LE THEATRE DE TRISTAN L'HERMITE
Mesdames et Messieurs,
Au théâtre, le Siuccès justifie tout. Celui, très vif, qu'a, jeudi dernier, obtenu La Mort de Sénèque, me pourrait donc dispenser de vous dire pourquoi la très originale, très vivante et quasi-shakespearienne tragédie de Tristan L'Hermite figure, cette année, au programme de ces matinées-conférences. Mais la vérité est qu'elle y avait été inscrite surtout pour faire avec Britannicus un pendant et un contraste.
La puissance de l'habitude est telle que, d'instinct, nos yeux se représentent les siècles passés à peu près comme celui dans lequel nous vivons nous-mêmes. Une de nos grandes bibliothèques
(1) Conférence faite à l'Odéon en novembre 1911.
conserve un manuscrit de Térence orné de merveilleuses miniatures ; eh bien, les bons imagiers y ont peint naïvement les personnages! avec les physionomies et sous les costumes de leurs voisins et de leurs amis, si bien que nous voyonsi en face du texte latin, dans ces scènes pleines de vérité et d'esprit, s'agiter des bourgeois et des gens du peuple de Paris au xv® siècle. Si vous feuilletez nos premières Bibles, vous y verrez le roi David et le roi Salomon toujours représentés dans le pompeux appareil oii nos rois tenaient cour pleinière, la couronne d'or au front, cela même lorsqu'ils sont au lit et dorment, bien qu'il n'y ait pour dormir qu'une couronne commode et pratique, celle en coton, avec une mèche sur le côté, dont la Jeanneton de Béranger a coiffé le joyeux roi d'Yvetot. Et même dan^ les temps modernes, où l'on se pique pourtant d'observer avec une fidélité plus scrupuleuse la couleur historique, y a-t-il manières plus différentes de se figurer les personnages homériques que celle d'Ingres, au commencement, et celle de M. Rochegrosse, à la fin du XIX® siècle? Lorsque, dans un musée, vous êtes en face d'un tableau d'his,toire romaine (car les voleurs ont tout de même laissé quelques tableaux dans nos musées), ne reconnaissez-vous pas aussitôt et du premier coup d'œil s'il a été peint sous l'Empire ou sous Louis-Philippe? Eh bien, Mesdames et Messieurs, il en est de même en littérature. De la Rome impériale, il y eut, au xvii* siècle, deux visions littéraires successives,, très distinctes : la vision Louis XIII et la vision Louis XIV,
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C'est la mêiiie époque, le même milieu, les mêmes mœurs,, plutôt mauvaises, que peignent la vieille tragédie de Tristan, dont la plupart d'entre vous vont aujourd'hui faire la découverte, et la savante tragédie de Racine, dont vous admirerez une fois de plus dans trois semaines les délicates beautés,. De toutes deux Néron est le principal personnage, et les rôles opposés que jouent auprès de lui, chez Racine, son gouverneur Burrhus et le perfide Narcisse ressemblent à ceux que vous allez voir jouer, chez Tris,tan, par son précepteur Sénèque et surtout par la perfide Sabine Poppée. Il est, d'autre part, évident que Racine s'est, en écrivant Britannicas, souvenu du Sénèque de Tristan, comme, en écrivant Andromaque, il s'était souvenu de sa Mariamne et surtout de son Osman, comme, en écrivant Iphigénie, il se souviendra de sa Folie du Sage. Vingt détails le prouvent : mêmes arguments pour décider au crime Néron, qui a, dans le fond de son âme perverse, conservé une crainte respectueuse, ici de son précepteur, et là de sa mère ; mêmes caresses hypocrites du tyran, ici à Sénèque, et là à l'altière Agrippine ; parti également tiré par les deux poètes de la statue d'Auguste, fondateur de l'empire ; au 5® acte, mêmes imprécations vengeresses contre Néron, ici d'Épicharis, et là d'Agrippine; après le crime enfin, dans les deux ouvrages, même trouble de Néron, devant le délire duquel chacun s'enfuit épouvanté.
Mais, en dépit de cette ressemblance dans la conception du principal personnage et de quelques détails communs, rien de plus différent que les
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deux tragédies par l'esprit, par la couleur et par le ton : l'une, fiévreusement écrite au lendemain de la mort de Louis XIII, est farouche et violente, brutale et grossière, comme la première moitié du xvn® siècle, qui venait de voir s'éteindre, dans une convulsion suprême, les, sanguinaires et fratricides guerres de religion et tomber les têtes de la noblesse rebelle sous la hache implacable de Richelieu ; l'autre, lentement rimée quelques années après la mort du doux Mazarin, alors que brille de tout son éclat le jeune as,tre de Louis le Grand, est, malgré les horreurs du sujet, disicrète, mesurée et polie, à l'image de la société cultivée et raffinée devant laquelle elle devait paraître.
Ces deux grandes toiles, à la fois jimielles et aus^i dissemblables qu'une eau-forte impitoyablement réaliste de Callot et une élégante et pompeuse allégorie de Lebrun, il a paru amusant à M. le directeur de rOdéon de les rapprocher, pour les présenter à votre curiosité en une sorte de diptyque.
Dans quelles circonstances. Mesdames, et Messieurs, est née, et comment s'est produite au jour cette belle, mais, pour des esprits nourris des classiques, un peu étrange Mort de Sénèque, dont j'ai, moi, à vous entretenir.^
En quittant l'Odéon, si vous prenez, pour regagner la rive droite, la rue Mazarine, vers la fin de cette rue, à gauche, vous trouverez une maison, dans laquelle est scellée une plaque de marbre. Sur l'emplacement de cette maison, alors tout à l'extrémité de Paris, près de la porte de Nesle, s'éle-
vait, en i6^3, un Jeu de Paume, dit des Métayers. Il fut loué par une jeune comédienne, qui venait de réunir une troupe sous le nom de l'Illustre Théâtre et qui avait formé ce rêve audacieux : établir, en face de l'Hôtel de Bourgogne et du théâtre de Mondory, une troisième scène à Paris. Combien nous sommes loin de ce temps-là! Cette directrice s'appelait Madeleine Béjart, et de sa troupe faisait partie un débutant, nommé Poquelin, qui devait bientôt prendre le pseudonyme, qu'il a rendu assez connu, de Molière. Pour attirer le public à l'Illustre Théâtre, il fallait qu'un auteur en renom consentît de lui donner une tragédie.
Or, Madeleine Béjart avait une jeune tante, comédienne comme elle, Marie Courtin, qui s'était mariée au chevalier de L'Hermite, frère cadet du poète Tristan L'Hermite, l'auteur de cette célèbre tragédie de Mariamne qui avait balancé, en i636, le succès du Cid, que Louis XIV devait faire maintenir au répertoire jusqu'en 1704, et que j'ai eu l'honneur de présenter, il y a quatorze ans déjà, au public de ces matinées odéoniennes (i).
Si l'on sollicitait vite une pièce nouvelle de ce génie inégal, mais facile, et pour qui rimer n'était
(1) Sur tous ces personnages, très curieux, voir les ou- Yrages que nous avons publiés : à la librairie Alph. Picard. Un Précurseur de Racina, Tristan L'Hermite ; à la Société Française d'Imprimerie et de Librairie, Hommes et Mœurs au XVII' siècle {L'a nian d'actrice et le Mariage de Molière) ti Devant le rideau (La Mariamne et le décor à compartiments) ; enfin, en la Maison des Poètes, Postface ù l'édition des œuvres dramatiques de Tristan L'Hermite.
qu'un jeu? J.-B. L'Hermite fut dépêché à son frère, et Tristan acquiesça à ce qu'on lui demandait : ne fallait-il pas encourager la nouvelle troupe, qui promettait de joindre ses efforts à ceux de la troupe de Mondory pour substituer à la déclamation emphatique et chantante en usage à l'Hôtel de Bourgogne cette diction naturelle, aisée et familière, que loue grandement, comme plus émouvante, saint Vincent de Paul, dont le témoignage est ici quelque peu inattendu? car vous pensez bien que le vertueux prêtre ne fréquentait pas les tripots comiques.
Mais quel sujet traiterait Tristan?
Chez son confrère, le poète Scudéry, il avait admiré un tableau du jeune peintre Lebrun, qui représentait la mort de Sénèque : dans la baignoire, dont l'eau se rougit du sang qui coule de ses veines ouvertes, le philosophe sexagénaire est en train de dicter à ses secrétaires un dernier di&cours, ce discours que Tacite eut entre les mains, qui s'était perdu depuis, et que venait de refaire adroitement, pour le dédier au cardinal de Richelieu, un avocat au Parlement de Provence, père du fameux prédicateur Mascaron. Pourquoi cette mort stoïque, par laquelle Sénèque s'était visiblement efforcé de s'égaler à Socrate, ne fournirait-elle pas à Tristan le sujet de tragédie qu'il cherchait? Pourquoi, après avoir mis à la StCène la folie toute spéciale d'un sage, n'y mettrait-il pas la mort d'un sage? Depuis la Renaissance, Sénèque était chez nous très populaire : on avait multiplié les éditions et les, traductions de ses œuvres, et l'on trouvait dans toutes les bibliothèques des re-
cueils de ses sentences et de ses, proverbes ; Hector en trouvera encore un dans celle du joueur de Regnard. Par son seul titre, une Mort de Sénèque devait donc allécher le public de iSfifx. La conspiration de Pison contre Néron, forcément incorporée à l'action principale, puisqu'elle a servi de prétexte à la condamnation de Sénèque, permettait de présenter aux spectateurs tous les artistes de l'Illustre Théâtre. Enfin le rôle à effet, celui d'Épicharis, montrerait sous toutes, ses faces le talent souple et varié de la jeune directrice, à la fois comédienne spirituelle et tragédienne émouvante. Tristan prit son Tacite. Il ne le referma plus, et, quelques semaines après, il portait à Madeleine Béjart reconnaiss,ante sa Mort de Sénèque.
Bien qu'on y sente partout la hâte de l'improvisation, le succès en fut si vif, que Monsieur, frère du feu roi Louis XIII, autorisa aussitôt la troupe de l'Illustre Théâtre à se parer du titre de Comédiens de S. A. R., et que, plusieurs années après, sans avoir jamais vu jouer Madeleine, Tallemant des Réaux la déclarera encore la meilleure actrice de toutes, sur le seul souvenir de l'impression produite par elle dans la scène terrifiante du dernier acte où Épicharis est amenée sur une civière devant le tyran, les membres brisés par la torture et toute sanglante, mais indomptée et indomptable. J'imagine que le rôle du jeune poète Lucain, qui soupire à l'oreille d'Épicharis les seuls mots d'amour que vous entendrez dans, la pièce, dut être confié au débutant Poquelin, attiré à VlUnstrc Théâtre sans doute par une incontestable vocation, mais aussi
par l'amour que lui avait inspiré la belle comédienne aux cheveux roux.
Depuis i6/i4, plus de deux siècles et demi ont pass,é. Les goûts et les mœurs se sont transformés, et je crains que le sujet de La Mort de Sénèque ne soit plus aussi actuel. Jamais mes lycéens ne m'ont demandé de leur faire donner en prix les œuvres du philosophe latin, et je crois que leurs, mères lisent plus volontiers celles de Maeterlinck. D'autre part, l'histoire romaine nous est, il faut l'avouer, beaucoup moins familière qu'à nos pères ; et cela d'ailleurs est tout s^imple, les programmes d'histoire s'étant, par la force même des choses, beaucoup étendus et modernisés. Pour que vous compreniez donc bien des détails, à peine indiqués par le poète, qui savait devoir être compris à demi-mot par son public, pour que vous puissiez sais,ir au vol bien des allusions rapides, dont l'abondance même donne au dialogue tant de vérité et de naturel, il me paraît à propos de vous résumer, avant de vous parler de la pièce même, les chapitres de l'historien Tacite, que Tristan a suivis pas à pas et dont s^ tragédie est comme une amusante illustration.
Sans parler des autres victimes immolées à sa crainte et à sa cupidité, Néron avait déjà fait tuer son frère Britannicus, sa mère Agrippine, son gouverneur Burrhus. Deux nouveaux crimes portèrent au comble l'horreur qu'il inspirait : d'abord il répudia et fit mettre à mort sa femme Octavie, pour épouser et tranquilliser l'odieuse Poppée ; puis, par une fantaisie cruelle d'artiste avide de
sensations rares, il livra Rome entière aux flammes dévastatrices, tandis que lui-même, une lyre à la main, chantait des\ vers sur l'incendie de Troie. Rappelez-vous le beau poème de Victor Hugo : Un Chant de fête de Néron, et un tableau supérieurement réglé de Quo vadis?...
Une conspiration se forma, dans laquelle s'étaient jetés un nombre considérable de sénateurs, de chevaliers, de soldats, de femmes même. Ils reconnaissaient pour chef Pison, une sorte de duc de Beaufort, de roi des Halles, qui devait sa popularité plus encore à sa belle mine qu'à son éloquence, à sa générosité et à Sies dehors de vertu. Il est probable que Sénèque ne fut pas, comme son neveu Lucain, affilié au complot, mais qu'il connut le dessein des conjurés. La difficulté de parvenir jusqu'à l'empereur, qui sortait rarement et toujours entouré de sa garde de Germains, retarda trop longtemps l'exécution de l'entreprise, et les délations, que rendait inévitables la multitude des conjurés, finirent par se produire.
La première fut apportée par un des chiliarques de la flotte de Misène, Volusius Proculus ; le voyant indisposé contre Néron, qui ne l'avait point asstez payé, à son gré, de la part qu'il avait prise à l'attentat contre Agrippine, une affranchie, une courtisane, Épicharis, avait essayé de le gagner à la conjuration ; il la dénonça. Épicharis fut arrêtée et confrontée avec le délateur ; mais, comme elle avait tu à Proculus les noms des conjurés, et comme Proculus ne pouvait citer aucun témoin de ce qu'il avançait, son accusiation tomba ; cepen-
dant Épicharis fut retenue en prison. Cette alerte décida les conjurés à se hâter, et tout fut fixé pour le jour consacré à Cérès.
Par malheur, les allures, les paroles, les préparatifs du sénateur Scévinus semblèrent suspects à l'un de ses affranchis, Milichus, qui vint faire part à l'empereur de ses soupçons, dans l'espoir d'une énorme récompense, qu'il obtint en effet avec le surnom de Soter, c'est-à-dire Sauveur. Mis en présence de Milichus, Scévinus se défendit avec énergie et habileté, et cette seconde accusation serait tombée peut-être comme la première, si Milichus n'avait cons,eillé de faire arrêter un ami de son maître, Natalis, et de demander séparément à Natalis et à Scévinus de quoi ils s'étaient entretenus la veille. Tous deux font des réponses différentes ; on les menace de la question ; moins courageux qu 'Épicharis, à qui les tortures ne peuvent arracher aucun aveu, ils confessent tout et nomment leurs complices. Ce fut le signal des supplices ; ils furent prompts et terribles.
Natalis avait prononcé le nom de Sénèque, peutêtre pour adoucir envers lui-même le ressentiment de Néron, qui haïssait son ancien précepteur et qui, désireux de s'emparer de ses immenses richesses, avait déjà tenté de l'empoisonner. Cette accusation vague s,uffît au tyran, qui envoya aussitôt à Sénèque l'ordre de mourir. Le philosophe reçut sans se troubler le message de l'empereur, autorisa, par crainte des outrages de Néron, sa femme, Pauline, à mourir avec lui, se fit couper les veines des bras, des jambes et des jarrets, et,
la mort étant lente à venir, entra dans un bain chaud et répandit de l'eau sur les esclaves qui l'entouraient, en disant : « J'offre cette libation à Jupiter libérateur ». Quant à Pauline, Néron, qui n'avait contre elle aucune animosité particulière, avait ordonné qu'on arrêtât son sang et qu'on l'empêchât de mourir.
Ces événements détachés et sansi lien entre eux, pour en faire une tragédie savamment composée comme sa Mariamne, entièrement conduite par la passion du principal personnage, il eût suffi à Tristan soit d'associer Sénèque à la conjuration de Pison, soit de faire susciter cette conjuration par les agents provocateurs de Poppée, désireuse de perdre le philosophe trop riche, dont elle convoite les biens,. Le poète ne l'a pas fait, sans doute par tun scrupule exagéré, par une superstition de la vérité historique. Il s'est contenté de découper en tranches l'histoire de Tacite, comme eût fait un Shakespeare, et de la porter toute crue et toute saignante sur le théâtre, avec les s^eules modifications que lui imposaient les nécessités de la scène et le petit nombre des artistes de l'Illustre Théâtre. Il en résulte que la conjuration de Pison et la mort de Sénèque, prévue et redoutée dès le premier acte, forment deux actions distinctes, et que, à la fin du 4* acte, quand, sur la scène, depuis deux actes envahie par les conjurés, Poppée s'écrie :
Et Sénèque en ce lieu se doit-il oublier ?
le spectateur s'avise tout à coup qu'il avait, en
effet, complètement oublié le philosophe. Ajoutez que, sans détruire la pièce, on en pourrait retrancher le rôle d'Épicharis, le plus beau. Évidemment Britannicus est une tragédie beaucoup mieux faite que La Mort de Sénèque.
Il est évident aussi que Tristan n'a pu respecter qu'aux dépens de la vraisemblance les fameuses unités de temps et de lieu. Les événements qui se pressent dans sa tragédie, d'une après-midi à l'autre, sont aussi nombreux que ceux qui remplissent Le Cid ; et c'est une idée quelque peu singulière qu'ont les conjurés de constpirer dans les jardins des Mécènes, auprès du palais même de Néron, où Sénèque a son appartement, comme au Louvre les officiers de la maison de nos rois.
Mais ces défautsi sont rachetés dans La Mort de Sénèque par des qualités originales et rares, et vous n'y ferez même plus attention, quand vous admirerez l'entente de la scène, le dessin net et ferme des caractères esquissés d'une main très sûre et la vérité d'un dialogue tel que vous n'en avez jamais entendu dans aucune tragédie classique.
Bien qu'il n'ait pas eu le temps de faire sa pièce plus courte, Tristan, fort habile homme de théâtre, y sait très^ adroitement poser une scène et la conduire, en éliminer tout ce qui ne tend pas au but, tenir le spectateur constamment en haleine, soutenir et graduer l'intérêt, piquer à la fin des actes la curiosité impatiente par de courtes scènes, brusques et inattendues, qui changent la situation. A ce dernier point de vue particulière-
ment, La Mort de Sénèqae est fort amusante et fait songer déjà au procédé de nos feuilletonistes modernes : « Et, derrière la vitre, Adolphine, pâle d'effroi, vit apparaître une main, qui portait par les cheveux une tête sanglante!!! Quelle était cette main? Quelle était cette tête? » (La suite au prochain numéro.)
Mais beaucoup plus que ce qui n'est, en somme, que du métier, ce qui estt franchement admirable dans La Mort de Sénèque, c'est la connaissance de l'âme humaine, c'est l'art avec lequel le poète sait, par quelques traits bien choisis, marquer une physionomie, tracer un caractère, créer un être bien vivant, que l'on sent vrai, et dont la personnalité demeure gravée dans la mémoire.
Cette vérité, il la doit précisément à ce qu'il a vu le passé à travers un présent qui se trouvait lui ressembler quelque peu, à ce fait qu'il a peint, sans même s'en rendre compte, moins des Romains que sesi propres contemporains, qu'il avait observés en philosophe, c'est-à-dire en courtisan désabusé, et qu'il connaissait très bien.
Les traits de la belle Poppée, qui, par l'adultère et par un double divorce, s'est élevée jusqu'au trône, il les voit d'après ceux de Gabrielle d'Estrées, la belle Gabrielle, qu'il n'a pas connue personnellement, c'est vrai, parce qu'elle a été empoisonnée trop tôt, mais dont il a vu souvent l'image, ayant grandi avec ses trois enfants au Louvre, dans cette singulière et orientale nursery, où, sans y entendre malioe, le bon Henri IV élevait en commun tousi ses enfants, ceux de la reine avec
ceux de Gabrielle d'Estrées, de la duchesse d'En tragues, de la comtesse de Moret, et cœterarum Les débauches de Néron lui rappellent les esca pades nocturnes de Monsieur, s,on maître, qui avec son conseil de vauriennerie, s'amusait à cou rir les tripots sous une méchante casaque de rôdeur, à brûler les auvents des savetiers et à voler les manteaux des bons bourgeois attardés sur le Pont-Neuf. La lâcheté des courtisans se dénonçant les uns les autres pour essayer de sauver leurs têtes menacées, que de fois il en a été témoin 1 Monsieur lui-même n'a-t-il point passé sa vie à se révolter contre le roi Louis XIII, son frère, puis, pour obtenir son pardon, à abandonner à la colère royale sa mère, sa femme, ses amis, sies serviteurs, dont quelques(-uns périrent sur l'échafaud? L'impérieuse et intrigante Agrippine, assassinée par l'ordre de l'empereur son fils,, fait songer naturellement Tristan à c^tte reine de France, pour laquelle il a rimé lui-même jadis, à cette intrigante et impérieuse Marie de Médicis, morte dans l'exil où l'a maintenue le roi son fils. Dans cette garde allemande de Néron, dans ces Germains qui le protègent contre son peuple, dont ils ne savent pas la langue, il retrouve cette garde suisse, toujours fidèle à nos rois, dont est colonel son ami le comte de la Châtre-Nançay, et qui ne parlait que ce baragouin prétendu français qu'elle parle dans M. de Pourceaugnac. La brutalité sansi frein des gens de mer, qui débarquent avides de grossiers plaisirs dont ils sont depuis longtemps sevrés, Trisitan l'a pu constater de ses propres yeux, dans
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les voyages en Ecosse et en Norvège où l'a entraîné sa jeunesse aventureuse, comme au siège de La Rochelle, où il a suivi Monsieur. Le vertueux philosophe Sénèque, il se le représente d'aprèsi ce bon et vénérable Scévole de Sainte-Marthe, si savant et si tendre pour les siens, que l'admiration de son siècle avait nommé le grand Scévole, et dont, jeune homme, le poète avait été secrétaire à Loudun. Le juste mécontentement de ceux qui se voient refuser la récompense de leurs loyaux services et sont sacrifiés à des hommes notoirement tarés et infâmes, mais c'est le sentiment qui remplit la vie du malheureux Trisitan lui-même, c'est la plainte qui se fait entendre partout dans sa correspondance comme dans ses poésies lyriques. Et qui haïssait les usiuriers plus que lui, joueur incorrigible et qui perdait toujours.'* C'est, n'en doutez pas, Mesdames et Messieurs, cette vision toute moderne et toute personnelle de l'histoire romaine qui donne une si singulière vie à la tragédie de Tristan, et qui lui a permis d'y peindre d'après nature une si amusante et si variée galerie de portraits, d'autant plus intéressants que les caractères ne sont pas présentés sous forme de dissertations et d'analyses, comme dans tant de tragédies remplies de bavardages, mais en action et en développement.
Le Néron de La Mort de Sénèque n'est plus le monstre naissant que vous verrez dans Brifannicus. Il a pris l'habitude du crime. L'élève du stoïcien Sénèque est maintenant un épicurien grec, qui veut réaliser sur la terre le règne d'Êpicure, mais
avec une férocité toute romaine pour assurer et défendre ses plaisirs ; c'esit un histrion tyran, dont l'orgueil confine à la folie et qui crie aux sipectateurs, auxquels il daigne faire entendre sa voix impériale : « Des applaudissements ou la mort! » C'est un sadique, à qui il faut du sang pour assaisonner et relever ses, débauches ; c'est l'abominable incendiaire qui a brûlé Rome entière, pour jouir du spectacle et pour se faire ensuite plus commodément construire par trente mille condamnés, à côté du jardin des Mécènes, la fameuse Maison dorée ; c'est le forcené qui va tuer d'un coup de pied dans le ventre Sabine Poppée sur le point d'être mère. Mais ce qui domine par-dessus tout en lui, et Tristan nous le montre d'un bout à l'autre de sa tragédie, c'est la lâcheté. Néron n'est si cruel que parce qu'il a peur, peur de tout et de tous, peur de son ancien précepteur, dont la vertu lui inspire un respect involontaire, peur de l'opinion publique, peur des conjurés, peur des dieux, peur surtout de ses crimes ; et cette peur salutaire l'empêcherait peut-être de commettre le dernier en condamnant Sénèque, si ne l'y poussait l'odieuse Poppée, plus f=(célérate encore que lui, et moins lâche.
D'autant plus dangereuse, celle-ci qu'elle est toute beauté, grâce, séduction et esprit. D'une très haute naissance et d'une richesse en rapport avec son rang, « rien ne lui manquait, dit Tacite, sinon une âme honnête ». La sienne était celle d'une courtisiane. L'astucieuse coquette, qui ne se laissait jamais voir qu'à demi voilée pour éveiller la
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curiosité des regards et qui, pour entretenir la blancheur de sa peau, ne prenait que des bains de lait d'ânesse, entendait bien faire servir sa beauté à sa fortune. Mariée au chevalier Rufus Cris,pinus, et mère d'un fils, elle séduisit Othon, parce qu'il était le favori de l'empereur, et divorça pour l'épouser, avec l'intention secrète de passer par un second divorce des bras du favori dans ceux de l'empereur lui-même, devenu son troisième mari. Le meurtre d'Octavie l'a délivrée d'une rivale, et, quand le rideau se lève, Néron l'invite à s'en réjouir et à pousser avec lui ce cri de « Talasie », qui retentissait aux noces patriciennes. Mais l'impératrice — oh! quelle figure inoubliable a dessinée là Tristan! — demeure sombre et préoccupée. Elle se souvient du jour où le peuple soulevé a renversé ses statues, et elle trouve l'empereur trop indulgent pour les coupables et pour ceux qui les encouragent tout bas, un Pision, dangereux par sa popularité, et ce Sénèque, dont le silence improbateur est un crime. Et celui-ci est si riche! Que de fantaisies on pourrait se permettre avec ses incalculables biens, si on le condamnait, pour en hériter! Et, après avoir excité habilement la crainte et la rapacité de Néron, avec un art infernal, elle si'efîorce de dissiper ses scrupules par ses calomnies enveloppées et savantes ; elle appelle à son secours, en Romaine fière de sa fécondité, sa maternité prochaine, que déjà fête tout l'Empire ; et, si la peur seule du blâme public retient Néron, ne peut-on agir dans l'ombre, discrètement? Pour les pareils de Sénèque ne vient-il pas
des poisons d'Orient Dont la douce rigueur fait mourir en riant ?
Dans cette exposition admirable, le caractère est posé magistralement par le poète, et, jusqu'à la fin de la tragédie, il restera constant. Inaccessible à tout sentiment humain, Poppée demeurera la conseillère sanglante et le mauvais démon du tyran ; nous la verronsi tantôt injurier et menacer les accusés, tantôt, gardant aux lèvres un sourire cruel, se jouer d'eux comme le chat de la souris; toujours, même dans les, plus grands transports de sa colère contre les conjurés, elle conservera assez de présence d'esprit pour poursuivre son but principal, la mort du riche Sénèque : et, dans la dernière scène, joyeuse du crime qui lui vaut une immense fortune, elle coupera encore de railleries froides et féroces le beau récit de la mort du philosophe, que Néron écoute en silence, envahi par des remords que ne connaîtra jamais une Poppée.
Et pourtant les conjurés sont bien vivants, eux aussi, avec leurs vains emportements, leur indécision, leur pusillanimité! Ils ne savent que parler, ils ne savent pasi agir.
Brute et Cassie encor vivent dans leurs neveux,
dit fièrement Lucain à son oncle ; mais, surpris par la nouvelle des aveux de Scévinus, alors qu'il est aux côtés du chef de la conjuration, sans courage, san^ compassion, sans même respect humain, il se hâtera de fuir un voisinage si compro-
mettant, et, pour g 'épargner l'horreur de la question, il dénoncera lâchement tous ses amis. Encore, dans son admiration pour les vers du brillant et éloquent poète latin, Trisitan n'a-t-il pas voulu étaler toute l'infamie de Lucain, qui dénonça jusqu'à sa propre mère.
Scévinus ne vaut pas mieux. Pourquoi ce sénateur, usé par la débauche et qui semblait uniquement soucieux d'échapper à des créanciers trop pressants, qui avait même sollicité et reçu des bienfaits de Néron, est-il entré dans la conjuration? Il est grisé par le noble mot de liberté et par le grand souvenir de Brutus ; il s'est cru, lui aussi, un héros. Pauvre Scévinus! C'est Tartarin sénateur romain. Toute son audace n'est qu'en paroles et en gestes. Il réclame l'honneur de frapper publiquement le tyran ; il brandit le poignard qu'il a enlevé du temple de la Fortune pour le Stalut de l'Italie ; plein de lui-même et incapable de rien faire avec simplicité, il donne à ses amis un repas somptueux, écrit son testament, commande à son affranchi Milichus de préparer ce qu'il faut pour bander des blessures. Il fait si bien que Milichusi, séduit par l'appât des récompenses, le dénonce. Changement à vue. C'est le coup d'épingle qui dégonfle un ballon. Voilà notre sénateur éperdu, repentant, contrit, qui se jette aux genoux du tyran et de Poppée, qui, connaissant à fond Escobar et ses cas de conscience, refuse, à cause du serment qu'il a prêté, de donner verbalement les noms do ses complices, maisi en livre une liste écrite, et s'efforce d'arracher d'autres noms, qu'il
ignore, à Êpicharis, qui ne veut pas se déshonorer:
Va, de quoi sert l'honneur quand on n'est plus au monde?
Contrastte tout à fait plaisant entre les deux Scévinus, et que j'allais dire très méridional; il est plus équitable de dire très humain.
Sans tomber aussi bas, le beau Pison ne se montre pas non plus à la hauteur dest espérances que sa naissance et ses qualités avaient fait concevoir du rôle que lui avaient donné les circonsstances. Sans doute il s'élève avec une éloquente indignation contre la pensée qu'il pourrait laisser tuer dans sa propre maison le tyran devenu son hôte ; mais cette indignation emphatique semble bien cacher une appréhension secrète. Affolé par l 'arreSitation d'Épicharis et de Scévinus, Pison perd aussitôt la tête ; il se pâme ; il gémit douloureusement :
Oh ! que ceux qui sont morts sont heureux aujourd'hui !
Incapable de prendre une résolution prompte et énergique, n'ayant gardé sa présience d'esprit que pour voir le danger des différents partis que lui suggère Rufus, il ne lui reste que le courage des lâches : il se tue. Son excuse est dans sa paseion pour sa femme, dans sa tendresse pour son fils : peut-être son suicide apaisera-t-il le tyran ; à tout le moins Néron laissera le choix de sa mort à A.rrie. Pison est assurément un excellent époux ; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires à un chef de conjurés.
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Nous en trouvons quelques-unes dans Fenius Rufus, préfet du prétoire, un des deux colonelsi, comme dit Tristan, des dix mille prétoriens qui veillaient sur l'empereur ; l'autre était l'infâme Tigellin, l'ignoble accusateur d'Octavie, qui ne joue, dans La Mort de Sénèqae, qu'un rôle muet. Dans la conspiration, dont il fait la force, Rufus apporte la prudence, le sang-froid et la décision qui manquent à ses, complices. Il les met en garde contre les périls inutiles ; mais il donne à Pison les conseils audacieux qui peuvent encore tout sauver. Dès qu'il voit la partie perdue, il prend hardiment sa place aux côtés de l'empereur, saisit au collet et secoue Scévinus dénoncé devant lui, tout en lui faisant des signes d'intelligence, et tente ainsi de sauver sa propre tête. Homme d'action et d'énergie, Rufus demeurerait pour nous le héros de la conjuration, si la grande figure d'Épicharis n'éclipsait pas tout ce qui l'entoure.
C'est une bien singulière héroïne que celle-ci, surtout si l'on songe qu'à la même époque, pour mettre sur le théâtre saint Polyeuct« et sainte Théodore, Corneille leur croyait devoir attribuer une origine royale. lîlpicharis est une fille inconnue, une esclave affranchie, qui a pris, comme nom de guerre un nom grec signifiant « gracieuse », une courtisane, que sa profession a conduite à Misène, où elle a des relations parmi les officiers de la flotte. Ce personnage si nouveau et si hardi, Tristan l'a posé et peint avec une entière franchise. Sans doute, flpicharis fait comprendre au galant Lucain que l'amour de la liberté publique lui a
refait une virginité, et elle eût mérité mieux que TÉmilie de Cinna d'être appelée par Balzac « la possédée du démon de la république », elle que vous entendrez, les membres brisés par la torture et menacée du même sort tragique que Rufus et Pison, s'écrier dans un vers admirable :
...Comme eux Brutus est mort, mais son nom ne l'est pas.
Mais, jamais, Tristan n'a oublié que son héroïne, que sa « généreuse amazone », n'était pourtant qu'une courtisane. Courtisane vous la verrez dans les deux scènes les plus originales d'une pièce qui en compte beaucoup, courtisane quand elle essaie d'abord d'apaiser par ses regards prometteurs, puis quand elle tourne en ridicule Procule, son délateur, courtisane aussi jusque dans son héroïsme, quand elle accable de ses outrages plébéiens le tyran et Poppée. Rôle unique, je crois, par Stes deux faces si différentes, dans tout notre théâtre tragique.
Et quelle belle opposition il forme avec la pure et touchante figure de Pauline, la femme de Sénèqueî Comme la femme d'Aman, Zarès, dans VEsther de Racine, Pauline ne fait que traverser le théâtre, au dernier acte, sans que rien ait préparé son entrée, sans même que son nom ait encore été prononcé, et il a pourtant suffi de cette scène si courte, mais si pathétique, où la jeune femme, sans phraSies, comme si elle accomplissait le plus simple des devoirs, supplie son vieux mari de la laisser mourir avec lui, pour que le P. Lemoyne
ait donné place à Pauline dans sa Galerie des Femmes fortes et que Saint-Marc Girardin l'ait citée élogieusiement parmi les héroïnes de l'amour conjugal.
Il me reste à vous parler de Sénèque, dont la mort forme le dénouement de la tragédie et lui a donné son titre, et qui, pourtant, n'en est pas un des personnages principaux, puisqu'il ne paraît que trois fois devant le public, et qu'il n'a sur l'action aucune influence.
C'est une des victimes,, toujours un peu froides, qui subissent le malheur sans l'avoir en rien mérité, et sans d'ailleurs s'en plaindre. Un philosophe ne peut pas être un bon héros de tragédie, et voilà pourquoi l'admirable mort de Socrate n'a jamais» été prise pour sujet d'une pièce de théâtre, si ce n'est par Voltaire, et encore dans une pièce satirique et allégorique, non destinée à la représentation.
De plus, le portrait de Sénèque, tel que Tristan l'a tracé, n'est pas même historiquement ressemblant. Ce détestable Chamfort, qui avait tant de grâce dans, l'esprit, mais qui, à force de se regarder lui-même dans la glace, avait fini par prendre très justement l'humanité en dégoût, a écrit en deux lignes bien cruelles un jugement qui me paraît définitif sur ce personnage, dont la conduite n'a pas toujours répondu aux maximes : « Sénèque et Burrhus sont les honnêtes gens, d'un siècle où il n'y en avait pas. »
Rappelez-vous en effet que, dans l'île de Corse, où le philosophe fut exilé, une variété d'ortie a
gardé, en souvenir d'un châtiment mérité qu'il aurait reçu, le nom d'ortie de Sénèque ; qu'après l'empoisonnement du gros empereur Claude, tant loué et tant flatté par lui de son vivant, il écrivit, non, comme on Si'y attendait, son apothéose ou déification, mais son apokolokyntose ou citrouillification; qu'après la mort de Britannicus, il accepta une partie de ses biens ; qu'après le meurtre d'Agrippine, il eut l'inqualifiable complaisance d'écrire l'apologie du parricide.
Mais aussi, pour expliquer le respect dont le nom de Sénèque es(t resté malgré tout entouré, il faut rappeler que, s'il a trop souvent péché par simple faiblesse et dans une époque horrible oii la vertu était un crime capital, le philosophe a donné l'exemple des bonnes mœurs domestiques, il a été doux et humain au milieu d'une société cruelle, sobre et tempérant au Siein même des richesses, capable de nobles élans et d'efforts généreux, et qu'enfin jamais nulle part, même dans Épictète, la doctrine stoïcienne ne s'est exprimé avec plus de pureté et de grandeur.
Les deux profilsi de Sénèque ne se ressemblent donc pas, et le poète est excusable, qui, pour rendre plus sympathique le héros de sa tragédie, nous a présenté seulement celui par lequel il se distinguait du siècle Sicélérat oii le malheur de sa destinée a voulu qu'il vécût, et de ceux par qui il allait mourir. Cette réserve faite et la chose admise, le portrait est bien peint et beau.
Comme il fallait absolument nous montrer Sénèque au premier acte, pour que le danger qu'il
courait nous pût intéresser, Tristan eut l'idée de placer là une Sicène qui s'était jouée, nous dit Tacite, quelque temps auparavant, au lendemain de l'assassinat de Burrhus. Soupçonnant qu'on excitait l'empereur à le condamner pour confisquer son immense fortune, — au xvii* siècle Mascaron l'évaluait à 24 millions de son temps, et elle en représienterait aujourd'hui beaucoup plus, — Sénèque imagina de venir prudemment trouver Néron pour le prier de le décharger d'un fardeau si pesant et tenta de sauver ainsi sa vie par l'abandon de ses biens ; mais Néron, honteux de dépouiller ouvertement son précepteur, refusa avec d'hypocrites caresses : il guettait une meilleure occasion. Traduite fidèlement de quatre chapitres de Tacite, la scène est fort piquante, les deux personnages disant constamment le contraire de leur pensiée ; mais elle ne nous éclaire pas beaucoup sur le caractère de Sénèque, non plus que la très courte scène oii le vieux courtisan, qui vient de lire L'honnête homme ou l'art de plaire à la cour, de Faret, élude, avec défiance et adresse, les questions compromettantes de Rufus. Le second acte nous le fait voir, jugeant en sage qui connaît les hommes, chacun des conjurés, mais refusant de conspirer contre son impérial élève. C'est au dernier acte seulement que Sénèque se révèle véritablement à nouS(. Sa fin est celle d'un sage : sans en rien dire, il a stoïquement tout préparé pour son suicide : c'est avec un calme absolu qu'il écoute le centenier qui lui apporte l'ordre de mourir promptement ; et, de ce calme presque joyeux, qui forme
un contraste bien scénique avec les larmes et les sanglots de Pauline, introduite uniquement pour cela dans la pièce, Sénèque ne se départira pas jusqu'au dernier soupir.
Seulement, ici, Tristan se sépare de Tacite. Avec l'auteur de la Cour Sainte, un livre de piété alors très à la mode, avec le P. Caussin, il admet que Sénèque est mort chrétien, ayant été initié secrètement dans Rome même à la religion du Christ par l'homme de Tarse, par le Cilicien, c'est-à-dire par l'apôtre Paul. Il a semblé au vieux poète, dont la devise était « Prier vaut à L'Hermite » et qui allait publier des Heures de la Vierge, qu'il élevait ainsi son philosophe presque jusqu'au martyre ; et, lui-même écœuré par tant de crimes, par tant d'horreurs, par tant de sang répandu à flots, il a voulu, au dénouement de sa tragédie, nous donner la consolation d'entendre monter des catacombes l'hymne de charité et d'amour qui allait régénérer le monde.
Ainsi, dans La Mort de Sénèque, dix personnages importants, dix physionomies très nettement accentuéesi, comme dans ces chefs-d'œuvre qui s'appellent les Femmes savantes, Athalie, le Mariage de Figaro.
Et, ce qui va achever de distinguer entre eux ces personnages, ce ne sont pas seulement leurs sentiments qui S(Ont différents ; leur langage l'est aussi. Sénèque, Pauline sa femme, quand elle discute avec lui, Lucain son neveu, Néron son disciple, quand il retourne contre son maître l'enseignement qu'il en a reçu, usent communément du
Style auquel on reconnaît tout de suite lesi ouvrages de Sénèque : courtes dissertations, où l'idée, une première fois abstraitement exprimée, l'est à nouveau en comparaisons poétiques, puis en sentences brèves et pressées. Rufus a, au contraire, une fougue et une concision toutes militaires. L'ironie impitoyable, féroce, l'ironie, signe de la Siécheresse du cœur, sera la caractéristique de Poppée. Et, ici, je dois signaler à votre attention une observation curieuse de Tristan.
Il s'est dit que, dans les fréquentations ignobles où 8)6 complaît Néron, dans les orgies crapuleuses où il se vautre, il avait dû perdre cette noblesse de langage qu'il devait à Sa naissance et à son éducation. Sans doute il la retrouve, quand il se surveille, en face de Sénèque ; mais, quand il cesse d'y prêter attention, quand il se laisise aller et redevient lui-même, il parle naturellement comme les cochers et les histrions dont il a fait ses compagnons préférés, il parle comme un Procule, son digne lieutenant. Aussi, entendons-nous Néron appeler Sénèque « une éponge à presser », ou dire d'Épicharis, à qui la torture vient de briser les membres :
Des gens trop curieux l'ont un peu maltraitée.
De pareils mots nous font descendre austsitôt jusqu'au fond de sa vilaine âme. De même pour Poppée, qu'il a associée à ses débauches : n'étant qu'une courtisane, cette impératrice doit s'exprimer en courtisane, comme Épicharis ; et je vous
recommande à ce point de vue l'extraordinaire scène du V® acte, où les deux femmes s'injurient avec la violence la plus triviale, sans que ce vocabulaire comique enlève rien d'ailleurs à l'horreur sans égale de la situation. Et cette vérité variée du langage achève de donner une vie étonnante à cette tragédie réaliste, qui fait moins Sionger à notre Racine qu'à ce Shakespeare, qu'avait vu jouer en Angleterre le jeune Tristan, et qui serait la seule de tout notre théâtre au xvn^ siècle, si un disciple enthousiaste de Tristan, Cyrano de Bergerac lui-même, n'avait pas rimé à son imitation une Mort d'Agrippine.
Cette tragédie réaliste, et qui semble avoir été écrite pour un Théâtre Antoine du xvii® siècle, les artistes de M. Antoine vous la vont jouer comme elle a été écrite, sincèrement, sans déclamation aucune, avec une recherche constante de la vérité comique d'abord, au dernier acte avec, comme il convenait, une brutalité presque effrayante. La Madeleine Béjart de l'Odéon, M"® Barjac, sera tour à tour pathétique et rieuse, noble et vulgaire, en artiste qui a dans S(On répertoire l'émouvante Chimène du Cid et la bouffonne nourrice de Juliette. La voix mordante de M"® Dionne mettra si bien en valeur l'ironie perverse de Poppée, que plus d'une main dans la salle éprouvera une démangeaison de gifler l'odieuse femme, envie pour l'actrice plus flatteuse que les applaudissementsi. Et M"* Méthivier saura vous émouvoir dans la scène de Pauline, scène terriblement difficile, puisque la tragédienne y doit arriver du premier coup au plus
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grand pathétique. Dans le personnage de Néron, dont il a un peu le masque, Grétillat vous fera frémir par sa férocité sournoise de félin cruel et lâche. Joubé fera valoir par sa belle voix les stances de Sénèque et donnera au vieillard beaucoup de finesse au premier acte et beaucoup de grandeur au dernier. Les conjurés Siéront représentés avec esprit par Chambreuil, bien amusant dans les effets de contraste qui remplissent le rôle de Scévinus, par Œttly, siympathique et faible Pison, par Hervé, Rufus intelligent et énergique, à la voix chaude et bien timbrée, par Bonvallet enfin, Lucain habitué à bien déclamer les vers. Et l'excellent Desfontaines, dans le rôle comique de Procule, sera la gaieté de cette pièce toujours terrible, même alors qu'elle fait rire.
Et ainsi ils contribuent tous, pour une large part, à la triomphante résurrection de cette curieuse Mort de Sénèque, qui méritait bien, en vérité, à cause de ses trois derniers actes, que l'exhumât pour vous, sur ma demande, M. le directeur de l'Odéon.
En novembre 1621, le sultan Osman II rentrait triomphalement dans Constantinople, à la tête d'une armée de i5o.ooo hommes, et le peuple en fête s'empressait pour admirer le héros de dixhuit ans à peine, qui, déjà vainqueur des Persans, venait d'imposer la paix à la Pologne effrayée par ses armes. Presque indifférents aux riches uniformes des spahis, aux harnais brillants de leurs chevaux, à la multitude des étendards variés qui ondoyaient dans l'air, tous, les regards cherchaient le jeune sultan, dont le règne commençant donnait tant d'espérances ; et de toutes parts montaient les acclamations, quand on le voyait enfin s'avancer sur son cheval de guerre, dépassant de la tête toute son escorte et tout resplendissant des feux que jetaient l'aigrette de son turban impérial, les perles de sa veste en drap d'or, les rubis de ses brodequins, les diamants qui ornaient le fourreau
de son cimeterre. Dans cet appareil du triomphe il apparaissait beau d'une beauté plus qu'humaine, malgré la cicatrice qui déformait son oreille droite.
Il passa devant le palais du mufti.
A l'une des fenêtres de ce palais, derrière une jalousie, une femme, soigneusement voilée, regardait, elle aussi. A la vue de tant de jeunesse, de force et de gloire, un émotion subite la troubla profondément. Elle suivit longtemps de ses yeux enflammés le sultan qui s'éloignait, et, quand il eut disparu au tournant de la rue, elle fut s^ecouée d'un sanglot. Une heure entière elle resta affaissée sur un divan, à pleurer en silence ; puis elle releva orgueilleusement la tête : « Je suis la fille du mufti, du chef sacré de notre religion, et la loi de Mahomet ne me permet pas de devenir sultane reine ; mais j'aime Osman, je suis belle, et un sultan se peut bien mettre au-dessus de la loi. »
Cependant, parmi l'enthousiasme général, Osman gardait un visjage mécontent et soucieux. C'est qu'il ne s'abusait pas sur son triomphe, et il savait que ce triomphe n'aurait pas de lendemain.
Pourquoi les janissaires avaient-ils déposé et enfermé spn oncle, le pieux et débonnaire sultan Mustapha, et l 'avaient-ils élevé lui-même au trône? C'est qu'ils se flattaient d'être les maîtres de l'empire sous un adolescent inexpérimenté, qui ne serait qu'un jouet entre leurs mains, et déjà le jeune vainqueur Sientait que son armée échappait à son autorité débile. La paix avec la Pologne, il
avait été trop heureux de la faire en prétextant les neiges de l'hiver ; la vérité était qu'il sentait l'insurrection prête à éclater dans ces milices indisciplinées et lâches, plus sensibles à leur bien-être matériel qu'à la gloire, et qu'il avait fallu pousser au combat le sabre dans les reins.
Son grand-vizir, Dilauer, homme d'âge et de bon conseil, lui ouvrit l'avis de détruire ce corps insolent de janissaires, qui prétendait disposer à son gré de l'empire, comme à Rome les cohortes prétoriennes : « Que le sultan passe en Egypte et transporte le gouvernement au Caire, d'où il viendra, avec une armée d'Arabes disciplinés et aguerris, reprendre aux janissiaires Constantinople. Mais que, avant de partir, par prudence, il donne ordre d'étrangler ses quatre jeunes frères, Murad, Orcan, Bajazet et Ibrahim, et qu'il emmène avec lui le sultan détrôné, son oncle Mustapha. » Osman approuve, et fait annoncer par toute la ville qu'il veut aller à Médine, pour adorer le tombeau du Prophète.
Sans perdre de temps il prépare tout pour le départ. Clandestinement, il fond en lingots sa vaisiseile d'or et d'argent et jusqu'aux pommes d'or qui pendaient aux lambris du sérail ; il remplit quatre galères avec le trésor de ses prédécesseurs, auquel il n'était permis de toucher que pour faire la guerre aux chrétiens : enfin, la veille du i5® de mai, jour fixé pour mettre à la voile, il se rend au sépulcre de son père, le Siultan Achmet,
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et enlève la magnifique aigrette de plumes( de héron, étincelantes de diamants, qui parait le turban impérial. Il ne veut rien laisser aux rebelles qu'il S)e propose de revenir châtier.
Au moment où il sort du sépulcre d'Achmet, son pied se pose sur un bracelet, dans lequel est encadrée une miniature. Osman le ramasse, regarde, et voit une délicieuse jeune fille, brune, aux yeux noirs, à la gorge pleine, à la taille imposante : dans tout son harem il n'y a point de femme aussi belle.
Tandis qu'il admire avec émotion, une esclave survient, qui semble chercher sur ses pas un objet perdu : elle aperçoit le portrait aux mains du sultan, et s'arrête, avec une confusion bien jouée. Il l'interroge. Cette beauté merveilleuse, unique, c'est la fille du mufti.
Et, en dépit de son grand-vizir, le jeune Siultan remet le départ à une date ultérieure.
Malgré la loi de Mahomet, le chef de la religion musulmane n'a opposé qu'une courte résistance à la volonté impériale : il est avec le Prophète des accommodements. Voilà la fille du mufti sultane reine.
Dans le sérail, où elle a été amenée en grande pompe, devant l'époux dont les mains impatientes tremblent de joie et de désir, elle lève avec une triomphante fierté le voile qui cache encore son visage.
Et le sultan recule. Le peintre ne fut qu'un
imposteur : le modèle est beaucoup moins bçau que le portrait. D'autre part l'asisurance hautaine de la jeuiie fille choque le sultan déçu.
Il renvoie à son père cette sultane d'une heure, sans même que ses lèvres daignent l'effleurer.
L'orgueil outragé du mufti et l'amour blessé de sa fille ne songent plus qu'à la vengeance.
La haine est perspicace. La jeune fille n'a guère fait que traverser le sérail, et pourtant, à certains indices, elle a deviné les véritables projets d'Osman. Elle les dénonce à son père, qui s'empresse de lancer un fetva déclarant qu'il n'esit pas permis à un sultan d'aller en pèlerinage à Médine et de laisser pour si longtemps sa capitale, au père nourricier des soldats, de les abandonn£r. Une sédition éclate parmi les janissaires, qui renversent leur marmite et la brisent. La marmite brisée, c'est, en Turquie, la révolution qui commence.
En vain le vieux Kalil Bassa, général de la mer, conseille à Osman de s'embarquer aussitôt et de bloquer Constantinople, afin de prendre les révoltés par la famine ; sans l'écouter, le jeune sultan monte à cheval, et, suivi seulement de quarante capigis, va droit aux mutins. Sans autre arme que son cimeterre au milieu de tous ces révoltési, il les apostrophe, les appelle « chiens de fils de chrétiens », leur reproche avec violence leur indiscipline, leur lâcheté, l'indignité de leur conduite présente et passée. Et tant est gi'and l'asicendant de son courage que les rebelles tombent à genoux
devant lui. Sans se départir de son calme, Osman fait un signe aux capigis, qui saisissent et étranglent quelques insurgés restés debout ; puis, lentement, au petit pas, il traverse toute la ville et rentre dans le sérail.
L'émeute semble domptée.
Mais le mufti et sa fille sont là, qui veillent. Ils interceptent une lettre, dans laquelle Osman faisait part de tous ses projets au basga du Caire.
A nouveau l'émeute gronde. Les janissaires en armes marchent sur le sérail dansi l'intention avouée, criée, de tailler en pièces les conseillers du sultan : son précepteur, le grand-vizir, le premier secrétaire d'État. Une seconde fois Osman prétend tenir tête aux soldats soulevés ; mais 11 est des choses qui ne s^e recommencent pas. Il paraît sur un balcon et veut parler ; sa voix est couverte par des hurlements furieux. Alors il jette sur la place une promessie écrite de renoncer à son départ pour l'Egypte. Trop tard. Les portes du sérail sont enfoncées. Le sang coule. La révolution a triomphé.
Les janissaires trouvent la chambre où était enfermé l'ancien sultan Mustapha, naguère déposé par eux. A coups de hache ils ouvrent le plafond, et, malgré l'épouvante, les pleurs, les supplications du malheureux, qui s'imagine qu'on vient l'achever, et qui refuse même un sorbet par crainte du poison, par l'ouverture béante ils le hissent à demi évanoui jusqu'au trône.
Et tout Constantinople retentit de ce cri : « Vive Mustapha, notre sultan! »
Au fond de son palais la fille du mufti l'entend. Elle exulte dans l'enivrement de la vengeance assouvie. Elle s'approche de la jalousie, elle regarde dans la rue, et, à la lueur des torchesi, elle voit apparaître un hideux cortège, bien différent du cortège triomphal, qui, six mois auparavant, avait décidé de sa vie.
Parmi les huées, parmi les menaces, au milieu d'une soldatesque hurlante, qui portait sur des piques les membres déchirés des officiers du palais, le sultan Osman, juché sur un mauvais cheval boiteux et pelé, une méchante petite calotte sur la tête, le torse enveloppé dans la cuirasse blanche d'un simple spahi, et le visage souillé d'ordures, était conduit aux Sept Tours et à la mort.
Impassible sous les outrages comme il l'avait été dans le triomphe, Osonan passa devant la fenêtre.
Et, à l'immense pitié qui envahit soudain tout son être, ïa fille du mufti comprit qu'elle aimait toujours celui qui l'avait dédaignée et qui par elle allait mourir.
Dans sa prison Osman lutta contre ses bourreaux avec l'énergie désesipérée de ses dix-neuf ans qui ne voulaient point périr. Il se jeta en forcené sur les capigis chargés de l'étrangler, et, frappé
lOi DU XV* AU XX* SIÈCLE
à coups de hache, amputé des deux bras, il ae défendait encore avec ses dents...
Au milieu de la nuit, le mufti entra dans l'appartement oiî veillait sa fille en pleurs, jeta devant elle sur une table l'oreille sanglante d'Osman, bien reconnaissable à la cicatrice qui la déformait, et dit simplement : « Je t'ai vengée de lui. »
A cet affreux Sipectacle, la malheureuse poussa un cri terrible, et, se perçant d'un, poignard : h Je le venge de moi. h
Ainsi mourut en 1622, le sultan Osman, et sa mort tragique a inspiré une belle tragédie au vieux Tristan L'Hermite, comme devait inspirer un chef-d'œuvre à Racine celle de son frère cadet, Bajazet. L'histoire des Turcs est féconde en SiUJets de tragédie.