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DU BEAU

DU BEAU 9 DANS l'eSPRIT DE l'hOMME.

Méthode qui doit présider aux reclierclies sur le beau et sur l'art : Ici, comme dans la recherche du yrai^ commencer par la psychologie. — Des facultés de l'âme qui concourent à la perception du beau. — Les sens ne donnent que Fagréable, la raison seule donne l'idée du beau. — Réfutation de l'empirisme, qui confond l'agréable et le beau. — Prééminence de la raison. — Du sentiment du beau; différent de la sensation et du désir. — Distinction du sentiment du beau et de . celui du sublime. — De l'imagination. — Influence du sentiment sur l'imagination. — Influence de Tima^nation sur le sentiment. — Théorie du goût.

Rappelons en quelques mots les résultats auxquels nous sommes parvenus.

Deux écoles exclusives sont en présence au xviii* siècle ; nous les avons combattues Tune et l'autre et Tune par l'autre. A Tempirisme nous avons opposé l'insuffisance de la sensation , et son indispensable nécessité à l'idéalisme. Nous avons admis, avec Locke et Condillac, dans

l'origine de la connaissance, des idées particulières et contingentes, que nous devons aux sens et à la conscience; et au-dessus des sens et de la conscience, sources directes de toutes les idées particulières , nous avons reconnu , avec Reid et Kant , une faculté spé-

ciale, différente de la sensation et de la conscience, mais qui se développe avec elles, la raison ^ source éminente des vérités universelles et nécessaires. Nous avons établi, contre Kant^ l'absolue autorité de la raison et des vérités qu'elle nous découvre. Puis , les vérités que la raison nous avait révélées nous ont elles-mêmes révélé leur éternel principe. Dieu. Enfin, ce spiritualisme raisonnable qui est tout ensemble la foi du genre humain et la doctrine des plus grands esprits de l'antiquité et des temps modernes, nous l'avons soigneusement distingué d'un mysticisme chimérique* et dangereux. Ainsi, nécessité de l'expérience et nécessité de la raison , nécessité d'un être réel et infini qui soit le premier et dernier fondement de la vérité , sévère distinction du spiritualisme et du mysticisme, tels sont les grands principes que vous avez pu recueillir de la première partie de ce cours.

La seconde partie, l'étude du beau , nous donnera les mêmes résultats éclairés et agrandis par une application nouvelle.

C'est le xvm* siècle qui a introduit, ou plutôt ramené dans la philosophie les recherches sur le beau et sur l'art , si familières à Platon et à Aristote , mais que la scolastique n'avait pas accueillies, et auxquelles était restée presque étrangère notre grande philosophie du XVII* siècle*. On comprend' qu'il n'appartenait pas h

1. Exceptez Testimable Essai sur le Beau du P. André, disciple de Malebranche, qui a prolongé sa vie assez avant dans le xviii" siècle. Sur le P. André, voyez Fbagvents de philosophie mooernb, etc.

l'école empirique de faire revivre cette noble partie de la science philosophique. Locke et Condillac n'ont pas laissé un chapitre, ni même une seule page, sur le beau. Leurs successeurs ont traité la beauté avec le même dédain; ne sachant trop comment l'expliquer dans leur système , ils ont trouvé plus commode de ne la point apercevoir. Diderot, il est vrai, a eu l'enthousiasme de la beauté et de l'art; il y avait en lui des éclairs de génie; mais, comme a dit Voltaire, c'était une tête où tout fermentait sans venir à maturité. Il a semé çà et là une foule d'aperçus ingénieux et souvent contradictoires; il n'a pas de principes; il s'abandonne à l'impression du moment ; il ne sait ce que c'est que l'idéal ; il se complaît dans un certain naturel à la fois vulgaire et maniéré, tel qu'on peut l'attendre de l'auteur de V Interprétation de la nature, du Père de famille, du Neveu de Rameau et de Jacques le Fataliste. Diderot est matérialiste dans l'art comme dans la philosophie ; il est de son temps et de son école , avec un grain de poésie, de sensibilité et d'imagination \ Il était digne de l'école écossaise* et de Kant^ de faire une place au beau dans leur doctrine. Us l'ont considéré dans l'âme et dans la nature; mais ils n'ont pas même aborde la

1. Voyez , dans les œuvres de Diderot, Pensées sur la sculpture y les Salons, etc.

2. Voyez dans la Philosophie écossaise , exposées et appréciées, les théories d'Hutclieson et de Reid.

8. V Esthétique de Kant se trouve dans la Critique du jugement el dans les Observations sur le sentiment du beau et du sublime. Voyez Texcellente tTaduciion qu'en a donnée M. Barny.

difficile question de la reproduction du beau par le génie de rhomme. Nous tenterons d'embrasser ce grand sujet dans toute son étendue , et nous allons vous offrir au moins une esquisse d'une théorie régulière et complète de la beaulé et de Tart.

Commençons par bien établir la méthode qui doit présider à ces recherches.

On peut étudier le beau de deux façons : ou hors de nous, en lui-même et dans les objets, quels qu'ils soient, qui en offrent l'image^ ou bien dans Tesprit de rhomme, dans les facultés qui l'atteignent, dans les idées ou dans les sentiments qu'il excite en nous. Or, la vraie méthode , qui doit vous être aujourd'hui familière, nous fait une loi de partir de l'homme pour arriver aux choses. L'analyse psychologique sera donc encore ici notre point de départ , et l'étude de l'état de l'âme en présence du beau nous préparera à celle du beau considéré en lui-même et dans ses objets.

Interrogeons l'âme en présence de la beauté.

N'est-ce pas un fait incontestable qu'en face de certains objets, dans des circonstances très-diverses, nous portons ce jugement : Cet objet est beau. Cette affirmation n'est pas toujours explicite. Quelquefois elle ne se manifeste que par un cri d'admiration; quelquefois elle s'élève silencieusement dans l'esprit qui à peine en a conscience. Les formes de ce phénomène varient, mais le phénomène est attesté par l'observation la plus vulgaire et la plus certaine , et toutes les langues en portent témoignage.

Quoique les objets sensibles soient ceux qui, chez

la plupart des hommes, provoquent le plus souvent le jugement du beau, ils n'ont pas seuls cet avantage : le domaine de la beauté est plus étendu que le monde physique exposé à nos regards; il n'a d'autres bornes que celles de la nature entière, de l'âme et du génie de l'homme. Devant une action héroïque, au souvenir d'un grand dévouement, même à la pensée des vérités les plus abstraites puissamment enchaînées entre elles dans un système admirable à la fois par sa simplicité et par sa fécondité; enfin devant des objets d'un autre ordre, devant les œuvres de l'art, ce même phénomène se pro< duit en nous. Nous reconnaissons dans tous ces objets, si différents qu'ils soient, une qualité commune sur laquelle tombe notre jugement, et cette qualité, nous l'appelons la beauté.

La philosophie de la sensation, pour être fidèle à elle-même, a dû essayer de réduire le beau à l'agréable.

Sans doute la beauté est presque toujours agréable aux sens, ou du moins elle ne doit pas les blesser. La plupart de nos idées du beau nous viennent par la vue et par l'ouïe, et tous les arts sans exception s'adressent à l'âme par le corps. Un objet qui nous fait souffrir, f&t-il le plus beau du monde, bien rarement nous paraît tel. La beauté n'a guère de prise sur une âme occupée par la douleur.

Mais si une sensation agréable accompagne souvent l'idée du beau, il n'en faut pas conclure que l'une soit l'autre.

L'expérience atteste que toutes les choses agréables

ne nous paraissent pas belles « et que, parmi les choses agréables, celles qui le sont le plus, ne sont pas les plus belles» marque assurée que l'agréable n'est pas le beau; car si l'un est identique à Tautre» ils ne doivent jamais être séparés, et ils doivent toujours être proportionnés l'un à l'autre.

Loin de là , tandis que tous nos sens nous donnent des sensations agréables, deux seulement ont le privilège d'éveiller en nous l'idée de la beauté. A-t-on jamais dit : Voilà une belle saveur, voilà une belle odeur? Cependant on le devrait dire , si le beau est l'agréable. D'un autre côté , il est certains plaisirs de l'odorat et du goût qui ébranlent plus la sensibilité que les plus grandes beautés de la nature et de l'art; et même, parmi les perceptions agréables de l'ouïe et de la vue, ce ne sont pas les plus vives qui excitent le plus en nous l'idée du beau. Des tableaux d'un coloris médiocre ne nous émeuvent-ils pas souvent plus profondément que telles œuvres éblouissantes, plus séduisantes aux yeux, moins touchantes à l'âme? Disons plus; non-seulement la sensation ne produit pas l'idée du beau , mais quelquefois elle l'étouffé. Qu'un artiste se complaise dans la reproduction de formes voluptueuses; en agréant aux sens, il trouble, il révolte en nous l'idée chaste et pure de la beauté. L'agréable n'est donc pas la mesure du beau, puisque en certains cas il l'efface et le fait oublier; il n'est donc pas le beau , puisqu'il se trouve, et au plus haut degré, où le beau n'est pas.

Ceci nous conduit au fondement essentiel de la distinction de l'idée du beau et de la sensation de l'agréable.

à savoir, la différence déjà expliquée de la sensibilité et de la raison.

Quand un objet vous fait éprouver une sensation agréable , si on vous demande pourquoi cet objet vous agrée , vous ne pouvez rien répondre , sinon que telle est votre impression ; et si on vous avertit que ce même objet produit sur d'autres une impression différente et leur déplaît , vous ne vous en étonnez pas beaucoup, parce que vous savez que la sensibilité est diverse , et qu'il ne faut pas disputer des sensations. En est-il de même, lorsqu'un objet ne vous est pas seulement agréable , mais lorsque vous jugez qu'il est beau? Vous prononcez , par exemple , que cette figure est noble et belle , que ce lever ou ce coucher de soleil est beau , que le désintéressement et le dévouement sont beaux, que la vertu est belle; si l'on vous conteste la vérité de ces jugements, alors vous n'êtes pas aussi accommodants que vous l'étiez tout à l'heure; vous n'acceptez pas le dissentiment comme un effet inévitable de sensibilités différentes ; vous n'en appelez plus à votre sensibilité , qui naturellement se termine à vous , vous en appelez à une autorité qui est faite pour les autres comme pour vous, celle de la raison; vous vous croyez le droit d'accuser d'erreur celui qui contredit votre jugement , car ici votre jugement ne repose plus sur quelque chose de variable et d'individuel , comme une sensation agréable ou pénible. L'agréable se renferme pour nous dans l'enceinte de notre propre organisation» où il change à tout moment , selon les révolutions perpétuelles de cette organisation, selon la santé et la ma-

ladie , Tétat de Tatmosphère , celui de nos nerfs , etc. Mais il n'en est pas ainsi de la beauté ; la beauté, comme la vérité , n'appartient à aucun de nous ; personne n'a le droit d'en disposer arbitrairement; et quand nous disons : Cela est vrai , cela est beau , ce n'est plus l'impression particulière et variable de notre sensibilité que nous exprimons, c'est le jugement absolu que la raison dicte à tous les hommes.

Confondez la raison et la sensibilité , réduisez l'idée du beau à la sensation de l'agréable , et le goût n'a plus de loi. Si une personne me dit, en présence de l'Apollon du Belvédère , qu'elle n'éprouve rien de plus agréable qu'en présence de toute autre statue , que celle-là ne lui plait pas , et qu'elle n'en sent pas la beauté , je ne puis contester son impression ; mais si cette personne conclut de là que l'Apollon n'est pas beau , je la contredis hautement, et je prononce qu'elle se trompe. On distingue le bon goût et le mauvais goût; mais que signifie cette distinction , si le jugement du beau se résout dans une sensation? Vous me dites que je n'ai pas de goût. Qu'est-ce à dire? N'ai-je pas des sens comme vous? L'objet que vous admirez n'agit-il pas sur moi comme sur vous? L'impression que j'éprouve n'est-elle pas aussi réelle que celle que vous éprouvez? D'où vient donc que vous avez raison , vous qui ne faites qu'exprimer l'impression que vous ressentez , et que j'ai tort , moi qui fais précisément la même chose ? Est-ce parce que ceux qui sentent comme vous sont plus nombreux que ceux qui sentent comme moi ? Mais le nombre des voix n'est pour rien ici. Le beau étant défini ce qui produit sur

les sens une impression agréable, une chose qui plait, fût-ce à un seul homme, fût-elle affreusement laide aux yeux du genre humain tout entier , doit être cependant et très-légitimement appelée belle par celui qui en reçoit une impression agréable , car pour lui elle, satisfait à la définition. Il n'y a plus alors de vraie beauté; il n'y a que des beautés relatives et changeantes , des beautés de circonstance, de coutume , de mode, et toutes ces beautés , quelque différentes qu'elles soient, auront droit aux mêmes hommages, pourvu qu'elles rencontrent des sensibilités auxquelles elles agréent. Et comme il n'y a rien en ce monde , dans l'infinie diversité de nos dispositions , qui ne puisse plaire à quelqu'un » il n'y aura rien qui ne soit beau; ou, pour mieux parler, il n'y aura ni beau ni laid , et la Vénus Hottentote égalera la Vénus de Médicis. L'absurdité des conséquences démontre l'absurdité du principe. Mais il n'y a qu'un moyen d'échapper à ces conséquences , c'est de répudier le principe, et de reconnaître que le jugement du beau est un jugement absolu , et , comme tel , entièrement différent de la sensation.

Enfin, et c'est ici le dernier écueil de l'empirisme', n'y a-t-il en nous que l'idée d'une beauté imparfaite et finie 9 et en même temps que nous admirons les beautés réelles que nous présente la nature , ne nous élevonsnous pas à l'idée d'une beauté supérieure , que Platon appelle excellemment l'Idée du beau, et que , d'après

1. Ce n'est ici qu'un abrégé de la discussion plus développée qui se trouve dans les Premiebs Essais, cours de 1817, Du beau réel et du beau idéal f surtout p. 272.

lui, tous les hommes d'un goût délicat, tous les vrais artistes appellent Tidéal? Si nous établissons des degrés dans la beauté des choses , n'est-ce pas parce que nous les comparons , souvent sans nous en rendre compte , à cet idéal qui nous est la mesure et la règle de tous nos jugements sur les beautés particulières? Comment cette idée de la beauté absolue enveloppée dans tous nos jugements sur le beau , comment cette beauté idéale qu'il nous est impossible de ne pas concevoir» nous serait** elle révélée par la sensation , par une faculté variable et relative comme les objets qu'elle aperçoit?

La philosophie qui tire toutes nos idées des sens échoue donc devant Tidée du beau. Reste à savoir si'on explique mieux cette idée au moyen du sentiment» différent de la sensation» et qui tient de si près à la raison que de bons juges Tont souvent pris pour elle et en ont fait le principe de l'idée du beau comme de celle du bien. C'est déjà un progrès » sans doute » que d'aller de la sensation au sentiment » et Hutcheson et Smith ^ sont à nos yeux de bien autres philosophes que Condillac et Ilelvétius*; mais nous croyons avoir suffisamment établi 3 qu'en confondant le sentiment avec la raison , on lui ôte son fondement et sa règle» que, particulier et variable de sa nature» différent d'homme à homme et en chaque homme sans cesse différent» le sentiment est

1. Sur Hutcheson et Smith, sur leurs mérites et leurs défauts , sur la part de vérité et la part d'erreur que conliôrLt leur pbitosoplkie» voyez PmLosoPHiE écossaise, leç. ii-v.

2. Voyez l'exposition et la réfutation de la doctrine de Condillac et d'Helvétius, Philosophie sensualiste, leç. ii , m et iy.

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