‹ Du Vrai de beau et du bierChapitre 72 sur 74 · LESUEUR · texte numérisé non relu

LESUEUR

demeurait. Il est donc assez naturel de supposer qu'ils se virent et se connurent^ et pour eux, avec toutes leurs sympathies de caractère et de talent, se connaître c'était s'estimer et s'aimer. Si les lettres de Poussin ne parlent pas de Lesueur, nous répondons qu'elles ne parlent pas non plus de Champagne, dont les rapports avec Poussin ne sont pas contestés. Et quant à l'argument que Ton tire du silence de Ja notice de Guillet de Saint-Georges, il est loin d'être convaincant ; car cette notice, destinée à être lue dans une séance académique, ne pouvait contenir que l'histoire de la carrière du grand artiste, et non pas une biographie assez détaillée pour que la mention de ses amitiés y trouvât place. Enfin il est difticile de ne pas reconnaître que Poussin a exercé une véritable influence sur Lesueur, et il nous semble au moins probable que cette influence est due aux copseils de Poussin autant qu'à ses exemples.

Pag. 227 : « Mais la merveille du tableau est la figure de saint Paul. »

Nous avons vu tout récemment, à Hamptoncourt, les sept cartons de Raphaël. On n'en peut parler, on n'en peut faire la moindre critique qu'à genoux. Yoilà bien Raphaël arrivé au faîte de son art, dans les dernières années de sa vie! Et ce n'étaient là que des dessins pour des tapisseries! Ces dessins seuls mériteraient le voyage d'Angleterre, quand même les figures du fronton du Parthénon ne seraient point au British Muséum. On ne se lasse pas (le contempler ces grandes pages à la rare lumière de cette salle mal éclairée. Rien de plus noble, de plus magnifique^ de plus imposant, de plus majestueux. Quelles draperies, quelles attitudes, quelles figures! Quoique la couleur soit absente, l'effet est immense : l'esprit est saisi, charmé à la fois et transporté; mais l'âme, avouons-le, la nôtre au moins, demeure presque insensible. Nous supplions qu'on veuille bien comparer le sixième carton, évidemment un des plus beaux , représentant la prédica-

tion de saint Paul à Éphèse, avec le tableau de Lesueui» que nous venons de décrire. L'un, du premier coup et dès le premier aspect, vous emporte dans les régions de ridéal; Tautre frappe moins d'abord, mais attendez, considérez-le bien, étudiez tous les détails, puis revenez sur Tensenible : peu à peu Témotion vous gagne, et elle va sans cesse en augmentant. Examinez surtout, dans Fun et dans l'autre, le personnage principal, saint Paul. Ici, il vous présente les beaux et longs plis de la grande robe qui enveloppe et découvre sa haute taille; mais la figure est dans Tombre, et le peu qu'on en aperçoit n'a rien de merveilleiix. Là, elle vous apparaît de face, inspirée, terrible, majestueuse. Soyez sincère et dites de quel côté est l'effel moral.

Pag. 227 et 228 : c< Les grands ouvrages de Lesueur, de Poussin et de tant d'autres dispersés en Europe... »

De tous les tableaux de Lesueur qui sont en Angleterre, celui que nous regrettons le plus de n'avoir pu voir est Alexandre et son médecin, peint pour M. de Nouveau, directeur général des postes, qui passa de l'hôtel Nouveau, à la Place-Royale, dans la galerie d'Orléans, de là en Angleterre, et qui a été acheté par lady Lucas, à la grande vente de Londres, en 1800. Voyez le catalogue de cette vente, avec les prix et les noms des acquéreurs, à la fm du t. I" de l'excellent ouvrage de M. Waagen, Œuvres d^art et Artistes en Angleterre y 2 volumes, Berlin, 1837 et 1838. Nous avons été consolé et bien agréablement surpris, à notre retour, en rencontrant dans la précieuse galerie de M. le comte d'Houdetot, ancien pair de France et membre libre de l'Académie des beaux-arts, un autre Alexandre et son médecin Philippe, où la main de Lesueur ne peut pas être méconnue. La composition de tonte la scène est de la dernière perfection. Le dessin est exquis. Il y a des draperies qui par l'ampleur et la noblesse rappellent celles de Raphaël. Le corps d'Alexandre est d'une admirable lan-

LESUELU. 4Cd

jueiir. La personne du médecin Philippe est grave et imposante. Le coloris n'est pas très-fort, mais il y a une parfaite unité de ton. Maintenant ou est le véritable original, chez M. d'Houdetot ou en Angleterre? Le tableau vendu à Londres en 1800 venait très-certainement de la galerie d'Orléans, qui devait bien, ce semble, posséder l'original. D'un autre côté, le tableau de M. d*Houdetot ne peut pas être une copie. Il reste que les deux ouvrages soient également de Lesueur, qui , encore ici , aura traité deux fois le même sujet, comme il a fait pour la prédication de saint Paul. Il y a en effet une autre Prédication plus petite que celle du Louvre, mais non moins admirable, à la Piace- Royale, chez M. Girou de Buzareingues, correspondant de l'Académie des sciences. Si c'est là l'esquisse dont parle Félibien, v* part., p. 37, de la 1'" édit. in-4*', cette esquisse nous paraît déjà un tableau achevé, présentant avec celui du Louvre d'assez grandes différences qui pourraient être le sujet d'une intéressante étude.

Empruntons à M. Waagen l'indication précise des œuvres de Lesueur que 1 eminent critique a .trouvées dans les collections anglaises et qu'il a décrites : la Heine de Saba de^ vant Salotnonj chez le duc de Devonshire, t. 1*% p. 245; le Christ au pied de la croix soutenu par sa famille^ chez le comte de Schrewsbury, t. II, p. 463, « sentiment profond et vrai, » dit M. Waagen; la Madeleine répandant des parfums sur les pieds de Jésus-Christ ^ chez lord Exeter, t. II, p. 485, « tableau du plus pur sentiment; » enfin, chez M. Miles, une l^ort de Germanicus, « riche et noble composition, tout à fait dans le goût du Poussin », dit encore M. Waagen, t. II, p. 356. Ajoutons que ce dernier ouvrage n'est indiqué dans aucun catalogue, ancien ou moderne. Nous nous demandons si ce ne serait pas une copie du Gernianicus de Poussin que Lesueur aiu*ait faite ou qu'on lui aura attribuée.

L'auteur des Musées d^Allemagne et de Russie (Paris,

i844) signale à Berlin un Saint Bruno adorant la croix dans sa cellule, ouverte sur un paysaye, et il prétend que ce tableau est aussi pathétique que les meilleurs Saint- Bruno du musée de Paris. C'est vraisemblablement une esquisse, comme nous en avons une, ou bien l'un des volets qui nous manquent; car pour les tableaux mêmes, il n'y en a jamais eu que vingtxleux aux Chartreux, et ils sont encore au Louvre ; à moins peut-être que ce ne soit le tableau que Lesueur avait fait pour M. Bernard de Rozé, selon Florent Lecomte, t. III, p. 98, et qui représentait un chartreux dans une cellule. A Saint-Pétersbourg, le catalogue de l'Ermitage indique sept tableaux de Lesueur, sur lesquels Tauteur que nous venons de citer en admet un d'authentique, Moïse enfant exposé sur les eaux du Nil. Serait-ce l'un des deux Moïse que Lesueur avait peints pour M. de Nouveau, comme nous l'apprend Guillet de Saint-Georges? Si M. Viardot ne s'est pas trompé, s'il n'a pas pris une copie pour une œuvre originale, nous déplorons qu'on ait laissé un véritable Lesueur s'égarer jusqu'à Saint-Pétersbourg, avec plusieurs Poussin, les plus beaux Claude (voyez ci-dessous, p. 475), des Mignard, des Sébastien Bourdon, des Gaspre, des Stella, des Valentin.

Il y a quelques années, à la vente de la galerie du cardinal Fesch, nous pouvions acquérir une des meilleures pièces de Lesueur, faite pour l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, arrivée, on ne sait comment, en la possessioii dû chancelier Pontchartrain, puis en celle de l'oncle de l'Empereur, Jésus-Christ chez Marthe et Marie, tableau célèbre qui formait, à Saint-Germain-l'Auxerrois, le pendant du Martyre de saint Laurent. Est-il possible que le gouvernement français ait manqué cette bonne fortune , et qu'il ait abandonné ce petit chef-d'œuvre au roi de Bavière ? On a pense sans doute que c'était. bien assez d'en avoir une bonne copie à Marseille, et on a laissé l'original aller retrouver, dans la galerie de Munich, le Saint Louis à genoux enien-

Page 1