LE MUSICIEN
Bien douces sont les journées, bien doux sont les moments dont on jouit à Séville, bien doux les plaisirs de cette cité fameuse, où la liberté arbore sa bannière, où Vénus chemine en simple et amoureux applwieil, et s'offre toute à tous venants. Le riant amour y chante et brode mille variations glorieuses sur ce thème : Tien n'est délectable loin de la délicate et amoureuse Vénus.
F. c. DE LA CRLZ.
Vade rétro, Satanas. A mon goût, maintenant, rien n'est délectable loin de la croix dure et précieuse.
(Les démons se sauvent en criant.)
Avec cette page superbe pourrait soutenir la comparaison le délicieux monologue lyrique qui ouvre le Damné pour manque de confiance. Mais la comédie dévote de Tirso de Molina a une bien autre puissance dramatique que la comédie de saint de Cervantes.
Elle sert en quelque sorte de pendant au chefd'œuvre de Tirso de Molina, au célèbre Trompeur de Séville. Le don Juan espagnol, d'esprit religieux — en quoi il diffère absolument du don Juan français — mais remettant toujours au lendemain sa conversion parce qu'il compte trop sur la clémence divine, est damné, malgré sa foi, parce qu'il a résisté aux avertissements de Dieu et au mouvement de la grâce et l'a rendue ainsi inefficace, « parce qu'il n'est pas de délais qui ne prennent fin, de crédits qui ne s'épuisent, ni de dettes qui ne se paient ». Il est puni, parce qu'il n'a attendu son salut que de Dieu seul, et, trop sûr de la bonté divine, n'a rien fait lui-même pour se sauver. Dans le Damné pour manque de confiance, inspiré du fameux Esclave du Démon de Mira de Amescua, Tirso de Molina nous montre au contraire un saint ermite, Paulo, qui a vécu dix ans dans le désert, offrant le modèle de toutes les vertus, et qui, brusquement, se croit perdu, parce qu'il s'est endormi sans avoir dit ses prières. Il oublie (( que le chrétien, qui accomplit de bonnes œuvres et qui sert Dieu, doit croire qu'après sa mort il jouira de la vue de son Créateur », et, désespéré, il se plonge dans le crime. En vain, son ange gardien se déguise en pâtre et
lui vient dire : a Péclieur, qui avez offensé Dieu, demandez pardon à Dieu : le Seigneur est si clément qu'il ne le refuse à personne » ; Paulo, dans sa méfiance, reste sourd aux avertissements du ciel, et, comme don Juan, mais pour le péché contraire, il est englouti dans les flammes de l'enfer, tandis qu'au son d'une musique céleste deux paranymphes ailés enlèvent au ciel l'àme d'un affreux gredin, Enrico, souillé de tous les crimes, mais qui s'est racheté par le repentir au moment suprême et qui, en se repentant, s'est fié en la pitié de Dieu, toujours victorieuse de sa justice. Ainsi, d'un saint le manque de confiance a fait un damné, d'un monstre la confiance a fait un élu. i,
Sur cette donnée, Tirso de Molina a construit un drame fort beau. Ce sont des scènes exquises que celle oiî l'ange gardien, sous les traits d'un jeune pâtre cherchant une agnelle égarée, s'efforce d'ouvrir les yeux à Paulo et de le ramener à la confiance en la bonté céleste, et elles ont le charme doux et pénétrant de ces naïves enluminures que nous admirons aux pages d'un vieux missel. Mais je leur préfère encore les scènes dramatiques qui ont pour objet de nous peindre le bandit Enrico. Il a joué, violé, tué, incendié, commis ce sacrilège : voler des ornements d'église. Et il en rit avec des jurons impies. Mais de ces vols il nourrit son vieux père ; sa tendresse inquiète écarte du vieillard tout ce qui p)ourrait l'attrister ; il ne veut pas que le bon Amareto apprenne jamais ses méfaits et ses crimes ; c'est lui qui le fait marcher, lu/
qui le fait manger, lui qui veille sur son sommeil. Et, écoutez, car voici qui est admirable et digne de Shakespeare : Enrico refusera de commettre un crime à côté de son père endormi ; Enrico ne tuera pas un vieillard, dont le sang lui a pourtant été payé par avance, parce que ce vieillard a les cheveux blancs de son père ; Enrico, qui vient dans la prison d'assommer son geôlier et de menacer le religieux qui le voulait confesser, Enrico, sur la seule demande de son père, fera l'aveu public de ses crimes, et, certain désormais que la pitié de Dieu est plus grande encore que sa propre scélératesse, marchera à la mort soutenu par le vieillard qu'il soutenait jadis, tandis que, invisibles et présentes, l'Espérance et la Foi conduisent leurs pas vers l'expiation salutaire et vers la gloire du Paradis.
De pareilles scènes, en vérité, suffiraient à rendre une œuvre immortelle.
Il en est d'aussi belles dans la très romanesque Dévotion à la croix de Calderôn ; et ceux qui se rappellent la célèbre scène de la Jeunesse du Cid où Rodrigue et Chimène, qui s'adorent, se retrouvaient en face l'un de l'autre après la mort du père de Chimène tué par Rodrigue, ceux-là ne lui jugeront pas sensiblement inférieure la scène superbe où Calderôn met en présence ses deux amants, Eusebio et Julia, devant le corps inanimé du frère de Julia, tué en duel par Eusebio.
Je ne résiste pas au plaisir de citer la fin de cette scène, d'après l'excellente traduction de M. Marcel Dièulafoy.
EUSEBIO
Prends ta vengieance et frappe-moi. Saisis cette dague ; plonge-la dans un cœur qui t'a offensé ; arrache une âme qui t'adore ; verse un sang qui t'appartient. Et si tu ne veux pas me tuer, afin de laisser à ton père la satisfaction de se venger, j'irai l'avertir que je suis dans ta chambre...
Arrête! Et puisque je ne te parlerai plus de l'éternité, tu ne repousseras pas ma dernière prière, tu accéderas à ma demande.
J'y consens.
JULIA
Pars donc et veille sur tes jours. Tu as de la fortune, tu as des gens pour te défendre.
EUSEBIO
Il vaut mieux que je meure. Tant que je vivrai, le voudrais-je que je ne pourrais cesser de t'adorer, et il n'est pas de couvent où tu serais en sûreté.
JtLIA.
Garde-toi ; je saurai me défendre.
EUSEBIO
Puis-je espérer le revoir ?
JULIA
Non.
EUSEBIO
Le mal est sans remède f
JULIA
N'espère pas en trouver.
EUSEBIO
Tu me hais donc déjà ?
JULIA
Je tâcherai de te haïr.
EUSEBIO
Tu m'oublieras ?
JULIA
Je ne sais pas.
EUSEBIO
Quoi ! je ne te revexrai plus ?
JULIA
De l'éternité.
EUSEBIO
Hélas! En d'autres temps, l'amour nous unissait...
JULIA
Hélas! Aujourd'hui ce sang nous divise... On ouvre la porte. Éloigne-toi, Eusebio.
EUSEBIO
Je t'obéis... Je pars... Ne plus jamais te revoir!
JULIA
Jamais tu ne me reverras !
La douleur d 'Eusebio, la tendresse mal étouffée de Julia, qui, devant le corps ensanglanté de son
frère, laisse voir qu'elle l'adore toujours à l'amant auquel elle doit dire un éternel adieu, tout cela forme une fin d'acte pathétique, s'il en fut, et ferait encore sur une scène parisienne couler bien des larmes. Je ne crois pas cependant que la Dévotion à la croix réussirait aujourd'hui en France, autant que, traduite par Schlegel, elle a réussi jadis en Allemagne.
Comme le Truand béatifié, comme le Damné pour manque de confiance, elle repose sur une conversion soudaine. Les personnages passent avec une brusquerie inexpliquée d'un extrême à l'autre, soit dans le mal, soit dans le bien. C'est sans cause à nos yeux suffisante que le saint ermite de Tirso de Molina, que nous avons vu tout confît en dévotion et toujours prosterné devant Dieu, se transforme tout à coup en un capitaine de bandits, qui fait pendre les gens après les avoir rançonnés. C'est parce qu'elle ne retrouve plus l'échelle qui lui permettrait de rentrer dans son couvent que la nonne de Calderon, Julia, s'écrie tout à coup : « Mes crimes de femme au désespoir feront l'étonnement du ciel, l'épouvante du monde, l'admiration des siècles, l'effroi du péché et la terreur de l'enfer lui-même » ; et, en effet, nous la verrons, à la troisième journée, devenue, sous un costume d'homme, chef de brigands. Au contraire, c'est simplement parce qu'il avait gagné au jeu que le truand de Cervantes a fait vœu tout à coup d'entrer en religion. Or, si les mœurs du temps et l'ardeur avec laquelle on discutait alors, dans la catholique Espagne, la question de la grâce expli-
quent parfaitement et justifient ces conversions subites, qui sont l'essence même du théâtre édifiant, je tiens qu'elles seraient aujourd'hui pour déconcerter tout à fait nos neurasthénies apathiques et nos incrédulités distinguées, et aussi pour choquer cet amour de la raison, que nous a légué notre grand-oncle Boileau, si hostile au théâtre espagnol.
A une époque héroïque et passionnée, comme celle où vivaient Calderôn et Pascal, dans une grande âme tout est grand, les vices comme les vertus, et l'on passe soudainement et sans transition du crime à la pénitence ou de la pénitence au crime L'année même où naissait Calderôn, n'avait-on pas vu Catalina de Erauso s'enfuir de son couvent, se couper les cheveux, prendre un habit d'homme, s'enrôler comme soldat et gagner le grade de lieutenant à la pointe de sa rapière, jurant, sacrant, se battant, tuant, mais gardant sa virginité, et méritant cet original surnom : la nonne lieutenant ? Rappelons-nous Catalina de Erauso, et cessera de nous étonner la nonne bandit de la Dévotion à la croix. Mais quel effet produirait-elle sur des spectateurs non avertis et qui n'appartiennent point à une époque héroïque et passionnée ?
De même, que les conversions instantanées de pécheurs endurcis, sous l'influence mystérieuse de la grâce, soient encore acceptées dans des pays de foi ardente, je l'accorde aisément. Je conçois qu'elles les admettent sans surprise, ces Espagnoles, que je voyais naguère sur la plage de Saint-
Sébastien faire toutes dévotement le signe protecteur de la croix avant de prendre le moins dangereux des bains de mer ; ou encore cette vieille dame à lunettes bleues, qui, dans la petite île anglaise 011 j'écris ces lignes, est, sous ma fenêtre, en train de chanter avec l'Armée du Salut un cantique entraînant, d'une voix qu'on devine sortir de l'âme, bien qu'elle en sorte par le nez ; ou, enfin, ces populations ouvrières de la Belgique, qui, dans le dernier roman de M. Bazin, écoutent avec émotion la parole résurrective du prêtre : « Si bas que vous soyez, tant que vous vivez, l'espérance est là ; elle descend avec vous jusqu'au fond de l'abîme ; vous n'avez qu'à l'appeler, et ses ailes sont à vous. » En France même, au xvn® siècle, où la question de la grâce était d'actualité, et oii jésuites et jansénistes, devant un public attentif et intéressé, se livraient une bataille en règle au sujet de la grâce suffisante et de la grâce efficace, la brusque conversion de Félix au cinquième acte de Polyeucte, absolument semblable à celles du théâtre édifiant, avait paru très acceptable, et je ne sache point que les contemporains aient cherché pour la justifier les explications sottement humaines que l'on devait trouver plus tard, au xviii® siècle, alors qu'on n'avait plus assez de foi pour l'admettre religieusement, comme il convient. Mais, aujourd'hui, dans notre siècle d'indifférence en matière de religion .^ La question de la grâce est-elle à l'ordre du jour.^ Qui passionne-t-elle? Peu de personnes, si j'en juge par les candidats au baccalauréat, lesquels, je le
constate annuellement, ne trouvent plus aucun intérêt aux Lettres provinciales. Je crois donc qu'à l'heure présente, des spectateurs français goûteraient peu dans son ensemble ce théâtre édifiant, parce qu'ils, ne seraient pas en communion d'idées et de sentiments avec les auteurs, et qu'ils n'auraient pas ainsi la pleine intelligence d'oeuvres qui s'adressent surtout au cœur : (( Dieu sensible au cœur, non à la raison », comme disait Pascal. Or, au théâtre tout au moins, le Français n'admire sincèrement que ce qu'il entend bien, et il aime avant tout, jusque dans la bouffonnerie de son vaudeville, la raison. Sans doute, il n'ignore point que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ; mais il veut que ces raisons du cœur lui soient quand même toujours clairement démontrées, et c'est pour cela qu'il ne s'est jamais donné tout entier et sans réserve à Shakespeare et à Gœthe. Il sent parfois leur beauté plus qu'il ne la comprend, et cela le gêne dans son plaisir. Or, le théâtre édifiant, reposant sur le miracle, n'a le plus souvent rien à voir avec la raison, qui ne peut s'expliquer suffisamment le surnaturel, et qui se refuse à dire : « Credo quia ahsurdiim ».
Et c'est justement cette prédominance de la raison, jugée par d'aucuns tyrannique, qui a fait la beauté et la force et qui fait la vitalité de notre théâtre classique.
Un peu sévère pour Corneille, qu'il met, on le sent, au-dessous de ses chers dramaturges espagnols, M. Dieulafoy regrette que notre grand poète ait, dans son Polyeucte, jeté « sur les événements le
voile glacé des récits », au lieu de nous offrir a le spectacle direct du drame sur les places, au tribunal, sur le lieu du supplice ». Je ne saurais me ranger à son avis. Sans doute, l'unité de lieu a contraint Corneille à retrancher de sa tragédie tout le côté extérieur de l'action, tout ce qui eût amusé les regards, tout ce pittoresque de la mise en scène, qui, dans tous les théâtres, n'a d'ailleurs pris d'importance que lorsque a diminué la valeur littéraire des œuvres représentées. Mais, pour s'en plaindre, il faut avoir oublié combiBU à l'Opéra était piteux et presque ridicule le renversement des idoles dans le Polyeucte de Gounod ; il faut ne pas se rendre compte que jamais, quoi qu'ait dit Horace, la machinerie théâtrale n'aura la même puissance d'évocation que l'imagination des spectateurs excitée, échauffée , stimulée dans un récit par l'art prestigieux d'un vrai poète. Glacés, les récits de Polyeucte l Non, certes, ils ne le sont point, parce que ce sont des personnages émus qui les font à des personnages qu'ils émeuvent. Le spectacle des événements parlerait aux yeux du public et parfois risquerait de distraire son attention du texte ; le récit parle aux cœurs et les tient palpitants. Et ce qui nous intéresse d'ailleurs, dans ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre qu'est le Polyeucte de Corneille, ce sont moins les faits eux-mêmes, pour miraculeux qu'ils soient, que les causes morales de ces faits retrouvées et montrées par la raison du poète, que cette contagion raisonnable d'héroïsme, qui saisit l'un après l'autre tous les personnages ; et cette logique ascension d'âmes vers
la vérité révélée est autrement belle et autrement émouvante que la machine inattendue, qui eût lourdement emporté, en grinçant, les martyrs vers les frises.
Je conçois très bien que, par les effets nouveaux et raffinés qu'elle nous découvre, la sculpture polychrome ressuscitée séduise et retienne de nombreux partisans ; mais, de moi, je persiste à lui préférer la blancheur immaculée d'un marbre de Paros, 011 la curiosité du contraste des couleurs ne distrait pas mon attention de la pureté des lignes et de la noblesse chaste des contours. De même, j'ai pris plaisir, et grand plaisir, aux très colorés, très libres et très merveilleux drames sacrés de Cervantes, de Tirso de Molina et de Calderôn, qu'a traduits avec amour M. Dieulafoy ; mais je leur sais gré surtout de m 'avoir fait, par comparaison, admirer encore plus, dans sa sobriété de couleur et dans sa régularité raisonnable, le divin Polyeucte de notre grand Corneille.