose , choisit entre leurs diflérents traits, et en forme des images nouvelles. Sans ce nouveau pouvoir, l'imagination serait captive dans le cercle de la mémoire.
Le don d'être affecté fortement par les objets et de reproduire leurs images absentes ou évanouies, et la puissance de modifier ces images pour en composer de nouvelles, épuisent- ils ce que les hommes appellent l'imagination? Non, ou du moins, si ce sont bien là les éléments propres de l'imagination, il faut que quelque autre chose s'y ajoute, à savoir le sentiment du beau en tout genre. C'est à ce foyer que s'entretient et s'allume la grande imagination. Suffisait- il à Fauteur des Horaces d'avoir bien- lu Tite Live, de s'en représenter
vivement plusieurs scènes , d'en saisir les traits principaux et de les combiner heureusement? Il lui fallait en outre le sentiment, l'amour du beau, surtout du beau moral ; il lui fallait ce grand cœur d'où est sorti le mot du vieil Horace.
Entendons-nous bien. Nous ne disons pas que le sentiment soit l'imagination, nous disons qu'il est la source où l'imagination puise ses inspirations et devient féconde. Si les hommes sont si différenis en fait d'imagination, c'est que les uns restent froids en présence des objets, froids dans les représentations qu'ils en conservent, froids encore dans les combinaisons qu'ils en forment, tandis que les autres, doués d'une sensibilité particulière , s'émeuvent vivement aux premières impressions des objets, en gardent de puissants ressouvenirs, et portent dans l'exercice de toutes leurs facultés cette même force d'émotion. Otez le sentiment, tout reste inanimé; qu'il se manifeste, tout prend de la chaleur, de la couleur et de la vie.
Il est donc impossible de borner l'imagination, comme le mot paraît l'exiger, aux images proprement dites, et aux idées qui se rapportent à des objets physiques. Se rappeler des sons, choisir entre eux, les combiner pour en tirer des effets nouveaux, n'est-ce pas là au^si de l'imagination, bien que le son ne soit pas une image? Le vrai musicien ne possède pas moins d'imagination que le peintre. On accorde au poète de l'imagination lorsqu'il retrace les images de la nature ; lui refuserat-on cette même faculté lorsqu'il retrace des sentiments? Mais, outre 4es images et les sentiments, le poêle n'em-
ploie-t-il pas les hautes pensées de la justice, de la liberté, de la vertu, en un mot, toutes les idées morales? Dira-t-on que dans ces peintures morales , dans ces tableaux de la vie intime de Tâme, ou gracieux ou énergiques, il n*y a pas d'imagination?
Vous voyez quelle est retendue de Timagination : elle n'a point de bornes, elle s'applique à tout. Son caractère distinctif est d'ébranler fortement l'âme en présence de tout objet beau, ou à son seul souvenir, ou même à la seule idée d'un objet imaginaire. On la reconnaît à ce signe qu'elle produit, à l'aide de ses représentations, la même impression et même une inipression plus vive que la nature à l'aide des objets réels. Si la beauté absente ou rêvée n'agit pas sur vous autant et plus que la beauté présente, vous pouvez avoir mille autres dons: celui de l'imagination vous a été refusé.
Aux yeux de l'imagination, le monde réel languit auprès de ses fictions. On peut sentir que l'imagination devient la maîtresse à l'ennui des choses réelles et présentes. Les fantômes de l'imagination ont un vague, une indécision de formes, qui émeut mille fois davantage que la netteté et la distinction des perceptions actuelles. Et puis, à moins d'être entièrement fou, et la passion ne nous rend pas toujours ce service, il est très-difficile de voir la réalité autrement qu'elle n'est, c'est-à-dire très-imparfaite. Au contraire, on fait de l'imege tout ce qtfon veut, on la métamorphose à son insu , on Fèitibellit à sou gré. Il y a dans le fond de l'âme humaine une puissance infinie de. sentir et d'aimer à laquelle le monde entier ne répond pas , encore
bien moins une seule de ses créatures , si charmante qu'elle puisse être. Toute beauté mortelle, vue de près, ne suffit pas à cette puissance insatiable qu'elle excite et ne peut satisfaire. Mais de loin, les défauts disparaissent ou s'affaiblissent, les nuances se mêlent et se confondent dans le clair-obscur du souvenir et du rêve , et les objets plaisent mieux parce qu'ils sont moins déterminés. Le propre des hommes d'imagination est de se représenter les choses et les hommes autrement qu'ils ne sont et de se passionner pour ces images fantastiques. Ce qu'on appelle les hommes positifs, ce sont les hommes sans imagination, qui n'aperçoivent que ce qu'ils voient et traitent avec la réalité telle qu'elle est au lieu de la transformer. Ils ont, en général, plus de raison que de sentiment; ils peuvent être sérieusement et profondément honnêtes; ils ne seront Jamais ni poètes ni artistes. Ce qui fait l'artiste et le poète^c'est, avec un fonds de bon sens et de raison sans lequel tout le reste est vain , un cœur sensible, irritable même, surtout une vive, une puissante imagination.
Si le sentiment agit sur l'imagination, on le voit, l'imagination le lui rend avec usure.
Disons-le : cette passion pure et ardente, ce culte de la beauté qui fait le grand artiste ne se peut rencontrer que dans un homme d'imagination. En effet, le sentiment du beau peut s'éveiller en chacun de nous devant tout bel objet; mais, quand cet objet a disparu , si son image ne subsiste pas vivement retracée, le sentiment qu'il a un moment excité s'efface peu à peu ; il pourra se ranimer à la vue d'un autre objet mais pour s'éteindre
encore, mourant toujours pour renaître par hasard; n'étant pas nourri, accru, exalté par la reproduction vivace et continue de son objet dans Timagination, il manque de cette puissance inspiratrice sans laquelle il n'y a ni artiste ni poète.
Encore un mot sur une autre faculté qui n*est pas une faculté simple, mais un heureux mélange de celles qui viennent d'être rappelées, le goût, si maltraité, si arbitrairement limité dans toutes les théories.
Si, après avoir entendu une belle œuvre poétique ou musicale, admiré une statue, un tableau, vous pouvez vous représenter ce que vos sens ont perçu, voir encore le tableau absent, entendre les sons qui ne retentissent plus, en un mot, si vous avez de l'imagination, vous possédez une des conditions sans lesquelles il n'y a pas de vrai goût. En effet, pour goûter les œuvres de l'imagination, ne faut-il pas en avoir soi-même? N'a-t-on pas besoin, pour sentir un auteur, non de l'égaler sans doute, mais de lui ressembler en quelque degré ? Un esprit sensé, mais sec et austère, comme Le Batteux ou Condillac, ne sera-t-il pas insensible aux plus heureuses audaces du génie , et ne portera-t-il pas dans la critique une sévérité étroite, une raison très-peu raisonnable, puisqu'elle ne comprend pas toutes les parties de la nature humaine , une intolérance qui mutile et flétrit l'art en croyant l'épurer ?
D'un autre côté l'imagination ne suffit pas à l'appréciation de la beauté. Il y a plus : cette vivacité d'imagination si précieuse au goût, quand elle est un peu contenue, ne produit, lorsqu'elle domine, qu'un goût
très-imparfait , qui , n'ayant pas la raison pour fondement, n'en tient pas compte dans ses jugements, et risque de mal comprendre la plus grande beauté, la beauté réglée. L'unité dans la composition, l'harmonie de toutes les parties,, la juste proportion des détails, l'habile conibinaison des eiîels, le choix , la sobriété, la mesure, sont autant de mérites qu'il sentira peu et ne mettra pas à leur place. L'imagination est pour beaucoup sans doute dans les ouvrages de Fart, mais enfin elle n'est pas tout. Ce qui lait de Polyeucte et du Misanthrope deux merveilles incomparables, est-ce seulement l'imagmation? N'y a-t-il pas aussi dans la simplicité profonde du plan, dans le développement mesuré de l'action, dans la vérité soutenue des caractères, une raison supérieure, différente de l'imagination qui fournit les couleurs, et de la sensibilité qui donne la passion ?
Outre l'imagination et la raison^ 1 homme de goût doit posséder l'amour éclairé mais ardent de la beauté : il faut qu'il se complaise à la rencontrer, qu'il la cherche, qu'il l'appelle. Comprendre et démontrer qu'une chose n'est point belle, plaisir médiocre, tâche ingrate; mais discerner une belle chose, s'en pénétrer, la mettre en évidence et faire partager à d'autres son sentiment, jouissance exquise, tâche généreuse. L'admiration est à la fois pour celui qui l'éprouve un bonheur et un honneur. C'est un bonheur de sentir profondément ce qui est beau; c'est un honneur de savoir le reconnaître. L'admiration est le signe d'une raison élevée servie par un noble cœur. Elle est au-dessus dé la petite critique, sceptique et impuissante; mais. elle
DL' lîî-AU DANS L'ESPRIT DE L'HOMME. 155
est rame de la grande critique, de la critique féconde : elle est pour ainsi dire la partie divine du goût.
Après avoir parlé du goût qui apprécie la beauté , ne dirons-nous rien du génie qui la fait revivre? Le génie n'est autre chose que le goût en action , c'est-à-dire les trois puissances du goût portées à leur comble, et armées d'une puissance nouvelle et mystérieuse, la puissance d'exécution^ Mais nous entrej?ions déjà dans le donnaine de Tart. Attendons, nous retrouverons bientôt et l'art eC le génie qui l'accompagne.
Réfutation de diverses théories sur la nature du beau : que le beau ne peut pas se ramener à ce qui est utile. --Ni à la convenance. — Ni à la proportion. — Caractères essentiels du beau. — Différentes espèces de beautés. Du beau et du sublime. Beauté physique. Beauté intellectuelle. Beauté morale. — De la beauté idéale : qu'elle est surtout la beauté morale. — Dieu, premier principe du beau. —Théorie de Platon.
Nous avons fait connaître le beau en nous-mêmes, dans les facultés qui le perçoivent et l'apprécient , la raison, le sentiment, Timaginalion, le goût; nous arrivons, selon Tordre déterminé par la méthode, à d'autres questions : Qu'est-ce que le beau dans les objets ? Qu'est-ce que le beau, pris en lui-même? Quels sont ses caractères et ses différentes espèces? Quel est enfin son premier et dernier principe? Toutes ces questions veulent être traitées, et s'il ^t possible, résolues. La philosophie a son point de départ dans la psychologie; mais, pour qu'elle atteigne aussi son terme légitime, il faut qu'elle parvienne de l'homme aux choses mêmes.
L'histoire de la philosophie nous offre bien des théories sur la nature du beau : nous ne voulons ni les énumérer ni les discuter toutes : nous signalerons les plus importantes*.
1. Si on veut faire connaissance avec une réfutation simple et piquante, écrite il y a deux mille ans, des fausses théories de la beauté.
Il en est une bien grossière qui définit le beau ce qui plaît aux sens, ce qui leur procure une impression agréable. Nous ne nous arrêterons pas à cette opinion. Nous Tavons suffisamment réfutée en faisant voir qu'il est impossible de réduire le beau à Tagréable.
Un sensualisme un peu plus savant met Tutile à la place de l'agréable, c'est-à-dire change la forme du même principe. Le beau n'est plus l'objet qui nous procure dans le moment présent une sensation agréable mais fugitive, c'est l'objet qui peut nous procurer souvent cette même sensation ou d'autres semblables. Il ne faut pas un grand effort d'observation ni de raisonnement pour se convaincre que l'utilité n'a rien à voir avec la beauté. Ce qui est utile n'est pas toujours beau , ce qui est beau n'est pas toujours utile, et ce qui est à la fois utile et beau est beau par un autre endroit que son utilité. Voyez un levier, une poulie : assurément rien de plus utile. Cependant vous n'êtes pas tenté de dire que cela soit beau. Avez-vous découvert un vase antique admirablement travaillé; vous vous écriez que ce vase est beau, sans vous aviser de rechercher à quoi il vous servira. Enfin la symétrie et l'ordre sont des choses belles, et en même temps ce sont des choses utiles, soit parce qu'elles ménagent l'espace, soit parce que les objets disposés symétriquement sont plus faciles
on peut lire VHipfrias de Platon , t. IV de notre traduction. Le Phèdre, t. VI, contient l'exposition voilée de la théorie propre à Platon; mais c'est dans le Banquet (ibid.), et particulièrement dans le discours de Diotime, qu'il faut chercher la pensée platonicienne arrivée à son développement le plus parfait, et revêtue elle-même de toute la beauté du langage humain.
à trouver quand on en a besoin : mais ce n'est pas là ce qui fait pour nous la beauté de la symétrie; car nous saisissons immédiatement ce genre de beauté; et c'est souvent assez tard que nous reconnaissons l'utilité qui s'y rencontre. Il arrive même quelquefois qu'après avoir admiré la beauté d'un objet, nous n'en- pouvons deviner l'usage, bien qu'il en ait un. L'utile est donc entièrement différent du beau , loin d'en être le fondement.
Une théorie célèbre et bien ancienne * fait consister le beau dans la parfaite convenance des moyens relativement à leur fin. Ici le beau n'est plus l'utile, c'est le convenable : ces deux idées doivent être distinguées. Une machine produit d'excellents effets , économie de temps, de travail, etc.; elle est donc utile. Si de plus, examinant sa construction , Je trouve que chaque pièce est à sa place, et que toutes sont habilement disposées pour le résultat qu'elles doivent produire; même sans envisager l'utilité de ce résultat, comme les moyens sont bien appropriés à leur fin, je juge qu'il y a là convenance. Déjà nous nous rapprochons de l'idée du beau ; car nous ne considérons plus ce qui est utile, mais ce qui est comme il faut. Cependant nous n'avons pas encore atteint le vrai caractère de la beauté : il y a , en effet , des objets très-bien disposés pour leur tin , et que nous n'appelons pas beaux. Un siège sans ornement et sans élégance , pourvu qu'il soit solide , que toutes les pièces se;,tiennent bien , qu'on puisse s'y asseoir avec sécurité, qu'on y soit commodément, agréablement même, peut
1, Voyez VHippias,
donner l'exemple de la plus parfaite convenance des moyens avec la fin : on ne dira pas pour cela que ce meuble est beau. Toutefois il y a ici cette différence entre la convenance et l'utilité , qu*un objet pour être beau n'a pas besoin d'être utile, mais qu'il n'est pas beau s'il ne possède de la convenance, s'il y a en lui désaccord entre la fin et les moyens.
On a cru trouver le beau dans la proportion , et c'est bien là, en eff^et, une des conditions de la beauté, mais ce n'en est qu'une. Il est bien certain qu'un objet mal proportionné ne peut être beau. Il y a dans tous les objets beaux, quelque éloignés qu'ils soient de la forme géométrique, une sorte de géométrie vivante. Mais, je le demande, est-ce la proportion qui domine dans cet arbre élancé, aux branches flexibles et gracieuses, au feuillage riche et nuancé? Qui fait la beauté terrible d'un orage, qui fait celle d'une grande image, d'un vers isolé ou d'une ode sublime? Ce n'est pas, je le sais, le manque de loi et de règle , mais ce n'est pas non plus la règle et la loi; souvent même ce qui frappe d'abord est une apparente irrégularité. Il est absurde de prétendre que ce qui nous fait admirer toutes ces choses et bien d'autres est la même qualité qui nous fait admirer une figure géométrique, c'est-à-dire, l'exacte correspondance des parties.
Ce que nous disons de la proportion , on le peut dire de Tordre , qui est quelque chose de moins mathématique que la proportion , mais qui n'explique guère mieux ce qu'il y a de libre, de varié, d'abandonné dans certaines beautés.
Toutes ces théories qui ramèment la beauté à Tordre, à rharmonie, à la proportion, ne sont au fond qu'une seule et même théorie qui voit avant tout dans le beau l'unité. Et assurément l'unité est belle ; elle est une partie considérable de la beauté , mais elle n'est pas la beauté tout entière.
La plus vraisemblable théorie du beau est encore celle qui le compose de deux éléments contraires et également nécessaires, l'unité et la variété. Voyez une belle fleur. Sans doute l'unité, Tordre, la proportion, la symétrie même, y sont; car sans ces qualités la raison en serait absente, et toutes choses sont faites avec une merveilleuse raison. Mais en même temps que de diversité^. Combien de nuances dans la couleur, quelles richesses dans les moindres détails ! Même en mathématiques, ce qui est beau ce n'est pas un principe abstrait, c'est ce principe traînant avec soi toute une longue chaîne de conséquences. Il n'y a pas de beauté sans la vie ; et la vie, c'est le mouvement, c'est la diversité.
L'unité et la variété s^ppliquent à tous les ordres de beauté : parcourons rapidement ces ordres différents.
Il y a d'abord les objets beaux à proprement parler et les objets sublimes. Un objet beau , nous l'avons vu, est quelque chose d'achevé , de circonscrit , de limité, que toutes nos facultés embrassent aisément, parce que les diverses parties sont soumises à une juste mesure. Un objet sublime est celui qui par des formes, non pas disproportionnées en elles-mêmes, mais moins arrêtées et plus difficiles à saisir, éveille en nous le sentiment de l'infini.
DU BEAU DANS LES OBJETS. ici
Voilà déjà deux espèces bien distinctes de beauté. Mais<a beauté est inépuisable.
Dans les objets sensibles, les couleurs, les sons, les figures, les mouvements, sont capables de produire ridée et le sentiment du beau. Toutes ces beautés se rangent sous le geni^e de beauté qu'on appelle à tort ou à raison la beauté physique.
Si du monde des sens nous nous élevons à celui de l'esprit, de la vérité, de la science, nous y trouverons des beautés plus sévères , mais non moins réelles. Les lois universelles qui régissent les corps, celles qui gouvernent les intelligences, les grands principes qui contiennent et engendrent de longues déductions , le génie qui crée, dans l'artiste, le poète ou le philosophe, tout cela est beau , comme la nature même : voilà ce qu'on nomme la beauté intellectuelle.
Enfin , si nous considérons le monde moral et ses lois, ridée de la liberté, de la vertu, du dévouement, ici Taustère justice d'un Aristide, là l'héroïsme dun Léonidas, les prodiges de la charité ou du patriotisme, voilà certes un troisième ordre de beauté qui surpasse encore les deux autres, à savoir, la beauté morale.
N'oublions pas non plus d'appliquer à toutes ces beautés la distinction du beau et du sublime. Il y a donc du beauiBt du sublime à la fois dans la nature, dans les idées , dans les sentiments , dans les actions. Quelle variété presque infinie dans la beauté !
Après avoir énuméré toutes ces différences, ne pourrait-on pas les réduire? Elles^sonl incontestables; meis
dans cetdfe diversité n'y a-t-il pas d'unité? N'y a-t-il pas
une beauté unique dont toutes les beautés particulières 1:0. sont que des reflets, des nuances , des degrés ou des dégradations ?
Plotin dans son traité sur le Beau * s'était déjà proposé cette question. Il se demande : Qu'est-ce que le beau en soi? je vois bien que telle ou telle forme est belle , que telle ou telle action Test aussi : mais pourquoi et comment ces deux objets si dissemblables sont-ils beaux? Quelle est la qualité commune qui , se rencontrant dans ces deux objets , les range sous l'idée générale du beau?
II faut résoudre cette question , sans quoi la théorie de la beauté est un dédale sans issue : on applique le même nom aux choses les plus diverses , sans connaître l'unité réelle qui autorise cette unité de nom.
Ou les diversités que nous avons signalées dans la beauté sont telles qu'il est impossible d'en découvrir le rapport, ou ces diversités sont surtout apparentes et elles ont leur harmonie , leur unité cachée.
Prétend-on que cette unité est une^himère? Alors la beauté physique, la beauté morale et la beauté intellectuelle sont étrangères Tune à l'autre. Que fera donc l'ar- Uste? Il est environné de beautés dillerentes, et il doit Ibire un ouvrage un : car telle est la loi reconnue de l'art. Mais si cette unité qu'on lui iuipose est une unité factice, s'il n'y a dans la nature que des beautés essentiellement dissemblables , l'art nous trompe et ment. Qu'on explique alors comment le mensonge est la loi de
1. l^e Ennéade livre VI. Voyez, dans l'ouvrage de M. B. Saint- Hilaire sur V École d'A lexandrie la traduction de ce morceatl de Plotin^ p. 197.
l'art. Cela ne se peut; cette unité que l'art exprime, il doit l'avoir entrevue quelque part pour la transporter dans ses ouvrages.
Nous ne retirons ni la distinction du beau et du sublime, ni les autres distinctions tout à l'heure indiquées; mais il faut réunir après avoir distingué. Ces distinctionset ces réunions ne sont pas contradictoires : la grande loi de la beauté, comme de la vérité, est l'unité aussi bien que la variété. Tout est un et tout est divers. Nous avons distingué la beauté en trois grandes classes : la beauté physique, la beauté intellectuelle et la beauté morale. Il s'agit maintenant de rechercher l'unité de ces trois sortes de beauté. Or, nous pensons qu'elles se résolvent dans une seule et. même beauté, la beauté morale , entendant par là, avec là beauté morale proprement dite , toute beauté spirituelle.
Mettons cette opinio'n à l'épreuve des faits.
Placez-vous devant celte statue d'Apollon qu'on appelle l'Apollon du Belvédère f et observez attentivement ce qui vous frappe dans ce chef-d'œuvre. Winkelmann, qui n'était pas un métaphysicien , mais un savant antiquaire et un homme de goût sans système, Winkelmann a fait une analyse célèbre de l'Apollon *. Il est curieux de l'étudier. Ce que Winkelmann relève avant tout, c'est
1. Winkelmann a décrit deux fois l'Apollon, Histoire de Vart chez les anciens, Paris, 1802, 3 vol. in-4o. — T. I, livre IV, chap. m. De Vart chez les Grecs : « L'Apollon du Vatican nous offre ce dieu dans un mouvement d'indignation contre le serpent Python , qu'il vient de tuer à coups de flèches , et dans un sentiment de mépris sur une vifctoire si peu digne d'une divinité. Le savant artiste , qui se proposait de représenter le plus beau des dieux, a placé la colère dans le nez, qui
le caractère de divinité empreint dans la jeunesse immortelle répandue sur ce beau corps , dans la taille un peu au-dessus de la taille humaine, dans l'attitude majestueuse, dans le mouvement impérieux, dans l'ensemble et dans tous les détails de la personne. Ce front est bien celui d'un dieu : une paix inaltérable y habite. Plus bas l'humanité reparaît un peu, et il le faut bien, pour intéresser l'humaaité aux œuvres de l'art. Dans ce regard satisfait , dans le gonflement des narines , dans
en est le siège selon les anciens, et le dédain sur les lèvres. Il a exprime la colère par le gonflement des narines, et le dédain par l'élévation de la lèvre inférieure , ce qui cause le même mouvement dans le menton. » — /6id., t. II, Uvre IV, chap. vi. De l'art sous les emyc' reurs : « De toutes les statues antiques qui ont échappé à la fureur des barbares et à la main destructive du temps, la statue d'Apollon est sans contredit la plus sublime. On dirait que Tartiste a composé une figure purement idéale, et qu'il n'a employé de matière que ce qu'il lui en fallait pour exécuter et représenter son idée. Autant la description qu'Homère a faite d'Apollon surpasse les descriptions qu'ont essayées après lui les autres poètes, autant cette statue remporte sur toutes les figures de ce même dieu. Sa taille est au-dessus de celle de l'homme, et son attit^nde annonce la grandeur divine qui le remplit. Un éternel printemps, tel que celui qui règne dans les champs fortunés de l'Elysée, revêt d'une aimable jeunesse son beau corps et brille avec douceur sur la fière structure de ses membres. Pour sentir tout le mérite de ce chef-d'œuvre de l'art, il faut se pénétrer des beautés intellectuelles et devenir, s'il se peut, créateur d'une nature céleste; car il n'y a rien qiti soit mortel, rien qui soit sujet aux besoins de l'humanité. Ce corps, dont aucune veine n'interrompt les formes, et qui n'est agité par aucun nerf, semble animé d'un esprit céleste, qui circule comme une douce vapeur dans tous les contours de cette admirable figure. Ce dieu vient de poursuivre Python, contre lequel il a tendu, pour la première fois, son arc redoutable; dans sa course rapide, il l'a atteint et vient de lui porter le coup mortel. Pénétré de la conviction de sa puissance, et comme abimé dans une joie concentrée, son auguste regard pénètre ; u loin dans l'infini et s'étend bien au delà de sa victoire. Le dédain siège sur ses lèvres; l'indignatioa
rélévation de la lèvre inférieure , on sent à la fois une colère mêlée de dédain , l'orgueil de la victoire et le peu de fatigue qu'elle a coûté. Pesez bien chaque mot de Winkelmann : vous y trouverez une impression morale. Le ton du savant antiquaire s'élève peu à peu jusqu'à l'enthousiasme, et son analyse devient un hymne à la beauté spirituelle.
Au lieu d'une statue, observez l'homme réel et vivant. Regardez cet homme qui, sollicité par les motifs les
qu'il respire gonfle ses narines et monte jusqu'à ses sourcils; mais une paix inaltérable est peinte sur .son front , et son œil est plein de douceur, tel qu'il est quand les Muses le caressent. Parmi toutes les figures qui nous restent de Jupiter, il n'y en a aucune dans laquelle le père des déesses approche de la grandeur avec laquelle il se manifesta jadis à l'intelligence d'Homère; mais, dans les traits de TApoUon du Belvédère, on trouve les beautés individuelles de toutes les autres divinités réunies, comme dans celle de Pandore. Ce front est le front de Jupiter renfermant la déesse de la sagesse; ces sourcils, par leur mouvement, annoncent sa volonté suprême; ce sont les grands yeux de la reine des déesses, arqués avec dignité, et sa bouche est une image de celle de Branchus où respirait la volupté. Semblable aux tendres sarments de la vigne, sa belle chevelure flotte autour de sa tète, comme si elle était légèrement agitée par l'haleine du zéphyr. Elle semble parfumée de l'essence des dieux, et se trouve attachée avec une pompe charmante au haut de sa tète par la main des Grâces, A l'aspect de cette merveille de l'art, j'oublie tout l'univers, et mon esprit prend une disposition surnaturelle propre à en juger avec dignité. De l'admiration je passe à l'extase; je sens ma poitrine qui se dilate et s'élève, comme l'éprouvent ceux qui sont remplis de l'esprit des prophéties; je suis transporté à Délos et dans les bois sacrés de la Lycie, lieux qu'Apollon honorait de sa présence : cette statue semble s'animer comme le fit jadis la beauté sortie des mains de Pygmalion. Mais comment pouvoir te décrire, ô inimitable chef-d'œuvre? Il faudrait pour cela que l'Art même daignât m'inspirer et conduire ma plume. Les traits que je viens de crayonner, je les dépose devant toi , comme ceux qui, venant pour couronner les dieux, mettaient leurs couronnes à leurs pieds ^ ne pouvant atteindre à leur tète. »
plus puissants de sacrifier son devoir à sa fortune, triomphe de l'intérêt, après une lutte héroïque, et sacrifie la fortune à la vertu. Regardez-le au moment où il vient de prendre cette résolution magnanime ; sa figure vous paraîtra belle. C'est qu'elle exprime la beauté de son âme. Peut-être en toute autre circonstance la figure de cet homme est-elle commune, triviale même; ici, illuminée par l'âme qu'elle manifeste, elle s'est ennoblie , elle a pris un caractère imposant de beauté. Ainsi, la figure naturelle de Socrate * contraste étrangement avec le type de la bea-uté grecque; mais voyez Socrate à son lit de mort, au moment de boire la ciguë, s'entretenant avec ses disciples de l'immortalité de l'âme, et sa figure vous paraîtra sublime^.
Au plus haut point de grandeur morale, Socrate expire : vous n'avez plus sous les yeux que son cadavre; la figure morte conserve sa beauté, tant qu'elle garde les traces de l'esprit qui l'animait; mais peu à peu l'expression s'éteint ou disparaît ; la figure alors redevient vulgaire et laide. L'expression de la mort est hideuse ou sublime : hideuse à l'aspect de la décomposition de la matière que l'esprit ne retient plus, sublime quand elle éveille en nous l'idée de 1 éternité.
1. Voyez, dans la dernière partie du Banquet^ le discours d'Alcibiade, p. 326 du t. VI de notre traduction.
2. Nous pensions ici , nous l'avouons, au Socrate de David, qui nous paraît, le genre théâtral admis, au-dessus de sa réputation. Outre Socrate, il est impossible de ne pas admirer en ce tableau Platon écoutant son maître en quelque sorte au fond de son âme, sans le regarder, le dos tourné à la scène qui se passe, et abîmé dans la coiitumplation du monde intelligible.
Considérez la figure de l'homme en repos : elle est plus belle que celle de Tanimal, et la figure de Tanimal est plus belle que la forme de tout objet inanimé. C'est que la figure humaine, même en l'absence de la vertu et du génie, réfléchit toujours une nature intelligente et morale ; c'est que la figure de l'animal réfléchit au moins le sentiment, et déjà quelque chose de j'âme, sinon l'âme tout entière. Si de l'homme et de l'animal on descend à la nature purement physique, on y trouvera encore de la beauté, tant qu'on y trouvera quelque ombre d'intelligence, je ne sais quoi qui du moins éveille en nous quelque pensée, quelque sentiment. Arrive-t-on à quelque morceau de matière qui n'exprime rien, qui ne signifie rien, l'idée du beau ne s'y applique plus. Mais tout ce qui existe est animé. La matière est mue et pénétrée par des forces qui ne sont pas matérielles, et elle suit des lois qui attestent une intelligence partout présente. L'analyse chimique la plus subtile ne parvient point à une nature morte et inerte, mais à une nature organisée à sa manière , et qui n'est dépourvue ni de forces ni de lois. Dans les profondeurs de l'abîme comme dans les hauteurs des cieux , dans un grain de sable comme dans une montagne gigantesque, un esprit immortel rayonne à travers les enveloppes les plus grossières. Contemplons la nature avec les yeux de l'âme aussi bien qu'avec les yeux du corps : partout une expression morale nous frappera, et la forme nous saisira comme un symbole de la pensée. Nous ayons dit que chez l'homme et chez l'animal même la figure est belle par l'expression. Mais , quand vous êtes sur les hauteurs des
Alpes OU en face de Timmense Océan, quand vous assistez au lever ou au coucher du soleil, à la naissance de la Iftmière ou à celle de la nuit, ces imposants tableaux ne produisent-ils pas sur vous un elfet moral? Tous ces grands spectacles apparaissent-ils seulement pour apparaître; ne les regardons- nous pas comme des manifestations d'une puissance, d'une intelligence et d'une sagesse admirables; et, pour ainsi parler, la face de la nature n'est-elle pas expressive comme celle de l'homme?
La forme ne peut être une forme toute seule, elle doit être la forme de quelque chose, La beauté physique est donc le signe d'une beauté intérieure qui est la beauté spirituelle et morale, et c'est là qu'est le fond , le principe, l'unité du beau*.
Toutes les beautés que nous venons d'énumérer et de réduire composent ce qu'on appelle le beau réel. Mais au-dessus de la beauté réelle est une beauté d'un autre ordre, la beauté idéale. L'idéal ne réside ni dans un individu ni dans une collection d'individus. La nature ou l'expérience nous fournit l'occasion de le concevoir, mais il en est essentiellement distinct. Pour aui l'a une
1. Nous sommes heureux de trouver cette théorie, qui nous est si chère, confirmée par Tautorité d'un des esprits les plus sévères et les plus circonspects : on la peut Yoit dans Reid , I^« série, t. IV. Le philosophe écossais termine son EssaVsur le goût par ces mots qui rappellent assez heureusement la pensée et la manière de Platon lui-même : «Soit que les raisons que j'ai alléguées pour démontrer que la beauté sensible n'est que l'image de la beauté morale paraissent ou ne paraissent pas suffisantes, j'espère que ma doctrine , en essayant d'unir plus étroitement la Vénus terrestre à la Vénus céleste, ne semblera point avoir pour objet d'abaisser la première, et de la rendre moins digne des hommages que Vhumanité lui a toujours rendus. »
fois conçu, toutes les figures naturelles, si belles qu'elles puissent être, ne sont que des simulacres d'une beauté supérieure qu'elles ne réalisent point. Donnez-moi une belle action, j'en imaginerai une encore plus belle. L'Apollon lui-même admet plus d'une critique. L'idéal recule sans cesse à mesure qu'on en approche davantage. Son dernier terme est dans l'infini , c'est-à-dire en Dieu ; ou pour mieux parler, le vrai et absolu idéal n'est autre que Dieu même.
Dieu étant le principe de toutes choses doit être à ce titre celui de la beauté parfaite, et par conséquent de toutes les beautés naturelles qui l'expriment plus ou moins imparfaitement; il est le principe de la beauté, et comme auteur du monde physique et comme père du monde intellectuel et du monde moral.
Ne faut-il pas être esclave des sens et des apparences pour s'arrêter aux mouvements, aux formes, aux sons, aux couleurs, dont les combinaisons harmonieuses produisent la beauté de ce monde visible, et ne pas conce-
voir derrière cette scène magnifique et si bien réglée, l'ordonnateur, le géomètre, l'artiste suprême?
La beauté physique sert d'enveloppe à la beauté intellectuelle et à la beauté morale,
La beauté intellectuelle, cette splendeur du vrai , quel en peut être le principe, sinon le principe de toute vérité?
La beauté morale comprend, nous le verrons plus tard*, deux éléments distincts, également mais diversement beaux, la justice et la charité, le respect des
i. nie pai'tie, xv® leçon.
Iiomnies et Tamour des hommes. Celui qui exprime dans sa conduite la Justice et la charité, accomplit la plus belle de toutes les œuvres; l'homme de bien est à sa manière le plus grand de tous les artistes. Mais que dire de celui qui est la substance même de la justice et le foyer inépuisable de l'amour? Si notre nature morale est belle, quelle ne doit pas être la beauté de son auteur! Sa justice et sa bonté sont partout, et dans nous et hors de nous. Sa justice, c'est l'ordre moral que nulle loi humaine n'a fait et que toutes les lois humaines s'efforcent d'exprimer, qui se conserve et se perpétue dans le monde par sa propre force. Descendons en nous-mêmes, et la conscience nous attestera la justice divine dans la paix et le contentement qui accompagnent la vertu , dans les troubles et les déchirements, inexorables châtimenls du vice et du crime. Combien de fois et avec quelle éloquence toujours nouvelle n'a-t-on pas célébré l'infatigable sollicitude de la Providence, ses bienfaits partout manifestes dans les plus petits comme dans les plus grands phénomènes de la nature, que nous oublions aisément parce qu'ils nous sont devenus familiers, mais qui, à la réflexion, confondent notre admiration et notre reconnaissance, et proclament un Dieu excellent, plein d'amour pour ses créatures !
Ainsi, Dieu est le principe des trois ordres de beauté que nous avons distingués, la beauté physique, la beauté intellectuelle, la beauté morale.
C'est encore en lui que se réunissent les deux grandes formes du beau répandues dans chacun de ces trois ordres, à savoir, le beau et le sublime. Dieu est le beau
par excellence : car quel objet satisfait mieux à toutes nos facultés, à la raison, à l'imagination , au cœur? Il offre à la raison l'idée la plus haute, au delà de laquelle elle n'a plus rien à chercher, à l'imagination la contemplation la plus ravissante, au cœur un objet souverainement aimable. Il est donc parfaitement beau : mais n'est-il pas sublime aussi par d'autres endroits? S'il étend l'horizon de la pensée, c'est pour la confondre
dans l'abîme de sa grandeur. Si l'âme s'épanouit au spectacle de sa bonté , n'a-t-elle pas de quoi s'effrayer à ridée de sa justice, qui ne lui est pas moins présente? Dieu est à Ta fois doux et terrible. En même temps qu'il est la vie, la lumière, le mouvement, la grâce ineffable de la nature visible et finie, il s'appelle aussi l'éternel, l'invisible, l'infini, l'immense, l'absolue unité et l'être des êtres. Ces attributs redoutables, aussi certains que les premiers, ne produisent-ils pas au plus haut degré dans l'imagination et dans l'âme cette émotion mélancolique excitée par le sublime ? Oui , Dieu est pour nous le type et la source des deux grandes formes de la beauté, parce qu'il nous est à la fois une énigme impénétrable et le mot le plus clair encore que nous puissions trouver à toutes les énigmes. Êtres bornés que nous sommes, nous ne comprenons rien à ce qui est sans limites, et nous ne pouvons rien expliquer satis cela même qui est sans limites. Par l'être que nous possédons, nous avons quelque idée de l'être infini de Dieu; par le néant qui est en nous, nous nous perdons dans l'être de Dieii; et ainsi toujours forcés de recourir à lui pour expliquer quelque chose, et toujours rejetés en
nous-mêmes sous le poids de son infinitude, nous éprouvons tour à tour, ou plutôt en même temps , pour ce Dieu q^ui nous élève et qui nous accable, un sentiment d'attrait irrésistible, et d'étonnement, pour ne pas dire de terreur insurmontable , que lui seul peut causer et apaiser, parce que, lui seul , il est Tunité du sublime et du beau.
Ainsi l'être absolu, qui est tout ensemble l'absolue unité et l'infinie variété, Dieu est nécessairement la dernière raison, le dernier fondement, l'accompli idéal de toute beauté. C'est là cette beauté merveilleuse que Diotime avait entrevue et qu'elle peint ainsi à Socrate dans k Banquet :
• « Beauté éternelle, non engendrée et non périssable, exempte de décadence comme d'accroissement, qui n'est point belle dans telle partie et laide dans telle autre, belle seulement en tel temps, en tel lieu, dans tel rapport, belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là, beauté qui n'a point de forme sensible, un visage, des mains, rien de corporel, qui n'est pas non plus telle pensée ou telle science particulière, qui ne réside dans aucun être différent d'avec lui-même, comme un animal, ou la terre, ou le ciel, ou toute autre chose, qui est absolument identique et invariable par elle-même, de laquelle toutes les autres beautés participent, de manière cependant que leur naissance ou leur destruction ne lui apporte ni diminution, ni accroissement, ni le moindre changement !... Pour arriver à cette beauté parfaite, il faut commencer par les beautés d'ici-bas, et, les yeux attachés sur la beauté suprême , s'y élever
sans cesse en passant pour ainsi dire par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances, jusqu'à ce que de connaissances en connaissances on ar.rive à la connaissance par excellence, qui n'a d'autre objet que le beau lui-même, et qu'on finisse par le connaître tel qu'il est en soi.
« 0 mon cher Socrate, continua l'étrangère de Mantinée, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle.... Quelle ne serait pas la destinée d'un mortel à qui il serait donné de contempler le beau sans mélange, dans sa pureté et sa simplicité , non plus revêtu de chairs et de couleurs humaines, et de tous ces vains agréments condamnés à périr, à qui il serait donné de voir face à face, sous sa forme unique, la beauté divine * ! »