Voyez l'ÂPPENDiCE
2. Au milieu de cette scène de violence brutale, tout le monde a remarqué ce trait délicat : un Romain tout jeune et presque adolescent, au lieu de s'emparer par force d'une jeune file réfugiée entre les bras de sa mère, la demande à celle-ci avec un air à la fois passionné et retenu. Pour apprécier ce tableau, comparez-le avec celui de David dans l'ensemble et dans les détails.
3. C'est en effet le saint Joseph qui est ici le personnage important. Il domine toute la scène ; il prie, il est comme en extase.
plus pathétique que tous se§ devanciers, en représentant le moment solennel où la race humaine va disparaître. Peu de détails; quelques cadavres flottant sur l'abîme ; une lune sijiistre se montre à peine ; encore quelques instants et le genre humain ne sera plus; la dernière mère tend inutilenjent son dernier enfant au dernier père qui ne peut pas le recueillir, et le serpent qui a perdu l'homme s'élance triomphant. On a beau relever dans le Déluge quelques signes d'une main tremblante : l'âme qui soutenait et conduisait cette main se fait sentir à la nôtre et l'ébranlé profondément. Arrachez-vous à cette scène de deuil, et presque à côté repose? vos yeux sur ce frais paysage et sur ces bergers qui environnent un tombeau. Le pins âgé, un genou en terre, lit ces mots gravés sur la pierre : Et in Arcadia ego, et moi aussi j'ai vécu en Arcadie. A gauche, un autre berger écoute avec une sérieuse attention. A droite est un groupe charmant, composé d'un berger au printemps àe la vie et d'une jeune fille d'une beauté ravissante. Un étonnement naïf se peint sur la figure du jeune pâtre qui regarde avec bonheur sa belle compagne. Pour celle-ci, son adorable visage ii'est pas même voilé d'une ombre légère ; elle sourit, la main nonchalamment appuyée sur l'épaule du jeûnai homme, et elle n'a pas l'air de comprendre cette leçon donnée à la beauté, à la jeunesse et à l'amour. Je l'avoue, pour ce seul tableau, d'une philosophie si touchante, je donnerais bien des chefs-d'œuvre de coloris, tous les pâturages de Potter, tous les badinages d'Ostade, toutes les bouffonneries de ïénier».
DE L'ART FRANÇAIS. f3l
Lesueur et Poussin, à des titres différents, mais à peu près égaux, sont à la tête de notre grande peinture du xvn'' siècle. Après eux, quels artistes encore que Claude le Lorrain et Philippe de Champagne !
Connaissez-vous en ItaUe ou en Hollande un plus grand paysagiste que Claude? Et saisissez bien son vrai caractère. Regardez ces vastes et belles solitudes, éclairées par les premiers ou les derniers rayons du soleil : dites-moi si ces solitudes, si ces arbres, si ces eaux, si ces montagnes, si cette lumière, si ce silence, si toute cette nature n'a pas une âme, et si derrière ces horizons lumineux et purs vous ne remontez pas involontairement, en d'ineffables rêveries, à la source invisible de la beauté et dé la grâce ! Le Lorrain est par- dessus tout le peintre de la lumière, et on pourrait appeler ses ouvrages l'histoire de la lumière et de toutes ses combinaisons, en petit et en grand, quand elle s'épanche sur de larges plans ou se brise dans les accidents les plus variés, sur la terre, sur les eaux, dans les cieux, dans son éternel foyer. Les scènes humaines jetées dans un coin n'ont d'autre objet que de relever et de faire paraître davantage les scènes de la nature par l'harmonie ou par le contraste. Dans la Fête villageoise, la vie, le bruit et le mouvement sont sur le premier plan : la paix et la grandeur sont au fond du paysage, et c'est là qu'est véritablement le tableau. Même effet dans les Bestiaux passant une rivière, le paysage placé immédiatement sous vos yeux n'a rien de bien rare, on le peut trouver partout ; mais suivez la perspective : elle vous conduit à travers des cara-
pagnes florissantes, une belle rivière, des ruines, des montagnes qui dominent ces ruines, et vous vous per dez dans des lointains infinis. Ce Paysage traversé par une rivière, où un pâtre abreuve son troupeau. ii3 dit pas grand'chose au premier aspect. Contemplez-le quelque temps, et la paix, une sorte de recueillement dans la nature, une perspective bien graduée, vous gagneront le cœur peu à peu, et donneront pour vous à cette petite composition un cbarme pénétrant. Le tableau appelé un Paysage représente une vaste campagne chargée d'arbres et éclairée par le soleil levant : il y a là de la fraîcheur et déjà de la chaleur, du mystère et de l'éclat, avec des horizons de la plus suave harmonie. Une Danse au soleil couchant exprime la fin d'une belle journée. On y voit, on y sent l'apaisement des feux du jour ; sur le devant, quelques bergers et quelques bergères dansent à côté de leurs troupeaux *.
N'est-il pas étrange qu'on ait mis Champagne dans l'école flamande ^ ? Il est né à Bruxelles, il est vrai; mais il est venu de fort bonne heure à Paris, et son
1. Les tableaux de Claude le Lorrain, dont nous venons de parler, KTit au musée de Paris. En tout, il y en a treize, tandis que le seu' ïTusée de Madrid en possède presque autant,, et qu'il y en a en Angleterre plus de cinquante et des plus admirables. Voyez I'Ap-
l'ENDlCE.
2. La dernière Notice des tableaux exposés dajis les galeries du Musée national du Louvre, Paris, 1852, bien que son auteur, M. Villot, soit assurément un homnae d'un savoir et d'un goût incontestables, s'obstine à placer Champagne dans l'école flamande. En revanche, un savant étranger, M. Wagen, le revendique pour l'école française, Kunstwerke und kûnstler in Paris, Berlin, 1839, p. 651.
véritable maître a été Poussin qui lui a donné des conseils. Il a consacré son talent à la France, il y a vécu, il y est mort, et, ce qui est décisif, sa manière est toute française. Dira-t-on qu'il doit à la Flandre sa couleur? Nous répondrons que cette qualité est bien rachetée par le grave défaut qu'il lui doit aussi, le manque d'idéalité dans les figures ; et c'est de la France qu'il a appris à réparer ce défaut par la beauté de l'expression morale. Champagne est inférieur à Lesueur et à Poussin, mais il est de leur famille. Lui aussi il était de ces artistes, contemporains de Corneille, simples, pauvres, vertueux, chrétiens ^ Champagne a travaillé à la fois pour le couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques^, ce vénérable séjour d'une piété ardente et sublime, et pour Port-Royal, le lieu du monde peut-être qui a renfermé dans le plus petit espace le plus de vertu et de génie, tant d'hommes admirables et de femmes dignes d'eux ^. Qu'est
1. Très-apprécié par Richelieu, il piéKra son estime à ses bienfaits. Un jour qu'un envoyé de Richelieu lui disait qu'il n'avait qu'à demander librement ce qu'il voulait pour l'avancement de sa fortune, Champagne répondit que si M. le cardinal pouvait le rendre plus habile peintre qu'il n'était, c'était la seule chose qu'il deman dait à Son Éminence;mais que cela n'étant pas pofsible, il ne désirai; que l'honneur de ses bonnes grâces. Félibien, Entretiens, 1" édit in-4». V« partie, p. 171, et de Piles, Abrégé de la vie des peintres, 2* édit. p. 500. « Comme il avait beaucoup d'amour pour la justice et pour la vérité, pourvu qu'il satisfit à ce que l'une et l'autre demandaient, il passait aisément sur tout le reste. » Nécrologe de Port-Roy ni, p. 336.
2. Sur les Carmélites de la rue Saint-Jacques, voyez les documents jusqu'alors inédits que nous avons publiés dans La jeunesse de M"*' de Longuev il le, cha.[). ï", et dans I'Appendick, note I" du I" chap.
3. Est-il besoin de dire qu'il n'est pas ici question de la doctrine
devenu ce fameux crucifix qu'il avait peint à la voûte de l'église des Carmélites, chef d'œuvre de perspective qui sur un plan horizontal paraissait perpendiculaire *? 11 a péri avec la sainte maison. La Cène est vivante par la vérité de toutes les figures, des mouvements et des poses ; mais l'absence d'idéal gâte à mes yeux ce tableau. Je suis forcé d'eu dire autant du Repas chez Simon le Pharisien. Le chef-d'œuvre de Champagne est l'Apparition de saint Gervais et de saint Protais à saint Ambroise dans une basilique de Milan. Voilà bien toutes les qualités de l'art français : simplicité et grandeur dans la composition, avec une expression profonde. Sur cette vaste toile, quatre personnages seulement, les deux martyrs, et saint Paul qui les présente à saint Ambroise. Ces quatre figures remplissent l'immense basihque, éclairée surtout, dans l'obscurité de la nuit, par la lumineuse apparition. Les deux martyrs sont pleins de majesté. Saint Ambroise, agenouillé et en prière, est comme saisi de terreur.
J'admire assurément Champagne comme peintre d'histoire et même comme paysagiste ; mais ce qu'il y a peut-être de plus grand en lui, c'est le peintre de portraits. Ici la vérité et le naturel sont particulière
,anséniste que nous-même ailleurs nous avons combattue? Étodes SUR Pascal, 2' préface, p. 68, etc.
1. Brice, Description de la ville de Paris, l" édit. de 1685 : « On y doit remarquer un crucifix acconipaerné de la sainte Vierge et de saint Jean qui sont dessinés avec tant d'industrie et d'artifice, qu'il semble que les figures soient sur un plan droit, ce qui trompe fort agréablement ceux qui les regardent. »
ment à leur place, relevés par le coloris, et idéalisés en une juste mesure par l'expression. Les portraits de Champagne sont autant de monuments où vivront à jamais ses plus illustres contemporains. Tout y est ■rappantde réalité, grave et sévère, avec une douceur énétrante. On perdrait les écrits de Port-Royal qu'on etrouverait Port-Royal tout entier dans Champagne. Voilà bien l'inflexible Saint-Cyran ', comme aussi son persécuteur, l'impérieux Richeheu ^. Voilà le savant, l'intrépide Antoine Arnauld, auquel les contemporains de Coxneille et de Bossuet ont décerné le nom de Grand ^ ; voilà madame Angélique Arnauld, avec sa naïve et forte figure *. Voilà la mère Agnès et l'humble fille de Champagne lui-même, la sœur sainte Suzanne 5. Elle vient d'être guérie miraculeusement, et
1. L'original est au musée de Grenoble; mais voyez la gravure de Morin ; voyez aussi celle de Daret, d'après le beau dessin de Demonstier qui appartient aujourd'hui à M. le baron de Schweiter.