Vasari. Vie de RaphaèU
nifeste à nous par Tidée du vrai, par l'idée du bien, par ridée du beau. Ces trois idées sont égales entre elles et filles légitimes du même père. Chacune d'elles mène à Dieu , parce qu'elle en vient. La vraie beauté est la beauté idéale, et la beauté idéale est un reflet de l'infini. Ainsi, même indépendamment de toute alliance officielle avec la religion et la morale, l'art est par lui-même essentiellement moral et religieux; car, à moins de manquer à sa propre loi, à son propre génie, il exprime partout dans ses œuvres la beauté éternelle. Enchaîné de toutes paris à la matière par d'inflexibles liens, travaillant sur une pierre inanimée, sur des sons incertains et fugitifs, sur sur des paroles d'une signification bornée et finie, l'art leur communique, avec la forme précise, qui s'adresse à tel ou tel sens, un caractère mystérieux qui s'adresse à l'imagination et à l'âme, les arrache à la réalité et les emporte doucement ou violemment dans des régions inconnues. Toute œuvre d'art, quelle que soit sa forme, petite ou grande, figurée, chantée ou parlée, toute œuvre d'art, vraiment belle ou sublime, jette lame dans une rêverie gracieuse ou sévère qui l'élève vers l'infini L'infini, c'est là le terme commun où l'âme aspire sui les ailes de l'imagination comme de la raison, par le chemin du sublime et du beau, comme par celui du vrai et du bien. L'émotion que produit le beau tourne Tàme de ce côté ; c'est cette émotion bienfaisante que l'art procure à l'humanité. ^ '
L'expression est la loi générale de l'art. — Division des arts. — Distinction des arts libéraux et des métiers. — L'éloquence ellemême, la philosophie et l'histoire ne font pas 'partie des beauxarts. — Que les arts ne gagnent rien à empiéter les uns sur les autres, et à usurper réciproquement leurs moyens et leurs procédés. — Classification des arts : son vrai principe est l'expression. —Comparaison des arts entre eux.— La poésie le premier des arts.
Le résumé de la dernière leçon serait une définition de Tart, de son but et de sa loi. L'art est la reproduction libre du beau, non pas de la seule beauté naturelle, mais de la beauté idéale, telle que l'imagination humaine la conçoit à Taide des données que lui fournit la nature. Le beau idéal enveloppe Tinfîni : le but de Tart est donc de produire des oeuvres qui , comme celles de la nature , ou même à un plus haut degré encore, aient le charme de l'infini. Mais comment et par quel prestige tirer Tinfini du fini? C'est là la difficulté de l'art, maiâ c'est aussi sa gloire. Qui nous porte vers l'infini dans la beauté naturelle? Le côté idéal de cette beauté. L'idéal, voilà l'échelle mystérieuse qui fait monter l'âme du fini à l'infini. Il faut donc que l'artiste s'attache à représenter l'idéal. Tout a son idéal. Le premier soin de l'artiste sera donc, quoi q\i'il fasse, de pénétrer d'abord l'idéal caché de son sujet, car ce sujet en a un, pour le
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rendre ensuite plus ou moins frappant aux sens et à rame, selon les conditions que lui imposent les matériaux même quil emploie, la pierre, la couleur, le son, la parole.
Ainsi, exprimer l'idéal et Tinflui d'une manière ou d'une autre, telle est la loi de Fart; et tous les arts ne sont tels que par leur rapport au sentiment du beau et de l'infini qu'ila éveillent dans Tâme, à l'aide de cette qualité suprême de toute œuvre d'art qu'on appelle l'expression.
L'expression est essentiellement idéale : ce que l'expression tente de faire sentir, ce n'est pas ce que l'œil peut voir et la main toucher, c'est évidemment quelque chose d'invisible et d'impalpable.
Le problème de l'art est d'arriver jusqu'à l'âme par le corps. L'art offre aux sens des formes, des couleurs, des sons, des paroles, arrangées de telle sorte qu'elles excitent dans l'âme, tâchée derrière les sens, l'émotion ineffable de la beauté.
L'expression s'adresse à l'âme comme la forme sV dresse aux sens. La forme est l'obstacle à l'expression, et en même temps elle en est le moyen impérieux, inflexible, unique. C'est en travaillant sur la forme, en la pliant à son service à force de soin , de patience et de génie, que l'art parvient à convertir l'obstacle en moyen.
Par leur objet, tous les arts sont égaux; tous ne sont arts que parce qu'ils expriment l'invisible. On ne peut trop le répéter, l'expression est la loi suprême de l'art. La chose à exprimer est toujours la même : c'est Tidée,
c'est l'esprit, c'est rame, c'est l'invisible, c'est l'infini. Mais , comme il s'agit d'exprimer cette seule et même chose en s'adressant aux sens qui sont divers, la différence des sens divise l'art en des arts différents.
Nous l'avons vu * : des cinq sens qui ont été donnés à l'homme, trois, le goût, l'odotat et le toucher sont incapables de faire naître en nous le sentiment de la beauté. Joints aux deux autres, ils peuvent contribuer à étendre ce sentiment; mais seuls et par eux-mêmes ils ne peuvent le produire. Le goût joge de l'agréable et non du beau. Nul sens ne s'allie moins à l'âme et n'est pins au service du corps; il flatte, il sert le plus grossier de tous les maîtres, l'estomac. Si l'odorat semble quelquefois participer au sentiment du beau , c'est que l'ôdetir s'exhâle d'un objet qui est déjà beau par luimême, et qui est beau par un- autre endroit. Ainsi la rose est belle par ses contours gracieux, par l'éclat varié de ses couleurs; soti odetfr est agréable, elle n'est pas belle. Enfin ce n'est pas le toucher seul qui juge de la régularité des formes, c'est le toucher éclairé par la vue.
Il ne reste que deux sens auxquels tout le monde reconnaît le privilège d'exciter en nous l'idée et le sentiment du beau. Ils semblent plus particulièrement au service de l'âme. Les sensations qu'ils donnent ont quelque chose de plus pur, de plus intellectuel. Ils sont moins indispensables à la conservation matérielle de l'individu. Us contribuent à l'embellissement plutôt qu'au
'1. Plus haut, leçon vi^p. 138.
soniien de la vie. Ils nous procurent des plaisirs où notre personne semble moins intéressée et s'oublie davantage. C est donc à ces deux sens que l*art doit s'adresser, et qu'il s'adresse, en effet, pour pénétrer Jusqu'à l'âme. De là la division des arts en deux grandes classes, arts de Touïe, arts de la vue; d'un côté la musique et la poésie; de l'autre la peinture avec la gravure, la sculpture, l'architecture, l'art des jardins.
On s'étonnera peut-être de ne pas nous voir ranger parmi les arts ni l'éloquence, ni l'histoire, ni la philosophie.
Les arts s'appellent les beaux-arts, parce que leur seul objet est de produire l'émotion désintéressée de la beauté, sans regard à l'utilité ni du spectateur ni de l'artiste. Ils s'appellent encore les arts libéraux, parce que ce sont des arts d'hommes libres et non d'esclaves, qui affranchissent l'âme, charment et ennoblissent l'exis^ tence : de là le sens et l'origine de ces expressions de l'antiquité, artes libérales , artes ingenuœ. Il y a des arts sans noblesse, dont le but est l'utilité pratique et matérielle; on les nomme des métiers. Tel est celui du poêlier, du maçon. L'art véritable s'y peut Joindre, y briller même, mais seulement dans les accessoires et dans les détails.
L'éloquence, l'histoire, la philosophie sont assurément de hauts emplois de l'intelligence; elles ont leur dignité , leur éminence que rien ne surpasse , mais , à parler rigoureusement, ce ne sont pas des arts.
L'éloquence nô se propose pas de faire naître dans l'âme des auditeurs le sentiment désintéressé de la
beauté. Elle peut produire aussi cet effet, mais sans ravoir cherché. Sa fin directe, celle qu'elle ne peut subordonner à aucune autre» c'est de convaincre, c'est de persuader. L'éloquence a un client qu'elle doit avant tout sauver ou faire triompher. Que ce client soit un homme, un peuple, une idée, peu importe. Heureux l'orateur s'il fait dire : Cela est bien beau ! noble hommage rendu à son talent; malheureux, s'il ne fait dire que cela; car il a manqué son but. Les deux grands types de l'éloquence politique et religieuse, Démosthène et Bossuet, ne pensent qu'à l'intérêt de la cause confiée à leur génie, la cause sacrée de la patrie et celle de la religion; tandis. qu'au fond Phidias et Raphaël travaillent à faire de belles choses. Hâtons-nous aussi de le dire; les noms de Démosthène et de Bossuet nous le commandent : la vraie éloquence, bien différente en cela de la rhétorique, dédaigne certains moyens de succès; elle ne demande pas mieux que de plaire, mais sans aucun sacrifice indigne d'elle : tout ornement étranger la dégrade. Son caractère propre est la simplicité, le sérieux, je ne veux pas dire le sérieux affecté , la gravité composée et fardée, la pire de toutes les impostures; J'entends le sérieux vrai, qui part d'une conviction sincère et profonde. C'est ainsi que Socrate comprenait la vraie éloquence*.
Il en faut dire autant de l'histoire et de la philosophie. Le philosophe parle et écrit. Puisse-t-il donc, comme l'orateur, trouver des accents qui fassent entrer
\. Voyez le Gorgias avec rArgument, t. III de notre traduction de Platon,
la vérité dans l'âme, des couleurs et des formes qui la fassent briller évidente et manifeste aux yeux de Tinlel- Mgence ! Ce serait soi-mêiïie Irahir sa cause que de négliger les moyens qui la peuvent servir; mais Tart le plus profond n'est ici qu'un moyen; le but de la philosophie est ailleurs; d'où il suit que la philosophie n'est pas nn art. Sans doute Platon est un grand artiste; il est régal de Sophocle et de Phidias, comme Pascal est quelquefois le rival de Démosthène et de Bossuet * ; mais tous deux auraient rougi s'ils eussent surpris au fond de leur âme un autre dessein , un autre but que le service de la vérité et de la vertu.
L'histoire ne raconte pas pour raconter, elle iie peint pas pour peindre, elle raconte et elle peint le passé pour qu'il soit la leçon vivante de l'avenir. Elle se propose d'instruire les générations nouvelles par Texpérience de celles qui les ont devancées, en meltant sous leurs yeux le tableau fidèle de grands et importants événements avec leurs causes et leurs effets, avec les fautes, les vertus, les crimes qui se trouvent mêlés ensemble dans les choses humaines. Elle enseigne l'excellence de la prudence, du courage, des grandes pensées profondément méditées, constamment suivies, exécutées avec modération et avec force. Elle fait paraître la vanité des prétentions immodérées, la puissance de la sagesse et de la vertu, l'impuissance de la folie et du crime.
i. n y a telle Provinciale qui pour la véhémence ne peut être comparée qu'aux Philippiques , et le fragment sur l'iuflni à la grandeur et la magnificence de Bossuet. Voyez nos Étuoes sue Pascal, / etc., etc.
DES DIFH"ÉRENTS ARTS. 195
Thucydide , Polybe et Tacite prétendent à toute autre chose qu'à procurer des émotions nouvelles à une curiosité oisive ou à une imagination blasée ; ils veulent sans doute intéresser et attacher, mais pour mieux instruire; ils se portent ouvertement pour les maîtres des hommes d'État et les précepteurs du genre humain.
Le seul objet de Tart est le beau. L'art s'abandonne lui-mêofte, dès qu'il s'en écarte. Il est souvent contraint de faire des concessions aux circonstances, aux conditions extérieures qui lui sont imposées ; mais il faut tour jours qu il retienne une juste liberté. L'architecture et l'art des jardins sont les moins libres des arts ; ils ont à subir des gènes inévitables; c'est au génie de Tartiste à dominer ces gênes et même à en tirer d'heureux effets, ainsi que le poète fait tourner l'esclavage du mètre et de la rime en une source de beautés inattendues. Une extrême liberté peut porter l'art au caprice qui le dégrade, comme aussi de trop lourdes chaînes l'écrasent. C'est tuer l'architecture que de la soumettre à la commodité, au Gowfort. L'architecte est-il obligé de subordonner la coupe générale et les proportions' de son édir fice à telle ou telle fin particulière qui lui est prescrite? Il se réfugie dans les détails, dans les frontons, dans les frises, dans toutes les parties qui n'ont pas l'utile pour objet spéciaU et là il redevient vraiment artiste. La sculpture.et la peinture, surtout la musique et la poésie, sont plus libres que l'architecture et l'art des jardins. On peut aussi leur donner des entraves, mais elles s'en dégagent plus aisément.
Semblables par leur but commun, tous les arts diffèrent par les eflets particuliers qu'ils produisent, et par les procédés qu'ils emploient. Ils ne gagnent rien à échanger leurs moyens et à ôter les limites qui les séparent. Je m'incline devant l'autorité de Tantiquité; mais, peut être faute d'habitude et par un reste de préjugé, j'ai quelque peine à me représenter avec plaisir des statues composées de plusieurs métaux, surtout des statues peintes \ Sans prétendre que la sculpture n'ait pas jusqu'à un certain point son coloris, celui d'une matière parfaitement pure , celui surtout que la main du temps lui imprime, malgré toutes les séductions d'un grand talent contemporain^, je goûte peu, je l'avoue, cet artifice qui s'efforce de donner au marbre la morbidezza de la peinture. La sculpture est une Muse austère; elle a ses grâces à elle, mais qui ne sont celles d'aucun autre art. La vie de la couleur lui doit demeurer étrangère : il ne resterait plus qu'à vouloir lui communiquer le mouvement de la poésie et le vague de la musique ! Et celle-ci que gagnera-t-elle à viser au pittoresque, quand son domaine propre est le pathétique? Donnez au plus savant symphoniste une tempête à rendre. Rien de plus facile à imiter que le sifflement des vents et le bruit du tonnerre. Mais par quelles combinaisons d'harmonie fera-t-il paraître aux yeux la lueur des éclairs déchirant tout à coup le voile de la nuit, et . ce qu'il y a de plus formidable dans la tempête, le raou-