Voyez plus haut, leçon vi, p
pable que de peindre un lac ou une montagne. Elle s'y prend comme elle peut; elle emploie le large, le rapide, le fort, le doux, etc., mais c'est à l'imagination à faire le reste, et Timagination ne fait que ce qui lui plaît. Sous la même mesure, celui-ci met une montagne et celui-là Tocéan; le guerrier y puise des inspirations héroïques, le solitaire des inspirations religieuses. Sans doute les paroles déterminent Texpression musicaje, mais le mérite alors est à la parole, non à la musique; et quelquefois la parole imprime à la musique une précision qui la tue et lui ôte ses effets propres, le vague, l'obscurité, la monotonie, mais aussi l'ampleur et la profondeur, j'allais presque dire l'infinitude. Je n'admets nullement cette fameuse définition du chant : une déclamation notée. Une simple déclamation bien accentuée est assurément préférable à des accompagnements étourdissants; mais il faut laisser à la musique son caractère,
et ne lui enlever ni ses défauts ni ses avantages. Il ne faut pas surtout la détourner de son objet et lui demander ce qu'elle ne saurait donner. Elle n'est pas faite pour exprimer des sentiments compliqués et factices, ou terrestres et vulgaires. Son charme singulier est d'élever l'âme vers l'infini. Elle s'allie donc naturellement à la religion , surtout à cette religion de l'infini qui est en même temps la religion du cœur; elle excelle à transporter aux pieds de l'éternelle miséricorde l'âme tremblante sur les ailes du repentir, de l'espérance et de l'amour. Heureux ceux qui, à Rome, au Vatican *, dans
1. Je n*ai pas eu le bonheur d'entendre moi-même la musique religieuse du Vatican. Je laisserai donc parler un juge compétent, M. Qua-
les solennités da culte cathollq^ue, ont entendu les mélodies de l.eo, dje Durante, dje Pergolèse sur le vieux texte consacré! Ils ont un moment entrevu le ciel, et Imn ame a pu y monter sans distinction de rang, de pays> de croyance même, par ces degrés invisibles et mystérieux, composés pour ainsi dire de tous les seatiments sinar pies, naturels, universels, qui sur tous les points de la
treihère de Quincy, Considérations morales sur la destination de^ ouvrages de Vart. Paris, 1815, p. 98 : «Qu'on se rappelle ces chants si simples et si touchants qui terminent à Rome le& solennités f^nèbr€s de ces trois jours que l'Église destine particulièrement à l'expression de son deuil , dans la dernière des semaines de la pénitence. C'est dans cette nef où le génie de Michel-Ange a embrassé la durée des siècles , depuis les merveilles de la création jusqu'au dernier jugement qui doit en détruire les œuvres, que se célèbrent, en présence du pontife romain, ces cérémonies nocturnes dont les rites, les symboles, les plaintives liturgies semblent être autant de figures du mystère de douleur auquel elles sont corisacrées. La lumière décroissant par degrés , à chaque révolution de chaque prière, vous diriez qu un voile funèbre s'étend peu à peu sous ces voûtes religieuses. Bientôt la bieur douteuse de la dernière lampe ne vous permet plus d'apercevoir dans le lointain que le Christ, au milieu des nuages, prononçant ses jugements, et quelques anges exécuteurs de ses arrêts. Alors du fond d'une tribune interdite aux regards profanes se fait entendre le psaume du roi pénitent, auquel trois des plus grands maîtres de l'art ont ajouté les modulations d'un chant simple et pathétique. Aucun instrument ne se mêle à ces accords- De simples concerts de voix exécutent cette musi^que ; mais Cf^s voix semblent être celles des anges, et leur impression a j énétré jusqu'au fond de l'âme. »
Nous avons cité ce beau morceau, et nous aurions pu en citer beaucoup d'autres, encore supérieurs à celui-là, d'un homme aujourd'hui oublié et presque toujours méconnu, mais que la postérité mettra à sa place. Indiquons du moins les dernières pages du même écrit sur lï^ nécessité de laisser les ouvrages d'art dans le lieu pour lequel ils eut été faits , par exemple le portrait de M"« de La Vallière en Madeleine aux Carmélites, au lieu de le transporter et de l'exposer dans les appartements de Versailles, « le seul lieu du monde, dit éloquemment M. Quatremcre, qui ne devait jamais la revoir. »
terre tirent du sein de la créature humaine un soupir vers un autre monde !
Entre la sculpture et ta musique, ces deux extrêmes opposés, est la peinture, presque aussi précise que l'une, presque anssi touchante que l'autre. Comme la sculpture, elle marque les formes visibles des objets, fïiais en y ajoutant la vie; comme la musique, elle exprime les sentiments les plus profonds de Tâme, et elle les exprime tous. Dites-moi quel est le sentiment qui ne soit pas sur la palette du peintre? Il a la nature entière à sa disposition , le monde physique et le monde moral , un cimetière, un paysage, un coucher de soleil , l'océan , les grandes scènes de la vie civile et religieuse, tous les êtres de la création, piar-dessus tout le visage de1*homTïre, et son regard, ce vivant miroir de ce qui ^e passe dans Tâme. Plus pathétique que la sculpture, plus claire que la musique, la peinture s'élève, selon moi, au-dessus de toutes deux, parce qu'elle exprime davantage la beauté sous tontes ses formes, Tâme humaine dans toute la richesse et la variété de ses sentiments.
Mais l'art par excellence , celui qui surpasse tous les autres, parce qu'il est incomparablement le plus expressif, c'e^ la poésie.
La parole est l'instrument de la poésie; la poésie la fafçdnne à son usDge et l'idéalise pour lui faire exprimer la beauté idéale. Elle lui donne le charme et la puissance de la mesure; elle en fait quelque chose d'interînéâiairiB entre la voix ordinaire et la musique, quelque chose à la fois de matériel et d'immatériel , de fini , de
clair et de précis, comme les contours et les formes les plus arrêtées,, de vivant et d'animé comme la couleur, de pathétique et d'infini comme le son. Le mot en lui-même, surtout le mot choisi et transfigurée par la poésie, est le symbole le plus énergique et le plus universel. Armée de ce talisman qu'elle a fait pour elle, la poésie réfléchit toutes les images du monde sensible, comme la sculpture et la peinture; elle réfléchit le sentiment comme la peinture et la musique, avec toutes ses variétés, que la musique n'atteint pas, et dans leur succession rapide que ne peut suivre la peinture, aussi arrêtée et immobile que la sculpture ; et elle n'exprime pas seulement tout cela , elle exprime ce qui est inaccessible à tout autre art, je veux dire la pensée ^ entièrement séparée des sens et même du sentiment, la pensée qui n'a pas de formes, la pensée qui n'a pas de couleur, la pensée qui ne laisse échapper aucun son, qui ne se manifeste dans aucun regard, la pensée dans son vol le plus sublime, dans son abstraction la plus raIBnée.
Songez-y. Quel monde d'images, de sentiments, de pensées à la fois distinctes et confuses, suscite en vous ce seul mot : la patrie ! et cet autre mot, bref et immense : Dieu ! Quoi de plus clair et tout ensemble de plus profond et de plus vaste !
Dites à l'architecte, au sculpteur, au peintre, au musicien même, d'évoquer ainsi d'un seul coup toutes les puissances de la nature et de l'âme ! Ils ne le peuvent, ei par là ils reconnaissent la supériorité de la parole et de la poésie.
Ils la proclament eux-mêmes, car ils prennent ia poésie pour la mesure de la beauté de leurs œuvres 3 ils les estiment à proportion qu'elles se rapprochent davantage de l'idéal poétique. Et le genre humain fait comme les artistes : Quelle poésie ! s'écrie-t-on, à la vue d'un beau tableau, d'une noble mélodie, d'un statue vivante et expressive. Ce n'est pas là une comparaison arbitraire, c'est un jugement naturel qui fait de la poésie le type de la perfection de tous les arts. Fart par excellence, qui comprend tous les autres, auquel tous aspirent, auquel nul ne peut atteindre.
Et cela ne veut pas dire que les arts doivent imiter servilement la poésie, et copier ses chefs-d'œuvre; loin de là, quand ils le tentent, la plupart du temps ils s'égarent, ils perdent leur propre génie, sans dérober celui de la poésie. Mais la poésie bâtit à son gré des palais et des temples comme l'architecture; elle les fait siniples ou magnifiques; tous les ordres lui obéissent ainsi que tous les systèmes; les différents âges de l'art lui sont égaux; elle reproduit, s'il lui plaît, le classique ou le gothique, le beau ou le sublime, le mesuré ou l'infini. Lessing a pu comparer, avec la justesse la plus exquise, Homère au plus parfait sculpteur, tant les formes que ce ciseau merveilleux donne à tous les êtres sont déterminées avec netteté! Et quel peintre aussi qu'Homère, et, dans un geni:e différent, le Dante! La musique seule a quelque chose de plus pénétrant que la poésie, mais elle est vague, elle est bornée, elle est fugitive. Outre sa netteté, sa variété, sa durée, la poésie a aussi les plus pathétiques accents. Rappelez-vous les
paroles que Priam laisse tomber aux pieds d*Acliille en îui redemandant le cadavre de son fils, plus d'un vers de TiTgile, des scènes entières du Cid et de Polyeucte, la prière d'Esther agenouillée devant Dieu, les chœurs d'Esther et d'Atlialie. Dans le chant célèbre de Pergolèse, Stabat mater dolorosa, on peut demander ce qui i^iiieut le plus de la musique ou des paroles. Le Dies irœ, dies ma, récité seulement, est déjà de Teffet le plus terrible. Dans ces paroles forinidables, tous les coups portent, pour ainsi dire ; chaque mol renferme un sentiment distinct, une idée à la fois profonde et déterminée. L'intelligence avance à chaque pas, et le cœur s'élance à sa suite. La parole humaine, idéalisée par la poésie, a la profondeur et Téclat de la note musicale; et elle est lumineuse autant que pathétique ; elle parle à l'esprit comme au cœur; elle est en cela inimitable, unique , qu'elle rassemble en elle tous les extrêmes et tous les contraires , dans une harmonie qui redouble leur effet, et où tour à tour paraissent el se développent toutes les images, tous les sentiments, toutes les idées, toutes les facultés hTimarnes,1ous les replis de l'âme, toutes les Taces des c'hoses, tous les mondes réels ettotis les mondes intelligibles I
DE l'art français AU DIX-SBPXIÈME SIÈCLE*
Que Texpression ne sert pas seulement à apprécier les différents arts, mais les difierentes écoles. Exemple : Tart fraaçais au xvii« siècle. — Poésie française : Corneille. Racine. Molière. La Fontaine. Boileau. — Peinture : Lesueur. Poussin. Le Lorrain. Champagne. — Gravure. — Sculpture : Sarrazin. Les Anguieu. Girardon. Puget. — Le Nôtre. — Architecture.
Nous croyons avoir solidement établi que tous les genres de beauté les plus dissemblables en apparence^, soumis à un sérieux examen^ se ramènent a la beauté spirituelle et morale, qu'ainsi l'expression est à la fois Tobjet véritable et la loi première de Tart, que tous les arts ne sont tels qu'autant qu'ils expriment l'idée cachée sous la forme et s'adressent à Tâme à travers les sens ; qu'enfin c'est dans l'expression que les différents arts trouvent la- vraie mesure de leur valeur relative, et que l'art le plus expressif doit être placé au premier rang.
Si l'expression juge les différents arts , ne suit-il pas naturellement q,u'elle peut, au même titre, juger aussi les diiTérentes écoles qui dans chaque art se, disputent l'empire du goût?
II n'y a pas une de ces écoles qui ne représente à sa manière quelque côté du beau, et nous somnies bien i d'avis de les embrasser toutes dans une étude impartiale et bienveillante. Nous sommes éclectiques dans l'art
aussi bien qu'en métaphysique. Mais comme en métaphysique l'intelligence de tous les systèmes et de la part de vérité qui est en chacun d'eux, éclaire sans les affaiblir nos propres convictions ; ainsi dans l'histoire des arts, tout en pensant qu'il ne faut dédaigner aucune école, et qu'on peut trouver jusqu'en Chine quelque ombre de beauté, notre éclectisme ne fait pas chanceler en nous le sentiment de la beauté Véritable et la règle suprême de Tart. Ce que nous demandons aux diverses écoles, sans distinction de temps ni de lieu, ce que nous cherchons au midi comme au nord, à Florence, à Rome, à Venise et à Séville, comme à Anvers, à Amsterdam et à Paris, partout où il y a des hommes, c'est quelque chose d'humain, c'est l'expression d'uff sentiment ou d'une idée.
Une critique qui s'appuierait sur le principe de l'expression dérangerait un peu, il faut l'avouer, les jugements reçus, et porterait quelque désordre dans la hiérarchie des renommées. Nous n'entreprenons point une pareille révolution : nous nous proposons seulement de confirmer ou d'éclaircir au moins notre principe par un exemple, et par un exemple qui est sous notre main.
Il y a dans le monde une école autrefois illustre, aujourd'hui fort légèrement traitée : cette école est l'école française du xvu" siècle. Nous voudrions la remettre en honneur, en rappelant l'attention sur les qualités qui ont fait sa gloire.
Nous avons travaillé avec constance à réhabiliter parmi nous la philosophie de Descartes, indignement
sacrifiée à la philosophie de Locke, parce qu'elle possède à nos yeux Tincomparable mérite de subordonner les sens à l'esprit, d'élever et d'agrandir l'homme. De même nous .professons une admiration sérieuse et réfléchie pour notre art national du xvn" siècle, parce que, sans nous dissimuler ce qui lui manque, nous y trouvons ce que nous préférons à toute chose, la grandeur unie au bon sens et à la raison , la simplicité et la force, le génie de la composition , surtout celui de l'expression.
La France, insouciante de sa gloire, n'a pas l'air de se douter qu'elle compte dans ses annales le plus grand siècle peut-être de l'humanité, celui qui comprend dans son sein le plus d'hommes extraordinaires en tout genre. Quand, je vous prie, a-t-on vu se donner la main des politiques tels que Henri IV, Richelieu, Mazarin, Colbert, Louis XIV? Je ne prétends pas que chacun d'eux n'ait des rivaux, même des supérieurs. Alexandre, César, Charlemagne les surpassent peut-être. Mais Alexandre n'a qu'un seul contemporain qui lui puisse être comparé, son père Philippe ; César n'a pu même soupçonner qu'un jour Octave serait digne de lui; Charlemagne est un colosse dans un désert; tandis que chez nous ces cinq grands hommes se succèdent sans intervalle, se pressent les uns contre les autres, et n'ont pour ainsi dire qu'une âme. Et par quels capitaines n'ont-ils pas été servis ! Condé est-il vraiment inférieur à Alexandre, à Annibal et à César ; car pour d'autres émules, parmi ses devanciers il ne faut pas lui en chercher? 0"i d'entre eux l'emporte sur lui par l'étendue et la juslosse des
SiO DIXIEME LEÇON.
conceptioag, par la promptitude du coap dTœiK P^r la rapidité des manœuvres, par la réunion de rimpétuosité et de la constance, par la double gloire de preneur de villes et de gagneur de batailles? Ajoutez qu'il a eu affaire à des généraux tels que Merci et Guillaume, et qu*il a eu sous lui Turenne et Luxembourg, sans parler de tant d'autres hommes de guerre élevés à cette admirable école, et qui à Theure des revers ont sulS à sauver la France.
Quel autre temps, au moins chez les modernes, a vu fleurir ensemble autant de poètes du premier mordre ? Nous n'avons, ik est vrai, ni Homère,^ ni Bante, ni m^nve le Tasse et Milton. L'épopée, avec sa naïveté primitive, nous est interdite. Mais au théâtre, nous avons à peine des égaux. C'est que la poésie dramatiq,ue est la poésie qui nous convient, la poésie morale par excellence^ qui représente l'homme avec ses diverses passions armées les unes contre les autres, les luttes violentes de la vertu et du crime, les jeux du sort, les leçons diç la Providence, et cela dans un cadre etro.it où les événements se pressent sans se confondre, et où l'actien marche à pas rapides vers la crise qui doit feire paraître ce qu'il y a de plus intime au cœur des personnages.
Osons dire ce que nous pensons : à nos yeux, Eschyle, Sophocle et Euripide ensemble ne balancent point le seul Corneille* ; car aucun d'eux n'a connu et exprimé comme lui ce qu'il y a au monde de plus véritablement
1. Sur Corneille, voyez TAppendice, et surtout La jeunesse de Mme dt longueville, 3« édit., chip. Ii,
DE L'ART FRANÇAIS. aiA
touchant, une grande âme aux prises avec elle-même, entre une passioa généreuse et le devoir. Corneille e$t le créateur d'un pathétiqiie nouveau, inconnu à Vaiatiqulté et à tous les modernes avant lui i U dédaigne de parler aux passions naturelles et subalternes; il ne, c^eirche pa$^ à exciter la terreur et la pitié, comme le. deniande Aristote, qui se borne à ériger en maximeiît la pratique des Grecs. H semble que Corneille aU Im Platon et voulu suivre ses préceptes : il s'adresse à nm. partie tout autrement élevée de la nature humaine , à la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, l'admiration ; et de Tadmii^ation portée à son comble il tire les effets les plus puissants. Shakspeare , nous en convenons, est supérieur à Corneille par l'étendue et la riichesse du génie dramatique, ia nature humaine tout entière semble à sa disposition, et U reproduit les scèmes les plus diverses de la vie dans leur beauté et dans leur difformité, dans leur grandeur et dans leur bassesse. Il excelle dajE^ la peinture des passions terribles ou gracieuses. Othello, lady Macbeth, c'est la Jalousie ^ c'est l'ambition, comme Juliette et Desdém^ne sont les noms immortels de l'amaur jeune et malheureux. Mais si Corneille a moins d'imagination, il a pkis d'âme. Moins varié, il est plus profond. S'il ne met p^s sur la scène autant de caractères différents, ceux qu'il y met sont les plus grands qui puissent être offerts à l'humanité. Les spectacles qu'il donne sont, moins déchirants, mais à la fois plus délicats et plus sublimes. Qu'est-ce que la mélancolie d'Hamlet, la douleur du roi Léar, et même la dédaigneuse intrépidité de César, devant
la magnanimité d'Auguste s'efforçant d'être maître de lui-même comme de l'univers , devant Chimène sacrifiant lamour à Thonneur, surtout devant cette Pauline ne souffrant pas même dans le fond de son cœur un soupir involontaire pour celui qu'elle ne doit plus aimer ? Corneille se tient toujours dans les régions les plus hautes. Il est tour à tour Romain ou chrétien. Il est l'interprète des héros, le chantre de la vertu , le poète des guerriers et des politiques *. Et il ne faut pas oublier que Shakspeare est à peu près seul dans son temps, tandis qu'après Corneille vient Racine, qui pourrait suffire à la gloire poétique d'une nation.
Racine assurément ne peut être comparé à Corneille pour le génie dramatique; il est plus homme de lettres ; il n*a pas l'âme tragique ; il n'aime ni ne connaît la politique et la guerre. Quand il imite Corneille , par exemple dans Alexandre et même dans Mithridate , il l'imite assez mal. La scène si vantée de Mithridate exposant son plan de campagne à ses fils est un morceau de la plus belle rhétorique, qui ne peut entrer en parallèle avec les scènes politiques et militaires de Cinna, de Sertorius , surtout avec cette première scène de la Mort de Pompée , où vous assistez à un conseil aussi vrai , aussi grand, aussi profond que l'a jamais pu être aucun des conseils de Richelieu ou de Mazarin. Racine n'était pas né pour peindre les héros , mais il peint admirablement l'homme avec ses passions naturelles , et la plus naturelle comme la plus touchante de toutes,
1. On se rappelle le mot du grand Gondé : « Où donc GorneiUe a-t-U appris la politique et la guerre? »
l'amour. Aussi excelle-t-il particulièrement dans les •caractères de femmes. Pour les hommes, il a besoin d'être soutenu par Tacite * ou par TÉcriture sainte. Avec les femmes , il est à son aige , et il les fait penser et parler avec une vérité parfaite relevée par un art exquis. Ne lui demandez ni Emilie, ni Cornélie, ni Pauline; mais écoutez Andromaque, Monime, Bérénice, Phèdre ! Là, même en imitant, il est original, et il laisse les anciens bien loin derrière lui. Qui lui a enseigné cette délicatesse charmante, ces troubles gracieux, cette pureté dans la faiblesse mèn\e, cette mélancolie, quelquefois même cette profondeur, avec cette langue merveilleuse qui semble l'accent naturel du cœur de la femme? On s'en va répétant que Racine écrit mieux que Corneille : dites seulement qu'ils écrivent tous deux très-différemment , et comme on écrivait dans les deux
l . Ce serait un travail curieux et utile que de comparer avec Torigioal latin tons les passages de Britannicus imités de Tacite; on y trouverait Racine presque toujours au-dessous de son modèle. J'en donnerai un seul exemple. Dans le récit de la mort de Britannicus, Racine exprime ainsi les effets différents de ce crime sur les spectateurs:
Jugez combien ce coup frappe tons les esprits :
La moitié s^époayante et sort avec des cris ;
Mais cenx qui de la cour ont un plus long usage
Sur les yeux de César composent leur visage.
Assurément ce style est excellent; mais il pâlit et ne semble plus qu'un crayon bien faible devant ces coups de pinceau rapides et sombres du grand peintre romain : « Trepidatur a circumsedentibus ; diffugiunt impmdentes ; at quibus altior inteliectus, resistnnt defixi et Neronem Intuentes. » Comparez, au contraire, dans Tite-Live et dans VHorare de Corneille tous les passages analogues, .surtout le discours du vif il Horace défendant son fils. Corneille ne surpasse pas Téclat de Tite- Live, cela était impossible, mais il l'égale, et dans tout le reste il est peut-être encore plus Romain que lui.
21* WXIÈME LEÇON.
époques si différentes où ils ont vécu. L'un a deux qualités^ souveraines, qu'il tient de sa propre natuce et de son temps , la naïveté et la grandeur ; Tautre n'est plus naïf, mais il a trop de goût pour n'être pas toujours simple *, et il remplace la grandeur à jamais perdue par une élégance consommée. Corneille parle la langue des hommes d'État, des capitaines, des théologiens, des philosophes, des femmes fortes^ de Richelieu, de Rohan, de Saint-Cyran, de Descartes et de Pascal , de la mère Angélique Arnaud et de la mère Madeleine de Saint- Joseph , la langue que parla encore Molière, et que Bossuet a gardée jusqu'à son dernier soupir. Racine parle celle de Louis XIY et des femmes qui étaient l'ornement de sa cour. Je suppose qu'ainsi parlait Madame , l'aimable , spirituelle et infortunée Henriette; ainsi écrivent l'auteur 'de la Princesse de Clèves et l'auteur de Télémaque. Ou plutôt cette langue est celle de Racine lui-même, de cette âme faible et tendre, qui passa vite de l'amour à la dévotion , qui se complaisait dans la poésie lyrique , et s'est épanchée tout entière dans les chœurs d'Esther et d'Athalie et dans les Cantiques spirituels ; cette âme , si facile à émouvoir, qu'une cérémonie religieuse ou une représentation d'Esther à Saint-Cyr touchaient jusqu'aux larmes, qui compatissait aux malheurs du peuple, qui trouva dan& sa pitié et sa charité le courage de dire un jour la vérité à Louis XIV, et qui s'éteignit au premier souffle de la disgrâce.
i. Sur la distinction de la naïveté et de la simplicité, voyez Mme de Sablé, Appendice , conclusion, p. 459.
Molière est à Aristophane ce que Corneille est à Shakspeare. L'auteur du Plutus, des Guêpes, des Nuées a sans doute une imagination , une verve bouffonne , une puissance créatrice au-dessus de toute comparaison. Molière n'a point d'aussi grandes conceptions poétiques; il a mieux peut-être, il a des caractères. Son coloris est moins éclatant, son burin est plus pénétrant. 11 a gravé dans la mémoire des hommes un certain nombre de travers et de vices qui s'appelleront à jamais l'Avare , le Malade imaginaire , les Femmes savantes , le Tartufe , Don Juan , pour ne pas parler du Misanthrope , pièce à part, toncharite autant que plaisante, qui ne s'adresse pas à la foule et ne peut être populaire, parce qu'elle exprime un ridicule assez rare, l'excès dans la passion de la vérité et de l 'homieur.
Tous les fabulistes anciens et modernef? , et même l'ingénieux , le pur, l'élégant Phèdre , approchent-ils de •notre La Fontaine? H compose ses personnages et les met en scène avec l'habileté de Molière , il sait prendre dans l'occasion le ton d'Horace et mêler l'ode à la fable; il est à Oa lois le plus naïf^t le plus rafliné des écrivains, et son art échappe dans sa perfection même. Nous ne parlons pas des contes, d'abord parce que nous con- 'damnans le genre, ensuite parce que La Fontaine y déploie des qualités plus italiennes que fraînçaises , une narration pleine de naturel , de maliee et de grâce, mais sans ttuoun de ces traits profonds , tendres , mélancoliques, qui placent parmi les plus grands poètes de tous les temps l'auteur des Deux Pigeons et du Vieillard et les trois jeunes Genç,
2\t DIXIÈME LEÇON
Nous n hésitons point à mettre Boileau & la suite de CCS grands hommes. Il vient après eux, il est vrai , mais il est de leur compagnie : il les comprend , il les aime , il les soutient. C'est lui qui , en 1663 , après TÉcole des Femmes , et bien avant le Tartufe et le Misanthrope , proclamait Molière le maître dans l'art des vers. C'est lui qui , en 1677, après la chute de Phèdre , défendait le vainqueur d'Euripide contre les succès de Pradon. C'est lui qui, devançant la postérité, a le premier mis en lumière ce qu'il y a de nouveau et d'entièrement original dans le théâtre de Corneille *. Il sauva la pension du vieux tragique en offrant le sacrifice de la sienne. Louis XIV lui demandant quel était l'écrivain qui honorait le plus son règne , c'est Molière , répondit Boileau ; et quand le grand roi à son déclin persécutait Port- Royal et voulait mettre la main sur Arnauld , il se rencontra un homme de lettres pour dire en face à l'impérieux monarque : « Votre Majesté a beau chercher M. Arnauld, elle est trop heureuse pour le trouver. » Boileau manque un peu d'imagination et d'invention ; mais il est grand par le sentiment énergique de la vérité et de la justice; il porte jusqu'à la passion le goût du beau et de l'honnête ; il est poète à force d'âme et de bon sens. Plus d'une fois son cœur lui a dicté les vers les plus pathétiques :
En vain contre le Cîd un ministre se ligrue.
Tout Paris pour Ghimène a les yeux de Rodrigue, etc.
Après qu'un peu de terre, obtenu par prière,