Premiers Essais^ Casuistique morale, p
De tous les êtres que nous connaissons, il n'y en a pas avec qui nous soyons plus constamment en rapport qu'avec nous-mêmes. Les actions dont Thomme est à la fois l'auteur et Tobjet ont leurs règles comme toutes les autres. De là cette première classe de devoirs qu'on a appelés devoirs de l'homme envers lui-même.
Au premier abord, il est étrange que l'homme ait des devoirs envers lui-même. L'homme, étant libre, s'appartient. Ce qui est le plus à moi, c'est moi-même : voilà la première propriété et le fondement de toutes les autres. Or, l'essence de la propriété n'est-elle pas d'être à la libre disposition du propriétaire , et par conséquent ne puis-je faire de moi ce qu'il me plaît?
Non ; de ce que l'homme est libre , de ce qu'il n'appartient qu'à Jui-même , il ne faut pas conclure qu'il a sur lui-même tout pouvoir. Bien au contraire, décela seul qu'il est doué de liberté, comme aussi d'intelligence, je conclus qu'il ne peut , sans faillir, dégrader sa liberté pas plus que son intelligence. C'est un coupable usage de la liberté que de l'abdiquer. Nous l'avons dit : la liberté n'est pas seulement sacrée aux autres, elle l'est à elle-même. La soumettre au joug de la passion au lieu de l'accroître sous la libérale discipline du devoir, c'est avilir en nous ce qui mérite notre respect autant que celui des autres. L'hçmme n'est pas une chose, il ne lui est donc pas permis de se traiter comme une chose.
Si j'ai des devoirs envers moi-même , ce n'est pas envers moi comme individu , c'est envers la liberté et l'intelligence qui font de moi une personne morale. Il faut
bien distinguer en nous ce qui nous est propre de ce qui appartient à riiumanité. Chacun de nous contient en soi la nature humaine avec tous ses éléments essentiels; et de plus tous ces éléments y sont d'une certaine manière qui n'est pas la même dans deux hommes différents. Ces particularités font l'individu, mais non pas la personne; et la personne seule en nous est respectable et sacrée, parce qu'elle seule représente l'humanité. Tout ce qui n'intéresse pas la personne morale est indiflérent. Dans ces limites. Je puis consulter mes goûts, même un peu mes fantaisies, parce qu'il n'y a rien là que d'arbitraire , et que le bien et le mal n'y sont nullement engagés. Mais dès qu'un acte touche à la personne morale, ma liberté est soumise à sa loi, à la raison qui ne permet pas à la liberté de se tourner contre elle-même. Par exemple , si par caprice , ou par mélancolie, ou par tout autre motif, je me condamne à une abstinence trop prolongée , si Je m'impose des insomnies continues et au-dessus de mes forces , si je renonce absolument à tout plaisir, et que, par ces privations excessives, Je compromette ma santé, ma vie, ma raison, ce ne sont plus là des actions indiflFérentes. La maladie, la mort, la folie peuvent devenir des crimes si c'est nous qui volontairement les produisons.
Cette obligation imposée à la personne morale de se respecter elle-même , ce n'est pas moi qui l'ai établie. Je ne puis donc pas la détruire. Le respect de moi-mémo est-il fondé sur une de ces conventions arbitraires , qui cessent d'être quand les deux parties contractantes > renoncent librement? Les deux contractants sont-ils ici
moi et moi-même? Nullement; il y a un des contractants qui n'est pas moi , à savoir l'humanité , la personne morale. Et il n'y a ici ni convention ni contrat. Par cela seul que la personne morale est en nous , nous sommes obligés envers elle, sans convention d'aucune • sorte , sans contrat qui se puisse résilier, et par la nature même des choses. De là vient que l'obligation est absolue.
Le respect de la personne morale en nous, tel est le principe général d'où dérivent tous les devoirs individuels. Nous en citerons quelques-uns.
Le plus important , celui qui domine tous les autres, est le devoir de rester maître de soi. On peut perdre la possession de soi-même de deux façons , soit en se laissant emporter, soit en se laissant abattre, en cédant aux passions enivrantes ou aux passions accablantes, à la colère ou à la mélancolie. De part et d'autre, égale faiblesse. Et je ne parle pas des conséquences de ces deux vices pour la société et pour nous : assurément ils sont très-nuisibles; mais ils sont bien pis que cela, ils sont déjà mauvais en eux-mêmes parce qu'en eux-mêmes ils portent atteinte à la dignité morale , parce qu'ils dimié nuent la liberté et troublent l'intelligence.
La prudence est une vertu éminente. Je parle de cette noble prudence qui est la mesure en toutes choses, la prévoyance, l'à-propos, qui préserve à la fois de la négligence et de cette témérité qui se décore elle-même du nom d'héroïsme, comme quelquefois la lâcheté et régoïsme usurpent le nom de prudence. L'héroïsme , sans être raisonné , doit toujours être raisonnable. On
peut être un héros par intervalle ; mais, dans la vie de tous les jours, il suffit d'être un homme sage. Il faut lenir soi-même les rênes de sa vie, né pas se préparer des difficultés par insouciance ou par bravade i ni se créer des périls inutiles. Sans doute il faut savoir oser, mais le' est encore la prudence qui est, sinon le principe, au moins la règle du courage ; car le vrai courage n'est pas un emportement aveugle , c'est avant tout le sangfroid et la possession de soi-même dans le danger. La prudence enseigne aussi la tempérance ; elle maintient l'âme dans cette assiette modérée sans laquelle rhoriime est incapable de reconnaître et de pratiquer la justice. Voilà pourquoi les anciens disaient que la prudence est la mère et la gardienne de toutes les vertus. La prudence est le gouvernement de la liberté par la raison, comme l'imprudence est la liberté échappée à la raison; d'un côté, l'ordre, la subordination légitime de nos facultés entre elles; de Tautre, l'anarchie et la révolte * .
La véracité est encore une grande vertu. Le mensonge, en rompant l'alliance naturelle de l'homme avec la vérité, lui ôte ce qui fait sa dignité. Voilà pourquoi il n'est pas d'insulte plus grave qu'un démenti, et pourquoi les vertus les plus honorées sont la sincérité et la franchise.
On peut attenter à la personne morale en la blessant dans ses instruments. A ce titre le corps est pour l'homme Tobjet de devoirs impérieux. Le corps peut