LESUEUR
dant la messe, que le catalogue de cette galerie attribue à Lesueur.
Rappelons qu'il y a au musée de Bruxelles un charmant petit Lesueur, le Sauveur donnant sa bénédiction , et dans les musées de Grenoble et de Montpdlier quelques fragments de CHistoire de Tobie peinte pour M. de Fieubet.
Pag. 228 : « Il ne s'est pas trouvé un gouvernement qui ait entrepris au moins de racheter (les chefs-d'œuvre) que nous vivons perdus, et de ressaisir les grands ouvrages de Poussin, de Lesueur et de tant d'autres, dispersés en Europe , au lieu de prodiguer des millions pour acquérir des magots de Hollande, comme disait Louis XIV, ou des toiles espagnoles, à la vérité d'une admirable couleur, mais sans noblesse et sans expression morale. »
Voulez-vous un exemple tout récent /lu peu de cas que nous semblons faire de Poussin? La rougeur monte au front quand on pense que nous avons laissé passer en Angleterre, en 1848, l'admirable galerie de M. de Montcalm. Un tableau avait échappé; il a été mis en vente à Paris, le 25 mars 1850. C'était un Poussin ravissant, de la plus parfaite authenticité, provenant de la galerie d'Orléans, et longuement décrit dans le catalogue de Dubois de Saint-Gelais. Il représentait la Naissance de Bacchus^ et par la variété des scènes et la multitude des idées, il attestait le meilleur temps du Poussin. Rendons justice à la Normandie, à la ville de Rouen : elle fit effort pour l'acquérir; mais le gouvernement ne la soutint pas, et cette composition toute française a été adjugée à Paris pour dixsept mille francs à un étranger, M. Hope ^
Contraste affligeant ! On vient de donner cinq ou six cent
1. Un tableau peu c'onnu mais authentique du Poussin, représentant le Massacre des Innocents, vient d'avoir une meilleure fortune. Ce tableau se compose de trois grandes figures principales. U a 5 pieds et 7 pouces anglais de haut sur 4 pieds et 9 pouces de large Le coloris n*y est pas indigne du dessin et de la composition. Longtemps il fit partie
mille francs pour une Vierge de Murillo qui fait aujourd'hui tourner toutes les têtes. J'avoue que la mienne y a parfaitement résisté. Je rends hommage à la fraîcheur, à ja suavité, à l'harmonie de la couleur; mais toutes les autres qualités bien supérieures qu'on attendait dans un tel sujet manquent ici ou du moins m'échappent. L'extase n'a point transfiguré ce visage sans noblesse et sans grandeur. L'aimable enfant qui est devant mes yeux n'a pas Fair de se douter du profond mystère qui s'accomplit en elle. Qu'at-elle donc qui frappe tant la foule, cette Vierge si vantée ? Elle est soutenue par des anges charmants, çt elle a une jolie robe, d'une couleur éblouissante, qui fait le plus agréable effet du monde.
Pag. 229 : « Tâchons de nous consoler d'avoir perdu les Sept Sacrements, et de n'avoir pas su disputer à l'Angleterre et à l'Allemagne tant d'autres productions du Poussin, englouties aujourd'hui dans les collections étrangères... »
Après avoir exprimé le regret de ne connaître les Sept Sacrements que par les gravures de Pesne, nous avons fait une course à Londres pour y voir de nos yeux et apprécier par nous-mêmes ces tableaux fameux, ainsi que plusieurs autres de notre grand compatriote, tombés entre les mains de l'Angleterre, grâce à notre coupable indifférence, et que nous signalait M. Waagen,
* Dans le peu de jours qu'il nous était permis de donner à ce petit voyage, nous nous sommes réduits à Texamen de quatre galeries : la Galerie nationale, qui répond à notre musée, celles de lord Ellesmere et du marquis de Westminster, et, à quelques milles de Londres, la galerie, trèscélèbre en Angleterre et trop peu connue en Europe, du collège de Dulwich.
de la galerie Giustianianl à Rome; puis vendu au prince de Canino, frère de Napoléon, revendu au duc de Parme qui le porta et le venjîit en Angleterre, il vient d'être tout récemment acquis par un prince dt ut le goût est aussi français que le cœur, M. le duc d'Aumale,
Nous avons aussi visité une autre collection relevant d'une institution qu'il serait aisé de transporter en France , . au grand profit de Tart et du goût. Il s'est formé en Angleterre une société appelée Institution britannique pour Tavancement des beaux-arts dans le Royaume-Uni ( Hritish Institution for promoting Ihe fiyifi arts in the united Kingdom), Elle fait chaque année, à Londres, une exposition de tableaux anciens, où les galeries particulières envoient successivement leurs plus belles pièces; en sorte que dans un certain nombre d'années passent sous les yeux du public les plus remarquables tableaux que possède TAngleterre. Sans cette exposition annuelle^ que de richesses demeureraient ensevelies dans les châteaux de l'aristocratie ou dans les cabinets ignorés d'amateurs de province ! La société, ayant à sa tête les plus grands noms de l'Angleterre, jouit d'une certaine autorité, et dans tous les rangs on s'empresse de répondre à son appel. Nous avons sous les yeux la liste des personnes qui , cette année, ont contribué à l'exposition. Nous y voyons, avec Sa Majesté la reine, les ducs de Bedfort, de Devonshire, de Newcastle, de Northumberland , de Sutherland, les comtes de Derby, de Suffolk, et beaucoup d'autres grands seigneurs, avec des banquiers, des négociants, des savants, des artistes. L'exposition est publique, mais non gratuite; on paye pour entrer^ on paye aussi pour avoir le catalogue imprimé de l'exhibition ; avec cet argent on suffit aisément aux dépenses nécessaires, et ce qui reste est employé à acheter des tableaux dont on fait cadeau à la Galerie nationale.
A l'exposition de cette année nous avons vu trois Claude Lorrain dignes de la renommée de ce maître : Apollon gardant les troupeaux d' Admet e^ un Port de fwer, tous deux appartenant au comte de Leicester, et Psyché et l'A mour^ appartenant à M. Perkins; un prétendu Lesueur, la Mort de la Vierge^ qui vient du comte de Sufiblk; sept Sébastien
Bourdon^ les Sept Œuvres de miséricorde *, prêtés par le comte de Yarborough ; un paysage de Gaspard Poussin , mais pas un seul morceau de son illustre beau-frère.
Nous avons été plus heureux à la Galerie nationale.
Là, d'abord, que d'admirables Claude! Nous en avons compté jusqu'à dix , parmi lesquels il en est du plus haut prix. Nous nous bornerons à en citer trois, l'embarquement de sainte Ursule, un grand paysage, et rembarquement de la reine de Saba.
i" V Embarquement de sainte Ursule, peint pour les Barberini, orna leur palais à Rome jusqu'en 1760, où un amateur anglais Tacheta à une princesse Barberini avec d'autres ouvrages du premier ordre : ce tableau a 3 pieds 8 pouces de haut, 4 pieds 11 pouces de large.
2" Le grand paysage a k pieds 1 1 pouces de haut, 6 pieds 7 pouces de large. On y voit Rebecca, avec ses parents et ses domestiques, attendant l'arrivée d'Isaac, qui de loin s'avance pour célébrer leur mariage.
3** V Embarquement de la reine de Saba allant visiter Salomon formait le pendant du tableau précédent , et il a les mêmes dimensions. C'est à la fois une marine et un paysage. M. Waagen déclare que c'est le plus beau morceau de ce genre qu'il connaisse et que le Lorrain y est arrivé à la perfection, t. I^r, p. 2il. Ce chef-d'œuvre avait été fait par Claude pour son protecteur, le duc de Bouillon. Il est signé : a Claude GE. I. V., faict pour son Altesse le duc de Bouillon, anno 1648. » Il s'agit ici évidemment du grand duc de Bouillon, le frère aîné de Turenne. Voilà
1. Ce grand travail est depuis longtemps en Angleterre, car Mariette en fait déjà la remarque; voyez VAbecedario , tout récemment publié, articles S. Bourdon, t. I«r^ p. 171. Il paraît que c'était un des ouvrages de prédilection de Bourdon , puisqu'il Ta gravé lui-même ; voyez de Piles, Abrégé de la Vie des Peintres, 2® édit., p. 494, et le Peintre graveur français, de M. Robert Dumesnil, t. I^r^ p. 131, etr. Les planches des Sept Œuvres de miséricorde sont encore à la chalcographie du Louvre.
donc un ouvrage français et destiné à la France, qui est à jamais perdu pour elle, ainsi que ce fameux livre de vérité, Libro di verità, où Claude mettait les dessins de tous les tableaux qu'il entreprenait, dessins qui sont eux-mêmes de vrais tableaux. Ce monument précieux a été longtemps, comme V Embarquement de la reine de &aba, entre les mains d'un marchand français qui Taurait très-volontiers cédé au gouvernement, et qui, faute de trouver des acheteurs à Paris au dernier siècle, Ta vendu presque pour rien en Hollande d'où il a passé en Angleterre*. L'auteur des Musées d'Allemagne et de Russie cite, à Saint-Pétersbourg, dans la galerie de TErmitage, parmi une foule de Claude dont il semble admettre Tauthenticité , quatre morceaux qu'il n'hésite pas à déclarer égaux aux plus célèbres chefsd'œuvre du même maître qui soient à Paris et à Londres : le Matin, le Midi, le Soir^ et la Nuit, Ilà proviennent de la Malmaison. Ainsi c'est la vente de la galerie d'une princesse française qui, de nos jours, a enrichi la Russie, comme vingt-cinq ans auparavant la vente de la galerie d'Orléans avait enrichi l'Angleterre.
Signalons encore à la Galerie nationale, à côté des paysages si sereins et si harmonieux du Lorrain, cinq Gaspre qui nous représentent la nature sous un tout autre aspect : des sites âpres et sauvages ou des tempêtes. Un des plus remarquables est celui d'Énée et Didon se réfugiant contre un orage dans une grotte. Les figures sont de la main de l'Albane, et le tableau appartint longtemps au palais Falconieri. Deux autres paysages viennent du palais Corsini, deux autres du palais Colonna.
1. Le Lihro di Verità appartient aujourd'hui au duc de Devonshire. M. Léon de Labordé en a donné une description détaillée. Archives de l'art français, t. I^r, p. 435 et suivants.
2. Est-ce une copie on un second original du tableau sur le même sujet qui est dans la galerie du marauis de Westminster? Voyez plus bas, j). 487.
Mais c'est au Poussin qu'il faut arriver et nous arrêter. 11 y a huit tal)leaux de sa main à la Galerie nationale, qui tous méritent d'être mentionnés. Nous allons les faire connaître avec quelque détail, M. Waagen s'étant contenté d'en donner une appréciation générale.
Sur ces huit tableaux, un seul appartient à Thistoire sainte, celui qui est inscrit dans le catalogue imprimé sous le n* 165, et qui représente la peste d'Ashdod. Les Israélites ayant été battus par les Philistins, l'arche sainte fut prise et placée par les vainqueurs dans le temple de Dagon , à Ashdod. En présence de l'arche , l'idole s'écroule, et ks Philistins sont frappés de la peste. Cette toile a 4 pieds 3 pouces de hauteur, 6 pieds 8 pouces de largeur. Ce?*. une esquisse ou une répétition de la Peste des Philistins qui est au musée du Louvre et qui a été gravée par Picard. Il est rare, en effet, que Poussin n'ait pas traité plusieurs fois le même sujet : il y a deux suites des Sept Sacrements, deux Arcadie\ deuxpu trds Moïse frappant le rocher ^ etc. Ici la science du dessin s'est complue à faire ressortir toute Thorreur de la scène et à étaler les eifets les plus hideux de la peste. Il semble que, dans ce petit cadre, Poussin ail voulu lutter contre Michel-Ange, même aux dépens de la beauté. On dit que cet ouvrage avait été demandé par le cardinal Barberini, et il vient du palais Colonna.
Les sept autres tableaux de la Galerie nationale appartiennent à la mythologie, et on pourrait les rapporter presque tous à cette première époque de la carrière du Poussin, où il paye le tribut au génie encore subsistant du seizième siècle et subit Tintluence du Marini.
N® 39. L'Éducation de Bacchus, sujet sur lequel Poussin s'est plus d'une fois exercé. C'est une petite toile de 2 pieds 6 pouces de hauteur, de 3 pieds et 1 pouce de largeur.
1. La première composition de VÂrcadie^ qu'il eût été si précie'Jt d'avoir au Louvre à côté de la geconde, est en Angleterre, chez le dia i|o Devonshire.
N® 40. Encore un petit tableau de 2 pieds 6 pouces de haut, de 3 pieds 4 pouces de large : Phocion se lavant lea pieds à une fontaine publique^ touchant emblème de la pureté et de la simplicité de sa vie. -Pour relever cette scène rustique et lui donner sa signification, le peintre a représenté les trophées du noble guerrier suspendus au tronc d'un arbre à une certaine distance. Toute cette composition est pleine d^esprit et de distinction. Nous ne croyons pas qu'elle ait jamais été gravée. Elle s'ajoute heureusement aux deux autres compositions consacrées à Phocion par le Poussin, et si admirablement gravées par Baudet; Phocion porté hors de la ville â^ Athènes et le Tombeau de Phocion.
N** 42. . Voici maintenant une des trois Jjacchanales que Poussin, dit le catalogue sur je ne sais quel fondement, avait peintes pour le duc de Montmorency. Les deux autres sont, dit ce même catalogue, dans la collection de lord Asburnham. Cette bacchanale a 4 pieds 8 pouces en hauteur, 3 pieds et un pouce en largeur. Dans un chaud paysage, Bacchus dort entouré de nymphes , de satyres et de centaures, et Ton voit Silène sous une feuillée soutenu par des sylvains.
N» 62. Autre bacchanale, qui peut être considérée conmie un des chefs-d'œuvre du Poussin. M. Waagen dit que ce tableau vient de la collection Colonna ; mais le catalogue affirme qu'il appartint d'abord au comte de Vaudreuil, puis qu'il passa chez M. de Galonné, et que de là il vint en Angleterre et finit par tomber entre les mains d'un M. Hamlet, auquel le gouvernement, autorisé par le parlement. Fa acheté pour le placer dans la Galerie nationale. 11 a 3 pieds 8 pouces de haut, 4 pieds 8 pouces de large. Le sujet est une danse joyeuse de faunes et de bac-chantes interrompue par un satyre qui se jette sur une nymphe et cherche à s'en rendre maître. Outre le sujet principal, il faut remarquer plusieurs épisodes spirituels et
gracieux, particulièrement deux enfants qui tâchent de recevoir dans une coupe le jus d'une grappe de raisin soutenue en Tair et pressée par une bacchante de la taille la plus sveïte et la plus fine. La composition est à la fois pleine de feu, d'énergie et d'esprit. 11 n'y a pas un des groupes, ni même une des figures, qui ne soit digne d'une sérieuse étude. M. Waagen n'hésite point à dire que ce tableau est un des plus beaux du Poussin. 11 admire la vérité et la variété des têtes, la fraîcheur du coloris et le ton lumineux. Il y en a une gravure de Huart ( Florent le Comte, t. II, Catalogue du Poussin^ p. 139), reproduite au trait dans Touvrage de Landon, sous le nom dô Danse de Faunes et de BacckaïUes,
N* 65. CéphaBe et V Aurore. L'Aurore, éprise de la beauté de Géphale, entreprend de le détacher de sa femme Procris; n'y pouvant réussir, dans sa fureur jalouse elle donne à Géphale le javelot qui doit causer la mort de son épouse adorée. 3 pieds 2 pouces de haut, 4 pieds 3 pouces de large.
N° 83. Un assez grand tableau de 5 pieds 6 pouces de haut et de 8 pieds de large : Phinèe et ses compagnons changés en pierres à la vue de la Gorgone. Persée, ayant délivré Andromède du monstre marin, avait obtenu sa main de son père Géphée, qui donna un festin magnifique pour célébrer leurs noces. Mais Phinée, à qui Andromède avait été fiancée, se jette dans la salle du festin à la tête d'une troupe armée; un combat s'engage; Persée, près de succomber, présente à ses ennemis la tête de Méduse qui les métamorphose immédiatement en pierres. Cette composition est pleine de vigueur, d'une couleur assez vive, mais un peu crue. Elle n'est indiquée nulle part, et nous n'en connaissons pas de gravure.
N° 91. Gharmant petit tableau de 2 pieds 2 pouces de hauteur, d'un pied 8 pouces de largeur : une Nymphe donnant^ surprise par V Amour et des salyres. Oavé p«r DauUé et reproduit dans l'ouvrage de Landon.
Quand on quitte la Galerie nationale pour celle de Bridgewater, on rencontre une autre face du génie du Poussin; on passe du disciple de Marini au disciple de TÉvangile, et les grâces de la mythologie font place à Faustérité et à la sublimité du christianisme. Voilà ce que nous étions venu voir. Nous attendions beaucoup : notre attente a été surpassée.
La galerie Bridgewater est ainsi appelée du nom de son fondateur, le duc de Bridgewater, qui la forma au milieu du xvni« siècle, et la légua à son frère, le marquis de Stafford, sous la condition de la transmettre à son second fils, lord Francis Egerton, qui s'appelle aujourd'hui lord Ellesmere. Du vivant du marquis de Stafford , elle a été en trèsgrande partie gravée par Ottley, sous le nom de Galerie de Staffordy en 4- volumes in-folio. Elle tient le premier rang en Angleterre parmi toutes les galeries particulières, grâce à la multitude de chefs-d'œuvre qu'elle possède de l'école italienne, de l'école hollandaise et de l'école française. Elle a recueilli un très-grand nombre de tableaux de la galerie d'Orléans, et nous n'avons pu nous défendre d'un sentiment pénible en retrouvant à Cleveland-square bien des chefs-d'œuvre qui jadis appartenaient à la France et qui sont gravés dans deux ouvrages célèbres : 1° Xa Galerie du duc d'Orléans au Palais- Royale 2 volumes in-folio; 2"* Recueil d'estampes diaprés les plus beaux tableaux et dessins qui sont en France dans le cabinet du roi et celui de Monseigneur le duc d'Orléans^ 1729, 2 volumes infolio; recueil précieux coïinu apssi sous le nom de Cabinet de Crozat, Cette admirable collection est placée dans un bâtiment digne d'elle, dans un véritable palais, et elle compte à peu près trois cents tableaux. L'école française y est dignement représentée. On y trouve un Valentin, la Partie de musique^ venant de la galerie d'Orléans et gravée dans la Galerie du Palais- Royal; trois Bourguignon, quatre Gaspre, quatre beaux Claude, que M. Waagen s'est
complu à décrire, tome P% page 331; les deux premiers inscrits dans le catalogue sous les n»* 11 et 41, peints en 1664 pour M. de Bourlemont, gentilhomme lorrain : Tun, Démosthène au bord de la mer, qui offre le touchant contraste de ruines majestueuses et de la nature éternellement jeune et fraîche; l'autre, Moise dans le buisson ardent auquel Dieu apparaît; le troisième, n° 103, de Tannée ^657, destiné aussi à un Français, M. de Lagarde, et qui représente la Métamorphose d'Apulée en benjer; enfin, un quatrième, no 97, la plus fraîche idylle qui fut jamais, une Vue des cascatelles de Tivoli.
Mais, nous Tavouons, l'impression de ces compositions charmantes s'est bien vite effacée à la vue des huit grands tableaux de Poussin inscrits sous les n°» 62 à 69, tes Sept Sacrements et Moïse frappant le rocher de sa baguette.
Nous aurions de la peine à rendre l'émotion religieuse dont nous avons été saisi devant les Sept Sacrements*. Non, quoi qu'en dise M. Waagen, il n'y a rien là de théâtral. La beauté de la statuaire antique y est animée et vi\i-
1. Rappelons que les Sept sacrements devant lesquels nous sommes sont ceux que le Poussin a envoyés à son ami M. de Chanteloup , premier commis de l'intendance générale des bâtiments. Auparavant il avait composé pour le chevalier del Pozzo sept tableaux sur le même sujet, dont la beauté produisit en Italie un tel effet que M. de Chanteloup en demanda une copie au grand artiste, qui, ne pouvant se répéter, recommença son œuvre et se surpassa lui-même. De là ce qu'on appelle la seconde suite des Sacrements. Nous avons dit comment elle est arrivée en Angleterre. La première suite faite pour del Pozzo y est aussi; elle appartient au duc de Rutland, et elle fait le plus précieux ornement de sa noble résidence de Bel voir. Malhem'eusement la collection est incomplète : le Sacrement de la Pénitence manque depuis longtemps; fil S3, place on a mis un autre tableau de Poussin, Jésus-Christ buptisé par saint Jean, Ces sept tableaux sont tous sur toile, de 4 pieds de haut sur 3 pieds 6 pouces de large. Le Mariage, le Baptême ei r Extrême-Onction sont les mieux conservés et les plus parfaits. La couleur en est encore très-fraîche, et on y sent la première manière de Poussin, quand, loin de négliger le coloris, il imitait, mais bien imparfaiemeut, Técole vénitienne.
LE POUSSIN. 48i
fiée par T-eSprit chrétien et le génie même de la peinture, L'expression , et nous entendons par là l'expression morale. y est portée au plus haut degré. Cette expression est encore moins dans les détails que dans Tensemble, et elle sort surtout de la composition. C'est par la composition en effet que Poussin est particulièrement grand, et, sous ce rapport, nous ne lui connaissons pas de supérieur, même dans récole florentine et romaine. Comme chacun des Sacrements est une vaste scène où les moindres détails conspirent à l'effet du tout, ainsi les Sept Sacrements forment un ensemble harmonieux, une seule et même œuvre qui nous présente le développement 'de la vie chrétienne à travers ses plus augustes cérémonies, de même que les vingt-deux Saint Bruno de Lesueur expriment là vie monastique, la variété n'étant là que pour mieux^ faire sentir l'unité. A parler sincèrement, en peut-on dire autant des Stanze du Vatican? Ont-elles un sentiment commun? Ce sentiment est-il bien profond, et est -il le sentiment chrétien? Nul doute que Raphaël n'élève Tâme, comme tout ce qui est vraiment beau; il la touche même, mais à la surface, circum ppœcordia ludit; il ne pénètre pas dans ses profondeurs; il n'y va pas remuer les fibres les plus intimes de notre être, parce que lui-même il n'est pas ému; il nous ravit à la terre pour nous transporter dans les régions sereines de l'éternelle beauté; mais les côtés douloureux de la vie ou les élans sublimes du cœur, la magnanimité, rhéroïsme, en un mot la grandeur morale, il ne l'exprime point, parce qu'il ne la sent point, ne la possé- .dant pas en lui-même et^ ne l'ayant pu rencontrer autour de lui dans^l'ïtalie du xvi« siècle, dans cette société à moitié païenne, superstitieuse et impie, livrée à îous les vices et à tous les désordres, que Luther ne put entrevoir sans frémir d'horreur et rêver une révolution. Sur ce fond corronnpu, mal recouvert par le vernis d'une politesse mensongère , se détachent deux grandes figures, Michel-Ange
et Vitloria Colonna. Mais la noble veuve du marquis de Pescaire n'était pas de la compagnie de la Fornarine ; et qu'avait de commun le chaste amant de cette autre Béatrice, le Dante de la peinture etde la sculpture, l'intrépide ingénieur qui défendit Florence, le mélancolique auteur du Jugement dernier et du Laurent de Médicis, avec des hommes tels que le Pérugin, professant hautement l'athéisme en même temps qu'il faisait, au plus haut prix possible, les plus délicates, madones, et son digne ami l'Arétin, athée aussi et de plus hypocrite écrivant de la même main ses sonnets infâmes et la vie de la Sainte Vierge, et Jules Romain qui prêtait son crayon à des débauches effrénées, et Marc-Antoine qui les gravait ? Tel est le monde où Raphaël vécut, qui de bonne heure lui enseigna le culte de la beauté matérielle, le goût du dessin le plus pur, sinon le plus fort, des grandes lignes, des contours suaves, de la lumière, de la couleur, mais qui lui voila toujours la beauté suprême, la beauté morale. Le Poussin appartient à un monde bien différent. Grâce à Dieu, il avait pu connaître en France d'autres âmes que celles d'artistes sans mœurs et sans foi, d'élégants am^eurs, de riches prélats, de beautés faciles. Il avait vu, de ses yeux, des héros, des saints, des hommes d'État. Il a dû rencontrer à la cour de Louis XIII, de 1640 à 4642, le jeune Condé et le jeune Turenne, ainsi que saint Vincent de Paul. Il a tenu dans ses mains celles de Richelieu, de Lesueur, de Champagne, et sans doute aussi de Corneille. Comme ce dernier, il est grave et mâle; il a Vinstinct du grand, et il 'y pousse. Si, avant tout , il est artiste, si sa longue carrière est une étude assidue et infatigable de la beauté, c'est surtout la beauté morale qui le ff appe ; et quand il représente des scènes héroïques ou chrétiennes, on sent qu'il est là, comme Fauteur du Cid , de Cinna et de Polyeucte, dans son élément naturel. Il montre assurément bien de l'esptit et de la grâce en ses mythologies, comme Corneille encore dans plusieurs
de ses élégies et dans la déclaration de TAniour à Psyché ; mais^ ainsi que lui , c'est dans le genre noble et réfléchi que Poussin excelle; c'est par le côté moral qu'il a un rang à part et très-élevé dans l'histoire des arts.
Nous ne voulons pas décrire les Sept Sacrements; d'autres l'ont fait, et mieux que nous ne pourrions le faire. Nous demanderons seulement si Bossuet lui-même, parlant du sîjcrementde f Ordre y aurait déployé plus de gravité et de majesté que Poussin dans l'imposant tableau , si bien cotiservé, de la galerie de lord EUesmere. Remarquez qu*ici , comme dans les autres tableaux de la belle époque du Poussin, le paysage est admirablement uni à l'histoire. Tandis que sur le premier plan est la grande scène où le Christ transmet son pouvoir à saint Pierre devant les apôtres assemblés S dans les lointains et sur les hauteurs on aperçoit des édifices qui s'écroulent et des édifices qui s'élèvent. Sans doute l- Extrême-Onction est plus pathétique, et c'est le morceau qui nous touche et nous attache davantage par les qualités les plus diverses , surtout par je ne sais quelle grâce austère répandue sur les images de la mort^; mais malheureusement cette profonde composition
1. Dans la première suite des Sept Sacrements, faite pour le chevalier del Pozzo, le Christ est sur un des côtés, à gauche ; il est moins dominant , moins imposant, et le centre parait un peu vide ; dans la seconde suite , destinée à M. de Chanteloup , et faite cinq ou six ans après la première. Poussin a mis Jésus-Christ au milieu , et cette disposition nouvelle a changé tout'reffet du tableau. Quand Poussin traitait une seconde fois le même sujet, il se corrigeait et il tendait sans cesse à la perfection. De là ce grand mot qui doit être présent à tous les artistes, peintres, sculpteurs, poètes et prosateurs, ce mot que poussin dit un j our, lorsqu'on lui demandait comment il était parvenu si haut : « Je n'ai rien négligé. »
2. Poussin écrivait à M. de Chanteloup, le 25 avril 1644 ( Lettres de* Poussin, Paris, 1824 ) : « Je travaille gaillardement à Y Extrême-Onction , qui est en vérité un sujet digne d'un Apelles , car il se plaisait fort à représenter des mourants. » Il ajoute , avec une vivacité qui semble indiquer une prédilection particulière pour ce tableau : « Je ne
a presque disparu sous la teinte noirâtre qui peu à peu a gagné sur les autres couleurs et offusque tout le tableau^ en sorte que nous en sommes presque réduits à la gravure de Pesne et au beau dessin conservé au musée du Louvre *. Chose déplorable ! un procédé technique vicieux, dont aujourd'hui le dernier des peintres ne se servirait pas, a enlevé à la postérité la moitié du Poussin. 11 avait Thabitude de mettre sur la toile une préparation rouge qui avec le temps pousse au noir, absorbe les autres couleurs et détruit Teffet de la perspective aérienne. Il n'en est pas ainsi, comme tout le monde sait, lorsqu'on emploie une préparation blanche, qui, au lieu de ronger les couleurs, les maintient longtemps dans leur premier état. C'est appa-
le quitterai point, pendant que je me trouve bien disposé, que Je ne Taie mis en bon terme pour une ébauche. Il contiendra dix-sept ligures d'hommes, de femmes et d'enfants, jeunes et vieux, dout une partie se consument en pleurs , tandis que les autres prient pour le moribond. Je ne veux pas vous le décrire avec plus de détail, car ce serait l'office non d'une plume mal taillée comme la mienne, mais d'un pinceau doré et bien emmanché. Les premières figures ont deux pieds de hauteur, et le tableau sera environ de la grandeur de votre Manne, mais de plus belle proportion. » Félibien, un des amis et des confidents du Poussin, dit s^nssi {Entretiens, etc., IV» partie, p. 293) que l' Extrême ~ Onction était un des tableaux qui lui plaisaient le plus. Nous voyons dans la suite des lettres du Poussin qu'il l'acheva et l'envoya en France dans cette même année 1644. Félibien att(^ste qu'il termina en 1646 la Confirmation, en 1647 le Baptême, la Pénitence, l'Ordre et l'Eucharistie, et qu'il envoya le dernier sacrement, celui du Mariage, au commencement*de Tannée 1648. Bellori ( le Vile (te' Pittori, etc., Rome, 1672 ) donne une descriptiom étendue et détaillée de l'Extrême-Onction; et comme il avait vécu avec Poussin, ou peut croire que ses explications sont un peu celles que lui-même avait reçues du grand artiste.
1. Le dessin de V Extrême-Onction est au Louvre; les dessins de cin»! autres sacrements sont dans le riche cabinet de M. de La Salle, et l*' dessin du septième sacrement appartient à un marchand de gravures bien connu , M. Defer. La plus vraie compensation du triste état df V Extrême-Onction, de lord EUesmere, est l'admirable conseryation 'ic ■ celle du duc de Rutland.
reminent ce dernier procédé dont Poussin fit usage dans le Moïse frappant le rocher de sa baguette, incomparablement le plus beau de tous les Frappements dit rocher sortis de sa main. Ce chef-d'œuvre est fort connu, grâce à la gravure de Baudet, et il a passé, avec les Sept SacremefUs , de la galerie d'Orléans dans la galerie de Bridgewater. Quelle puissante unité dans cette vaste composition! et aussi quelle variété dans les actions , les poses, les traits de tous le^ personnages! Il y a là vingt tableaux différents, et pourtant il n'y a qu'un seul tableau, et Ton n'ôterait pas un de ces épisodes sans nuire considérablement à Tensemble. En même temps quel excellent coloris ! L'empâtement est à la fois solide et léger, et toutes les couleùi*s sont liées le plus heureusement du monde. Assurément elles pourraient avoir un plus grand éclat; mais l'austérité du sujet admet fort bien ce ton modéré. Il importe de le rappeler : d'abord tout sujet a sa couleur propre; et de plus, il y a dans les sujets graves un degré de coloris qu'il faut atteindre, mais qu'il ne faut pas excéder. Le coloris n'est pas la première partie de l'art , mais il serait insensé d'en faire peu de cas ; autrement il suffirait de dessiner, il ne serait pas besoin de peindre. En trop flattant les yeux^ on court le risque de ne point aller au delà , et de ne pénétrer pas jusqu'à l'âme. D'autre part, l'absence de coloris, ou, ce qui est peut-être pis, un coloris heurté, cru, mal fondu, en blessant l'œil, empêche ou trouble Teff^et morali, et ôte son charme à la beauté même. Il en est de la couleur en peinture comme de l'harmonie en poésie et même en prose. Trop et trop peu d'harmonie sont presque un égal défaut, et la même harmonie continuée est un défaut grave. Quand Corneille est bien inspiré, son harmonie est, comme sa langue, d'une vérité, d'une beauté, d'une variété admirable. Il a les tons les plus différents selon les différents personnages qu'il fait parler, en demeurant toujours dans les conditions d'harmonie que la poisie impose. Se né-
glige-t-il? il devient rude, inculte, quelquefois intolérable. L'harmonie de Racine est un peu monotone; les hommes chez lui parlent comme les femmes, et sa lyre n'a guère qu'un ton, celui d*ime élégance à la fois naturelle et savante. Un seul homme parmi nous a tous les tons et tous les langages, des couleurs et des accents pour tous les sujets, naïf et sublime, d'une correction austère et du naturel le plus abandonné, d'une douceur digne de Racine lorsqu'il pleure Madame, mâle et vigoureux comme Corneille ou Tacite s'il vient à peindre Retz ou Cromwell, éclatant comme la trompette guerrière lorsqu'il chante Rocroy et Cortdé, ou rappelant l'harmonie majestueuse du cours égal et varié d'un grand fleuve dans le Discours sur l'histoire universelle, et dans cette Histoire des variations qui, pour la grandeur et l'étendue de la composition, les difficultés vaincues, la profondeur de Tart sans que l'art paraisse jamais, la parfaite unité et en même temps la diversité presque infinie de ton et de style, est peut-être, avec la République de Platon, l'ouvrage le plus accompli qui soit sorti de la main des hommes.
Revenons à Poussin , et hâtons-nous de dire qu'à Hamptoncourt, où, à côté des sept cartons de Raphaël, des neuf magnifiques Mautegna représentant le triomphe de César, et des plus beaux portraits d'Albert Durer et d'Holbein, l'art français fait une si petite figure, il y a un Poussin * particulièrement admirable de couleur. Des Satyres découvrant une Nymphe. Le corps transparent et lumineux de la belle Nymphe est tout le tableau. C'est une étude de dessin et de coloris, évidemment de l'époque où Poussin , pour se perfectionner dans toutes les parties de son art, faisait des copies du Titien.
Le temps nous manque pour donner une juste idée de la
1. On y trouve aussi un charmant François II tout enfant de la main •^'^ Glouet, et un portrait de Fénion qui n'est pas inférieur au tableau peu effacé de la galerie de Versailles.
riche galerie du marquis de Westminster dans Groswenorstreet. Nous renvoyons à ce qu'en a dit M. Waagen, t. 11^ p. H3-130. Ce qui domine en cette galerie est Técole flamande et hollandaise. On y voit dans toute leur gloire les trois grands maîtres de cette école, Rubens, Van Dyck, Rembrant, escortés d'une suite nombreuse de maîtres inférieurs; aujourd'hui fort à la mode, Hobbéma, Cuyp , Both, Potter et autres, qui, selon nous, pâlissent bien devant une demi-douzaine de Claude de toutes les dimensions, de toute espèce de sujets, et presque tous du meilleur temps du. grand paysagiste, de 16oi à d661. Par exemple, le Soir^* signé, et daté i65d , son pendant le Matin, le célèbre paysage peint pour sir Lely qui avait demandé qu'on n'y mît aucune figure, tandis que Claude, blessé de cette injonction, lui envoya ce tableau abondant en figures, les Juifs adorant le veau d'or. Mais Touvrage du Lorrain le plus vaste et le plus important peut-être qui soit dans cette galerie est le Sermon sur la montagne. Ne pouvant nous y arrêter, admirons, avec M. Waagen, plusieurs tableaux du Poussin d'un ordre très-relevé, Calisto chatigée en ourse et mise par Jupiter parmi les constellations , un Repos , la Vierge avec C enfant Jésus et entourée d'anges. Le critique allemand relève dans ce dernier morceau l'extraordinaire limpidité du coloris , le sentiment noble et mélancolique de la nature, avec un ton chaud et puissant. Signalons encore dans la même galerie deux autres petits chefs-d'œuvre du peintre français, d'abord tm épisode touchant du Moïse frappant le rocher de la galerie de lord Ellesmere, une mère qui, s'oubliant elle-même s'empresse de donner à
1. Rivière coulant à travers un charmant paysage. Sur ses bords quelques figures; dans le lointain Tare de Constantin. Il y a dans la même galerie un autre Soir, paysage avec des figures dansantes, et des copies d'un autre Matin et d*un autre Soir, célèbres sous les noms de Naissance et Déclin de l'empiré romain , dont les originaux sont chez lord Radnor,
boire à ses enfants pendant que leur père s'incline et remercie Dieu, puis des Enfants qui jouent. Jamais scène plus gracieuse n'est sortie du pinceau de TAlbane : deux enfants se regardent en riant; un autre à droite tient un papillon sur son doigt; un quatrième cherche à atteindre un papillon qui s'enfuit; un cinquième penché prend des fruits dans une corbeille.*
Mais quittons les galeries de Londres pour aller visiter celle qui fait l'ornement du collège situé dans le charmant village de Dulwich.
Le roi de Pologne Stanislas avait chargé un amateur de Londres, M. Noël Desenfans, de lui former une collection de tableaux. Les malheurs de Stanislas et le démembreïnent de la Pologne laissèrent aux mains de M. Desenfans tout ce qu'il avait rassemblé : il en fit don à un peintre de ses amis, M. Bourgeois, qui enrichit encore cette riche collection et après sa mort la légua au. collège de Dulwich. Elle est là dans un bâtiment très-convenable et bien éclairé , et elle se compose d'à peu près trois cent cinquante tableaux. M. Waagen, qui l'a visitée, la juge un peu sévèrement. Le catalogue en est mal fait, il est vrai, mais conune beaucoup d'autres catalogues ; le médiocre y est mêlé à l'excellent, et des co.pies y sont souvent données pour des originaux : c'est le sort de plus d'une galerie. Celle-ci à pour nous le mérite particulier de renfermer un assez bon nombre de tableaux français, parmi lesquels il y en a auxquels M. Waagen ne peut refuser son admiration.
Citons d'abord, sans les décrire, un Lenain , deux Bourguignon, trois portraits de Rigaud ou d'après Rigaud , un Louis XIV , un Boileau , et un autre personnage qui nous est inconnu, deux Lebrun, le Massacre des Innocents et
1. Mentionnons aussi dans la galerie Groswenor deux beaux Gaspn", un joli Lenain, paysage avec des musiciens, ainsi qu'une esquisî^ d'un des admirables tableaux de V Alexandre de Lebrun, Alexandre viaitant la famille de Darius*
Horatius Codés défendant le pont^ où M. Waagen trouve d'heureuses imitations du Poussin , trois ou quatre Gaspre et sept Claude Lorrain dont plusieurs sont d'une beauté qui garantit assez leur authenticité, avec une très-jolie Fête champêtre de Watteau, et une Vue près de Rome de Joseph Vernet. Quant aux Poussin^ le catalogue en indique jusqu'à dix-huit dont voici la liste :
N** id5. Éducation de Bacchus; 142, un paysage ; 249, une Sainte Famille-, 253, V Apparition des anges à Abraham; 260, un paysage; 269, la Destruction de Niobé ; ^19, un paysage; 291, l'Adoration des Mages; 292, un paysage; 295, l'Inspiration du poète; 300, l'Education de Jupiter; 30p, le Triomphe de David; 340, la Fuite en Egypte; 315, Renaud et Armide; 316, Vénus et Mercure; 325, Jupiter et Antiope; 336, l'Assomption de la Vierge; 352, des Enfants.
Sur ces dix-huit tableaux, M. Vaagen en distingue cinq , qu il caractérise ainsi :
a L'Assomption de la Vierge y n» 336. Dans un paysage d'une poésie puissante, la Vierge est enlevée au ciel sur des nuages d'or : petit tableau dont le sentiment est noble et pur, la couleur forle et lumineuse. — Des Enfants, n» 325. Plein d'amabilité et de charme. -^ Le Triomphe de David, n** 305. Riche tableau, mais théâtral dans les motifs. — Jupiter allaité par la chèvre Avialthée^ n° 300. Composition charmante et d'un ton lumineux. — Un paysage , n° 260. Paysages aux belles lignes, où respire un sentiment profond de la nature , mais qui est devenu un peu noir. »
Il nous est impossible de reconnaître dans le Triomphe de David le caractère théâtral qui a choqué M. Waagen. Loin de là, nous y trouvons une expression forte et presque sauvage, et beaucoup de mouvement avec beaucoup d'ordre. Un triomphe a toujours quelque apparat, mais il y en a ici le moins possible , et ce qui nous a frappé est le naturel et la vigueur. La tête du géant au bout d'un
épieu est du plus grand effet. Nous croyons que Thabile critique se sera laissé aller cette fois encore aux préjugés de FAUetnagne , qui , dans sa pasA>n pour ce qu'elle appelle la réalité , est portée à voir du théâtral partout où il y a une ombre de noblesse. A la fin du xvii* siècle, sous Louis XIV et Lebrun , la noblesse est devenue théâtrale et académique, nous en convenons; mais, sous Louis XIII et la Régence, au temps de Corneille et de Poussin, le genre académique et théâtral était entièrement inconnu. Nous prions le savant critique de ne pas oublier cette distinction des deux parties du xvu* siècle, et de ne pas confondre le maître avec ses disciples , grands encore mais un peu dégénérés, et sur lesquels a pesé le goût de Louis XIV.
Mais le plus grave reproche que nous nous permettrons d'adresser à M. Waagen est de n'avoir pas remarqué à Dulwich plusieurs morceaux du Poussin qui méritaient bien '' d'attirer son attention, entre autres une Adoration des Mages fort supérieure, par le coloris , à celle du musée de Paris , surtout un tableau qui nous paraît un chef-d'œuvre dans l'art difficile de rendre une idée philosophique sous la forme vivante d'un mythe , d'une allégorie.
Le Poussin a excellé dans cet art : il est par-dessus tout un artiste philosophe, un penseur ingénieux et profond servi par une admirable science du dessin. Il a toujours une idée qui conduit sa main, et qui est son objet principal. Ne nous lassons pas de le répéter : c'est la beauté morale qu'il recherche partout, dans la nature aussi bien que dans l'humanité. Comme nous l'avons dit à l'occasion du sacrement de l'Ordre, les paysages de Poussin sont presque toujours destinés à relever et à faire mieux pai;aître les grandes scènes de la vie humaine , tandis que Claude est essentiellement un paysagiste , et que chez lui l'histoire et l'humanité soiit pour ainsi dire au service de la nature.. Les sujets empruntés au christianisme conviennent merveilleusement
à Poussin, parce que ces sujets lui offrent des types incomparables de la grandeur morale où il se complaît, sans toutefois qu'on sente en lui l'exquise piété d'un Lesueur et d'un Champagne ; et si la grandeur chrétienne parle à son âme, c'est, ce semble, au même titre que celle de Phocion, de Scipion, de Gerniianicus. Quelquefois même l'histoire sacrée ou profane ne lui suffit pas : il invente, il imagine, il a recours à l'allégorie morale et philosophique. C'est là peut-être qu'il est le plus original , et que sa pensée se déploie dans toute sa liberté et dans toute son élévation. VArcadie est une leçon de haute philosophie sous la forme d'une idylle. Le Testament d'Eudamidas peint la sublime confiance de l'amitié. Le Temps arrachant la Vérité aux atteintes de f Envie et de la Discorde, le Ballet de la vie humaine j sont des modèles célèbres de ce genre. Nous avons eu la bonne fortune de rencontrer à Dulwich une œuvre de Poussin , à peu près ignorée et dont nous ne soupçonnions pas même l'existence, où brillent à la fois et Iç caractère dont nous venons de parler, -et les qualités les plus éniinentes du chef de l'école française.
Cette œuvre, entièrement nouvelle pour nous, est un tableau d'une assez petite dimension, inscrit sous le n^ 295, qui dans le catalogue est appelé l'Inspiration du poète, sujet charmant et traité de la plus charmante manière. Représentez- vous le plus frais paysage. Sur le premier plan, un groupe harmonieux de trois personnages. Le poëte à genoux porte à ses lèvres la coupe sacrée que lui tend le dieu de la poésie, Apollon. A mesure qu'il boit, l'inspiration s'empare de lui , son visage se transfigure , et la sainte ivresse se fait sentir dans le mouvement de ses mains et dans tout son corps. A côté d'Apollon , la Muse s'apprête à recueillir les chants du poëte. Au-dessus de ce groupe un génie , se jouant dans les airs , prépare une couronne, et d'autres génies répandent des fieurs. Dans le lointain, les horizons les plus purs. Grâce , esprit , profon-
fîeur, cette composition ravissante réunit tout. Ajoutez que U couleur en est bien fondue et d'un éclat suffisant.
Il est bien singulier que Bellori et Félibien, qui tous deux ont vécu daps l'intimité du Poussin , et qui sont encore ses meilleurs historiens^ ne disent pas un mot de cet ouvrage. Ni le catalogue de Florent Lecomte, ni celui de Gault de Saint-Germain^ ni celui de Castellan n^ l'indiquent, et M. Waagen lui-même, qui a été à Dulwich, et qui a dû l'y voir, n'en fait pas la moindre mention. Nous ignorons donc dans quelle année, à quelle occasion et pour qui cette délicieuse petite peinture a été faite. Mais la main du Poussin y est partout, dans le dessin, dans la composition, dans l'expression. Rien de théâtral et rien de vulgaire : la vérité s'y rencontre avec la beauté. La scène entière est du plus parfait agrément, et l'impression qu'on ressent est à la fois sereine et profonde. Il nous semble qu'on peut mettre l'Inspiration du poêlée à peu près au même rang que VArcadie.
Et pourtant l* Inspiration n'a jamais été gravée, ou du moins nous ne l'avons trouvée dans aucune des plus riches collections de gravures de Poussin que nous avons pu consulter, celle de M. de Baudicour, celle de M. Gatteaux, membre de l'Académie des beaux-arts, celle enfin du cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale. Puissent ce peu de mots suggérer l'idée à quelque graveur français d'entreprendre un bien facile *pélerinage à Dulwich, et de faire connaître à tous les amis de Fart national une ingénieuse et touchante production du Poussin, égarée et comme perdue dans une collection étrangère * !
1. V Inspiration du* 'poète est indiquée et décrite dans un ouvrage qui nous avait échappé, celui d'une dame anglaise, Maria Graham, intiti^lé : Mémoires sur la vie du Poussin. Il en a été donné une traduction française, Paris, in-8o, 1821.