‹ Du Vrai de beau et du bierChapitre 54 sur 74 · Voyez la leçon xvi · texte numérisé non relu

Voyez la leçon xvi

On connaît maintenant notre doctrine. Sa seule prétention est d'exprimer fidèlement chaque fait , de les exprimer tous , et d'en faire paraître à la fois les différences et rharmonie.

Hors de là , il n'y a rien de nouveau à tenter en morale. N'admettre qu'un seul fait et lui sacrifier tous les autres, telle est la voie battue. De tous les faits que iious venons d'analyser, il n'y en a pas un qui n'ait ? son tour joué le rôle de principe unique. Toutes les grandes écoles de philosophie morale n'ont vu chacune qu'un côté de la vérité : heureuses quand elles n'ont pas choisi parmi les faces diverses du phénomène moral, pour y appuyer leur système entier, celles-là précisément qui s'y prêtent le moins!

• Qui pourrait aujourd'hui revenir à Épicure, et, contre les faits les plus manifestes, contre le sens commun, contre l'idée même de toute morale, fonder le devoir, la vertu, le bien sur le seul désir du bonheur? Ce serait la preuve d'un grand aveuglement et d'une grande stérilité. Au contraire immolera-t-on le besoin du bonheur, l'espoir de toute récompense, humaine ou divine, à l'idée abstraite du bien? Les stoïciens l'ont fait : on sait avec quelle grandeur apparente et quelle impuissance réelle. Renfermera-t-on , avec Kant , toute la morale dans l'obligation? C'est rétrécir encore un système déjà bien étroit. On peut d'ailleurs espérer de surpasser Kant par l'étendue des vues, par une connaissance plus complète et une représentation plus fidèle des faits, on ne peut espérer d'être plus profond dans le point de vue qu'il a choisi. Ou bien, dans un autre ordre d'idées,

rapportera-t-on à la seule volonté de Dieu Tobligation de la vertu , et fondera-t-on la morale sur la religion au lieu de donner la religion à la morale comme son couronnement nécessaire? On n'invente rien encore, on ne fait que renouveler la morale des théologiens du moyen âge ou plutôt d'une école particulière qui a eu pour adversaires les docteurs les plus illustres. Enfin ramènera-t-on toute la moralité au sentiment, à la sympathie, à la bienveillance? Il ne reste qu'à suivre les traces d'Hutcheson et de Smith , abandonnées par Reid lui-même, ou bien celles du célèbre adversaire de Kant, M. jacobi*.

Le temps des théories exclusives est passé ; les renouveler, c'est perpétuer la guerre en philosophie. Chacune d'elles, étant fondée sur un fait réel, refuse avec raison le sacrifice de ce fait ; et elle rencontre dans les théories ennemies un droit égal et une égale résistance. De là , le retour perpétuel des mêmes systèmes , toujours aux prises entre eux, et tour à tour vaincus et victorieux. Cette lutte ne peut cesser que par une doctrine qui concilie tous les systèmes en comprenant tous les faits qui les autorisent.

Ce n'est pas le dessein préconçu de concilier les systèmes dans l'histoire qui nous suggère l'idée de concilier les faits dans la réalité. C'est au contraire la pleine possession de tous les faits, analogues et ditférents, qui nous forcé d'absoudre et de condamner tous les svs-

1. Sur M. Jacobi, voyez le Mantiel de l'histoire de la philosophie, de Tennemann> t. II, p. 318, etc.

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tèmes, pour la vérité qui est en chacun d'eux et pour les erreurs que tous mêlent à la vérité.

Il importe de le redire sans cesse : rien n'est si aisé que d'arranger un système , en supprimant ou en altérant les faits qui embarrassent. Mais l'objet de la philosophie est-il donc de produire à tout prix un système, au lieu de chercher à connaître la vérité et à l'exprimer telle qu'elle est?

On objecte qu'une pareille doctrine n'a pas assez de caractère. Mais n'est-ce pas se jouer de la philosophie que de lui demander un autre caractère que celui de la vérité? Se plaint-on que la chimie moderne n'ait pas assez de caractère , parce qu'elle se borne à étudier les faits dans leurs rapports mais aussi dans leurs différences , et parce qu'elle n'aboutit pas à une substance unique? La vraie philosophie, la seule qui convienne à un siècle revenu de toutes les exagérations , est un tableau de la nature humaine dont le premier mérite est d'être fidèle, et qui doit offrir tous les traits de l'original dans leur juste proportion et dans leur sincère harmonie. L'unité de la doctrine que nous professons est dans celle de l'âme humaine, où nous l'avons puisée. N'est-ce pas un seul et même être qui aperçoit le bien, qui se sait obligé de l'accomplir, qui sait qu'il est libre en l'accomplissant, qui aime le bien , et qui juge que l'accomplissement ou la violation du bien amène justement après soi la récompense ou la peine , le bonheur ou le malheur? Nous tirons encore une unité vraie du rapport intime de tous ces faits qui , nous l'avons vu , se supposent et se soutiennent les uns les autres. Mais de quel

droit meî-on l'unité d'une doctrine à ne souffrir en elle qu'un seul principe? Une telle unité n'est possible que dans ces régions de Fabstraction mathématique, où l'on ne s'inquiète pas de ce qui est, où Ton retranche à volonté de l'objet que Ton étudie pour le simplifier sans cesse » et où tout se réduit à de pures notions. Dans la réalité , tout est déterminé , et par conséquent tout est complexe. Une science de faits n'est pas une série d'équations. Il faut que l'on retrouve en elle la vie qui est dans les choses, la vie avec son harmonie sans doute, mais aussi avec sa richesse et sa diversité *.

1. Sur cette importante question de méthode, voyez plus haut, leçon XII, p. 281, et récrit auquel la note renvoie.

raORALE PRIVÉE ET PUBLIQUI-. 373

Application des principes précédents. — Formule générale du devoir : obéir à la raison. — Règle pour juger si une action est ou n*est pas conforme à la raison : élever le motif de cette action à une maxime de législation universelle. — Morale individuelle. Ce n*est pas envers l'individu, mais envers la personne morale qu'on est obligé. Principe de tous les devoirs individuels : res- ^pecter et développer la personne morale. — Morale sociale : devoirs de justice et devoirs de charité. — De la société civile. Du gouvernement. De la loi. Du droit de punir.

Nous savons qu'il y a du bien et du mal moral : nous savons que cette distinction du bien et du mal engendre une obligation , une loi , le devoir; mais nous ne savons pas encone quels sont nos devoirs. Le principe général de la morale est posé; il faut le suivre au moins dans ses plus grandes applications.

Si le devoir n'est que la vérité devenue obligatoire, et si la vérité n'est connue que par la raison , obéir à la loi du devoir, c'est obéir à la raison.

Mais , obéir à la raison est un précepte bien vague et bien abstrait : comment s'assurer que notre action est conforme ou n'est pas conforme à la l'aison?

Le caractère de la raison étant, comme nous l'avons dit, son universalité, l'action, pour être conforme à la raison, doit posséder quelque chose d'universel; et comme c'est le motif même de l'action qui lui donne sa

moralité, c'est le motif aussi qui doit, si Faction est bonne, réfléchir le caractère de la raison. A quel signe reconnaîtrez-vous donc qu'une action est conformée la raison , qu'elle est bonne? A ce signe que le motif de cette action étant généralisé vous paraisse une maxime de législation universelle que la raison impose à tous les êtres intelligents et libres. Si vous ne pouvez généraliser ainsi le motif d'une action, et si c'est le motif contraire qui vous parait une maxime universelle, votre action , étant opposée à cette maxime , est estimée par là opposée à la raison et au devoir : elle est mauvaise. Si ni le motif de votre action ni le motif contraire ne peuvent être érigés en une loi universelle , l'action n'est ni mauvaise ni bonne, elle est indifférente. Telle est la mesure ingénieuse que Kant a appliquée à la moralité des actions. Elle fait reconnaître avec la dernière clarté où est le devoir et où il n'est pas , comme la forme sévère et nue du syllogisme, en s'appliquanl au raisorfaeinent, en fait ressortir de la façon la plus nette l'erreur ou la vérité*.

Obéir à la raison , tel est le devoir en soi, devoir supérieur à tous les autres , les fondant tous et n'étant fondé lui-même que sur le rapport essentiel de la liberté et de la raison.

On peut dire qu'il n'y a qu'un seul devoir, celui de rester raisonnable. Mais l'homme ayant des relation? diverses , ce devoir unique et général se détermine et se divise en autant de devoirs particuliers.

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