‹ Du Vrai de beau et du bierChapitre 29 sur 74 · T. Yl de notre traduction, p · texte numérisé non relu

T. Yl de notre traduction, p

DE l'art.

Du génie : son attribut est la puissance créatrice. — Réfutation de l'opinion que Tart est l'imitation de la nature. — M. Émeric David et M. Quatremère de Qaincy. — Réfutation de la théorie de l'illusion. Que Tart dramatique n'a pas seulement pour but d'exciter les passions de la terreur et de la pitié. — Ni même directement le sentiment moral et religieux. — L'objet propre et direct de l'art est de produire l'idée et le sentiment du beau; cette idée et ce sentiment épurent et élèvent Tâme par l'affinité du beau et du bien» et par le rapport de la beauté idéale à son prindpe qui est Dieu. — Vraie mission de l'art. •

L'homme n'est pas fait seulement pour connaître et aimer le beau dans les œuvres de la nature , il est doué du pouvoir de le reproduire. A la vue d'une beauté naturelle, quelle qu'elle soit, physique ou morale, son premier besoin est de sentir et d'admirer. Il est pénétré, ravi, et quelquefois aussi accablé du sentiment de la beauté. Mais quand le sentiment est énergique, il n'est pas longtemps stérile. Nous voulons revoir, nous voulons sen-tir encore ce qui nous a causé un plaisir si vif, et pour cela nous tentons de faire revivre la beauté qui nous a charmés, non pas telle qu'elle était, mais telle que notre imagination nous la représente. De là une œuvre originale et propre à l'homme, une œuvre d'art. L'art est la reproduction libre de la beauté, et le pouvoir en nous capable de la reproduire s'appelle le génie.

Quelles sont les facultés qui servent à cette libre re-

production du beau? Les mêmes qui servent à le reconnaître et à le sentir. Le goût porté au degré suprême, c'est le génie , si vous y joignez toutefois un élément de plus. Quel est cet élément?.

Trois facultés entrent dans cette faculté complexe qui se nomme le goût : l'imagination , le sentiment » la raison.

Ces trois facultés sont assurément nécessaires au génie , mais elles ne lui suffisent pas. Ce qui distingue essentiellement le génie du goût, c'est l'attribut de puissance créatrice. Le goût sent, il juge , il discute, il analyse , mais il n'invente pas. Le génie est avant tout inventeur et créateur. L'homme de gonie n'est pas le maître de la force qui est en lui; c'est par le besoin ardent, irrésistible, d'exprimer ce qu'il éprouve, qu'il est homme de génie. Il souffre de contenir les sentiments ou les images ou les pensées qui s'agitent dans son sein. On a dit qu'il n'y a point d'homme supérieur sans quelque grain de folie ; mais cette folie-là , comme celle de la croix, est la partie divine de la raison. Cette puissance mystérieuse, Socrate l'appelait son démon. Voltaire l'appelait le diable au corps; il l'exigeait même d'une comédienne pour être une comédienne de génie. Donnez-lui le nom qu'il vous plaira, il est certain qu'il y a un je ne sais quoi qui inspire le génie ,. et qui le tourmente aussi jusqu'à ce qu'il ait épanché ce qui le consume, jusqu'à ce qu'il ait soulagé en les exprimant ses peines et ses joies , ses émotions , ses idées , et que ses rêveries soient devenues des œuvres vivantes. Ainsi deux choses caractérisent le génie ; d'abord la vivacité

du besoin qu'il a de produire , ensuite la puissance de produire; car le besoin sans la puissance n'est qu'une maladie qui simule le génie , mais qui n'est pas lui. Le génie , c'est surtout , c'est essentiellement la puissance de faire , d'inventer, de créer. Le goût se contente d'observer et d'admirer. Le faux génie, l'imagination ardente et impuissante, se consume en rêves stériles et ne produit rien ou rien de grand. Le génie seul a la vertu de convertir ses conceptions en créations.

Si le génie crée , il n'imite pas.

Mais le génie , va-t-on dire , est donc supérieur à la nature, puisqu'il ne l'imite point. La nature est l'œuvre de Dieu ; l'homme est donc le rival de Dieu.

La réponse est très-simple. Non , le génie n'est point le rival de Dieu; mais, lui aussi, il en est l'interprète. La nature l'exprime à sa manière, lé génie humain l'exprime à la sienne.

Arrêtons-nous un moment à cette question tant de fois agitée , si l'art n'est autre chose que l'imitation de la nature.

Sans doute, en un sens, l'art est une imitation; car la création absolue n'appartient qu'à Dieu. Où le génie peut-il prendre les éléments sur lesquels il travaille, sinon dans la nature dont il fait partie? Mais se bornet-il à les reproduire tels que la nature les lui fournit , sans y rien ajouter qui lui appartienne? N'est-il que le copiste de la réalité ? Son seul mérite alors est celui de la fidélité de la copie. Et quel travail plus stérile que de calquer des œuvres essentiellement inimitables par la vie dont elles sont douées, pour en tirer un simulacre

médiocre? Si Tart est un écolier servile, il est condamné à n'élre jamais qu'un écolier impuissant.

Le véritable artiste sent et admire profondément la nature ; mais tout dans la nature n'est pas également admirable. Ainsi que nous venons de le dire, elle a quelque chose par quoi elle surpasse infiniment l'art, c'est la vie. Hors de là , l'art peut à son tour surpasser la nature, à la condition de ne pas vouloir l'imiter trop scrupuleusement. Tout objet naturel , si beau qu'il soit, est défectueux par quelque côté. Tout ce qui est réel est imparfait. Ici , l'horrible et le hideux s'unissent au sublime; là, l'élégance et la grâce sont séparées de la grandeur et de la force. Les traits de la beauté sont épars et divisés. Les réunir arbitrairement, emprunter à tel visage une bouche, à tel autre des yeux, sans une règle qui préside à ce choix et dirige ces emprunts, c'est composer des monstres; admettre une règle, c'est admettre déjà un idéal différent de tous les individus. C'est cet idéal que le véritable artiste se forme en étudiant la nature. Sans elle, il ne l'eût jamais conçu ; mais avec cet idéal, il la juge elle-même, il la rectifie, et il ose entreprendre de se mesurer avec elle.

L'idéal est l'objet de la contemplation passionnée de l'artiste. Assidûment et silencieusement médité, sans cesse épuré par la réflexion et vivifié par le sentiment , il échaufTe le génie et lui inspire l'irrésistible besoin de le voir réalisé et vivant. Pour cela, le génie prend dans la nature tous les matériaux qui le peuvent servir, et leur appliquant sa main puissante, comme Michel-Ange imprimait son ciseau sur le marbre docile, il en tire

des œuvres qui n'ont pas de modèle dans la nature, qui n'imitent pas autre chose que Tidéal rêvé ou conçu , qui sont en quelque sorte une seconde création inférieure à la première par l'individualité et la vie, mais qui lui est bien supérieure, ne craignons pas de le dire, par la beauté intellectuelle et morale dont elle est empreinte.

La beauté morale est le fond de toute vraie beauté. Ceïond est un peu couvert et vgilé dans la nature. L'art le dégage, et lui donne des formes plus transparentes. C'est par cet endroit que l'art, quand il connaît bien sa puissance et ses ressources, institue avec la nature une lutle où il peut avoir l'avantage.

Établissons bien la fin de l'art : qHc est là précisément où est sa puissance. La fin de l'art est l'expression de la beauté morale à l'aide de la beauté physique. Celle-ci n'est pour lui qu'un symbole de celle-là. Dans la nature ce symbole est souvent obscur : l'art en l'éclaircissant atteint des effets que la nature ne produit pas toujours. La nature peut plaire davantage, car encore une fois elle possècje en un degré incomparable ce qui fait le plus grand charme de l'imagination et des yeux, la vie; l'art touche plus, parce qu'en exprimant surtout la beauté morale il s'adresse plus directement à la source des émotions profondes. L'art peut être plus pathétique que la nature, et le pathétique, c'est le signe et la mesure de la grande beauté.

Deux extrémités également dangereuses : un idéal mort, ou l'absence d'idéal. Ou bien on copie le modèle, et on manque la vraie beauté ; ou bien on travaille de

tète, el on tombe dans une idt^alité sans caractère. Le génie est une perception prompte et sûre de la juste proportion dans laquelle l'idéal et le naturel , la forme et la pensée se doivent unir. Cette union est la perfection de l'art : les chefs-d'œuvre sont à ce prix.

Il importe, à mon sens, de suivre ce principe dans l'enseignement des arts. On demande si les élèves doivent commencer par l'étude de l'idéal ou du réel. Je n'hésite point à répondre : par l'un et par l'autre. La nature elle-même n'offre jamais le général sans l'individuel, ni l'individuel sans le général. Toute figure est composée de traits individuels qui la distinguent de toutes les autres et font sa physionomie propre, et en même temps elle a des traits généraux qui constituent ce qu'on appelle la figure humaine. Ce sont ces linéaments constitutifs, c'est ce type qu'on donne à retracer à rélève qui débute dans l'art du dessin. Il serait bon ' aussi , je crois, pour le préserver du sec et de l'abstrait, de l'exercer de bonne heure à la copie de quelque objet naturel , surtout d'une figure vivante. Ce serait mettre les élèves à la vraie école de la nature. Ils s'accoutumeraient ainsi à ne jamais sacrifier aucun des deux éléments essentiels du beau, aucune des deux conditions impérieuses de l'art.

Mais, en réunissant ces àen% éléments, ces deux conditions, il les faut distinguer et savoir les mettre à leur place. Il n'y a pas d'idéal vrai sans forme déterminée, il n'y a pas d'unité sans variétés de genre sans individus; mais enfin le fond du beau, c'est l'idée; ce qui fait l'art, c est avant tout la réalisation de l'idée, et

ttiO HUITIÈME LEÇON.

non pas rimitation de telle ou telle forme particulière. Au commencement de notre siècle, Tlnstitut de France ouvrit un concours sur la question suivante : Quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture antique, et quels seraient les moyens d'y atteindre? L'auteur cauronné, M. Émeric David-, soutint l'opinion alors régnante que Tétude assidue de la beauté naturelle avait seule conduit Tart antique à la perfection, et qu'ainsi l'imitation de la nature était la seule route pour parvenir à la même perfection. Un homme que je ne crains point de comparer à Winkeltnann, le futur auteur du /M/>îïéfr Olympien"^, M. Quatremère de Quincy, en d'ingénieux et profonds mémoires^, combattit la doctrine du lauréat, et défendit la cause du beau idéal. 11 est impossible de démontrer plus péremptoirement, par l'histoire entière de la sculpture grecque, et par des textes authentiques des plus grands critiques de l'antiquité, que.le procédé del'art chez les Grecs n'a pas été l'imitation de la nature , ni sur un modèle particulier ni sur plusieurs, le modèle le plus beau étant toujours très-imparfait, et plusieurs modèles ne pouvant composer une beauté unique. Le procédé véritable de l'art grec a été la représentation d'une beauté idéale que la nature ne possédait guère plus en Grèce que parqai nous, qu'elle ne pouvait donc offrir à l'artiste. Nous regrettons que l'honorable lauréat, devenu depuis membre

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